vendredi 1 juin 2018

Préface à La maîtresse mort. Violence au Mexique (1982)



Préface

[La maîtresse mort. Violence au Mexique de Véronique Flanet, Paris, Berger-Levrault, 1982, p. 9-12]

Il n'est pas de contraste plus accusé — et à vrai dire plus scandaleux — que celui qui oppose aux recherches sur le monde matériel les recherches sur l'homme vivant en société. Aux premières, dont on attend de riches découvertes, des minerais, des diamants ou du pétrole, de nouvelles techniques, des progrès industriels, vont le soutien moral, les ressources et les subventions des Etats et des firmes publiques ou privées ; aux secondes, l'indifférence, quand ce n'est pas une certaine hostilité, de maigres crédits, de chiches allocations. Les hommes, dans leur diversité et leur unité, à travers les mille formes que les traditions, les coutumes, les langages imposent aux peuples ; l'infinie variété des cultures que l'archéologie reconstruit, que l'ethnographie observe ; tout ce que les religions, les dogmes, les ambitions, les passions agitent, soulèvent, bouleversent siècle après siècle, jour après jour : ces réalités, qui sont celles de notre espèce et dont est tissée notre vie, intéressent peu les opinions publiques et encore moins les pouvoirs.

L'anthropologie lato sensu, l'ensemble des sciences de l'homme, demeure la parente pauvre de la recherche scientifique. Alors que les problèmes qui inquiètent et souvent déchirent le monde moderne, de même que les dangers qui pèsent sur notre avenir, procèdent évidemment de phénomènes mentaux et culturels proprement humains, on ne consacre pas à la connaissance de ces phénomènes le millième des efforts que l'on déploie pour scruter le ciel, la terre et les océans. Et pourtant ! Jamais le précepte de la philosophie grecque : GNÔTHI SEAUTON, « connais-toi toi-même », n'a été plus actuel qu'à notre époque où les affrontements ethniques, les tempêtes idéologiques, les revendications linguistiques et religieuses se déchaînent avec une violence croissante.

L'humanité d'aujourd'hui apparaît comme une immense mosaïque dont chaque pièce, quelle que soit l'uniformité trompeuse des apparences, conserve au plus haut degré son originalité, elle-même liée à une foule de facteurs passés et présents, à des traditions et à des structures, qui déterminent les réactions de tel ou tel peuple, ou de telle ou telle fraction d'un peuple, face aux situations changeantes du monde. Faute d'étudier scientifiquement les sociétés humaines pour comprendre et éventuellement prévoir leurs attitudes, on s'expose à commettre des erreurs dont les conséquences peuvent être extrêmement lourdes. L'histoire des dernières décennies, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu'à nos jours, fournit trop d'exemples de telles erreurs pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce thème.

C'est là que le travail persévérant et obscur des ethnologues revêt toute son importance. Ils peuvent apporter des observations d'une valeur irremplaçable tant dans le domaine de la connaissance théorique que dans celui de la conduite théorique que dans celui de la conduite effective des affaires publiques. L'ethnologue est, ou plutôt devrait être, à la politique prise dans son sens le plus élevé, c'est-à-dire la direction de la cité, ce qu'est le géologue à l'administration des mines. Nul n'imaginerait qu'on puisse commencer un forage sans connaître l'avis du spécialiste des recherches pétrolières, mais les gouvernements et les particuliers n'hésitent pas à prendre les décisions les plus importantes, dans leurs rapports avec des groupes ethniques, religieux ou linguistiques, en toute ignorance et sans demander l'avis de personne.

La nécessité d'un sérieux travail ethnologique est d'autant plus marquée que l'on se trouve devant une société plus hétérogène. Tel est notamment le cas des pays d'Amérique latine où des fractions importantes de la population (10 % environ au Mexique) appartiennent à des ethnies dites « indiennes » aux traditions millénaires et aux langages encore très vivants. L'ethnologie et l'archéologie, d'une part, la politique « indigéniste », d'autre part, sont étroitement associées au Mexique. La connaissance scientifique débouche sur la pratique quotidienne dont l'Institut national indigéniste a la responsabilité.

A plus forte raison l'observation impartiale, objective mais, certes, non dépourvue de chaleur humaine et de compassion, est-elle indispensable lorsque se côtoient ou même s'affrontent deux ou plusieurs ethnies enracinées dans le même terroir. Là se mêlent inextricablement les motivations et les valeurs traditionnelles de mini-sociétés que distinguent leur héritage génétique, leur langue et leur culture. Dans un tel cadre, la violence surgit, s'implante et domine le paysage, pénètre toute l'existence, imprègne la conscience collective et celle de chacun. Il en découle une philosophie implicite qui, née de la violence, la perpétue.

Tel est le thème central de l'ouvrage de Véronique Flanet, issu de deux années de séjour et de recherche à Jamiltepec, dans cette zone méridionale de l'Oaxaca où les Indiens mixtèques et les métis hispanophones, plus des Noirs d'origine africaine, vivent côte à côte, mondes juxtaposés mais séparés comme par des abîmes.

Son travail d'observation ethnologique est classique, impeccable ; mais son exposé va bien au-delà de cette observation elle-même. C'est en vivant parmi les Indiens et les métis de Jamiltepec, en partageant leur existence, en écoutant leurs propos de tous les jours, que Véronique Flanet est parvenue, sans s'inféoder à aucun des groupes de cette société conflictuelle mais en jouant avec tous le jeu ouvert de la confiance et de la vérité, à comprendre, à sentir profondément ce que signifient la violence, la familiarité avec la mort, l'angoisse et le fatalisme. Ainsi peut-elle dépeindre Jamiltepec à la fois du dehors et du dedans ; à la limite, ce n'est plus la voix d'une ethnologue française qu'elle nous fait entendre (certes bien informée, attentive, sympathique), mais la voix même de Jamiltepec.

La pire difficulté à laquelle se heurte l'anthropologue « sur le terrain », c'est d'être, et de se sentir, un corps étranger. Pour la surmonter, il faut beaucoup d'intuition, d'humilité, de sens de l'humain. Cela ne s'apprend pas dans les livres, et ne se ramène pas à une « technique », encore moins à la mise en œuvre d'appareils de photographie ou d'enregistrement. Comme Napoléon le disait de la guerre : « C'est un art simple et tout d'exécution. » Encore faut-il en avoir le don.

S'il est vrai que la région de Jamiltepec offre le spectacle d'un déploiement de violence particulièrement choquant, on relèverait facilement des phénomènes analogues dans d'autres Etats du Mexique, en Amérique latine et un peu partout ailleurs dans le monde. Le phénomène de la violence, de l'homicide, du terrorisme est une constante de notre époque. Dès lors, l'ouvrage de Véronique Flanet ne limite pas sa portée à la seule contrée qu'il décrit : il fournit une contribution positive à l'interprétation du temps où nous vivons. Indiens ou métis, les gens de Jamiltepec participent de l'humaine condition qui est aussi la nôtre. Leur tragédie n'est pas un accident monstrueux et isolé, mais reflète à sa façon une réalité qui nous est commune à tous. En méditant sur un village mexicain, nous prenons conscience de notre propre destin : car l'ange de la mort ne plane pas seulement au-dessus de Jamiltepec.

Jacques Soustelle
9 février 1981

dimanche 6 mai 2018

Préface du premier numéro de la revue PACT (1977)



Préface.

[PACT, n° 1, 1977, p. 5-7]

Le groupe PACT — « Techniques Physico-Chimiques utilisées en Archéologie » — aura bientôt deux ans d'existence. La parution du premier numéro de sa Revue fournit l'occasion de revenir brièvement sur l'essentiel de ses activités depuis sa création.

L'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe se propose depuis plusieurs années de promouvoir la coopération multidisciplinaire en Europe de façon à accroître le potentiel scientifique des pays membres. Elle se préoccupe aussi d'assurer une meilleure compréhension entre les hommes de science et les hommes politiques.

Aussi a-t-elle mis en place l'Exercice de coopérations scientifiques, cadre dans lequel se situent divers groupes multidisciplinaires fonctionnant au niveau européen. La liaison entre les groupes scientifiques et les parlementaires est assurée par le Comité mixte européen où siègent côte à côte et en nombre égal des membres de l'Assemblée Parlementaire et des représentants des groupes scientifiques. Les réunions du Comité mixte revêtent un caractère d'autant plus important qu'elles ont lieu en présence de délégués, ayant le statut d'observateurs, d'organismes tels que l'UNESCO, l'Agence spatiale européenne, la Commission des Communautés européennes et la Fondation européenne de la Science.

C'est dans ce cadre d'ensemble que se place le PACT, né d'une constatation et d'un vœu. La constatation : bien souvent, trop souvent, les archéologues qui ont un besoin vital de mettre au service de leur recherche les techniques physico-chimiques, ne connaissant pas suffisamment les possibilités de ces techniques, sont rebutés par le langage et les concepts avec lesquels ils ne sont pas familiers et demeurent en marge des progrès des sciences de la nature ; d'autre part, les physiciens et chimistes, ignorant les problèmes propres à l'archéologie, ne s'engagent pas suffisamment dans la voie de la mise au point des techniques et des appareillages qui répondraient aux besoins de l'archéologie.

Le vœu : faire en sorte que les physiciens et chimistes, et les archéologues se connaissent et se comprennent mieux, que l'on puisse établir un pont et parler un langage commun, bref abattre les cloisons étanches. Peu de temps après sa formation, le groupe PACT s'est subdivisé en cinq unités de recherche portant sur les domaines suivants :
— isotopes
— thermoluminescence
— prospection géophysique et archéomagnétique
— techniques analytiques
— techniques mathématiques et statistiques.

Une première tâche est apparue indispensable : établir un répertoire des laboratoires européens, instrument indispensable à une coopération scientifique effective. Une édition préliminaire a été diffusée en janvier 1977 sur la base d'un premier questionnaire, mais une édition plus complète sera publiée dans les prochains mois. Grâce à un questionnaire remanié, elle fournira des renseignements plus détaillés. Outre les réunions tenues à Strasbourg, le PACT s'est réuni en mars 1976 au Laboratoire de recherche du Musée National d'Ecosse à Edimbourg, en septembre 1976 au Centre de recherche archéologique de Valbonne-Nice, en mai 1977 au Römisch-Germanisches Museum de Mayence. Il a participé au Symposium d'Archéométrie d'Edimbourg en 1976 et au IXe Congrès International des Sciences Préhistoriques et Protohistoriques à Nice. A Mayence, il a pris connaissance du projet « Nucléart » du Centre d'Études Nucléaires de Grenoble tendant à la conservation des objets archéologiques au moyen d'irradiations de cobalt 60 et de rayons gamma.

Le programme de publications arrêté par le groupe PACT comporte deux volets : d'une part une « newsletter » diffusée à ses membres, et d'autre part une revue semestrielle destinée à faire connaître au monde scientifique l'état des travaux du groupe et des sciences auxquelles il s'intéresse. Le premier numéro de la revue a naturellement pour thème principal le colloque sur la fluorescence et la microfluorescence X appliquées à l'archéologie qui s'est déroulé avec plein succès à Paris, au Musée du Louvre, du 21 au 24 juin 1977. Un symposium sur la thermoluminescence est prévu pour juillet 1978 à Oxford. D'autre part une réunion plénière du groupe aura lieu à Lyon les 1er et 2 décembre 1977. J'ai été fortement impressionné, au cours de ces diverses réunions, par la qualité des communications présentées et par les progrès rapides qui ont été accomplis en relativement peu de temps sur la voie de la compréhension réciproque entre les spécialistes des sciences physico-chimiques et ceux de l'archéologie. C'est là un signe très encourageant qui nous engage à persévérer.

Le colloque du Louvre, grâce à l'activité et à l'expérience de Madame Madeleine Hours, responsable du Laboratoire de recherche des Musées de France, a été extrêmement intéressant et fructueux. Le thème retenu s'est révélé riche de possibilités, car il s'agit là de méthodes non-destructives particulièrement adaptées à l'archéologie et que les conservateurs de Musées peuvent appliquer sans redouter de conséquences négatives. Les échanges de vues entre archéologues et spécialistes des techniques considérées ont apporté à tous un bénéfice certain et ont ouvert des perspectives aux uns et aux autres.

Ce colloque a été rehaussé par la présence de personnalités auxquelles je veux exprimer les remerciements du groupe PACT : Monsieur le Professeur de Bouard, Monsieur le Professeur Guinier, Monsieur Maurice Ponte, membres de l'Institut, Monsieur Emmanuel de Margerie, directeur des Musées de France, Monsieur Hubert Landais, président du Conseil International des Musées. La visite des laboratoires du Musée du Louvre sous la direction de Madame Hours a puissamment intéressé les participants.

Le professeur Hackens et le Docteur Mc Kerrell ont bien voulu assumer la lourde tâche d'éditer les publications du PACT. Je tiens à exprimer ici ma haute appréciation de la manière dont ils s'acquittent de cette mission. Enfin, depuis deux ans, MM. Jean-Pierre Massué et John Hartland, du Secrétariat général du Conseil de l'Europe, ont contribué de façon décisive et avec une vigilance inlassable à la bonne marche de nos travaux.

Le groupe PACT s'efforce de regrouper les bonnes volontés, dans un domaine scientifique d'importance considérable, par-dessus deux sortes de frontières : celles qui s'élèvent entre les Etats et celles qui séparent les disciplines. Il arrive que les frontières inter-scientifiques soient quelquefois plus infranchissables que les frontières internationales. C'est, nous le croyons fermement, faire œuvre utile que d'ouvrir des passages entre des sciences et des techniques qui n'ont que trop tendance à s'ignorer alors qu'elles peuvent, et doivent, s'enrichir réciproquement.

Quand on observe les changements, les bouleversements pourrait-on dire, qu'une technique comme le Carbone 14 a provoqués dans la datation de certaines civilisations, par exemple de la civilisation olmèque du Mexique, on ne peut qu'être convaincu de la nécessité pour l'archéologie de s'armer en prenant dans l'arsenal des sciences physiques tout ce qui peut l'aider à mieux comprendre le passé humain. Les moyens que les divers pays d'Europe sont capables de mettre en œuvre en ce sens sont loin d'être négligeables. Inventorier ces moyens et contribuer à les associer à une tâche commune, tel est le but du groupe PACT, qui se montre ainsi fidèle à sa double vocation scientifique et européenne.

Jacques Soustelle
Député, ancien ministre,
Professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales,
Président du groupe PACT au Conseil de l'Europe.