dimanche 6 mai 2018

Préface du premier numéro de la revue PACT (1977)



Préface.

[PACT, n° 1, 1977, p. 5-7]

Le groupe PACT — « Techniques Physico-Chimiques utilisées en Archéologie » — aura bientôt deux ans d'existence. La parution du premier numéro de sa Revue fournit l'occasion de revenir brièvement sur l'essentiel de ses activités depuis sa création.

L'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe se propose depuis plusieurs années de promouvoir la coopération multidisciplinaire en Europe de façon à accroître le potentiel scientifique des pays membres. Elle se préoccupe aussi d'assurer une meilleure compréhension entre les hommes de science et les hommes politiques.

Aussi a-t-elle mis en place l'Exercice de coopérations scientifiques, cadre dans lequel se situent divers groupes multidisciplinaires fonctionnant au niveau européen. La liaison entre les groupes scientifiques et les parlementaires est assurée par le Comité mixte européen où siègent côte à côte et en nombre égal des membres de l'Assemblée Parlementaire et des représentants des groupes scientifiques. Les réunions du Comité mixte revêtent un caractère d'autant plus important qu'elles ont lieu en présence de délégués, ayant le statut d'observateurs, d'organismes tels que l'UNESCO, l'Agence spatiale européenne, la Commission des Communautés européennes et la Fondation européenne de la Science.

C'est dans ce cadre d'ensemble que se place le PACT, né d'une constatation et d'un vœu. La constatation : bien souvent, trop souvent, les archéologues qui ont un besoin vital de mettre au service de leur recherche les techniques physico-chimiques, ne connaissant pas suffisamment les possibilités de ces techniques, sont rebutés par le langage et les concepts avec lesquels ils ne sont pas familiers et demeurent en marge des progrès des sciences de la nature ; d'autre part, les physiciens et chimistes, ignorant les problèmes propres à l'archéologie, ne s'engagent pas suffisamment dans la voie de la mise au point des techniques et des appareillages qui répondraient aux besoins de l'archéologie.

Le vœu : faire en sorte que les physiciens et chimistes, et les archéologues se connaissent et se comprennent mieux, que l'on puisse établir un pont et parler un langage commun, bref abattre les cloisons étanches. Peu de temps après sa formation, le groupe PACT s'est subdivisé en cinq unités de recherche portant sur les domaines suivants :
— isotopes
— thermoluminescence
— prospection géophysique et archéomagnétique
— techniques analytiques
— techniques mathématiques et statistiques.

Une première tâche est apparue indispensable : établir un répertoire des laboratoires européens, instrument indispensable à une coopération scientifique effective. Une édition préliminaire a été diffusée en janvier 1977 sur la base d'un premier questionnaire, mais une édition plus complète sera publiée dans les prochains mois. Grâce à un questionnaire remanié, elle fournira des renseignements plus détaillés. Outre les réunions tenues à Strasbourg, le PACT s'est réuni en mars 1976 au Laboratoire de recherche du Musée National d'Ecosse à Edimbourg, en septembre 1976 au Centre de recherche archéologique de Valbonne-Nice, en mai 1977 au Römisch-Germanisches Museum de Mayence. Il a participé au Symposium d'Archéométrie d'Edimbourg en 1976 et au IXe Congrès International des Sciences Préhistoriques et Protohistoriques à Nice. A Mayence, il a pris connaissance du projet « Nucléart » du Centre d'Études Nucléaires de Grenoble tendant à la conservation des objets archéologiques au moyen d'irradiations de cobalt 60 et de rayons gamma.

Le programme de publications arrêté par le groupe PACT comporte deux volets : d'une part une « newsletter » diffusée à ses membres, et d'autre part une revue semestrielle destinée à faire connaître au monde scientifique l'état des travaux du groupe et des sciences auxquelles il s'intéresse. Le premier numéro de la revue a naturellement pour thème principal le colloque sur la fluorescence et la microfluorescence X appliquées à l'archéologie qui s'est déroulé avec plein succès à Paris, au Musée du Louvre, du 21 au 24 juin 1977. Un symposium sur la thermoluminescence est prévu pour juillet 1978 à Oxford. D'autre part une réunion plénière du groupe aura lieu à Lyon les 1er et 2 décembre 1977. J'ai été fortement impressionné, au cours de ces diverses réunions, par la qualité des communications présentées et par les progrès rapides qui ont été accomplis en relativement peu de temps sur la voie de la compréhension réciproque entre les spécialistes des sciences physico-chimiques et ceux de l'archéologie. C'est là un signe très encourageant qui nous engage à persévérer.

Le colloque du Louvre, grâce à l'activité et à l'expérience de Madame Madeleine Hours, responsable du Laboratoire de recherche des Musées de France, a été extrêmement intéressant et fructueux. Le thème retenu s'est révélé riche de possibilités, car il s'agit là de méthodes non-destructives particulièrement adaptées à l'archéologie et que les conservateurs de Musées peuvent appliquer sans redouter de conséquences négatives. Les échanges de vues entre archéologues et spécialistes des techniques considérées ont apporté à tous un bénéfice certain et ont ouvert des perspectives aux uns et aux autres.

Ce colloque a été rehaussé par la présence de personnalités auxquelles je veux exprimer les remerciements du groupe PACT : Monsieur le Professeur de Bouard, Monsieur le Professeur Guinier, Monsieur Maurice Ponte, membres de l'Institut, Monsieur Emmanuel de Margerie, directeur des Musées de France, Monsieur Hubert Landais, président du Conseil International des Musées. La visite des laboratoires du Musée du Louvre sous la direction de Madame Hours a puissamment intéressé les participants.

Le professeur Hackens et le Docteur Mc Kerrell ont bien voulu assumer la lourde tâche d'éditer les publications du PACT. Je tiens à exprimer ici ma haute appréciation de la manière dont ils s'acquittent de cette mission. Enfin, depuis deux ans, MM. Jean-Pierre Massué et John Hartland, du Secrétariat général du Conseil de l'Europe, ont contribué de façon décisive et avec une vigilance inlassable à la bonne marche de nos travaux.

Le groupe PACT s'efforce de regrouper les bonnes volontés, dans un domaine scientifique d'importance considérable, par-dessus deux sortes de frontières : celles qui s'élèvent entre les Etats et celles qui séparent les disciplines. Il arrive que les frontières inter-scientifiques soient quelquefois plus infranchissables que les frontières internationales. C'est, nous le croyons fermement, faire œuvre utile que d'ouvrir des passages entre des sciences et des techniques qui n'ont que trop tendance à s'ignorer alors qu'elles peuvent, et doivent, s'enrichir réciproquement.

Quand on observe les changements, les bouleversements pourrait-on dire, qu'une technique comme le Carbone 14 a provoqués dans la datation de certaines civilisations, par exemple de la civilisation olmèque du Mexique, on ne peut qu'être convaincu de la nécessité pour l'archéologie de s'armer en prenant dans l'arsenal des sciences physiques tout ce qui peut l'aider à mieux comprendre le passé humain. Les moyens que les divers pays d'Europe sont capables de mettre en œuvre en ce sens sont loin d'être négligeables. Inventorier ces moyens et contribuer à les associer à une tâche commune, tel est le but du groupe PACT, qui se montre ainsi fidèle à sa double vocation scientifique et européenne.

Jacques Soustelle
Député, ancien ministre,
Professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales,
Président du groupe PACT au Conseil de l'Europe. 

dimanche 8 avril 2018

Introduction aux cours de la IIe Ecole européenne de physique appliquée à l'archéologie (1981)



Jacques Soustelle

INTRODUCTION AUX COURS DE LA IIe ECOLE EUROPEENNE DE PHYSIQUE APPLIQUEE A L'ARCHEOLOGIE

[Intervention à la IIe Ecole européenne de Physique appliquée à l'Archéologie sur le thème « Datation-caractérisation des céramiques anciennes », Bordeaux-Talence, 6-18 avril 1981, texte reproduit dans PACT, n° 10, 1984, p. 19-24]

C'est la Commission de la Science et de la Technologie de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe qui a créé ce groupe, dit PACT (Physical and Chemical Technics) techniques appliquées à l'archéologie.

Pourquoi cela ?

Pour deux raisons évidentes :

— La première c'est que les spécialistes des sciences dites exactes ou des sciences de la nature d'une part, et les archéologues ou préhistoriens d'autre part, se connaissent très peu ou même pas du tout et parlent des langages mutuellement inintelligibles. Je dois dire et nous l'avons constaté dans les débuts de l'activité du PACT, nous n'avions même pas un vocabulaire commun qui nous permît de nous entendre et cela a été une des premières choses que nous avons dû faire : établir des passerelles linguistiques entre nous. Trop souvent on ignore les services que les sciences de la nature ou les sciences exactes peuvent rendre à l'archéologie et, inversement, les champs très féconds que l'archéologie peut offrir à ces sciences. Certes, il y a eu des progrès considérables faits depuis quelques années,  en particulier depuis que la datation par le carbone 14 ou la thermoluminescence sont entrées d'une façon très répandue dans l'univers des archéologues et ont introduit des progrès spectaculaires. A cet égard, en tant que spécialiste de l'Amérique Moyenne, de l'archéologie mésoaméricaine, je me permets de rappeler que c'est seulement en 1957, c'est-à-dire très récemment, que par l'application de la méthode du carbone 14 inventée par W. Libby aux Etats-Unis on est parvenu à dater ce qui était l'objet d'une controverse qui durait depuis des années, les vestiges de la civilisation Olmèque que, en général, on attribuait à une période relativement récente, je veux dire, soit un peu avant, soit après le début de notre ère. Subitement on a rejeté cette civilisation entre 1200 et 400 ans avant notre ère, cela grâce précisément à l'application d'une technique précise qui est celle de la datation par le carbone 14.

— Une deuxième raison qui nous a conduits à fonder le groupe PACT, c'est qu'il existe en Europe, de nombreux chercheurs et de nombreux laboratoires qui se consacrent soit totalement, soit partiellement, à l'application des techniques à l'archéologie et d'autre part, il y a aussi beaucoup de de préhistoriens et d'archéologues qui seraient désireux de mieux connaître ces techniques. Il n'y avait pas d'inventaire de ces moyens quand le groupe PACT s'est créé, on ne savait pas exactement où ni qui pratiquait ce genre de travail, ce genre de recherche. C'est pourquoi, notre première action a été de lancer un questionnaire à travers l'Europe pour établir un répertoire des laboratoires européens qui répondent à nos préoccupations et c'est là une des tâches essentielles du Professeur Hackens.

En somme, le groupe PACT est un groupe de liaison d'une part entre les archéologues et les « scientifiques », pour employer cette expression entre guillemets, puisque je crois que nous, archéologues, sommes aussi des scientfiques et d'autre part, de liaison entre européens de divers pays. Il est apparu très vite, que suivant la nature des travaux de recherche entrepris ou à entreprendre il fallait constituer des groupes spécialisés. Actuellement, il en existe 9. Chacun de ces groupes, chacune de ces équipes de recherche a un objectif précis comme, par exemple, la thermoluminescence ou la prospection ou les isotopes, ou les techniques mathématiques, etc.. Chacune de ces équipes est animée par un spécialiste français, belge, italien, espagnol, suédois, hollandais, britannique, je crois qu'à peu près tous les pays d'Europe sont représentés à la tête de ces équipes. Le groupe PACT s'est réuni à maintes reprises, à Strasbourg bien entendu, où est notre siège, mais aussi, à Paris, à Edimbourg en Ecosse, à Mayence en Allemagne, et, nous avons organisé toute une série de colloques et de séminaires : en Allemagne Fédérale, en France, en Angleterre, en Italie et en Espagne. Les deux qui sont prévus cette année auront lieu, l'un à Elseneur au Danemark, et l'autre à Groningen aux Pays-Bas. Les thèmes de ces colloques ont été relatifs à l'archéométrie, à la prospection, à la micro-fluorescence X, à la protection du patrimoine culturel, etc.. Je signale en passant qu'un de ces colloques a eu lieu dans les laboratoires du Louvre à Pans. Le groupe PACT publie une revue qui s'appelle PACT précisément, qui rend compte des travaux, qui publie le compte rendu des colloques, qui rend compte Verbatim des allocutions, des rapports et il y a également une Newsletter qui l'archéométrie, à la prospection, à la micro-fluorescence X, à la protection du patrimoine culturel, etc.. Je signale en passant qu'un de ces colloques a eu lieu dans les laboratoires du Louvre à Paris.

Le groupe PACT publie une revue qui s'appelle PACT précisément, qui rend compte des travaux, qui publie le compte rendu des colloques, qui rend compte Verbatim des allocutions, des rapports et il y a également une Newsletter qui permet de suivre l'évolution des techniques.

Je reviens maintenant aux cours intensifs européens ; le premier a eu lieu en Italie d'abord, à l'Université d'Urbino et ensuite à Rome, en avril 1979 sur la caractérisation des métaux anciens. Au printemps 1980, comme je le rappelais tout à l'heure, a eu lieu à Rome également un atelier sur la conservation des documents d'archives et des bibliothèques. Il se trouve que nos amis et collègues italiens ont un institut spécialisé hautement qualifié dans ce domaine qui se tient à Rome.

Deux écoles d'été sont prévues sur la protection et la conservation du patrimoine culturel subaquatique, lacustre ou maritime. Vous n'ignorez pas que les recherches archéologiques subaquatiques prennent de plus en plus d'importance dans certains pays, notamment en Suisse, en France et dans d'autres pays. L'école d'été d'août-septembre 1981 aura lieu d'abord à Neuchâtel, en Suisse, sous la direction du professeur Egloff avec des travaux pratiques de plongée dans le lac de Neuchâtel et se poursuivra à Marseille, où il existe un laboratoire fort qualifié. Vous n'ignorez pas qu'à Marseille ont eu lieu des découvertes importantes, notamment celles d'un navire en état encore tout à fait remarquable dans le vieux port et qu'il y a un laboratoire de conservation des bois imprégnés d'eau, ce qui est un des problèmes de conservation les plus difficiles à traiter. Et pendant l'été de 1982 aura lieu une école d'été à Bodrum c'est-à-dire Halicarnasse, en Turquie, où le Musée de Bodrum est spécialisé dans le sauvetage et le traitement des épaves anciennes. Il en possède une collection dont la plus ancienne remonte à plus de mille ans avant notre ère. Les travaux de Bodrum se font en connexion avec l'Université de Pennsylvanie, aux Etats-Unis. Aujourd'hui donc, nous commençons la série de cours sur la datation et la caractérisation des céramiques anciennes, et là, j'en viens au deuxième point de mon exposé d'aujourd'hui : l'importance et l'intérêt de la céramique.

SIGNIFICATION DE LA CERAMOLOGIE

Je pense, et vous n'avez pas à en être convaincu, puisque vous êtes ici, mais, en tant que spécialiste de l'Amérique précolombienne et plus spécialement de la Mésoamérique, c'est-à-dire de cette zone culturelle qui couvre en partie le Mexique et également une partie de l'Amérique Centrale, zone très caractérisée, culturellement très différente du reste du continent américain, que l'étude de la céramique y est d'une importance capitale. La céramique est pratiquement indestructible ; bien sûr, elle peut être fragmentée à l'infini, sous forme de tessons que nous appelons, au Mexique, les tepalcates mais, quand bien même on trouve, comme c'est le cas à Tikal au Guatemala environ un million de tessons, cela constitue, en soi, une sorte de livre dans lequel on peut lire l'histoire antique d'une cité. C'est à travers l'étude de la céramique que l'on peut déterminer les diverses civilisations, leurs traditions, leurs influences mutuelles, leur succession dans le temps. Mais pour obtenir des résultats qui soient utilisables, il faut pouvoir manier les techniques qui permettent d'analyser les matériaux, de comparer les différents types de céramiques, de dater les objets, et aussi, je le signale particulièrement, d'établir leur authenticité ou, le cas échéant, d'en dénoncer le caractère frauduleux car nous savons tous que, mus par des intérêts financiers, il ne manque pas de gens qui fabriquent des faux et des faux quelquefois très artistiques. A cet égard, je vous signalerai que c'est précisément les laboratoires d'analyse du Louvre qui nous ont permis, en étudiant un certain nombre de céramiques Zapotèques, de l'Etat d'Oaxaca, au Mexique, de déterminer que certaines de ces céramiques étaient authentiques et que d'autres, au contraire, étaient fabriquées assez récemment, disons au début du siècle : je dois confesser en toute candeur que quelquefois, les fausses étaient plus belles que les vraies, de sorte qu'il faut faire extrêmement attention. Les céramiques mésoaméricaines sont très variées, dans l'espace et dans le temps ; elles ont une caractéristique commune, c'est qu'elles ont été faites sans tour. Le tour est une invention qui n'a jamais été faite par les autochtones de l'Amérique Moyenne et depuis qu'il y a des travaux archéologiques soit au Mexique, soit en Amérique Centrale, c'est la céramique, bien souvent, qui a servi de base à l'établissement de séquences sur lesquelles s'est construite une vision, une reconstitution du passé des civilisations antiques de cette partie du monde.

Une caractéristique de ces céramiques, c'est qu'elles se divisent en deux catégories, en ce qui concerne les types : il y a d'une part, les vases, bols, tripodes, récipients de toutes formes et de toutes natures et d'autre part, les figurines qui sont extrêmement fréquentes dès l'époque dite pré-classique au Mexique, ou ce qu'on a appelé, terme qui n'est plus employé aujourd'hui, l'horizon archaïque.

C'est au début de ce siècle que l'archéologue américain Herbert Spinden a employé ce terme pour caractériser un ensemble de styles de figurines, rudimentaires dans leurs techniques, caractérisées par ce qu'on appelle notamment les yeux en grain de café, par du pastillage qui se trouve dans à peu près toutes les parties de cette région du monde. Les figurines se présentent dans toutes les civilisations mésoaméricaines y compris les plus évoluées et vont jusqu'à l'accomplissement esthétique le plus élevé qui est celui, notamment, des figurines Maya de Jaïna, ou encore des statuettes en terre cuite aztèques. C'est surtout sur la typologie que les archéologues mésoaméricanistes ont travaillé jusqu'à présent, typologie qui elle-même s'appuie sur un certain nombre de caractéristiques : d'abord, bien entendu, les formes très variées mais qui, en Mésoamérique, comportent très souvent le tripode, qui, lui, peut présenter des caractéristiques très différentes. C'est ainsi, par exemple, que la céramique très caractéristique de la civilisation de Teotihuacán, qui a dominé largement une grande partie du Mexique depuis le début de notre ère jusqu'au VIIe siècle, est caractérisée par un type tout à fait particulier de vases qui sont cylindriques, coiffés d'un couvercle conique mais surtout portés par trois pieds de forme rectangulaire et aplatie. En revanche, ce qui au contraire frappe dans la céramique du Costa Rica et du Nicaragua ce sont des bols tripodes dont les pieds sont extrêmement longs et incurvés en forme de poisson stylisé.

Une forme qui est très fréquente en Amérique du Sud, notamment dans les zones de haute civilisation andine, du Pérou, est, au contraire, très rare en Amérique Moyenne, je veux parler de la céramique avec l'anse dite en « étrier » qui souvent relie d'ailleurs deux becs du même récipient. Cette forme, très caractéristique de l'Amérique du Sud, ne se retrouve guère au Mexique que dans des zones où l'on soupçonne qu'une influence directe de l'Amérique du Sud a pu se produire c'est-à-dire certaines zones du versant Pacifique du Mexique, notamment le Michoacán, où il semble bien qu'aient pu accoster à certaines époques les négociants navigateurs péruviens. Mais, d'une façon générale, c'est un type de céramique qui n'est pas du tout fréquent en Amérique Moyenne. Une autre série de traits sur lesquels s'appuie la typologie des céramiques mésoaméricaines, ce sont évidemment les couleurs, les engobes qui sont superposés à la pâte elle-même, qui comportent des couleurs déterminées telles que le rouge, le noir, le blanc sur rouge, le rouge sur noir, etc.. et la plupart du temps dans les séquences que l'on établit dans tel ou tel site on prend comme base la présence de ces couleurs. On y joint aussi la considération du décor puisqu'une très grande variété de techniques a été utilisée par les anciens potiers pour le décor de ces objets, soit la technique de l'incision qui est très fréquente, soit celle de la peinture et dans les hautes civilisations telles que la civilisation Maya par exemple on a affaire à de la céramique polychrome dont chaque objet constitue un véritable tableau avec de nombreux personnages, des représentations de rites ou d'activités variées, déplacements, voyages et le tout accompagné de caractères hiéroglyphiques qui d'ailleurs, la plupart du temps, sont des pseudo-caractères, en ce sens que le potier, le céramiste n'appartenaient pas à la catégorie suffisamment instruite pour pouvoir utiliser effectivement ces caractères. Le céramiste ne retenait les caractères de l'écriture hiéroglyphique Maya que comme un élément décoratif ; c'était en somme de pseudo-inscriptions que l'on voit très souvent sur ces vases polychromes Maya.

Les céramiques du centre du Mexique se sont distinguées par l'abondance des sujets mythologiques. C'est ainsi que la céramique Mixtèque, celle d'Oaxaca qui s'est étendue ensuite sur le haut plateau de Puebla et jusqu'à Mexico par Cholula présente des scènes mythologiques, des personnages divins, que l'on trouve exactement avec les mêmes apparences, les mêmes décors, la même ornementation très complexe sur les manuscrits ou sur des fresques.

En parlant de fresques, on peut retenir aussi que certaines céramiques ont été décorées par le procédé de la fresque, dans le cas de certains vases de Teotihuacán qui sont particulièrement beaux et particulièrement caractéristiques ; le vase est peint de couleurs très vives qui encore aujourd'hui demeurent aussi vives que si on les avait peintes la veille et qui ont été portées sur une couche de stuc frais qui venait d'être posée à la surface même du vaisseau. Or là, nous avons des éléments qui nous permettent de jalonner les routes d'expansion commerciale, religieuse et peut-être politique de certaines civilisations. La céramique de Teotihuacán, nous la retrouvons jusqu'à environ 3 ou 400 kilomètres au nord de Teotihuacán et jusqu'à 1 200 kilomètres au sud avec ses éléments caractéristiques, notamment le visage maintes fois reproduit du dieu de la pluie qui était le grand dieu de Teotihuacán avec son masque aux larges yeux et aux dents proéminentes.

J'ai moi-même, il y a un certain nombre d'années, trouvé au cœur de la Sierra Gorda qui est une zone de montagnes, au nord, très au nord de Mexico, des objets tout à fait caractéristiques de la céramique de Teotihuacán et à l'inverse les archéologues qui ont travaillé à Tikal, au cœur du Guatémala, ou même à Altun-Ha, sur la côte pratiquement de la Mer Caraïbe, y ont découvert également des céramiques teotihuacanes absolument caractéristiques car on peut dire que ces objets sont tellement typés que cela saute littéralement aux yeux. Par conséquent on peut porter sur une carte les zones d'expansion d'une culture en s'appuyant sur la présence des objets en céramique même quelquefois seulement de tessons et pas seulement des objets complets. Il y a dans ce domaine un point à signaler, qui a été relevé dans son dernier ouvrage par le grand archéologue anglais Sir John Eric Thompson, peu de temps avant sa mort, il y a maintenant deux ans, c'est la notion même de séquence dont il ne faut pas abuser. Je veux dire par là que naturellement il est tout à fait normal que lorsque vous faites un puits stratigraphique quelque part ou que vous fouillez un site, vous déterminiez les différentes phases que vous pouvez trouver et vous leur donniez des noms, il faut bien les appeler d'une façon ou d'une autre, mais on arrive à ceci, c'est qu'actuellement, je le dis comme je le pense, l'archéologie mésoaméricaine est plongée souvent dans la confusion par la multiplicité des appellations « non contrôlées », des appellations que chacun donne aux objets qu'il a trouvés à différents niveaux dans sa propre fouille. Comme il y a de multiples fouilles et de très nombreux sites, finalement il nous manque un vocabulaire commun pour désigner les différents niveaux qui ont été découverts et Sir John Eric Thompson disait que nous étions en danger de nous trouver devant une sorte de galimatias extrêmement difficile à interpréter. C'est là un danger que je signale car, pour en sortir, ce sont précisément des techniques fines qui peuvent nous permettre de le faire en caractérisant mieux que par de simples indices extérieurs les différents types de céramiques que l'on peut découvrir. Donc, en terminant, j'insisterai sur l'intérêt que présente l'application des techniques analytiques à l'étude de la céramique en Mésoamérique pour dépasser le problème actuellement assez obscur de ces diverses séquences. La notion de tradition est extrêmement importante et bien souvent, c'est en nous fondant sur cette notion que nous essayons de déterminer quelle a été l'évolution d'une certaine culture ou quels ont été les rapports entre différentes cultures dans une zone du monde comme l'Amérique Moyenne où, depuis plusieurs millénaires, il y a eu d'innombrables cultures qui ont surgi, qui se sont éteintes, qui se sont heurtées, des populations qui ont accompli des migrations portant sur des milliers de kilomètres, etc.. la détermination de ce qui est une tradition et la façon dont elle s'imbrique avec d'autres, c'est au fond l'essentiel, c'est le squelette pour ainsi dire de la paléohistoire de ces populations. Et là encore, l'application de techniques fines peut nous permettre de sortir des difficultés, des problèmes très difficiles qui se présentent actuellement. Et en terminant je rappellerai aussi le problème des faux. Il est malheureusement important car la cote des objets précolombiens sur les marchés des Etats-Unis ou de l'Europe monte énormément et cela conduit soit à des vols et à des pillages de tombes ou de sites voire même à des destructions incroyables ; car je connais des cas où des stèles par exemple ont été sciées en petits morceaux et emportées par de véritables vandales qui les vendent ensuite je ne sais où. Mais il y a aussi la fabrication de faux. Quand j'ai commencé mes travaux au Mexique, il y a évidemment assez longtemps, les faux étaient souvent tellement grossiers que le plus ignorant pouvait les reconnaître tout de suite. Je me rappelle, par exemple, avoir vu dans un petit magasin de Mexico, il y a de nombreuses années, une prétendue statuette précolombienne montrant un personnage à cheval ; alors évidemment, à moins d'être d'une ignorance crasse on se rendait compte tout de suite que c'était un faux. Mais depuis, les faussaires ont lu les ouvrages des archéologues, ils se sont documentés, ils savent comment les perforations par exemple des jadéïtes doivent être faites pour avoir l'air d'être authentiques, ils savent quelle patine doit avoir une pièce et pour cela ils l'ensevelissent pendant des mois dans la terre dans telle ou telle condition. Vous avez aujourd'hui des faux qui sont véritablement d'une apparence excellente et qui orneraient parfaitement votre salon ou votre appartement. Le seul point est que, ce que vous payeriez 100 dollars si on vous disait que c'est un objet fabriqué récemment, on vous le fait payer 1000 sous prétexte qu'il a été fabriqué avant la découverte de l'Amérique ; toute la question est là. Alors, là aussi, comme je le rappelais tout à l'heure sur un exemple de céramique Zapotèque qui a été analysée dans les laboratoires du Louvre, il est évident que seules les techniques analytiques peuvent nous permettre de faire le point et de savoir exactement où nous en sommes. Voilà ce que je voulais vous dire : c'est maintenant notre éminent collègue le Professeur de Boüard qui va prendre la parole.

Professeur Jacques SOUSTELLE
Président du Groupe PACT du Conseil de l'Europe
Conseil de l'Europe 67006 Strasbourg Cedex I.