jeudi 16 novembre 2017

Les populations des Antilles (1938)



Les populations des Antilles

[Les Cahiers de Radio-Paris, n° 1, 9e année, 15 janvier 1938, p. 162-167]

LES Antilles et la Guyane font partie de la France : depuis si longtemps que bien des Français les ont presque oubliées. A-t-on besoin de se rappeler à tout instant que le Poitou ou le Morvan sont français ? Ces vieilles colonies, comme on les nomme à juste titre, sont entrées dans le patrimoine de l'Etat français avant l'Alsace, la Corse, la Savoie et Nice. Bien que ce ne soit pas là mon propos, je ne puis passer sous silence la grande aventure de la découverte. C'est en 1495 que Christophe Colomb touche la Guadeloupe, que ses habitants indiens appelaient Karukera, l'île aux belles eaux. C'est en 1502 qu'il atteint la Martinique. Son pilote, Yañez Pinzon découvre la Guyane en 1500. Connues, donc, des Européens avant les merveilleux empires du Mexique et du Pérou, ces terres ne furent peuplées par eux qu'assez longtemps après. Un Français, d'Esnambuc, s'installe en 1625 dans l'île Saint-Christophe et c'est en 1635 qu'il fonde Saint-Pierre de la Martinique. Un autre, La Touche de la Ravardière, débarque dans l'île de Cayenne au début du XVIIe siècle, mais la Guyane ne sera vraiment occupée qu'en 1676, lorsque d'Estrées la reconquiert sur les Hollandais.

Les guerres de l'Ancien Régime, de la Révolution et de l'Empire secouent durement ces belles contrées tropicales. Pendant plus de deux siècles, le canon fait trembler l'air tiède des îles, et les flottes de combat s'affrontent sur la mer des Caraïbes. Quand vient l'accalmie, après la chute de Napoléon, les territoires français de l'Amérique tropicale et équatoriale sont ramenés à ce qu'ils sont encore aujourd'hui : la Guadeloupe et la Martinique avec leurs dépendances, notamment Marie-Galante, et, pour le continent, la Guyane.

Mais plus importante que les guerres est la profonde évolution sociale de ces pays. Amenés en grand nombre d'Afrique, les esclaves noirs qui forment dès le XVIIIe siècle la majorité de la population sont proclamés libres sous la Grande Révolution. L'Empire les rejette à la servitude. En 1848, l'Assemblée Nationale de la Seconde République, se rendant à l'ardent plaidoyer de Schoelcher — ce Schoelcher dont les pavillons antillais, à l'Exposition, abritaient la statue — abolit à jamais l'esclavage. Depuis lors, les Antilles et la Guyane ne sont pas autre chose que des provinces lointaines, dont les habitants jouissent des mêmes droits que ceux de la Métropole, et dont les représentants siègent au Parlement. Qu'y a-t-il là d'étonnant ? dira-t-on. Rien, peut-être, si ce n'est que cette population est en majorité de couleur, qu'elle était, il y a moins d'un siècle, soumise à l'esclavage, et il y a là, on en conviendra, en un moment où d'intolérantes doctrines raciales agitent le monde, un fait et un exemple qui ne doivent pas rester inaperçus.

C'est de cette population que je veux maintenant vous dire quelques mots, en ethnologue, c'est-à-dire en m'attachant exclusivement aux problèmes humains, aux problèmes de peuplement et de culture.

A l'arrivée des Européens, les îles étaient peuplées d'Indiens appartenant à deux grands groupes ethniques distincts : les Arawak ou Taïno, les Caraïbes ou Karib. Les uns et les autres venaient du continent, de cette jungle amazonienne et guyanaise qui semble avoir été un véritable réservoir d'hommes. Dans les Grandes Antilles, Cuba, la Jamaïque, Saint-Domingue, Porto-Rico, les Arawak dominaient encore, en butte à l'hostilité constante des Karib. Ceux-ci, qui leur avaient déjà ravi les Petites Antilles, les refoulaient sans cesse vers le nord-ouest ; hardis navigateurs, ils franchissaient les bras de mer souvent agités de cyclones, sur leurs légères pirogues, débarquaient à l'improviste chez leurs voisins, pillaient et razziaient, puis s'en retournaient avec des captifs et des captives. Les prisonniers étaient généralement sacrifiés et mangés, au cours de vastes festins, tandis que les femmes demeuraient au pouvoir des vainqueurs. Aussi, lorsque les Européens débarquèrent, furent-ils très étonnés de constater que la plupart des femmes ne parlaient pas la même langue que leurs maris ; captives depuis peu, elles n'avaient pas encore appris le langage de leurs nouveaux maîtres.

Il ne faudrait pourtant pas croire que ces Indiens, barbares d'un certain point de vue, aient été de simples sauvages. Habiles chasseurs et pêcheurs, ils connaissaient également l'agriculture ; ils cultivaient le manioc, le maïs, des plantes à fruits comme l'ananas, le coton que les femmes filaient et tissaient, et enfin le tabac. Notre mot « tabac » dérive même du mot indigène « tabaco » qui désignait, non la plante, mais une sorte de pipe dont l'extrémité fourchue s'insérait dans les narines du fumeur. Enfin ces Indiens pratiquaient la métallurgie, ou plutôt l'orfèvrerie. Les chefs portaient des ornements ou insignes en un alliage d'or et de cuivre qu'on appelait « caracoli ». Les villages étaient propres et aérés. Dans la grande maison commune, le carbet, semblable à une nef d'église, les hamacs de coton se balançaient au-dessus de feux dont la fumée écartait les moustiques ; les jours de fête, les hommes enduits de peinture rouge dansaient rituellement en absorbant d'énormes quantités de bière de manioc.

Les moeurs des Indiens guyanais, qui appartenaient pour la plupart à la famille Karib, étaient très analogues à celles des insulaires. L'orfèvrerie était chez eux en grand honneur, et de là naquit la fameuse légende de l'El Dorado, ce pays de rêve où les maisons mêmes sont en or pur, et que l'on situait quelque part au bord d'un grand lac, dans la haute Guyane. Légende si tentatrice, si attirante que plus d'un aventurier a trouvé la mort en s'enfonçant dans les grands bois à la recherche de la ville merveilleuse.

Ces Indiens, que sont-ils devenus ? Aux Antilles, ils ont disparu presque complètement, tantôt décimés au cours de rudes combats avec les blancs, tantôt absorbés pacifiquement par les métissages ; il n'en reste plus que quelques centaines, fortement croisés de sang noir, dans l'île anglaise de la Dominique. En Guyane, les tribus indiennes se sont retirées devant les intrus, en remontant les fleuves et en pénétrant de plus en plus profondément dans l'intérieur. Les Emerillons, les Roucouyennes, les Galibis vivent maintenant par petits groupes, au nombre de quelques milliers, principalement sur le haut Maroni et ses affluents. De loin en loin, ils entrent en rapport avec quelques chercheurs d'or ou de bois précieux, mais on peut dire que, dans l'ensemble, ils mènent le même genre de vie qu'avant la découverte de l'Amérique. Ils pêchent, ils chassent, ils cultivent leur manioc, ils célèbrent leurs fêtes religieuses comme par le passé, et ils disparaissent, aussi, lentement, de sorte qu'un jour la grande forêt guyanaise n'abritera plus les carbets de ceux qui l'ont peuplée pendant de longs siècles.

Après les Indiens, vinrent les Blancs, qui amenèrent les Noirs. Chose étrange, si l'on y songe, que cette transplantation des Africains en Amérique, transplantation réussie s'il en fut. Aujourd'hui, le sang africain teinte l'immense majorité de la population antillo-guyanaise. En Guyane, un phénomène encore plus étonnant s'est produit : des esclaves noirs évadés, ce que l'on appelait là-bas des « esclaves marrons », se sont réfugiés dans les forêts, où ils ont fait souche, formant des tribus nouvelles, des tribus africaines sur la terre américaine. Après l'abolition de l'esclavage, n'ayant plus à se défendre contre leurs anciens maîtres, les noirs, les Boni ou Bosch, sont devenus indispensables à la vie économique de la Guyane : indispensables et plus d'une fois gênants, comme tous ceux qui détiennent un monopole. En effet, les Boni possèdent véritablement un monopole, celui de la navigation sur les fleuves de l'intérieur. Navigation périlleuse, sur ces rivières coupées de sauts et de rapides, que seuls peuvent affronter des pilotes émérites et hardis comme le sont ces noirs, véritables virtuoses de la pagaie et de la perche sur leurs frêles pirogues. Pas un kilo de marchandise ne s'achemine vers l'intérieur sans leur paver son tribut, et bien heureux encore le chercheur d'or, l'ingénieur ou le savant qui ne voit pas des heures ou des journées passer au débarcadère, au « dégrad », en interminables palabres au milieu des ballots épars, sous le lourd soleil guyanais.

Sur les rivières, les villages et les dégrads s'échelonnent, de la côte vers l'intérieur, dans un ordre très significatif. Au bord de la mer ou non loin, les communes guyanaises qui ont rang de villes ou de villages : Cayenne, Saint-Laurent du Maroni, Sinnamary, etc... Puis les petits hameaux créoles ; puis les villages noirs, chacun d'eux étant le centre d'une tribu de bateliers qui obéit à un chef, le Grand Man. Ensuite, il y a encore quelques dégrads créoles, ceux des placers d'or aux noms évocateurs : Espoir, Tard Venu, Enfin. En dernier lieu, sur le cours supérieur des rivières, à l'abri des rapides et des chutes, les villages indiens. Les Indiens se tiennent toujours en amont, parce qu'ils ne voudraient pas d'une eau souillée par des étrangers.

Blancs, Noirs, Indiens ; ajoutons-y les Asiatiques, coolies hindous en particulier. Il a fallu tout cela pour produire un type humain nouveau, le créole. Dans les anciennes colonies espagnoles, le mot « créole » désigne les Blancs nés en Amérique. Dans nos colonies, au contraire, il s'applique aux métis. Cette population créole constitue l'essentiel de l'Amérique française : c'est une population avant tout rurale, adonnée aussi à la recherche de l'or, en Guyane, depuis que le créole Paolino, en 1855. a découvert le premier gisement. Compte tenu du climat et du pays, sa vie n'est pas très différente de celle de nos paysans. Quelle que soit la couleur de sa peau, le créole ne parle que le français, ou ce patois créole qui ne diffère pas plus du français que le provençal, et qui en diffère moins que le breton ou le basque. Il n'y a pas pour lui d'autre idéal culturel que celui de notre pays, et, comme chez nous, ceux qu'on appelle les « bons sujets » passent de l'école au lycée, aux grandes Ecoles de Paris, entrent dans l'enseignement, au barreau, dans la politique, même au gouvernement. Pourquoi une assimilation si complète ? C'est que les éléments de base de ces populations ont été, si je puis me permettre ce mot, « décivilisés » ; l'esclavage a rompu tout contact entre les Noirs et leur culture originelle. Lorsque la deuxième République a fait d'eux des hommes libres, ils sont repartis de zéro, du néant de l'esclavage, sans un héritage qui aurait pu être riche, mais aussi lourd à porter. C'est donc un peuple jeune, presque sans passé, qui n'a pas eu à se préoccuper d'adapter le moderne à l'ancien, de verser le vin nouveau dans de vieilles outres. Il n'a eu qu'à rejoindre, en quelques décades, le reste de la famille. Les Antilles et la Guyane ont pris place dans la province ; si on les appelle colonies, c'est par habitude, car leurs problèmes ne sont plus des problèmes spécifiquement coloniaux, c'est-à-dire des problèmes de race et de civilisation, mais des problèmes sociaux et économiques analogues à ceux d'ici.

Je voudrais, en terminant, indiquer pourquoi ces territoires français d'Amérique me paraissent d'un intérêt tout particulier pour la science de l'homme, pour l'ethnologie. L'histoire en a fait de véritables laboratoires, des champs d'expérience sur les hommes. Les races les plus diverses s'y sont implantées et y ont prospéré, des fugitifs y ont créé des tribus nouvelles, un type humain particulier y est né ; des vestiges de civilisations anciennes y demeurent, comme les gravures Karib des rochers guadeloupéens ou les outils de pierre que découvrent les fouilles, et une civilisation moderne, la nôtre, a pu prendre racine dans ce sol lointain. L'Amérique, l'Afrique, l'Europe, même l'Asie, ont fourni des éléments aux races et aux cultures antillo-guyanaises. Si, comme on a des raisons de l'espérer, des recherches méthodiques sont entreprises dans ces régions, notre connaissance de l'homme ne manquera pas d'en être enrichie, car, de plus en plus, nous croyons que l'histoire humaine progresse par les contacts, les emprunts, les mélanges, les réactions des peuples les uns sur les autres, non par l'isolement stérile dans un idéal chimérique de pureté raciale ou culturelle. Arracher au sol des Iles et au Continent les secrets du passé ; observer les derniers vestiges des peuples indiens et peut-être en déduire des moyens pratiques de s'opposer à leur disparition totale ; étudier les Noirs transplantés d'Afrique jusqu'aux mornes antillais et aux fleuves de Guyane ; reconstituer enfin l'étonnante chimie humaine qui a donné naissance au créole, avec ses caractéristiques physiques, mentales et culturelles, tels sont les points essentiels d'un programme de recherches dont les résultats récompenseraient largement ceux qui le mèneraient à bien.

J. SOUSTELLE.

mardi 31 octobre 2017

"Le problème algérien n'aurait jamais dû être un thème électoral" (1956)



« LE PROBLEME ALGERIEN N'AURAIT JAMAIS DU ETRE UN THEME ELECTORAL »

ET IL AJOUTE  : « Pourquoi un interlocuteur n'est-il « valable » que s'il est un de nos ennemis ? »

[L'Echo d'Oran, 1er-2 janvier 1956]

PARIS, 1er janvier (A.C.P). — M. Soustelle, gouverneur général de l'Algérie, a accordé l'interview suivante à un journal parisien : « Le drame algérien est devenu l'un des thèmes autour desquels s'est popularisée la campagne électorale. Qu'en pensez-vous ? »

— En effet, le drame algérien, qui s'était imposé au premier plan des préoccupations de tous ceux pour qui les rapports entre la France et le monde africain constituent un problème majeur, est devenu l'un des thèmes essentiels de la campagne électorale. Je m'en réjouis, parce qu'il s'agit bien de ce que l'on peut appeler « le problème numéro un », et qu'il est bon que l'opinion publique en ait pris conscience. Mais, dans le même temps, je déplore que ce problème, dont la solution dépend de l'objectivité et de l'honnêteté avec lesquelles nous en étudieront les données, ait été le point de départ d'une démagogie insoucieuse non seulement de l'objectivité, mais encore de l'honnêteté la plus élémentaire.

« Le drame algérien est devenu un enjeu électoral : certains s'en réjouiront, ceux, notamment qui se veulent anticommunistes mais qui reprennent à leur compte la formule communiste « qui veut la fin veut les moyens ». Il m'importe peu que certains se déshonorent par les procédés qu'ils utilisent, mais je regrette profondément que d'autres se considèrent endroit d'annexer au profit de leurs ambitions personnelles un drame qui met en jeu l'avenir de la nation elle-même.

« Un problème qui, par les solutions qui lui seront données, comporte des conséquences aussi graves, n'aurait jamais dû être considéré comme un thème électoral, comme le point de départ de la course aux suffrages.

Une « solution à l'algérienne »

— Certains ont imaginé une solution « à la tunisienne ». Estimez-vous qu'une telle solution corresponde aux données du problème algérien ? »

— Avant de répondre à votre question, je dirai que la valeur d'une solution est fonction de la part que tiennent en elles les données du problème qu'elle entend résoudre. C'est une évidence philosophique, un axiome mathématique, cela devrait être considéré comme un impératif politique.

« Une solution « à la tunisienne »  ? Je ne voudrais pas faire de jeux de mots, mais vous me permettrez de souhaiter pour l'Algérie, une « solution à l'algérienne ».

« La solution « tunisienne » a été basée sur des faits bien déterminés. Il y avait un Etat tunisien auquel nous étions unis par les liens du Protectorat, une dynastie, un parti dont on ne pouvait ne pas partager toutes ls vues, mais avec les leaders duquel la discussion était possible par ce que l'essentiel réside moins dans la concordance des opinions que dans la possibilité du dialogue. Par ailleurs, l'élément français était peu important dans la population tunisienne.

« Il n'y a ni Etat ni nation algérienne »

— Les données de base du problème vous paraissent donc bien différentes en Algérie ?

— Il n'y a jamais eu d'Etat, ni de Nation algérienne. Tout au plus peut-on dire que la masse musulmane a pris conscience de son « moi » par le refus de la situation économique qui lui était faite, puis par affirmation de son appartenance à l'Islam. Et c'est à ce « moi » que quelques hommes prétendent donner une forme politique en se référant au nationalisme.

« Nous n'avons devant nous, ni un Etat algérien, ni une Nation algérienne, ni une dynastie algérienne, mais uniquement des tendances politiques dressées les unes contre les autres par des rivalités farouches. Ajoutez à cela qu'un million deux cent mille Français y vivent et que nous n'avons pas le droit des abandonner aux mains de ceux qui n'envisagent rien d'autre que l'extermination de tout ce qui n'est pas musulman.

— Comment expliquez-vous que cette réalité algérienne soit déformée comme elle l'est dans certaines campagnes politiques ?

— Votre question met en jeu tout ce qui touche d'abord au snobisme du « progressisme  » et à la volonté de certains médiocres de masquer leur ignorance en la parant des ornements du « réalisme ». Elle met ensuite en jeu les tactiques électorales, dans la mesure où il est plus facile de réclamer l'arrêt des opérations militaires que de faire en sorte que ces opérations ne soient plus indispensables. Une chose est de prôner une discussion (sur le principe de laquelle je suis entièrement d'accord). Une autre est de réaliser les conditions nécessaires à l'ouverture de cette discussion.

« Il est facile de parler des « interlocuteurs valables ». J'attends que l'on me propose des noms. Songe-t-on au véritable maître de la rébellion. Ben Bella ? S'il en est ainsi, je m'étonne que le nom de Ben Bella n'ait pas encore été cité.

« S'agit-il de Chibani Bachir : à ceux qui l'ignoraient, je peux dire qu'il a été abattu en novembre par une bande rivale. S'agit-il de Belkacem, d'Ouamrane, de Zirout, Youcef, etc ?

« Pourquoi s'en tenir à la formule facile de « l'interlocuteur » sans proposer des noms ? Je suis d'autant plus surpris par ce silence que c'est au nom du « courage » que certains essaient de recueillir des suffrages en proposant pour l'Algérie des solutions qui se veulent idéales.

— Le problème de « l'interlocuteur » est donc posé ?

— Répondant à ceux qui veulent une solution basée sur la notion de « l'interlocuteur » telle qu'elle a été utilisée ailleurs, je demanderai d'abord : s'agit-il de faire appel aux nationalistes modérés ? Dans ce cas, comme ces hommes ne représentant qu'une très faible partie de la population, la rébellion se poursuivra, les opérations militaires resteront aussi indispensables.

« Je demanderai ensuite : s'agit-il de faire appel aux chefs de la rébellion ? Ils refusent le principe même de la discussion. La solution « à la tunisienne » a été basée sur ce que la Ligue arabe a appelé depuis le « bourguibisme ». Les chefs de la rébellion condamnent ce « bourguibisme » comme une trahison, et n'envisagent qu'une extermination des Européens.

« Par ailleurs, pourquoi « un interlocuteur » n'est-il « valable » que s'il est un de nos ennemis ? Pourquoi admettrait-on pas qu'un nationaliste modéré comme Ferhat Abbas par exemple ou un ami de la France comme Abderrahmane Farès puissent être des interlocuteurs ? Exigera-t-on d'eux qu'ils deviennent des assassins ?

« S'il en est ainsi proclamons que seuls ont droit au titre d'« interlocuteurs valables » ceux qui égorgent les femmes et les enfants, qui ne veulent rien d'autre que l'extermination de tout ce qui n'est pas musulman, et la rupture définitive entre la Métropole et l'Algérie.

L'intégration

— Les partisans de la solution «  à la tunisienne  » prétendent que l'intégration est dépassée. Que répondez-vous ?

— Il est facile de porter des jugements définitifs sur l'Algérie lorsqu'on joue « les révolutionnaires » dans les salons parisiens et qu'on lance l'idée de l'« interlocuteur valable » entre deux histoires de Marie Chantal. On me permettra tout de même de dire que je connais au moins aussi bien le problème algériens que ceux qui en discutent bien tranquillement assis dans leur fauteuil, et l'on me permettra également de dire que je laisse à d'autres le soin de l'utiliser comme une carte dans le jeu électoral.

« L'intégration n'est pas dépassée : prétendre le contraire, c'est faire preuve, soit d'ignorance, soit de mauvaise foi, soit de malhonnêteté. Mais la manière dont certains « documents » viennent d'être utilisés montre jusqu'à quel niveau peuvent s'abaisser ceux qui oublient que l'on peut entrer dans la lutte politique sans, pour autant, abandonner sa dignité. L'intégration n'a contre elle que la crainte de ceux qui en seraient les bénéficiaires. Ceux-ci mettent en doute non pas tant notre sincérité qu notre volonté de réaliser l'intégration. Ce qui est ainsi en jeu, c'est moins l'intégration elle-même que notre détermination.

— Vous êtes donc convaincu que les masses musulmanes acceptent l'intégration ?

— J'en suis convaincu, mais cette position subjective résulte de l'examen de la réalité elle-même. Car l'intégration n'est pas l'assimilation. Elle respecte, en tous les domaines la personnalité musulmane de l'Algérie, elle est compatible avec des formules d'autonomie administrative — et le fond du problème est l'égalité politique, en Algérie, entre Européens et Musulmans.

« Je regrette, à cet égard, que dans son discours de Marseille, M. Mendès-France n'ait pas dit, un seul mot de la question pourtant primordiale du collège électoral. Mais avant tout, il faut savoir si nous sommes capables de définir et d'appliquer une politique. Toute solution est dominée par ce préalable politique.

« Tant que les éléments politiques de l'Algérie — mille personnes environ — auront le sentiment que nous ne savons pas ce que nous voulons, nos adversaires durciront leurs intransigeances et nos amis hésiteront à se compromettre en notre faveur. Cependant que les masses ne souhaitent rien d'autre que le retour à la paix et des réformes économiques.

— On en arrive ainsi à un problème politique ?

— Une politique algérienne, quelle qu'elle soit, ne sera pas définie à Alger mais à Paris. Le problème politique domine tout. C'est un problème d'assemblée et de gouvernement, un problème de structures institutionnelles. Sans Etat il n'y a pas de politique, mais des velléités. Il faut rebâtir l'Etat si l'on ne veut pas être contraint de rechercher de fausses justifications à ce qui ne serait qu'abandon et renonciation.

« Ce qui se passe en Algérie joue à cet égard le rôle d'un « révélateur » chimique. Le problème algérien est « le problème numéro un » parce que celui de nos institutions est au cœur de la France moderne ».