jeudi 5 juillet 2018

Conférence de presse sur le Sahara (7 avril 1959)



SAHARA
REALITES ET PERSPECTIVES

[Les Cahiers français, n° 41, juin-juillet 1959, p. 14]

Cinq cent mille habitants irrégulièrement répartis sur plus de deux millions de kilomètres carrés de terres arides, de montagnes dénudées et de plaines sablonneuses ; un réseau d'oueds sans eau et d'anciennes lagunes salées ; des taches de verdures entretenues par le labeur opiniâtre des hommes malgré les dunes, le vent et le soleil ; des troupeaux que conduisent, comme aux temps bibliques, les nomades à la recherche de maigres paturages ; dans quelques endroits, l'industrie moderne avec le mode de vie qu'elle crée autour d'elle ; tout cela sur d'énormes distances à la mesure d'un continent gigantesque ; tel est aujourd'hui le Sahara français.

Nous savons à peine ce qu'il fut dans le passé : tour à tour fertile et riant, puis désolé et stérile, il offrit ses herbages aux éléphants, aux girafes et aux troupeaux, que des artistes inconnus ont gravés ou peints sur les roches brûlées du Tassili-des-Ajjer. C'est un immense pays usé, où subsistent encore les descendants des peuples, noirs ou blancs, qui l'ont habité jadis et que les Grecs, puis les Romains, ne firent qu'entrevoir. Harratines, Berbères, Arabes, ont laissé leur empreinte d'oasis en oasis, tandis que se répercutaient faiblement dans ces solitudes les grands mouvements de peuples et d'idées qui agitaient le monde connu.

L'expansion française n'y a commencé que tout récemment, avec les Duveyrier, les Laperrine, le père de Foucauld, et c'est seulement depuis quelques années que le Sahara, où un présent presque immobile se distinguait à peine du passé, commence à se tourner vers l'avenir. Par un étrange renversement, c'est même au Sahara que se trouve pour une part l'avenir des terres françaises de l'Afrique et de l'Europe.

Les noms d'hommes comme Emile Bélime et Erik Labonne sont liés au renouveau d'intérêt pour le Sahara, considéré à la fois comme la « pièce d'assemblage » de l'Afrique et comme un vaste champ ouvert à l'esprit d'entreprise de notre économie. Ce qui a commencé par un acte de foi à peine soutenu au début par les premières trouvailles des géologues se confirme aujourd'hui en une réalité qui bouleverse les données de base de nos grands problèmes nationaux.

Les sondes des pétroliers ont d'ores et déjà mis au jour assez de pétrole pour suffire aux besoins de la métropole et de l'Algérie, assez de gaz pour alimenter la modernisation des départements algériens et pour accroître les ressources de l'Europe occidentale. En outre, et peut-être surtout, cette aventure industrielle qui commence a suscité un esprit nouveau, de confiance en nous-mêmes, d'énergie et de sérieux dans la réalisation, de persévérance dans les difficultés, de juste fierté nationale, qui sont sans doute le bienfait le plus précieux que nous apporte le Sahara d'aujourd'hui.

Si la France peut s'enorgueillir de ce qui est déjà accompli, si elle doit poursuivre sans relâche l'effort commencé, elle ne saurait pour autant oublier que l'homme passe avant toute chose. Le Sahara n'est pas seulement un vaste pays désertique dont le sous-sol recèle des trésors. C'est une contrée peuplée d'hommes et de femmes qui sont nos concitoyens ; nous avons donc le devoir de tout faire pour qu'eux et leurs enfants participent à l'essor de cette terre réveillée.

Sans fermer les yeux devant les réalités locales qui imposent certains aménagements ou certaines variantes, nous avons tenu à ce que les Sahariens — sans aucune discrimination, je le répète — aient sur place leurs communes, à Paris leurs députés. Le nouveau Sahara s'édifie dans la confiance et dans l'égalité.

Les immenses efforts de scolarisation, l'élévation des salaires, l'établissement de la sécurité sociale et du code du travail sont déjà entrés dans les faits.

Mais la mission que nous nous sommes fixée est très vaste. Il faut attaquer de toutes parts les problèmes : faire des routes pour que circulent les hommes et les marchandises, creuser des puits pour rénover les palmeraies et abreuver les troupeaux, électrifier les Ksour, intensifier le combat contre la maladie.

L'organisation commune des régions sahariennes ou O.C.R.S. créée en 1957, a été refondue par une ordonnance et un décret qui ont précisé et confirmé sa vocation économique et sociale.

Elle est, à côté de la direction administrative l'instrument du gouvernement pour opérer dans ces régions une vaste révolution pacifique.

Elle a aussi vocation pour étendre son rayonnement aux zones sahariennes des Etats de la Communauté qui sont voisins du Sahara français, selon des conventions librement débattues dans un esprit de coopération pour le bien commun.

Il faut maintenant que la Métropole, son opinion publique, sa jeunesse, comprennent la partie décisive que nous avons à jouer au Sahara, que la France toute entière s'y engage pour sceller de façon définitive et indissoluble l'union des terres françaises aux deux bords de la Méditerranée, et jusqu'au cœur de l'Afrique.

Jacques SOUSTELLE
Ministre Délégué auprès du Premier Ministre

vendredi 1 juin 2018

Préface à La maîtresse mort. Violence au Mexique (1982)



Préface

[La maîtresse mort. Violence au Mexique de Véronique Flanet, Paris, Berger-Levrault, 1982, p. 9-12]

Il n'est pas de contraste plus accusé — et à vrai dire plus scandaleux — que celui qui oppose aux recherches sur le monde matériel les recherches sur l'homme vivant en société. Aux premières, dont on attend de riches découvertes, des minerais, des diamants ou du pétrole, de nouvelles techniques, des progrès industriels, vont le soutien moral, les ressources et les subventions des Etats et des firmes publiques ou privées ; aux secondes, l'indifférence, quand ce n'est pas une certaine hostilité, de maigres crédits, de chiches allocations. Les hommes, dans leur diversité et leur unité, à travers les mille formes que les traditions, les coutumes, les langages imposent aux peuples ; l'infinie variété des cultures que l'archéologie reconstruit, que l'ethnographie observe ; tout ce que les religions, les dogmes, les ambitions, les passions agitent, soulèvent, bouleversent siècle après siècle, jour après jour : ces réalités, qui sont celles de notre espèce et dont est tissée notre vie, intéressent peu les opinions publiques et encore moins les pouvoirs.

L'anthropologie lato sensu, l'ensemble des sciences de l'homme, demeure la parente pauvre de la recherche scientifique. Alors que les problèmes qui inquiètent et souvent déchirent le monde moderne, de même que les dangers qui pèsent sur notre avenir, procèdent évidemment de phénomènes mentaux et culturels proprement humains, on ne consacre pas à la connaissance de ces phénomènes le millième des efforts que l'on déploie pour scruter le ciel, la terre et les océans. Et pourtant ! Jamais le précepte de la philosophie grecque : GNÔTHI SEAUTON, « connais-toi toi-même », n'a été plus actuel qu'à notre époque où les affrontements ethniques, les tempêtes idéologiques, les revendications linguistiques et religieuses se déchaînent avec une violence croissante.

L'humanité d'aujourd'hui apparaît comme une immense mosaïque dont chaque pièce, quelle que soit l'uniformité trompeuse des apparences, conserve au plus haut degré son originalité, elle-même liée à une foule de facteurs passés et présents, à des traditions et à des structures, qui déterminent les réactions de tel ou tel peuple, ou de telle ou telle fraction d'un peuple, face aux situations changeantes du monde. Faute d'étudier scientifiquement les sociétés humaines pour comprendre et éventuellement prévoir leurs attitudes, on s'expose à commettre des erreurs dont les conséquences peuvent être extrêmement lourdes. L'histoire des dernières décennies, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu'à nos jours, fournit trop d'exemples de telles erreurs pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce thème.

C'est là que le travail persévérant et obscur des ethnologues revêt toute son importance. Ils peuvent apporter des observations d'une valeur irremplaçable tant dans le domaine de la connaissance théorique que dans celui de la conduite théorique que dans celui de la conduite effective des affaires publiques. L'ethnologue est, ou plutôt devrait être, à la politique prise dans son sens le plus élevé, c'est-à-dire la direction de la cité, ce qu'est le géologue à l'administration des mines. Nul n'imaginerait qu'on puisse commencer un forage sans connaître l'avis du spécialiste des recherches pétrolières, mais les gouvernements et les particuliers n'hésitent pas à prendre les décisions les plus importantes, dans leurs rapports avec des groupes ethniques, religieux ou linguistiques, en toute ignorance et sans demander l'avis de personne.

La nécessité d'un sérieux travail ethnologique est d'autant plus marquée que l'on se trouve devant une société plus hétérogène. Tel est notamment le cas des pays d'Amérique latine où des fractions importantes de la population (10 % environ au Mexique) appartiennent à des ethnies dites « indiennes » aux traditions millénaires et aux langages encore très vivants. L'ethnologie et l'archéologie, d'une part, la politique « indigéniste », d'autre part, sont étroitement associées au Mexique. La connaissance scientifique débouche sur la pratique quotidienne dont l'Institut national indigéniste a la responsabilité.

A plus forte raison l'observation impartiale, objective mais, certes, non dépourvue de chaleur humaine et de compassion, est-elle indispensable lorsque se côtoient ou même s'affrontent deux ou plusieurs ethnies enracinées dans le même terroir. Là se mêlent inextricablement les motivations et les valeurs traditionnelles de mini-sociétés que distinguent leur héritage génétique, leur langue et leur culture. Dans un tel cadre, la violence surgit, s'implante et domine le paysage, pénètre toute l'existence, imprègne la conscience collective et celle de chacun. Il en découle une philosophie implicite qui, née de la violence, la perpétue.

Tel est le thème central de l'ouvrage de Véronique Flanet, issu de deux années de séjour et de recherche à Jamiltepec, dans cette zone méridionale de l'Oaxaca où les Indiens mixtèques et les métis hispanophones, plus des Noirs d'origine africaine, vivent côte à côte, mondes juxtaposés mais séparés comme par des abîmes.

Son travail d'observation ethnologique est classique, impeccable ; mais son exposé va bien au-delà de cette observation elle-même. C'est en vivant parmi les Indiens et les métis de Jamiltepec, en partageant leur existence, en écoutant leurs propos de tous les jours, que Véronique Flanet est parvenue, sans s'inféoder à aucun des groupes de cette société conflictuelle mais en jouant avec tous le jeu ouvert de la confiance et de la vérité, à comprendre, à sentir profondément ce que signifient la violence, la familiarité avec la mort, l'angoisse et le fatalisme. Ainsi peut-elle dépeindre Jamiltepec à la fois du dehors et du dedans ; à la limite, ce n'est plus la voix d'une ethnologue française qu'elle nous fait entendre (certes bien informée, attentive, sympathique), mais la voix même de Jamiltepec.

La pire difficulté à laquelle se heurte l'anthropologue « sur le terrain », c'est d'être, et de se sentir, un corps étranger. Pour la surmonter, il faut beaucoup d'intuition, d'humilité, de sens de l'humain. Cela ne s'apprend pas dans les livres, et ne se ramène pas à une « technique », encore moins à la mise en œuvre d'appareils de photographie ou d'enregistrement. Comme Napoléon le disait de la guerre : « C'est un art simple et tout d'exécution. » Encore faut-il en avoir le don.

S'il est vrai que la région de Jamiltepec offre le spectacle d'un déploiement de violence particulièrement choquant, on relèverait facilement des phénomènes analogues dans d'autres Etats du Mexique, en Amérique latine et un peu partout ailleurs dans le monde. Le phénomène de la violence, de l'homicide, du terrorisme est une constante de notre époque. Dès lors, l'ouvrage de Véronique Flanet ne limite pas sa portée à la seule contrée qu'il décrit : il fournit une contribution positive à l'interprétation du temps où nous vivons. Indiens ou métis, les gens de Jamiltepec participent de l'humaine condition qui est aussi la nôtre. Leur tragédie n'est pas un accident monstrueux et isolé, mais reflète à sa façon une réalité qui nous est commune à tous. En méditant sur un village mexicain, nous prenons conscience de notre propre destin : car l'ange de la mort ne plane pas seulement au-dessus de Jamiltepec.

Jacques Soustelle
9 février 1981