lundi 29 janvier 2018

Le panthéon perdu des Aztèques (1988)



HISTOIRE

Le panthéon perdu des Aztèques

par Jacques Soustelle, de l'Académie française

[L'Express, 12 février 1988]

Malgré la mainmise des conquistadores sur les âmes, les Mexicains ont su préserver une part de leur culture, immolée au nom du Christ.

La Colonisation de l'imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol, XVIe-XVIIIe siècle, par Serge Gruzinski. Gallimard, 384 p., 160 F.

C'est un beau titre que Serge Gruzinski a placé en frontispice de son ouvrage, substantiel et riche de réflexion, sur la christianisation des Indiens au Mexique après la catastrophe de 1521. On assiste en effet à ce qui n'est pas seulement la prise de possession d'un territoire et des peuples qui l'habitent, la conquête de ressources, de mines, de plantations et de forces de travail, mais encore à ce que Robert Ricard définit justement comme « conquête spirituelle » : la mainmise sur les âmes. Ou. en termes plus scientifiques, une tentative pour substituer une culture à une autre, pour abolir une religion et la remplacer par une autre, pour enraciner de force un complexe historique d'images et de sentiments, le catholicisme espagnol du XVIe siècle, dans un sol où vivait et proliférait avec vigueur, depuis de nombreux siècles, un ensemble spirituel et religieux, un polythéisme coloré et dominateur, qui pénétrait toute la société autochtone et organisait sa vie quotidienne, depuis la resplendissante capitale Tenochtitlan jusqu'au plus humble village.

Il est vrai que les conquistadores, assoiffés d'or et de pouvoir, n'étaient pas moins sincèrement convaincus que leur mission consistait non pas seulement à soumettre à l'empire de Charles Quint les Etats indigènes, mais aussi à faire régner partout la foi chrétienne. A leurs yeux, l'Indien était la pitoyable victime de Satan, l'otage des démons. Les divinités aztèques, le guerrier solaire Huitzilopochtli, le nocturne Tezcatlipoca, le bienveillant Tlaloc, la maternelle Tonantzin, n'étaient que des diables déguisés. Aussi les chrétiens avaient-ils comme premier devoir de « libérer » les Indiens, d'arracher leurs âmes à la servitude diabolique. D'où le gigantesque bouleversement subi par la civilisation mexicaine autochtone, qui a plié sous le choc, mais, semble-t-il, en résistant de mille manières, conscientes ou instinctives.

L'objet des recherches de Serge Gruzinski était limité à la période coloniale, du XVIe au XVIIIe siècle, qui fut celle de la grande mutation. On reconnaîtra que son analyse très poussée apporte d'heureuses nouveautés. C'est ainsi, par exemple, qu'il a porté son attention sur la révolution provoquée par l'introduction au Mexique de l'écriture alphabétique, en caractères latins, substituée à la pictographie indigène. Les études d'érudits mexicains tels que Joaquin Galarza ont souligné l'importance de cette écriture, à base d'images mais comportant de nombreux caractères phonétiques, comme élément d'une culture aristocratique et sacerdotale. Les années 1525-1540 ont été « l'âge des persécutions violentes et spectaculaires ». Nombreux sont les manuscrits, suspects de diabolisme, qui disparurent dans les flammes des bûchers. D'autres, par bonheur, furent dérobés à l'assaut iconoclaste, conservés secrètement dans les familles nobles aztèques : ils serviront de sources aux historiographes indigènes. L'alphabet a permis, paradoxalement, de sauver de précieux trésors historiques que l'on retrouve dans les œuvres de Tezozomoc, de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, plus tard d'Ixtlilxochitl.

Tout au long du livre de Serge Gruzinski s'affirme le double processus de l'« acculturation » : tantôt l'imaginaire indien est envahi par le christianisme ; tantôt nous assistons à « la capture du surnaturel chrétien ». Ainsi prend naissance cette religion mixte qui est aujourd'hui celle de l'Indien mexicain, hybride profondément vécu et sincère que symbolise le culte de la Vierge de Guadalupe, Tonantzin (« Notre Vénérable Mère ») en aztèque, Tzinânâ-Zânâ (« Notre Vénérée Mère la Lune ») en otomi, sans parler du seigneur de Chalma, des oratoires mazahuas du plateau de Toluca, et de mille autres manifestations de syncrétisme.

La persistance de certains phénomènes religieux au Mexique est l'un des éléments du paysage spirituel du pays. J'ai écrit naguère que Tlaloc était déjà vieux lorsque Ponce Pilate fut procurateur de Judée. Or, en notre XXe siècle finissant, des offrandes sont encore offertes, sur des sommets de montagne, au dieu bienfaisant qui donne la pluie, et donc la nourriture.

On a cru longtemps que les cultes liés aux hallucinogènes, en particulier au champignon « teonanacatl » (chair divine), avaient disparu : il a fallu l'heureuse conjonction du mycologue américain Gordon Wasson et du Pr Roger Heim, du Muséum, pour les redécouvrir en pleine vigueur dans les sierras d'Oaxaca.

Peut-être le problème central du Mexique, actuellement, est-il de savoir si la « modernité » — pétrole, crise économique, influence des mœurs nord-américaines — sera plus forte que le complexe christiano-indien, demeuré si puissant dans l'âme populaire. Il y a eu, au XVIIIe siècle, une offensive, « moderne » pour l'époque, de la part des Lumières et du despotisme éclairé contre les « cultes indus et pernicieux », les pèlerinages accompagnés de beuveries, les processions théâtrales, les confréries. Gruzinski dépeint la répression menée par les autorités espagnoles et l'archevêché de Mexico contre ces confréries à la fin du siècle. On se flattait alors d'en avoir aboli le plus grand nombre. Or il se trouve que confréries et « mayordomias » fleurissent plus que jamais, partout dans la campagne indienne.

L'occidentalisation du Mexique via l'Amérique anglo-saxonne se renforcera-t-elle, jusqu'à effacer ce que l'empire espagnol n'a pas pu faire disparaître ? Serge Gruzinski conclut avec prudence sur la nécessité de poursuivre ce qu'il appelle, d'une excellente formule, « une anthropologie du provisoire, du mélange et de la juxtaposition ». L'étude sans présupposés des documents et des témoignages du passé, l'observation du présent nous enseignent une certaine modestie face à la complexité mouvante de la réalité. Les « cultures composites » sont la règle beaucoup plus que l'exception.

Au demeurant, voilà un livre qui apporte sur le Mexique ex-aztèque (Centre et Oaxaca surtout, mais non maya) une vision rafraîchissante, qui donne aussi à penser et ouvre une perspective de réflexion sur bien d'autres cultures, y compris la nôtre.

vendredi 29 décembre 2017

Une nécessité vitale : l'axe fluvial mer du Nord-Méditerranée



UNE NECESSITE VITALE : L'AXE FLUVIAL MER DU NORD-MEDITERRANEE

Par J. SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 28 juin 1972]

Entre la mer du Nord et la Méditerranée, cette "petite péninsule de l'Asie" qu'est notre Europe occidentale se rétrécit, se contracte. Elle se ramène en fait à un isthme entre la mer intérieure ensoleillée qui porte sur ses rives et ses vagues tant de hautes civilisations - elle renferme aujourd'hui, entre autres, le pétrole de l'Orient - et la mer embrumée qui borde le Benelux, l'Allemagne, l'Angleterre, pour conduire à l'Atlantique.

Cet isthme, certes, est vaste : un millier de kilomètres de Rotterdam à Marseille. Mais, à l'échelle de notre temps, et si on compare cette distance à celles qui séparent, par exemple, les zones de haut développement économique des deux côtes américaines, ou la Russie occidentale des centres industriels de Sibérie, c'est encore peu de chose. Et cet axe Nord-sud est d'ores et déjà fortement équipé en chemins de fer, en routes, en pipe-lines, en lignes de télex et de téléphone. La nature, enfin, y a creusé deux sillons, celui du Rhin, de Bâle à Rotterdam, celui du Rhône, de Lyon à Marseille.

Le transport fluvial, chacun le sait, est de beaucoup le plus économique et le plus efficace pour de nombreuses catégories de marchandises, à condition qu'il s'effectue sans rupture de charge par le moyen de convois modernes, c'est-à-dire de convois poussés comportant des bateaux de 3 000 tonnes au "gabarit européen".

C'est une véritable avenue royale que des millénaires de phénomènes géologiques ont ouverte à travers le continent. Aménagée comme il se doit, elle relierait les centres de production les plus actifs, les plus dynamiques de l'Europe occidentale : au nord, le "triangle lourd" belge, hollandais et allemand, Anvers, Rotterdam, la Ruhr ; au centre, la Lorraine et l'Alsace ; au sud, Lyon et la région Rhône-Alpes, Marseille, aujourd'hui l'industrie pétrolière de Berre, demain la sidérurgie de Fos.

Ajoutons à cela que cette avenue nord-sud débouche, par les ports belges et hollandais, sur le monde atlantique ; par l'Allemagne et le canal Rhin-Danube en construction, vers l'Europe centrale ; par Bâle, sur la Suisse ; par Marseille et Sète, sur la Méditerranée, l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient.

Comment ne pas voir que la réalisation de cet axe fluvial est une condition sine qua non de la prospérité européenne en général, et en particulier de celle de la France du Sud-Est ? Comment ne pas redouter qu'à tergiverser et à rater l'occasion historique qui nous est offerte nous ne laissions le versant méditerranéen de notre pays devenir marginal par rapport aux grands centres européens, décliner en une sorte de "mezzogiorno" du continent ?

Or, quel contraste entre l'activité qui règne sur le Rhin, chargé sans interruption d'innombrables convois battant pavillon de toutes les nations occidentales, et la faiblesse du trafic fluvial sur le Rhône. Cent quinze millions de tonnes par an sur le premier, trois millions sur le second.

C'est d'abord que l'aménagement du Rhône entre Lyon et Marseille n'est pas terminé. Deux coupures subsistent : l'une au nord d'Avignon, l'autre au sud de Givors. On ne prévoit qu'en 1978 l'achèvement des travaux indispensables.

Ensuite, de la Saône, qui prolonge le Rhône jusqu'au Rhin, la liaison n'est établie que par des canaux désuets, folkloriques, incapables de s'ouvrir au trafic moderne : pour atteindre Strasbourg, on doit franchir cent soixante-quatre écluses sur 328 kilomètres ; pour arriver à Nancy, cent quarante-quatre écluses sur 359 kilomètres. Ainsi le vide qui sépare encore les deux grands fleuves n'est pas comblé : ce qui est grave c'est qu'il n'existe même pas de calendrier prévu pour mettre fin à cette carence qui stérilise la voie fluviale essentielle de l'Europe.

Pour ce qui concerne l'axe Lyon-Marseille, il n'est que juste de reconnaître que la Compagnie nationale du Rhône a fait de son mieux. Mais elle a été trop longtemps confinée par les planificateurs d'Etat dans le rôle de fournisseur d'électricité à bon marché : les bureaux, agents du centralisme traditionnel, ont sacrifié l'intérêt des régions méridionales à celui de l'industrie parisienne. Il est évident que si des pouvoirs de décision décentralisés avaient existé, la liaison fluviale entre Lyon et Marseille serait déjà réalisée ; elle aurait pour premier résultat d'abaisser de 60 % le coût du transport entre les deux villes. En outre 300 000 hectares de zones industrielles déjà reconnues et préparées tout au long du fleuve n'attendent pour fonctionner que l'ouverture de celui-ci de bout en bout.

Plus préoccupant encore s'avère le problème de la liaison du Rhône au Rhin. Qu'il faille relier les deux "grands deltas" de l'Europe, celui du Nord et celui du Sud, c'est l'évidence. Lancer l'énorme opération de Fos sans aménager les communications de ce centre méridional avec celui du Benelux et de l'Allemagne, c'est s'exposer à de sérieux mécomptes. Mais, là encore, les bureaux parisiens n'en font qu'à leur tête et se soucient bien peu des études, des travaux et des cris d'alarme des élus ou des experts régionaux.

Réaliser dans les délais les plus brefs l'axe mer du Nord-Méditerranée par le Rhône et le Rhin apparaît donc aujourd'hui comme une nécessité vitale. Cet objectif devrait bénéficier de la priorité la plus élevée dans les plans et les investissements de l'Etat, puisque les régions, dans le cadre actuel, n'ont guère voix au chapitre. Il est urgent qu'en prennent conscience les responsables de l'aménagement du territoire et de l'équipement du pays : ce n'est pas seulement le sort de nos régions rhodaniennes et méditerranéennes qui est en jeu, mais celui du développement équilibré de notre économie et de notre rôle dans l'Europe de demain.

(*) Ancien ministre, conseiller municipal de Lyon.