samedi 30 septembre 2017

Mise au point sur la Rhodésie (1979)



Une "mise au point" de M. Soustelle

[Le Monde, 18 avril 1979]

A la suite de la publication de trois lettres critiquant son point de vue sur la Rhodésie, M. Jacques Soustelle nous adresse une "mise au point". Il écrit notamment :


Premier point, le plus important apartheid et ségrégation raciale Je maintiens, parce que c'est un fait directement observable et que j'ai observé, qu'il n'existe pas de ségrégation raciale en Rhodésie (...) L'accord du 3 mars 1978 a instauré un gouvernement multiracial, ce gouvernement a décidé de supprimer totalement la discrimination raciale : le Parlement rhodésien a entériné cette décision. Je puis attester que la suppression des discriminations raciales était acquise, pour l'essentiel, dès l'été et l'automne derniers.

Là-dessus, s'exclament MM. Bouillon et Gasne, les Noirs, nombreux et de qualité, que j'ai vus à tous les niveaux du gouvernement, de l'administration et de l'économie, ne sont que des "doublures", "ministres ou affairistes". L'évêque Muzorewa, écrit dédaigneusement M. Alaux, s'est laissé "récupérer". Je reconnais là un des thèmes favoris des enragés décolonisateurs qui, de leur fauteuil bien à l'abri en Europe, décident et tranchent à tort et à travers Tout récemment, le pasteur Sitholé, qui fut un chef de guérilla avant d'entrer au gouvernement, déclarait : "Nous avons combattu pour obtenir l'égalité. Maintenant que nous l'avons obtenue, continuer le combat serait sans objet." Prétendre que des hommes tels que Sitholé, Muzorewa ou Chirau, ou le ministre de la culture Magaramombe, ou le jeune et efficace ministre de l'économie, EL. Bulle, soient des "doublures" est arbitraire et ridicule (...)

M. Alaux fait montre d'une impressionnante érudition mathématique pour s'efforcer de démontrer que les Noirs et les Blancs devant occuper dans la future Assemblée rhodésienne un nombre déterminé de sièges, il existe une inégalité dans le suffrage On peut démontrer de la même manière que la voix d'un citoyen du canton de Genève a moins de poids que celle d'un citoyen du canton d'Appenzell. Puisque l'un et l'autre de ces cantons désignent chacun le même nombre de membres du Conseil des Etats (...) Qui ne voit, d'autre part, que la disposition constitutionnelle garantissant à la minorité d'origine un certain nombre de sièges est une mesure sage tendant à éviter un bouleversement brutal et l'exode des Blancs ? (...)

M. Gasne met entre guillemets les "atrocités" du Front patriotique (...) Il s'agit là de faits certains et contrôlables. J'en ai cité quelques-uns : les victimes étaient des Noirs, des Hindous, des Blancs (...)

M. Alaux nous la baille belle quand, parlant de membres du Front patriotique qu'il a rencontrés hors de Rhodésie, il nous les dépeint comme de "fervents chrétiens". On ne peut s'empêcher de penser au martyre des missionnaires assassinés, de leurs fidèles massacrés. Il est vrai que le Conseil œcuménique des Eglises subventionne largement les combattants - armés de Kalachnikov et autres engins soviétiques. - qui, à leur manière, "pratiquent l'amour prôné par les Evangiles", selon les expressions de M. Alaux.

Je n'ai naturellement jamais dit que la Rhodésie, aujourd'hui, est "un pays de rêve" (...) Je dis seulement que c'est un pays qui lutte pour son existence et qui s'efforce vers plus de justice. Le traiter en paria, le rejeter au ban des nations, lui infliger des sanctions dont les plus déshérités supportent plus que d'autres les conséquences, me paraît de mauvaise politique On voudrait aider l'impérialisme soviétique à déstabiliser l'Afrique, que l'on n'agirait pas autrement (...)

A propos de "partis pris doctrinaire" et ne saurais citer un meilleur exemple que celui qui m'est offert par M. Bouillon. L'affirmation selon laquelle les nouveaux Etats noirs tels que le Transkei et le Bophuthatswana ont aboli l'apartheid suscite son indignation. Je regrette d'avoir à répéter ce qui est une constatation : le premier geste des nouveaux gouvernants africains a été de supprimer la discrimination raciale. M. Bouillon est évidemment un adepte de cette étrange conception selon laquelle l'indépendance du Botswana ou du Lesotho est bonne parce qu'elle a été octroyée par Londres celle des deux autres Etats est mauvaise - marquée en quelque sorte du stigmate du péché originel - parce que c'est Pretoria qui l'a octroyée : manichéisme simpliste que je ne saurais, quant à moi, partager.

jeudi 31 août 2017

Le sacré et le profane : Deux visages de l'art méso-américain (1984)



Le sacré et le profane

par Jacques Soustelle

Deux visages de l'art méso-américain

[Le Courrier de l'Unesco, juillet 1984, p. 4-8]

NOTRE civilisation occidentale a tranché ses amarres avec le sacré. D'où la difficulté que nous éprouvons à comprendre l'art d'autres cultures, qui, elles, n'ont jamais cessé d'être solidement enracinées dans leurs conceptions religieuses, dans leur vision du monde, dominées par les mythes traditionnels.

La notion de « l'art pour l'art » est étrangère à ces civilisations. Leurs arts plastiques s'acquittent d'une fonction déterminée : évoquer le monde du sacré, fournir au rituel l'iconographie et le cadre matériel qui doit l'entourer, rendre visibles, palpables, les symboles qui constituent le langage ésotérique de la religion.

Cependant, si grande que soit la part du sacré, les sujets profanes ne sont pas totalement absents : mais il s'agit surtout d'exalter, à défaut des dieux, la grandeur des hommes, de certains hommes : chefs de guerre, rois, prêtres de haut rang.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur les vestiges de l'art précolombien du Mexique et de l'Amérique centrale, de cette « Mésoamérique » qui a été pendant trois mille ans un des foyers les plus brillants de la culture mondiale, pour y observer d'une part la prépondérance du sacré, d'autre part la vigueur d'un « secteur profane » étroitement lié aux structures sociales et politiques des Etats autochtones.

Notons au départ que notre connaissance des arts précolombiens est limitée à certains d'entre eux, très importants et très riches il est vrai : sculpture, que ce soit en bas-relief ou en ronde bosse, ciselure des pierres semiprécieuses, peinture murale, enluminure des manuscrits, décor des tissus et des céramiques. Les merveilleux bijoux d'or ont presque tous disparu dans les creusets des conquérants. Les fragiles chefs-d'œuvre des artistes qui élaboraient délicatement, avec une patience infinie, les mosaïques de plumes multicolores, ont été détruits à deux ou trois exceptions près. De la musique indienne nous ne savons pratiquement rien ou plutôt, si nous connaissons bien ses instruments, ses teponaztli à deux tons, ses flûtes et ses trompes, nous ignorons tout des mélodies et des rythmes : la musique venue d'Europe a tout submergé.

Peut-on parler d'art à propos des premières ébauches, des tâtonnements de la période dite « pré-classique » ? Sans doute, car cet « horizon archaïque », comme on l'a souvent qualifié, correspond aux débuts de l'agriculture, aux cultes paysans du 2e millénaire avant notre ère, et on en retrouve les caractéristiques un peu partout depuis le Mexique central jusqu'au Costa Rica : il s'agit essentiellement de figurines en terre cuite, personnages très souvent féminins qui ne sont pas sans évoquer nos « Vénus » préhistoriques européennes, avec leurs formes généreuses. On se trouve probablement en présence de petites divinités agraires, dont on attendait la fécondité du sol et l'abondance des moissons. La vallée de Mexico est particulièrement riche en figurines de ce genre.

Tout ce « pré-classique » constitue comme une introduction à ce qui va être l'essentiel : les hautes civilisations mésoaméricaines. Le rideau se lève vers 1200 avant notre ère sur la plus ancienne d'entre elles, celle des Olmèques, qui brillera d'un vif éclat depuis la côte du golfe du Mexique jusqu'à celle du Pacifique et au Guatemala pendant huit siècles. Avec ce peuple encore bien mystérieux se définissent les traits caractéristiques de l'Amérique moyenne, que l'on retrouvera jusque chez les Aztèques près de trois mille ans plus tard : importance primordiale des centres cérémoniels et par conséquent de l'art sacré, prédominance de la sculpture et de la ciselure, stèles à bas-reliefs et autels monolithiques. Aux Olmèques également remontent les premiers éléments d'une écriture hiéroglyphique et du calendrier complexe de la Mésoamérique.

C'est l'art de la pierre qui nous séduit avant tout chez les Olmèques. Et d'ores et déjà on le voit consacré aux deux thèmes majeurs mentionnés plus haut : le monde divin et celui des hommes. Du premier thème relèvent, pour citer quelques exemples : les autels de La Venta et de San Lorenzo dont les bas-reliefs montrent des personnages, dieux ou prêtres, portant dans leurs bras un étrange enfant mi-humain, mi-félin ; la déesse de la pluie et de l'abondance agricole représentée à Chalcatzingo ; le « bébé jaguar » de Las Limas, statuette de jade d'une extraordinaire virtuosité, et les hommes-jaguars de la. collection Bliss au Musée de Dumbarton Oaks à Washington.

Le thème des hommes d'Etat, chefs et ambassadeurs, est richement interprété : les têtes colossales qui caractérisent la culture olmèque semblent bien être des portraits. Elles ont des traits individuels, et les casques qui les coiffent sont ornés de glyphes — sans doute le nom ou le titre de ces grands hommes. A La Venta, la stèle bien connue dite « de l'Ambassadeur » relate un fait historique : l'homme en marche agitant un drapeau est accompagné de quatre signes hiéroglyphiques. Plus célèbre encore est la stèle « de l'Oncle Sam » dont les basreliefs montrent un « face-à-face » entre un Olmèque typique, au visage rond, et un individu aux traits anguleux : entrevue politique entre deux chefs d'origines ethniques différentes ?

Ainsi, dès le premier millénaire avant notre ère, les arts mésoaméricains se sont définis pour l'essentiel. Cela ne signifie évidemment pas qu'ils soient demeurés immobiles et semblables les uns aux autres pendant tout le temps qui s'est écoulé jusqu'à la conquête espagnole. Loin de là : chaque civilisation, chaque province a développé ses styles. Mais il est indéniable qu'un « air de famille » leur est commun à tous. Si l'on reconnaît au premier coup d'œil la statuette olmèque, le bas-relief maya, la peinture de Teotihuacán ou la statue aztèque, toutes ces œuvres ensemble sont plus proches les unes des autres que celles que nous ont laissées les civilisations andines de Chavin à Tiahuanaco, des Mochica aux Inca.

Du point de vue des arts plastiques, l'histoire de l'Amérique moyenne après les Olmèques peut être décrite en deux grandes phases : l'époque classique, depuis la fin du 1er millénaire avant notre ère et le début de celle-ci jusqu'au 10e siècle ; l'époque post-classique de l'an 1000 au début du 16e siècle. A la première phase appartiennent l'art de Teotihuacán, celui des Maya « classiques », celui de Monte Albán et de l'Oaxaca, celui du golfe du Mexique (Veracruz). A la deuxième se rattachent les Maya récents (Yucatán), les Toltèques, la culture mixtèque des montagnes de l'Oaxaca et celle, dite « mixteca-puebla » qui s'est développée entre ces montagnes et la plaine de Cholula et Tlaxcala, enfin la civilisation impériale des Aztèques.

L'art maya classique, tel qu'il nous apparaît dans des métropoles comme Tikal, Palenque, Yaxchilán, Copan, dont l'apogée se situe entre le 6e et le 8e siècles, peut sans doute être considéré comme le sommet absolu de l'esthétique autochtone américaine. Qu'il s'agisse des grands bas-reliefs comme ceux de Palenque (Panneau des Esclaves, sarcophage du Temple des Inscriptions), des stèles de Tikal et de Copan, des linteaux et des panneaux de Yaxchilán, ou encore des objets précieux trouvés dans les tombes : bijoux de jade, os gravés, ou enfin des inscriptions aux caractères élégants comme des arabesques, le style maya s'impose par un alliage de puissance et de grâce qui n'appartient qu'à lui. Les dieux et les prêtres, les scènes mythologiques ou rituelles dominent le plus souvent, mais à Yaxchilán et à Piedras Negras d'admirables bas-reliefs retracent l'histoire dynastique des villes et exaltent la gloire des rois. A Bonampak, les fresques qui ont, exceptionnellement, échappé à la destruction par l'action corrosive du climat dépeignent la vie d'une principauté maya de moyenne importance, les cérémonies et les danses, les orchestres et les femmes de la noblesse, des scènes de violence aussi, où de hautains guerriers vêtus de peaux de jaguar et couronnés de plumes jouent le premier rôle. Le décor peint sur les vases polychromes de la grande époque nous renseigne également sur les Maya classiques, leurs vêtements, leurs ornements ; tel le fameux vase de Nebaj (au British Museum).

Contemporaine des Maya classiques, la civilisation de Teotihuacán, sur le haut plateau central, a entretenu avec eux, malgré les énormes distances, des relations suivies. Mais l'art de Teotihuacán est demeuré profondément original. La sculpture y a surtout été l'auxiliaire d'une architecture austère et grandiose : c'est ainsi par exemple que le magnifique temple du Serpent à Plumes, dans l'ensemble gigantesque de la « Citadelle », est orné de représentations en bas et haut-relief des dieux de la pluie et de la végétation. De même, de belles sculptures ornent les piliers du « Palais du Papillon emplumé » (Quetzalpapalotl) récemment découvert. Une déesse de l'eau, aujourd'hui au Musée de Mexico, était représentée par une statue, ou plutôt une dalle sculptée, de dimensions monumentales. Mais l'art de Teotihuacán est avant tout celui de la peinture murale. Là se déploie avec splendeur, sur les parois des édifices d'Atetelco, de Tepantitla, un art sacré qui met en scène les dieux, les prêtres, les rites, quelquefois les fidèles et les bienheureux du Paradis. Le visage du dieu de la pluie fécondante apparaît comme un motif presque obsessionnel non seulement sur les parois peintes, mais sur les céramiques qui sont, elles aussi, ornées de peintures à la fresque, technique très particulière à cette civilisation. Enfin les artistes de Teotihuacán ont fait revivre et ont porté au plus haut degré de perfection ce que les Olmèques avaient esquissé : la représentation du visage humain. Ce ne sont plus des têtes colossales, mais des masques funéraires en pierre dure, souvent décorés d'incrustations de turquoise, de jade et de nacre, que l'on sculptait et polissait.

S'il fallait caractériser en quelques mots, par quelques traits, l'art de l'époque classique dans l'Oaxaca et dans la région du golfe, on pourrait avoir recours à des formules schématiques telles que celles-ci : pour l'art zapotèque de Monte Albán, de Mitla, de Yagul, de Monte Negro et autres sites de l'Oaxaca, la dominante est assurément la céramique, la terre cuite modelée pour représenter les dieux — quelquefois des humains, comme c'est le cas de la très belle statuette du « Scribe » ; mais on ne saurait passer sous silence la peinture murale qui s'est déployée dans les chambres funéraires. Pour ce qui concerne la zone côtière dans l'actuel Etat de Veracruz, le trait le plus caractéristique est la sculpture : bas-reliefs religieux à El Tajin, et surtout ces objets énigmatiques, en rapport avec le jeu de balle rituel, appelés « jougs » et « palmas », d'une facture raffinée et d'une grande beauté plastique. Mais les statuettes et statues (certaines hautes de près de 2 m) en terre cuite, qui représentent soit des divinités soit des prêtres ou des guerriers, ne sont pas moins originales.

Si Teotihuacán semble succomber à un assaut extérieur ou à une convulsion intérieure au 7e siècle, si les cités maya cessent de construire, de sculpter et de peindre au début du 10e, si en somme le monde classique donne des signes non équivoques d'épuisement vers la fin du 1er millénaire de notre ère, certains centres urbains échappent, pourrait-on dire, à cette crise généralisée. Tel est le cas assurément de Xochicalco, sur le versant occidental du haut plateau, avec ses beaux bas-reliefs très « mayoïdes » et ses inscriptions hiéroglyphiques dans le style de Monte Albán. De même, au pied des volcans sur le plateau de Puebla, les admirables fresques de Cacaxtla récemment mises à jour reflètent les conceptions mythologiques d'une population probablement originaire de la zone du golfe et soumise à des influences maya, tandis que certains panneaux retracent des scènes de bataille et des exploits guerriers.

Quoi qu'il en soit, les 9e, 10e et 11e siècles ouvrent le Mexique à de vastes migrations humaines. Les peuples nomades et belliqueux des steppes du Nord déferlent par vagues successives sur le plateau central. Certains poussent jusqu'au Yucatán et au Guatemala. La grande cité de Tula, fondée au 9e siècle, reprendra une part de l'héritage de Teotihuacán : mais les nouveaux venus ont apporté des conceptions cosmologiques et des rites — notamment les sacrifices humains et la doctrine de la guerre cosmique — qui se reflètent dans l'art. A Tula, les caryatides qui soutiennent le toit du grand temple sont d'énormes statues de guerriers raidis sous les armes, avec leurs couronnes rigides de plumes d'aigle. Les bas-reliefs ont pour thèmes des processions ou défilés militaires, des aigles et des jaguars dévorant des humains. Des sculptures macabres ornent les tzompantli où s'entassaient les crânes des sacrifiés. Le Serpent à Plumes, naguère interprété à Teotihuacán comme la divinité bienveillante de l'abondance végétale, devient à Tula un dieu de  l'Etoile du Matin, dieu-archer aux flèches redoutables.

Imposant et austère, l'art toltèque est le miroir d'une société vouée au culte des astres et à la guerre. Transposé au Yucatán où il est « greffé » pour ainsi dire sur la tradition maya, il évolue, devient plus souple et plus élégant, juxtapose des motifs maya tels que le dieu de la pluie Chac aux divinités toltèques, s'épanouit dans la grandiose architecture du Temple des Guerriers et du Jeu de Paume à Chichén-Itzá. Cet art hybride brillera d'un très vif éclat pendant deux siècles. On lui doit non seulement les belles sculptures des monuments, mais aussi d'intéressantes peintures murales et de magnifiques ciselures, disques d'or gravés de motifs toltèques (par exemple les scènes de sacrifices humains) avec une virtuosité proprement maya.

Dans l'Oaxaca, les tribus mixtèques de la montagne ont accentué leur pression sur les vallées, obligeant dès le 11e siècle les Zapotèques à se déplacer vers l'Est, dans la direction de Tehuantepec. Maîtres de Monte Albán et de Mitla, les Mixtèques y ont développé leur art particulier, dont le point culminant est marqué par l'orfèvrerie et par l'enluminure des manuscrits. Les bijoux d'or et de turquoise découverts dans les tombes mixtèques suscitent l'admiration. Bien que destinés avant tout à des fins d'ornementation, ils présentent bien souvent un caractère religieux ou cosmologique : un pectoral comporte les symboles de la terre, du soleil et du jeu de paume cosmique ; un autre figure le dieu Xipe Totee ; un autre encore constitue un tableau de concordance entre les calendriers zapotèque et mixtèque. Quant aux manuscrits ou codex mixtèques, leurs enluminures polychromes et leurs pictogrammes reflètent comme une véritable encyclopédie illustrée tantôt les croyances religieuses et les rites, tantôt l'histoire des dynasties autochtones et de certains héros nationaux comme le légendaire « Huit-Cerf-Griffe de jaguar». Le style et la palette des enluminures, ainsi que le système symbolique lié au calendrier rituel, se retrouvent dans les peintures murales.

L'influence de l'art mixtèque a joué un rôle très important dans l'évolution artistique du Mexique central. La culture dite « mixteca-puebla » s'est développée depuis les montagnes de l'Oaxaca jusqu'à Cholula et a contribué substantiellement à la formation de l'art de la vallée de Mexico. Les codex religieux d'une haute valeur esthétique et d'un vif intérêt idéologique comme le Codex Borgia, les fresques de Tizatlán (Tlaxcala), les céramiques polychromes de Cholula, relèvent de ce courant culturel.

Les Aztèques, derniers venus au Mexique central, ne sont entrés qu'au début du 15e siècle dans la course à l'hégémonie. Etant arrivés très rapidement à dominer, d'abord leurs voisins du plateau central, puis l'essentiel du territoire mexicain d'un Océan à l'autre, ils entreprirent de rassembler en une confédération la mosaïque de cités et d'Etats petits et grands qui se partageaient le pays. Du même coup, ils s'engageaient dans la voie d'une synthèse religieuse et artistique. L'art aztèque a pour racine principale la tradition toltèque, à laquelle sont venues s'ajouter les influences mixtèques et « mixteca-puebla ». Les découvertes réalisées au cours des dernières années dans l'ancien grand Temple de Mexico montrent que les Aztèques connaissaient et appréciaient les chefs-d'œuvre des civilisations qui lesavaient précédés : Olmèques, Teotihuacán, ou de celles dont ils avaient occupé les cités telles que Monte Albán. L'art aztèque est donc un art impérial, celui d'un Etat qui s'efforce d'absorber et de restructurer le patrimoine de tout un vaste ensemble de peuples divers.

La sculpture aztèque, en dépit des destructions, a laissé d'innombrables témoignages de sa perfection technique et de sa puissance symbolique. Là encore c'est la thématique religieuse et cosmologique qui prédomine : statue monumentale et d'un symbolisme bouleversant de la déesse terrestre Coatlicué ; disque de pierre représentant la divinité lunaire Coyolxauhqui ; gigantesque Calendrier aztèque où se résume toute une vision du monde et du temps ; macabres et grimaçantes Ciuteteo, femmes divinisées et démons du crépuscule ; bienveillants Tlaloc dieu de la pluie et Xochipilli, dieu de la jeunesse et des fleurs. Innombrables sont ces représentations divines d'une facture impeccable qui faisaient dire aux contemporains que les Aztèques étaient « les plus pieux des hommes ». Cependant, les sujets profanes ne sont pas oubliés. La fameuse « Pierre de Tizoc », avec ses bas-reliefs à la gloire de l'empereur ainsi nommé, exalte des exploits imaginaires, car ce souverain, disent les chroniques, n'était pas en réalité le valeureux guerrier que sa propagande décrivait. Nombreuses sont les statues, sobres et touchantes, de maceualli (hommes du peuple), les sculptures représentant des plantes, des animaux : coyotes laineux, insectes. Moins flamboyant que l'art maya, moins rigide que l'art toltèque, l'art qui fleurissait à Tenochtitlán quand Cortés et ses compagnons d'aventure y arrivèrent en l'an fatidique de 1519, était le reflet à la fois d'une longue tradition et d'une vive sensibilité créatrice.

Les arts « mineurs » — ceux de l'or, des bijoux, des pierres ciselées, des plumes — étaient hautement appréciés chez les Aztèques ; de trop rares pièces conservées dans des musées permettent seulement d'en imaginer la perfection. Quetzalcóatl, le bienveillant Serpent à Plumes, héros civilisateur, inventeur de l'écriture et du calendrier, n'était-il pas par excellence le protecteur des artistes ?

Jacques Soustelle

JACQUES SOUSTELLE, ethnologue, écrivain et homme politique français, ancien ministre, est professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Spécialiste des civilisations précolombiennes du Mexique et de l'Amérique centrale, il est membre de l'Instituto mexicano de Cultura et a obtenu, entre autres distinctions, le prix international Alfonso Reyes. Parmi ses œuvres, il faut citer Les quatre soleils (1967), La civilisation des Olmèques (1979), L'univers des Aztèques (1979) et Les Maya (1982). Depuis mai 1984, il est membre de l'Académie française.