samedi 8 décembre 2012

Déclaration radiodiffusée sur l'exécution des résistants du Musée de l'Homme (1942)



[Déclaration de Jacques Soustelle à la BBC, 11 juin 1942]

Il y a quatorze années, en 1928, une petite équipe de jeunes gens, guidés et inspirés par l'un des plus grands savants de notre temps, le professeur Paul Rivet, s'attelaient à la tâche de créer, en France, un centre d'études, de recherche et d'éducation pour la science de l'Homme.

Il leur fallut dix ans pour réaliser l'œuvre qu'ils s'étaient promis d'accomplir. Ils se firent, d'étudiants qu'ils étaient, explorateurs, architectes, professeurs. Tantôt, dans la poussière du Trocadéro démoli, ils édifiaient le nouveau musée de l'Homme, véritable palais des Sciences sociales ; tantôt, ils parcouraient les continents et les mers, du Groenland au Brésil, de Dakar à Nouméa, pour accumuler les observations, étudier la vie des peuples exotiques, arracher au sol le témoignage des civilisations perdues.

En 1938, quand fut inauguré le musée de l'Homme, la France occupait enfin un des premiers rangs dans le monde sur le plan des sciences humaines. Des centaines d'étudiants fréquentaient les cours.

Le grand public, le public populaire en particulier, prenait conscience de la vaste communauté mondiale, si diverse, et pourtant une, à laquelle nous appartenons. Oui, cet effort tenace, entrepris et poursuivi dans la pauvreté, dans le labeur, dans le sacrifice des ambitions personnelles, commençait à porter ses fruits. Cette poignée de travailleurs ardents avait élevé un monument unique à la science française et à l'humanité, car la vocation de la France, là comme ailleurs, c'est d'être la source de pensées universelles.

Leur œuvre, dans sa vigueur scientifique, était un défi au racisme, aux doctrines dégradantes d'esclavages et d'exploitation, à la nouvelle barbarie qui déjà menaçait le monde.

Cette petite équipe fervente, j'en ai fait partie, j'en fais encore partie, malgré l'éloignement et la guerre, et il n'est rien dans ma vie dont je sois plus fier, sauf d'avoir répondu oui à l'appel du Général de Gaulle, celui qui nous redonnera la France. Et, si je parle aujourd'hui, c'est parce que les barbares provisoirement triomphants ont saccagé cette œuvre si humaine et française.

Notre maître, notre ami Paul Rivet, est en exil. Et deux des nôtres, des plus purs et des plus nobles, sont tombés sous les balles des fusilleurs allemands.

L'un d'entre eux, Vildé, spécialiste des peuples du Nord de l'Europe, travailleur infatigable, a été assassiné au mont Valérien, le 23 février, avec 80 martyrs. Je revois encore son visage aux traits rudes sous ses cheveux blonds, sa bouche taciturne qui ne s'ouvrait que pour répondre brièvement par un « Bon ! » laconique, lorsqu'on lui demandait encore un effort, encore un peu plus de travail. Il est mort héroïquement, avec calme, en forçant l'admiration de ses bourreaux.

L'autre s'appelait Anatole Levitsky. Il cachait une volonté de fer sous des dehors tranquilles, presque effacés. Au début, il étudiait le jour, gagnait sa vie pendant la nuit comme chauffeur de taxi. Ses connaissances et sa capacité de travail étaient étonnantes. Nous l'avions mis à la tête d'une section de techniques comparées, où ses recherches et son labeur acharnés promettaient les plus beaux progrès à notre jeune science. Et c'était aussi le meilleur des camarades, le plus désintéressé, le plus digne de confiance. De 1937 à la guerre, il n'est pas de jour où nous n'ayons étudié, travaillé, espéré ensemble.

Et voilà qu'on nous les a tués ! Voilà les hommes que la racaille germanique et la racaille encore plus méprisable des complices de l'ennemi, à Paris ou à Vichy, assassinent ou font assassiner tous les jours. Ils n'étaient ni juifs, ni communistes, puisque c'est de cela, paraît-il, qu'on les accuse. L'eussent-ils été, du reste, que le crime n'aurait pas été moins odieux. C'étaient simplement de jeunes Français pleins de foi, des chercheurs, des savants. C'est pour cela qu'on les a tués, parce que le plan diabolique des envahisseurs, pour exterminer le peuple français, exige d'abord la destruction impitoyable de ceux qui pourraient l'élever et le guider.

Mes camarades martyrisés, nous ne vous oublierons pas, et nous vous vengerons. Je le dis pour les assassins ; je le dis pour les complices ; je le dis pour ceux — que nous connaissons bien mieux qu'ils ne le croient — qui ont livré ces deux êtres d'élite aux bouchers hitlériens. Il n'y aurait pas de justice sur la terre si ce sang, le plus innocent et le plus pur, n'était pas lavé. L'heure des jugements viendra.

Tout sera mesuré, pesé, rétribué, à chacun selon ses œuvres. Nous qui étions entrés dans la vie pour accomplir une œuvre de paix et de savoir, ce sont eux, les Boches, eux les traîtres, qui nous ont mis des armes dans la main et la haine au cœur. Et pas seulement à nous, mais aux Tchèques, aux Polonais, aux Norvégiens, aux Hollandais, aux Grecs, aux millions d'Européens qui attendent et qui espèrent.

Il est trop tard maintenant, les forces du mal que vous avez déchaînées sont en marche, irrésistiblement, contre vous. Elles ne s'apaiseront, elles ne fermeront leurs ailes sombres que le jour où la justice aura vengé nos martyrs. Alors, et alors seulement, nous pourrons reprendre notre tâche.

Oui, quand nos drapeaux flotteront sur Paris délivré, nous sentirons dans notre cœur l'exigence poignante de ceux qu'on nous a pris, des camarades qu'on nous a tués. Je sais quel est leur vœu, car je les ai trop connus pour ignorer leur volonté. C'est qu'il faut reprendre l'œuvre commencée, relever les ruines, refaire une France plus belle, plus saine, plus libre, cette France que nous saurons construire comme ils l'auraient voulu et pour laquelle ils sont morts.

Déclaration radiodiffusée sur l'entrée en guerre du Mexique (1942)



[Déclaration de Jacques Soustelle à la BBC, 22 mai 1942]

Le Mexique vient d'entrer en guerre contre l'Axe. Pour ceux qui seraient tentés de méconnaître l'importance de cette nouvelle, voici en quelques mots ce qu'elle signifie. Elle signifie d'abord la ruine de la cinquième colonne en Amérique. Le plan d'espionnage et de sabotage du Reich contre les Etats-Unis est frappé à mort, parce que la base de toute cette besogne devait être le Mexique. Déjà pendant l'autre guerre, l'Allemagne avait voulu transformer le territoire mexicain en une place d'armes contre les Américains. Dans la Seconde Guerre mondiale, et dès le début, la Gestapo, les services d'espionnage et de propagande du Reich hitlérien ont dépêché au Mexique leurs agents les plus zélés et les plus habiles. A l'abri de la neutralité, ils ont dépensé des millions et travaillé à faire du Mexique une base d'action clandestine pour les nazis de l'Amérique du Nord. Leur propagande, dirigée par Arthur Dietrich, rongeait les consciences ; l'espionnage où se distinguait le neveu de von Papen... Et voici le fait étonnant et réconfortant : toute cette machine de corruption et de guerre secrète s'est effondrée. Le Mexique a réagi à temps et avec l'énergie nécessaire, et dès maintenant, dans un camp de concentration de l'Etat de Veracruz, les espions du Reich sont en train de réfléchir sur l'instabilité des choses de ce monde. Le Mexique ne sera pas le repaire des saboteurs ; la porte de derrière des Etats-Unis est solidement verrouillée.

Mais ce n'est pas tout. Le Mexique — qui, soit dit en passant, est grand quatre fois comme la France, c'est une source inépuisable de matières premières, de pétrole surtout. L'étain, le tungstène, le mercure, tous les minerais nécessaires à la guerre abondent dans le sol mexicain. Et c'est aussi du coton, des céréales, du caoutchouc, que la République mexicaine apportera à l'effort des Alliés, sans parler de sa flotte de navires pétroliers, des bases aériennes et navales de son territoire, et d'une armée petite mais bien instruite qui saurait le cas échéant défendre son pays.

Nous, Français, ne devons pas oublier que les Mexicains aiment profondément la France et que leurs sympathies et leur enthousiasme vont à la France libre. Chaque espion nazi mis hors d'état de nuire, chaque goutte de pétrole mexicain dans les moteurs des avions et des tanks alliés, c'est un coup de pioche dans les murailles de la Bastille où Hitler et ses complices ont enfermé le peuple français. Merci et bonne chance au Mexique, pays d'hommes libres et nobles, toujours ami, aujourd'hui allié.

mardi 4 décembre 2012

1942-1943 : quand les Français ne s'aimaient pas (1983)



LE LIVRE EVENEMENT

par Jacques Soustelle,
de l'Académie française

1942-1943 : quand les Français ne s'aimaient pas

L'Impitoyable Guerre civile, d'Henri Amouroux. (Laffont, 551 p., 95 F.)

[Le Figaro Magazine, 10 décembre 1983]

Il vient de recevoir le prix Chateaubriand pour ce livre. Sixième volet de la magistrale histoire de l'Occupation par Henri Amouroux : l'heure où le sort bascule. L'Allemagne s'enferre. La France s'installe, sur fond de pénurie et de marché noir, dans la guerre civile. Rigueur, chaleur : Amouroux nous raconte admirablement la « grande pitié » de la nation déchirée.


Henri Amouroux est en voie de devenir - que dis-je ? il est déjà - l'historien par excellence de ces terribles années de guerre et d'occupation pendant lesquelles les Français, plus divisés qu'ils ne le furent jamais, se partagèrent entre l'attentisme plus ou moins camouflé en « révolution nationale », la collaboration avec l'ennemi et la résistance. Il apporte, à relater cette période de notre vie collective, aussi chargée de bouleversements et de haines que les années de la Révolution et de la Terreur, à la fois l'attention précise du savant et la chaleur humaine de l'écrivain désireux avant tout de comprendre. Ce sixième tome d'une œuvre monumentale qui en comprendra huit est d'une lecture à la fois passionnante et attristante : fidèle à son titre, il nous expose le tableau d'une nation déchirée où des Français égarés vont jusqu'à porter l'uniforme et les emblèmes du plus féroce des occupants.

Oui, c'est bien une « impitoyable guerre civile » qui se déchaîne et s'amplifie entre 1942 et 1943, à partir du moment où, les Alliés ayant débarqué en Afrique du Nord, Hitler envahit la zone dite « libre », met fin à la fiction de Vichy, accule au suicide la flotte inactive depuis deux ans à Toulon, liquide l'armée de l'armistice. Novembre 1942 a vraiment été, pour reprendre une expression d'Alain de Serigny, « la bissectrice de la guerre ». En dépit des péripéties (notamment de « l'expédient Darlan »), et malgré les épreuves indicibles qu'il faudra encore supporter, la guerre est clairement perdue pour l'Axe. Dès lors, les hommes qui en France ont tout parié sur le triomphe de Hitler - l'ex-socialiste Déat, l'ex-communiste Doriot - redoublent de frénésie. Mais le Maréchal ? On est tenté de récrire l'histoire, d'imaginer Pétain, cédant aux objurgations de certains membres de son entourage, s'envoler pour Alger... mais non : c'est tout de même lui, avec ce qui lui reste de prestige et d'autorité, qui maintiendra au pouvoir Pierre Laval, qui promulguera la loi scélérate du 5 juin 1943 créant les tristement fameuses « sections spéciales », puis celle du 22 juillet autorisant les citoyens français à s'engager dans la Waffen-S.S., et qui patronnera officiellement la Milice. Cette époque verra la naissance des maquis. Henri Amouroux rapporte un propos significatif d'Otto Abetz, disant au Gauleiter Sauckel : « Si jamais le maquis érige des monuments en France, vous aurez le plus important de ces monuments avec la dédicace : A notre agent de recrutement principal, le maquis reconnaissant. » Et en effet, c'est le S.T.O. (*) qui jette dans l'opposition armée une foule de réfractaires, jeunes pour la plupart, les premiers maquisards. De 20 à 70 % de ceux qui devraient partir pour prêter leurs bras à la machine de guerre hitlérienne s'y refusent. A la lumière de multiples témoignages inédits, notre auteur montre comment s'organisa cette résistance spontanée aux rafles et aux déportations, dans la complicité très large de tout un peuple.

Pendant ces mois affreux de l'hiver de 1942-1943, les résistants de l'intérieur rassemblés autour du général De Gaulle, tantôt qualifiés par les uns de suppôts de la droite et de l'extrême droite, tantôt stigmatisés par d'autres comme un ramassis de juifs et de communistes, en butte aux intrigues des hiérarques vichystes d'Afrique et à l'hostilité opiniâtre de Roosevelt, ne pouvaient que reporter tous leurs espoirs sur leurs camarades de France occupée, sur ces mouvements de résistance dont les chefs - Fresnay, d'Astier, Blocq-Mascart, Bourdet, Claudius-Petit, Lecompte-Boinet, Mederic, Pineau... - entretenaient avec Londres des contacts de plus en plus fréquents et étroits. Jean Moulin (« Max »), membre de notre Comité national, représentait en territoire occupé le chef de la France combattante. Très vite se posa le problème des partis : dans la perspective désormais certaine de la victoire, ne devait-on pas les associer au combat ? Pour avoir pris part moi-même aux débats passionnés qui ont opposé à Londres des hommes d'égal patriotisme tels que Brossolette, Fresnay, Moulin, je sais combien la décision fut difficile, mais inéluctable. Le parti communiste, trop heureux de se dédouaner, se rallia avec éclat, en la personne de Fernand Grenier, au Comité national. Je vois encore le général De Gaulle, peu enclin aux épanchements, m'annoncer l'arrivée de Grenier à Londres, exultant, en me gratifiant d'une forte bourrade : avec Charles Vallin, qui apportait l'adhésion des Croix de Feu, Léon Blum et ses amis, Henri Queuille, Bidault, Jacquinot, Louis Marin, tous les partis venaient se joindre à nous pour proclamer, face aux manœuvres d'Alger, la légitimité de la résistance gaulliste.

Le 27 mai 1943, rue du Four à Paris, le Conseil national de la résistance se réunissait pour la première fois sous la présidence de « Max ». Ainsi l'unité était faite - mais les partis prenaient une hypothèque sur l'avenir. La résistance se politisait. A mesure que les Alliés remportaient succès sur succès, que Mussolini tombait, que Rommel était chassé d'Afrique, la « collaboration » se durcissait. On vit Darnand, patriote dévoyé devenu S.S. Sturmbannführer, prêter serment à Hitler, la Milice assassiner à tort et à travers, la terreur se déchaîner dans une atmosphère d'antisémitisme délirant et de rodomontades irréalistes sur une prétendue victoire du Reich. Une telle situation ouvrait, malheureusement, toutes grandes les portes aux haines personnelles, aux petites vengeances, aux représailles, à la délation. Henri Amouroux ne dissimule aucun des aspects de cette tragédie : la guerre civile est une chose affreuse.

Il ne nous laisse pas oublier non plus que la masse des Français, au milieu de ce bouleversement, des attentats, des coups de main et des assassinats, demeure confrontée aux réalités quotidiennes qui sont la pénurie et le marché noir. A beaucoup de Français, les soucis quotidiens obstruent l'horizon. Les événements qui se déroulent dans le monde ou en France même semblent ne pas les concerner : ils sont devenus de simples objets de l'histoire.

Un mois après la première réunion du C.N.R., Jean Moulin est fait prisonnier à Caluire. Christian Pineau le verra moribond ; d'autres le rencontrent, brisé et inconscient, dans les locaux de la Gestapo. Personne ne le reverra vivant. C'est sur ce drame que s'achève l'ouvrage capital d'Henri Amouroux.

(*) Service du travail obligatoire.

Communiqué au sujet de Maurice Papon (mai 1981)



MM. BOURGES-MAUNOURY, CUSIN ET SOUSTELLE : DES ATTAQUES SCANDALEUSES

[Le Monde, 8 mai 1981]

Trois anciens commissaires de la République à Bordeaux, MM. Cusin, Bourgès-Maunoury et Soustelle, ont publié le mercredi 6 mai le communiqué suivant :


A la suite des scandaleuses attaques d'un hebdomadaire contre le ministre du Budget, M. Gaston Cusin, commissaire de la République désigné par le général de Gaulle, rappelle tout d'abord qu'il a été mis en contact avec Maurice Papon, alors secrétaire général de la préfecture de la Gironde, bien avant la Libération, par M. Roger Bloch, ministre plénipotentiaire en retraite, qui menait alors de dangereuses missions dans le réseau de renseignements militaires Kléber.

Sa nomination, à la Libération, comme préfet des Landes, a précédé celle de directeur du cabinet du commissaire de la République, avec le seul objet de lui conférer, en qualité de préfet, une autorité incontestable sur les préfets des départements de la région. Elle ne saurait donc être tenue pour l'effet d'une sanction. En tout état de cause, M. Cusin s'étonne que les accusations faites aujourd'hui n'aient pas été formulées dès le lendemain de la Libération. M. Cusin, comme M. Maurice Bourgès-Maunoury, ancien président du Conseil, et M. Jacques Soustelle, ancien ministre, qui se sont succédé comme commissaires de la République à Bordeaux ont, en pleine connaissance de cause, fait appel à M. Papon et peuvent témoigner de ses actions dans la Résistance. Ils condamnent les accusations dont il fait aujourd'hui l'objet, alors qu'ils ont eu une connaissance pleine et entière de son comportement politique et humain sous l'Occupation.

samedi 1 décembre 2012

Premières réflexions (1960)



Premières réflexions.

[Article de Jacques Soustelle dans Vérités sur l'Algérie et le Sahara, 16 juin 1960]

Le discours du 14 juin n'a pas fini de provoquer commentaires et controverses. Les quelques réflexions qui suivent sont rédigées après une première lecture ; elles n'ont pas la prétention d'être exhaustives.

L'orientation générale.

Je crois qu'on peut, sans parti pris, définir comme suit la ligne générale du discours : « En somme, tout va déjà bien et ira mieux demain. Français, consolez-vous de la perte de l'Empire, déjà consommée, et acceptez d'avance celle de l'Algérie, car vous serez demain ou après-demain un grand pays moderne. Du reste, il faut vivre avec son temps : les empires ne se font plus, ne sont plus à la mode — pas plus que les bateaux à voile ou les lampes à huile. »

On ne peut s'empêcher d'objecter :

1° Que la grandeur de la France ne saurait découler uniquement du rythme accru de sa production industrielle ou du développement des adductions d'eau.

2° Que le pétrole et le gaz du Sahara, dont les « réserves inépuisables » sont mentionnées à juste titre comme un élément décisif de notre redressement économique, échapperaient à la France dès lors que celle-ci serait amputée de l'Algérie.

3° Que notre temps est, contrairement à ce qu'on répète, celui des grands ensembles, consolidés comme l'U. R. S. S. qui a absorbé les « colonies » tsaristes, ou en voie de formation comme la Chine et sa zone d'influence en Asie, pour ne rien dire des Etats-Unis qui viennent « d'intégrer » deux colonies : Hawai et l'Alaska.

4° Que ceux qui déplorent la dislocation de la Communauté ne sont nullement des attardés qui rêvent à la douceur des lampes à huile, car ce qu'ils regrettent n'est pas l'Empire colonial d'hier, mais la Communauté fédérale que promettait la constitution de 1958 et qui s'est liquéfiée en un an et demi.

5° Que l'« Algérie algérienne » nous ramènerait très exactement à l'époque des voiliers : celle des corsaires d'Alger.

6° Que la sécurité de la France et de l'Europe serait réduite à néant à partir du moment où l'Algérie, cessant d'être française, offrirait sa plate-forme stratégique aux entreprises d'une puissance hostile.

7° Qu'enfin aucune considération économique ou autre ne peut justifier que des millions de citoyens français qui entendent le rester soient dépouillés de leur nationalité.

Toujours quant à l'orientation générale du discours, on notera qu'il n'y a pas un mot pour l'Armée ; qu'il n'y a pas un mot pour la population européenne d'Algérie ; que la « solution la plus française » visée dans le discours du 29 janvier a disparu ; que les chefs terroristes, durement pris à partie le 16 septembre 1959, sont traités le 14 juin avec ménagements comme « dirigeants de l'insurrection ». (...)

Du 16 septembre 1959 au 14 juin 1960, le glissement est très net. Il ne reste plus qu'une concession à faire : reconnaître officiellement le G. P. R. A., dont on peut dire que le discours du 14 juin constitue la reconnaissance officieuse. Alors que des pourparlers pour le cessez-le-feu avaient été, jusqu'à présent, seuls admis, on en vient maintenant à la négociation politique, car ce serait se payer de mots que de nier qu'une discussion sur les conditions du référendum ne soit autre chose qu'une négociation politique.

Les ravages d'une telle prise de position dans l'opinion des masses musulmanes peuvent être immenses et irréparables.

Fin de l'autodétermination.

Le trait le plus singulier de cette allocution, c'est qu'elle réaffirme l'autodétermination à la 19e minute pour la liquider à la 23e.

En effet, comment peut-on parler de choix entièrement libre alors que le Chef de l'Etat prend parti dès maintenant pour une des trois options définies le 16 septembre ? Après avoir condamné la sécession ce jour-là, puis fait condamner la « francisation » par le communiqué du 7 mars, il choisit « l'Algérie algérienne en union avec la France ». En jetant son autorité dans la balance, il sort du rôle d'arbitre qu'il avait proclamé d'abord devoir être le sien.

L' « Algérie algérienne ».

Or, cette « solution » présente une particularité digne de remarque : c'est qu'elle n'existe pas et ne peut pas exister, qu'elle est contraire à la nature des choses et à la réalité algérienne.

Il n'y a que deux issues : l'une, cruelle et catastrophique, qui est la sécession ; l'autre, la seule possible dans la paix et le progrès, qui est l'intégration.

L' « Algérie algérienne » ne peut conduire qu'à la sécession, au chaos, à la ruine de l'Algérie, au déclin de la France. Il est bien évident, en outre, que si l'on rend en quelque sorte leur liberté aux diverses populations de l'Algérie, celle qui est de culture française doit se voir reconnaître tout comme aux autres le droit de disposer d'elle-même. On ne saurait la condamner à choisir entre le massacre et l'exil.

mardi 6 novembre 2012

Déclaration à Radio-Algérie (26 janvier 1956)



[Déclaration de Jacques Soustelle à Radio-Algérie, 26 janvier 1956, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 277-278]

Ce soir, c'est à mes concitoyens musulmans d'Algérie que je m'adresse plus particulièrement. Je veux leur parler du grand drame de leurs écoles.

Car ce sont leurs écoles qui sont détruites, nuit après nuit, par les terroristes. Ce sont les écoles du bled et de la montagne où n'allaient pas de petits Européens. Ce sont les écoles des petits Kabyles, des petits Arabes que l'on brûle.

Toutes les fois qu'au détour des routes de Kabylie, de l'Aurès, du Constantinois, depuis un an, j'ai pu causer quelques minutes avec les membres d'une djemaâ, avec les notables et les fellahs, toujours ils m'ont demandé davantage de classes, davantage d'instituteurs et davantage d'écoles.

Cent fois j'ai été saisi d'une émotion profonde en entendant des hommes très pauvres, accablés de soucis matériels, me montrer qu'avant toute autre chose ils veulent davantage d'instruction, davantage de lumière pour leurs enfants. Le peuple algérien a compris que son ascension et son progrès ont pour condition nécessaire le développement de ses connaissances. C'est pourquoi il n'a pas cessé de demander encore plus d'écoles, et chaque fois que dans un douar lointain une école a été bâtie, cela a été une victoire, une victoire pacifique du progrès humain, une victoire commune de tous les Français d'Algérie, Européens ou Musulmans, contre l'ennemi commun qui est l'ignorance.

La Métropole a largement contribué à rendre possible la construction des écoles. Cette année, notre plan a doublé les prévisions de l'an passé. Chaque fois qu'une école s'élève en Algérie, n'oubliez pas que des Français de France, des ouvriers de Lille, des paysans de Bourgogne, des commerçants de Lyon, des professeurs de Paris, ont apporté leur obole. C'est cela la solidarité nationale qui nous unit tous sans distinction d'origine.

Voici qu'aujourd'hui, systématiquement, les terroristes brûlent ces écoles qui étaient le témoignage et le symbole de la culture, de l'entente et de la paix. Comment pourraient-ils prétendre agir au nom ou dans l'intérêt du peuple musulman ? Ce peuple veut accéder au savoir pour vivre mieux ; eux veulent l'obliger à croupir dans l'ignorance. Ce peuple veut la paix dans la concorde, eux veulent la guerre, sans issue, sans autre résultat que de semer la ruine et la mort.

Mes chers concitoyens musulmans, ces gens qui détruisent les écoles ne vous apporteront pas le bonheur. Ils sont bien incapables de vous aider à améliorer votre existence de tous les jours. Ils ne savent que démolir et incendier.

Nous avons beaucoup de choses à faire ensemble pour que la vie devienne meilleure en Algérie pour tous, et d'abord pour vous. Nous avons à réaliser ensemble ce que la France a toujours voulu : l'égalité des droits et des devoirs entre tous ses fils, sans aucune discrimination fondée sur l'origine des hommes, conformément à l'esprit et à la tradition de la République.

Tout cela est difficile, certes, mais c'est le salut de l'Algérie qui commande. Si tous les hommes de bonne volonté qu'il y a dans ce pays, tous les hommes raisonnables, consentent à unir leurs efforts malgré les destructeurs et les violents, alors nous ferons triompher la justice dans la confiance et dans l'amitié.

Lettre au Nouvel Observateur (29 janvier 1979)



Une lettre de Jacques Soustelle

[Le Nouvel Observateur, n° 742, 29 janvier-4 février 1979]

Mis en cause sous le titre « la Nouvelle Croisade de Soustelle », dans « le Nouvel Observateur » n° 739, du 8 janvier 1979, je vous serais obligé de bien vouloir publier la mise au point suivante, que je vous adresse en vertu du droit de réponse.

1. Le premier paragraphe de cet article indique que j'ai été un « théoricien de l'O.A.S. » et que j'ai lutté « par les moyens que l'on sait » — le terrorisme sans doute ? — contre l'indépendance de l'Algérie. La vérité est que je n'ai été ni théoricien ni activiste de l'O.A.S., et que j'ai défendu ma position sur l'Algérie, beaucoup plus nuancée que vous ne le dites, uniquement par des moyens légaux. Quoi qu'il en soit, mon article dans « le Monde » du 4 janvier concernait uniquement la Rhodésie et n'avait aucunement trait à l'Algérie.

2. Je n'ai pas été « amnistié » en 1968, n'ayant jamais été jugé ni condamné, mais poursuivi et réduit à l'exil pour délit de non-conformisme. Je suis rentré en France en 1968 à la suite d'un non-lieu, le « dossier » constitué pour justifier mon inculpation n'étant qu'un tissu de ragots sans consistance.

3. Je ne suis pas devenu l'avocat des « régimes blancs » d'Afrique australe, mais celui de la concorde et de la paix dans cette partie du monde que l'impérialisme soviétique s'efforce de dominer. Le régime de Rhodésie n'est pas « blanc » mais multiracial. Celui de Windhoek (Namibie) est multiracial. Ceux du Transkei et du Bophuthatswana sont des régimes de majorité noire. Celui de Pretoria pose un problème d'évolution et de réformes dont ses dirigeants les plus éclairés sont parfaitement conscients. Il n'est que juste de reconnaître les efforts déjà faits, la réforme constitutionnelle en cours, l'amenuisement de l'apartheid : mieux vaut encourager et appuyer cette évolution que déchaîner la guerre civile.

4. Je ne suis pas « émerveillé », quoi qu'en dise votre rédacteur, d'avoir trouvé en Rhodésie des cadres africains valables. Il est facile de prendre un ton de persiflage alors que je voulais, par cette constatation, montrer qu'une société multiraciale était viable en Rhodésie.

5. Les « considérations stratégiques sur la lutte contre le marxisme » dont vous faites si bon marché correspondent à une réalité évidente. La pénétration soviétique en Afrique, de l'Angola à l'Ethiopie, ne peut être niée. Si vous croyez que les Cubains et les Allemands de l'Est qui s'installent en Afrique y vont pour défendre les droits de l'homme et mener des actions humanitaires, vous risquez d'avoir de sérieuses désillusions.

6. Je ne vois pas ce qu'il y a de condamnable dans la défense des investissements occidentaux, français notamment, en Afrique australe. Qui dit investissements dit commandes pour l'industrie française, qui dit commandes dit emploi. Ai-je tort de vouloir contribuer, dans un secteur déterminé, à la lutte contre le chômage ?

J. S.

dimanche 21 octobre 2012

Discours devant l'Assemblée algérienne (23 février 1955)



[Discours de Jacques Soustelle à une séance solennelle de l'Assemblée algérienne, 23 février 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 259-267]

Je ne dissimulerai pas mon émotion au moment où, par votre entremise, je reprends contact avec cette Algérie que j'ai connue pour la première fois, il y a douze ans.

C'est ici, à Alger, que la France s'est refait un Etat, qu'elle a retrouvé sa souveraineté, qu'elle a restauré sur ce sol africain et français les lois de la République.

Les murs mêmes de cette enceinte ne résonnent-ils pas encore des paroles historiques par lesquelles le général de Gaulle y annonça au monde que la France avait repris de plein droit sa place parmi les nations éprises de liberté ? C'est ici qu'autour de chefs prestigieux, se reforma l'armée d'Afrique. Les noms des généraux de Monsabert, Giraud, Juin, de Lattre de Tassigny, demeurent liés dans nos mémoires à cette résurrection épique qui fit reparaître sur les champs de bataille d'Italie, de France et d'Allemagne, les drapeaux de nos armées, portés au plus fort des combats par les fils de l'Algérie, fraternellement mêlés, une fois de plus, dans l'espoir et le sacrifice. N'oublions pas ce fait unique dans l'histoire des hommes : une Métropole envahie et subjuguée qui fut enfin libérée par ses enfants d'outre-mer.

Il y a deux jours, dans les montagnes de l'Aurès, j'ai serré la main à quelques vétérans de la dernière guerre ; j'ai vu leurs décorations et les traces de leurs blessures. (...)

Personne n'ignore qu'il y a là, sur notre sol et sous notre sol, d'énormes potentialités de travail, d'énergie et de production. Certes, nous ne devons pas spéculer sur elles, et c'est pourquoi j'ai mis l'accent sur l'immédiat et sur des travaux moins spectaculaires dont la nécessité nous paraît absolument impérieuse.

Je n'ignore pas davantage les difficultés auxquelles se heurte l'activité industrielle en Algérie. L'aide aux entreprises industrielles et commerciales demeurera une des préoccupations principales de notre administration.

Quoi qu'il en soit, je ne m'étendrai pas sur le détail des études et des décisions à intervenir. J'espère qu'un avenir très proche apportera à tous des précisions concrètes. Mais je désire insister sur un point, à mes yeux primordial : nous ne réussirons que si nous savons, tous tant que nous sommes, administrateurs, élus, responsables à divers titres de secteurs variés de l'activité algérienne, si nous savons, dis-je, entraîner dans cette croisade contre la faim, les couches les plus profondes du peuple.

Le temps n'est plus où l'on pouvait espérer faire paternellement le bonheur d'une population sans qu'elle s'associât elle-même à la tâche entreprise. C'est dire quel immense effort d'éducation il nous faut fournir pour dissiper l'ignorance et l'indifférence, sœurs de la misère et inspiratrices du désespoir.

J'entends mener avec énergie la lutte contre l'analphabétisme. Le plan de scolarisation établi à l'issue de la dernière guerre s'applique et continuera à s'appliquer. Mais ce n'est pas tout. A une situation exceptionnelle, et c'est bien notre cas en Algérie, il faut faire face par des méthodes exceptionnelles ; multiplier les moyens déjà considérables, mais pourtant limités, dont nous disposons en les utilisant sous des formes adaptées à l'urgence, lancer des initiatives de combat sur les points où le besoin est le plus grand, associer étroitement à l'instruction proprement dite la formation technique et l'éducation civique, donner l'assaut à l'ignorance grâce à des missions culturelles riches, non seulement de savoir, mais de sympathie, telles seront nos méthodes, méthodes offensives, concrètes, peu orthodoxes sans doute, adaptées sans formalisme aux réalités du pays et du moment.

Si nous pouvons à juste titre être fiers de l'élite autochtone qui s'est déjà constituée et qui s'accroît sous l'égide de la France, veillons à l'alimenter et à grossir ses rangs en puisant dans les masses. (...)

Ce ne sont pas les Français d'origine autochtone qui sont dressés contre les Français d'origine métropolitaine, mais une minorité très exiguë qui dirige ses coups à la fois contre les uns et contre les autres.

Les deux communautés ont les mêmes adversaires. Entre elles il ne doit subsister ni suspicion ni crainte. Prenons garde de ne pas nous laisser entraîner dans le cycle infernal de la peur et de la violence.

Aux populations autochtones qui dans leur immense majorité sont restées sourdes aux appels des agitateurs, je dis : ne craignez rien, la France protège tous ses enfants. Elle ne confond pas les innocents et les coupables. Elle vous rendra la paix et, dans la tranquillité recouvrée, elle vous guidera vers un avenir meilleur.

Les administrateurs de tous rangs travaillent et luttent dans des conditions souvent très dures. J'entends qu'ils puissent compter en toutes circonstances sur le soutien actif du Gouverneur général. Je compte, à mon tour, sur leur sens des responsabilités dont ils ont donné tant de preuves. Investis d'une autorité que leur confère l'Etat, il leur appartient de l'exercer avec fermeté et humanité. J'ai décidé de leur donner en priorité des moyens accrus pour remplir leur lourde tâche.

J'adresse aussi, messieurs, sûr d'être en communauté d'idées avec vous tous, un salut particulier aux instituteurs, notamment aux instituteurs du bled qui, dans des conditions si difficiles et quelquefois périlleuses, poursuivent leur noble mission.

Aux Français d'origine métropolitaine que l'inquiétude étreint — et qui saurait leur en faire grief ? — je m'adresse pour leur confirmer, s'il en était besoin, la volonté inébranlable de la France : rien ne sera négligé pour rétablir l'ordre dans le pays et dans les esprits.

Est-il besoin de rappeler l'ampleur et la rapidité de l'effort fourni par la Métropole dès les premiers instants ? Depuis lors, toutes les énergies des pouvoirs publics ont été tendues vers ce but. Aucun doute, aucune incertitude ne doivent subsister quant à notre détermination inflexible de soustraire l'Algérie aux lendemains terribles que certains voudraient lui préparer. La France est ici, chez elle, ou plutôt l'Algérie et tous ses habitants sont partie intégrante de la France, une et indivisible. Tous doivent savoir ici et ailleurs que la France ne qui quittera pas plus l'Algérie que la Provence ou la Bretagne. Quoi qu'il arrive, le destin de l'Algérie est français.

Oui, messieurs, le destin de l'Algérie est français ! Cela signifie qu'un choix a été fait par la France, — ce choix s'appelle l'intégration.

Sur cette route, nous devons nous engager sans réserve et sans retour.

Sans doute, il ne s'agit pas de fermer les yeux devant les réalités, d'appliquer mécaniquement à cette terre africaine ce qui a été conçu et réalisé ailleurs. Il faut au contraire tenir le plus grand compte de la géographie, de l'histoire, de l'ethnologie propre à cette région.

Mais, compte tenu de tout cela, le but à atteindre est marqué : faire chaque jour davantage de l'Algérie une province, originale certes, mais pleinement française.

C'est vers ce but qu'il faut marcher, c'est dans ce sens que s'inscrit la ligne du progrès.

Intégration n'est pas uniformisation : il serait néfaste de placer l'Algérie sur le lit de Procuste d'une conception purement juridique et sans contact avec les faits, mais nous devons clairement et définitivement prendre comme règle que tout pas en avant ne peut aller que dans cette direction, et qu'il faut faire un pas chaque jour.

Il faut le faire, empiriquement, au mieux des situations changeantes, mais sans jamais perdre de vue le terme qui nous est assigné. A ceux qui s'étonneraient d'une telle prise de position, il me serait facile de rappeler que la France métropolitaine, aujourd'hui si fortement intégrée dans toutes ses parties, s'est formée, au cours des siècles, de provinces que la carence des communications tenait éloignées de Paris plus que ne l'est Alger de nos jours, qui connaissaient des lois, des monnaies, des coutumes totalement différentes, et où le pouvoir central n'était que faiblement représenté.

Dans la France de l'ancien régime, la vieille province montagnarde du Midi d'où je tire moi-même mon origine fut pendant longtemps soulevée contre l'autorité royale, et l'on y parla la langue d'oc, à l'exclusion du français, jusqu'à une époque récente.

Dans le monde d'aujourd'hui, où les distances se sont contractées, où la communication des pensées est instantanée, l'Algérie est déjà bien plus proche de la Métropole, matériellement et intellectuellement, que ne l'étaient, il y a deux siècles, Nîmes ou Toulouse par rapport à l'Ile-de-France.

Conservons présente à l'esprit cette vision des évolutions nécessaires : elle nous enseigne que le temps travaille pour ceux qui le respectent, c'est-à-dire pour ceux qui ne perdent pas le leur. Et s'il faut du temps pour que l'arbre porte des fruits, alors plantons-le tout de suite et sans attendre, pour que la récolte mûrisse plus tôt.

Dans l'immédiat, nous avons une charte, votée par le Parlement et qui est notre loi : c'est le statut de l'Algérie. Son application progressive et loyale est un devoir pour tous. En accord avec l'Assemblée algérienne, nous nous efforcerons de préparer et de prendre, ou de faire prendre, les mesures tendant à cette application.

Parmi celles-ci, je désire signaler en passant celles qui doivent avoir pour objet non de plaquer sur la réalité algérienne un décor inadapté, mais de faire évoluer réellement les institutions locales de ce pays, d'une part, en associant pleinement et plus étroitement chaque jour les populations à la gestion de leurs intérêts et, d'autre part, en rapprochant l'administration des administrés.

C'est dans ce sens, notamment en mettant au point la création d'arrondissements nouveaux, que nous aborderons la réforme des communes mixtes que le statut nous fait une obligation d'entreprendre. Il nous faut donc remembrer, pour ainsi dire, la vie locale, en tenant le plus grand compte, d'une part, des réalités historiques et sociales propres à chaque région, et, d'autre part, des activités économiques existantes ou en voie de création.

Mais, messieurs, rien ne serait fait de valable si nous ne décidions d'attaquer tous ces problèmes économiques, culturels, administratifs, politiques, en les considérant avant tout comme des problèmes humains, d'abord parce que les solutions politiques ne sont pas tout, le bulletin de vote n'est pas un billet de logement ni un ticket de repas, mais surtout parce que l'homme ne vit pas de pain seulement, il ne vit pas non plus d'institutions ou de textes : il vit aussi de dignité !

L'aspiration à la dignité humaine est une force immense, elle est au cœur même de toute démocratie. La solidarité sociale, le respect mutuel, l'abandon des querelles et des discriminations, tels sont les principes qui doivent guider notre action.

Et si d'aucuns étaient tentés de sourire et de dire que ces principes sont peut-être un peu élevés, je leur répondrai qu'il faut viser haut si l'on veut toucher juste.

Pour ce qui me concerne, messieurs, je ne crois pas me faire une fausse idée de la mission qui m'a été confiée par la France si je dis qu'elle consiste avant tout à être ici le garant de la justice, l'arbitre impartial, dévoué au seul service de l'Etat, le guide ferme et humain de tous ceux dont la protection m'est remise.

Restaurer l'ordre et la paix dans l'équité, car l'injustice est le pire des désordres, donner, dans le cadre des lois, l'impulsion du progrès aux activités économiques, culturelles et administratives, enfin, assurer avec vous tous, l'évolution de ce pays vers son destin, telles sont les grandes tâches que votre coopération efficace doit permettre au Gouverneur général, sinon d'accomplir, au moins de mettre en chantier.

J'entends, pour ce faire, m'entourer de vos conseils et aussi, grâce à des contacts personnels et directs, puiser, parmi tous les éléments valables de la population, les informations et les suggestions qui nous permettront d'orienter nos décisions.

Engageons-nous donc tous ensemble, avec espoir et avec foi, sur un chemin, difficile et abrupt certes, mais le seul qui soit digne de nous et de la France.

jeudi 18 octobre 2012

Les Aztèques du Grand Temple (1985)



Les Aztèques du Grand Temple

Par Jacques Soustelle, de l'Académie française

[Le Nouvel Observateur, n° 1079, 12-18 juillet 1985]

Trois mille ans d'histoire que les conquérants espagnols n'ont pu détruire en 1521 malgré leurs « sombres canons lançant des jets de soufre »

Quand un peuple est animé d'une foi profonde qui domine sa vision de l'univers, il est tout naturellement porté à donner à cette vision une forme matérielle dans l'art, dans l'architecture et la sculpture. Ainsi nos ancêtres du Moyen Age ont-ils bâti leurs cathédrales, véritables livres de pierre dont la structure et le décor, jusque dans les détails, reflétaient les dogmes de la religion catholique et les récits sacrés des Ecritures.

Il en a été de même chez les Aztèques. Le Grand Temple — Teocalli, « Maison des Dieux » — fut, comme Notre-Dame de Paris pour les chrétiens, le miroir où les fidèles pouvaient contempler, matérialisés dans la pierre et dramatisés en rites cruels et pathétiques, les mythes fondamentaux de leur nation et de leur culture.

De ce Grand Temple nous connaissions, jusqu'à ces dernières années, d'excellentes descriptions de témoins : mémoires de conquistadores, rapports de missionnaires érudits. Des dessins, aussi, notamment celui que détient notre Bibliothèque nationale, dans le « Codex Ixtlilxochitl ». Mais l'immense édifice, ses bas-reliefs et ses peintures murales, ses statues et ses offrandes, tout, absolument tout, avait disparu dans la tempête de fer et de feu qui avait détruit Mexico en 1521. La vaillance des guerriers aztèques s'était brisée contre « des sombres canons lançant des jets de soufre », leurs glaives d'obsidienne contre les épées d'acier. Les idoles jetées du haut des pyramides, les sanctuaires rasés, les vieux dieux abolis après trois mille ans d'histoire : au centre de la capitale de la Nouvelle Espagne ne s'élevaient plus que les palais et les sanctuaires des vainqueurs.

Les siècles ont passé. Et dans la nuit du 21 février 1978, deux ouvriers qui creusaient une tranchée, non loin du palais présidentiel, pour y faire passer un câble de la Compagnie de l'Electricité, heurtèrent de leurs outils une pierre sculptée. A la lueur d'une lanterne apparaissaient les traits d'un visage. Deux jours plus tard on dégageait un énorme disque de pierre de 3,25 mètres de diamètre. Le bas-relief qui occupe toute sa surface représente une femme décapitée et démembrée. Sur son visage se détachent des grelots : il s'agit donc de Coyolxauhqui (1), « Celle qui a des grelots peints sur le visage », déesse de la Lune, soeur et ennemie du Soleil. Sa tête est couronnée de plumes, des serpents s'enroulent autour de ses membres, un crâne grimaçant attaché à sa ceinture accentue le caractère macabre de ce tableau où symbolisme et réalisme s'entrelacent. Aux oreilles de la déesse pendent des ornements à trois éléments : un cercle, un trapèze et un triangle, signe hiéroglyphique du temps, de l'année, dans toutes les anciennes civilisations du Mexique.

Ainsi donc après quatre siècles et demi, au coeur de la moderne cité de Mexico, voilà que se révélait un des principaux personnages du drame cosmique. Quatre ans de fouilles menées avec enthousiasme par l'éminent archéologue mexicain Eduardo Matos Moctezuma ont permis de remettre au jour tout ce qui reste du Grand Temple : du même coup, une lumière nouvelle a été projetée sur la religion, l'histoire et la mentalité profonde des anciens Mexicains.

Au-dessous des superstructures détruites lors de la Conquête s'étagent les étapes successives par lesquelles est passé l'énorme complexe d'édifices dont l'humble commencement, au début du XIVe siècle, ne fut sans doute qu'une simple cabane de roseaux près du rocher sur lequel un aigle, conformément aux prophéties, avait « joyeusement » dévoré un serpent. Là avait été construit le premier sanctuaire du dieu solaire Huitzilopochtli (2), guide et protecteur de la nation. Mais, règne après règne, la piété des empereurs et du peuple avait érigé, se dressant toujours plus haut vers le ciel, des pyramides plus audacieuses. Des hiéroglyphes sculptés dans les murailles scandent pour ainsi dire l'expansion, l'ascension du temple : « Deux-Lapin » (1390) ; « Un-Lapin (1454) sous le règne de Moctezuma Ier ; « Trois-Maison » (1469) sous celui d'Axayacatl ; quant à l'inauguration finale, elle fut célébrée par l'empereur Ahuitzotl en 1487... cinq ans avant l'arrivée de Christophe Colomb aux îles Bahamas qu'il prit pour les Indes.

Mais que signifie donc cette déesse démembrée gisant au pied d'un grand escalier au sommet duquel se dresse la pierre des sacrifices devant le sanctuaire du dieu du Soleil ? Le récit mythique aztèque nous le dit : Huitzilopochtli est né du coeur du vieux pays toltèque sur la « Montagne du Serpent », le Coatepec. Sa mère, la déesse terrestre, « Celle qui a une jupe de serpents », l'a conçu miraculeusement quand une balle de plumes de colibri tombée du ciel l'a fécondée. La Lune et ses frères, les « Quatre-Cents du Sud », étoiles du ciel méridional, ont voulu assassiner leur frère le Soleil dès sa naissance ; mais lui, armé de son Xiuhcoatl (3), les a exterminés, et sa soeur ennemie, tombant du haut de la montagne, est morte démembrée. Huitzilopochtli, Soleil vainqueur, est devenu le prophète et le dieu des Aztèques. C'est ce drame, celui de la victoire du Soleil sur la nuit et les astres nocturnes, que le clergé mexicain représentait chaque année pendant le mois Panquetzaliztli, quand les victimes sacrifiées étaient précipitées, du haut de la pyramide, sur le disque de Coyolxauhqui.

Mais le symbole, en réalité, était double : cosmique, puisqu'il s'agissait de renouveler année après année le combat tragique des commencements du monde ; historique, car nous saisissons de plus en plus clairement à travers le voile du mythe que la société aztèque est passée par de profondes révolutions. La déesse brisée, c'est la femme dominée, c'est une société matriarcale devenue patriarcale, l'origine du machismo mexicain. Avec ses ornements d'oreilles qui évoquent le compte du temps, elle symbolise aussi la réforme du calendrier qui a supprimé — très anciennement, peut-être mille ans avant notre ère — le vieux calendrier de douze mois lunaires remplacés par l'année solaire de dix-huit mois.

Le sanctuaire de Huitzilopochtli se dresse au sud du Teocalli. Au nord s'élève celui de Tlaloc, le dieu de la pluie, l'ancienne déité paysanne qui régnait déjà sur le Mexique central quand les Aztèques n'étaient pas encore sortis des Sept-Cavernes de Chicornoztoc, leur mythique origine. Si le Soleil était le dieu des guerriers, Tlaloc était celui du peuple des campagnes. En associant au sommet du Grand Temple ces deux divinités, les dirigeants aztèques donnaient la preuve de leur génie politique : ils réalisaient au niveau de la religion la fusion des Anciens et des Modernes, des autochtones et des nouveaux venus.

Avec le Chacmool, messager des dieux, aux mille couleurs, à demi allongé devant sa porte, avec les grenouilles symboliques qui ornent sa chapelle, avec ses peintures murales qui reprennent en leitmotiv les yeux arrondis de Tlaloc, ce temple n'est pas moins impressionnant que celui de son rival et associé. Ainsi le Soleil et la Pluie veillaient sur la grande cité indienne et sur les champs de maïs d'où elle tirait sa subsistance.

Capitale impériale, Mexico voyait converger vers son temple les offrandes de tout un monde entre les deux océans. Plus de sept mille objets précieux ont été découverts par les archéologues ; beaucoup proviennent de provinces lointaines, du littoral du Pacifique, des montagnes de l'Oaxaca. Certains, conservés avec amour de génération en génération, témoignent de la continuité des civilisations mexicaines : un masque porte l'empreinte de Teotihuacàn, qui a fleuri pendant les six premiers siècles de notre ère, un autre évoque le style caractéristique des Olmèques qui ont dominé le Mexique entre mille et quatre cents ans avant J.-C.

Ainsi le Grand Temple nous fait-il pour ainsi dire toucher du doigt aussi bien l'univers mythique de l'Antiquité mexicaine que son histoire millénaire. Il est vraiment le monument-miroir d'une civilisation.

J. S.

(1) Prononcer : Co-yol-chaouh-ki.
(2) Prononcer : Oui-tsi-lo-potch-tli.
(3) « Serpent de turquoise ». Prononcer : Chiou-coatl.

samedi 13 octobre 2012

Lettre au Monde (10 octobre 1962)



UNE LETTRE DE JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 10 octobre 1962]

Nous avons reçu, manuscrite et sous signature authentique, la lettre suivante :

Monsieur le directeur,

J'ai lu récemment dans un quotidien parisien que huit pays occidentaux (les partenaires de la France dans le Marché commun, plus la Suisse, l'Autriche et l'Espagne) s'étaient mis d'accord pour traquer sur leur territoire les « activistes » dont la liste leur a été communiquée par le Quai d'Orsay.

Ainsi, semble-t-il, si l'on n'a pas encore réalisé l'Europe des patries, on a déjà fait l'Europe des polices.

Le Monde sera-t-il assez indépendant du pouvoir pour publier les réflexions que me suggère cette nouvelle ?

1) Jamais ni dans le passé récent, ni dans un passé plus lointain, on n'avait vu les gouvernements d'Europe occidentale conclure des accords de ce genre. C'est ainsi que les dirigeants du F. L. N., à l'époque où ils faisaient ouvertement la guerre à la France par tous les moyens, y compris le terrorisme, ont toujours pu circuler et séjourner dans divers pays tels que l'Italie et l'Allemagne fédérale. Le chef de tueurs Omar Harraigue, qui organisa l'attentat du 15 septembre 1958, au cours duquel j'échappai de très peu à la mort, trouva asile dans un de ces pays. A fortiori, les Italiens antifascistes, les Allemands antihitlériens et les Juifs fuyant la persécution nazie ne furent-ils jamais inquiétés en France. C'est à une grave innovation, contraire même dans certains cas à leur propre Constitution (par exemple à l'article 10 de la Constitution italienne), que consentent ces Etats, cédant aux pressions de Paris, puisqu'elle revient à supprimer le droit d'asile politique admis jusqu'à présent par tous les pays du monde dit « libre » ;

2) Ce refus du droit d'asile s'applique aux « activistes ». Mais qu'est-ce qu'un « activiste » ? Il apparaît que c'est quelqu'un qui déplaît à l'Elysée. La liste plus ou moins fournie ou imposée par le gouvernement français aux gouvernements voisins, et que j'ai sous les yeux, comprend pêle-mêle des personnalités inculpées et d'autres qui ne le sont pas, des parlementaires et des avocats, des militaires et des civils. Le seul trait commun aux cinquante et quelques victimes de cette opération « d'amalgame », typique des régimes totalitaires, est qu'elles ont manifesté sans ambages leur opposition à la politique algérienne du régime et mis en doute sa légitimité constitutionnelle. Il resterait à démontrer que ce soit là un crime valant à ses auteurs ou complices d'être pourchassés comme des malfaiteurs dans toute l'Europe. Pour peu que le régime continue sur sa lancée, la liste noire aura bientôt décuplé, car il me semble que le crime de lèse-majesté tend à devenir plus fréquent depuis l'annonce du plébiscite. Quoi qu'il en soit, retenons qu'un « activiste », c'est-à-dire un homme que toutes les polices doivent traquer, emprisonner, exiler ou livrer, c'est tout simplement quelqu'un dont le nom figure sur une liste établie par on ne sait qui dans l'entourage de qui on sait, au gré de rancunes et de haines qui trouvent là une facile vengeance ;

3) On ne peut que se demander avec curiosité et tristesse comment des Etats qui tiennent encore à leur souveraineté peuvent admettre chez eux l'intrusion directe de policiers et de « barbouzes » venus de Paris ; comment des Etats démocratiques peuvent concilier leurs principes avec la coopération qu'ils apportent à un régime d'arbitraire qui, ne tolérant aucune opposition, veut étendre à toute l'Europe ses méthodes inquisitoriales ; comment des Etats qui ont aboli chez eux la peine de mort peuvent envisager de livrer des hommes coupables de délits d'opinion à un Etat qui, usant et abusant des juridictions d'exception, pratique la liquidation physique de ses adversaires.

Quand la dictature aura pris fin — non sans dégâts, comme toutes les dictatures — et que se sera dissipé le nuage déformant créé par la propagande obsessionnelle du régime pour les besoins de sa « chasse aux sorcières », l'épisode que je commente apparaîtra comme un manquement honteux de l'Occident démocratique à l'idéal dont il se réclame.

Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'assurance de ma sincère considération.

Jacques Soustelle.

mercredi 10 octobre 2012

Interview à Appel de la France (août 1962)



Extraits de l'interview de

Jacques SOUSTELLE

Membre du Comité exécutif du C.N.R.

[Appel de la France (journal du « Conseil National de la Résistance »), n° 5, août 1962]

Q. — Votre hostilité envers le régime actuel de la France est connue. Procède-t-elle seulement de votre désaccord avec la politique suivie en Algérie, ou a-t-elle d'autres motifs ?

R. — Il va de soi que je désapprouve de toutes mes forces « une politique » — si l'on peut employer ce terme — qui, fondée sur le reniement systématique de la parole donnée, aboutit à la plus désastreuse faillite. Ce régime est une monstruosité qui n'a de nom dans aucune langue. C'est une république sans démocratie et une monarchie sans légitimité. L'homme qui détient le pouvoir s'en est emparé en faisant de fausses promesses, puis, une fois votée la Constitution qu'il avait lui-même présentée au pays, il l'a systématiquement violée et mise en pièces. Comment qualifier un système de gouvernement dans lequel l'Exécutif, mécontent d'un tribunal pourtant exceptionnel et crée par lui, le supprime pour le punir de ne pas avoir condamné à mort un adversaire politique ? Que dire d'un régime sous lequel on recommence un procès quand il n'a pas donné satisfaction au chef de l'Etat.

La IVe République est morte des excès du parlementarisme, des abus du pouvoir législatif. Ces excès et ces abus, nous ne voulons plus les revoir. Mais le régime actuel — le despotisme mal éclairé fondé sur l'arbitraire policier, les prisons et les camps de concentration — est tombé dans l'excès opposé. L'Exécutif absorbe tout, s'arroge tous les pouvoirs, abaisse la représentation nationale, foule aux pieds les libertés des citoyens. C'est le régime le plus totalitaire qui existe à l'Ouest du rideau de fer.

Q. — Beaucoup de Français se demandent ce qui lui succéderait s'il venait à s'effondrer. Communisme, fascisme, parlementarisme à la mode de la IIIe ou de la IVe République ?

R. — Pour ce qui est du fascisme, je ris quand j'entends de braves gens croire « Le fascisme ne passera pas ! » alors qu'il est déjà passé ! Il est même installé à l'Elysée. La seule différence entre les régimes fascistes des années 30 et celui que nous subissons, c'est que Duce et Führer exerçaient la dictature pour agrandir leurs pays, tandis que notre Guide l'exerce pour le diminuer. Jamais dans l'histoire on n'a vu un Etat déployer autant d'efforts pour livrer une province et pour écraser ses propres nationaux quand ils refusent d'abaisser leur drapeau.

Quant au communisme, vous observerez que le Parti Communiste, tout en se livrant pour la galerie à des manifestations d'opposition verbale, se garde bien d'attaquer à fond le régime et son Guide. Lors du référendum du 8 avril dernier, c'est le vote massif des communistes qui a épargné au Chef de l'Etat l'humiliation de ne pas atteindre la majorité des électeurs inscrits. C'est qu'à l'heure actuelle de Gaulle est le meilleur atout du communisme, et cela pour deux raisons : d'abord parce qu'il anéantit devant lui, tel un rouleau compresseur, les forces et les structures qui pouvaient faire obstacle au communisme, parce qu'il a brisé l'armée, ligoté le Parlement, baillonné l'opposition nationale, divisé profondément la nation : ensuite parce qu'il fait le jeu du communisme international en ébranlant l'alliance atlantique et en poursuivant une politique chimérique et périmée d'hégémonie en Europe. Plus le régime actuel se prolonge et étend ses ravages, plus les chances du communisme augmentent.

Alors, me direz-vous, le retour au passé ? Non, certes ! Je l'ai dit et je le répète : nous ne voulons plus revoir les ennuis des régimes précédents. Rétablir les libertés fondamentales que les déclarations des Droits de l'Homme et nos Constitutions successives ont garanties, restaurer l'équilibre entre les pouvoirs, rendre son indépendance à la justice. Voilà ce que nous voulons.

vendredi 28 septembre 2012

Projet de loi concernant le statut des communautés indiennes (1980)



Projet de loi concernant le statut des communautés indiennes.

[Journal de la Société des Américanistes, tome 67, 1980, p. 439-440]

A l'occasion du débat parlementaire concernant le nouveau statut des communautés indiennes présenté par le gouvernement colombien, la Société des Américanistes a envoyé la lettre suivante au Dr. Jorge Elias Nader, rapporteur du projet devant la Chambre des Représentants à Bogota :

Le 16 mars 1981

Monsieur,

La Société des Américanistes de Paris vous écrit pour vous exprimer son inquiétude vis-à-vis du projet de loi no. 2 que vous avez l'honneur de rapporter devant la Première Commission de la Chambre des Représentants.

Reflétant l'émotion de ses collègues scientifiques colombiens — Société Anthropologique de Colombie, Institut Colombien d'Anthropologie — et inquiète des abus que l'exercice de cette loi pourrait entraîner à l'encontre des droits légitimes des communautés indiennes, elle se permet de vous signaler :

— que si l'article 2 reconnaît le droit d'auto-détermination des populations indigènes dans tous ses domaines, la légitimité de leurs autorités traditionnelles, leurs droits de propriété sur leur territoire, engage l'Etat colombien à leur apporter un soutien moral et matériel, et pose le principe de « l'accord préalable » (previa acquiescencia) des indiens à toute mesure les concernant, en revanche les articles 3 et 4 autorisent le pouvoir exécutif à fixer par voie réglementaire toutes les normes de la vie sociale et culturelle. Ainsi le texte proposé paraît entaché d'une grave contradiction. D'autre part, les procédures de consultation des communautés et le degré de pouvoir de leurs représentants sont laissés indéterminés dans la loi, à charge pour le pouvoir exécutif de les préciser (article 5). On ne peut que craindre que ce texte n'aboutisse, en dépit des principes fort justement posés, à réduire et affaiblir l'auto-détermination des communautés indigènes, puisque celle-ci s'exerce normalement dans les domaines que l'article 5 soumet au pouvoir réglementaire de l'Exécutif.

Ce projet lui-même n'a-t-il d'ailleurs pas été élaboré sans consultation formelle des communautés du pays ? N'a-t-il pas été rejeté par les principales organisations indigènes de Colombie (Premier Congrès Indigène National, 8/12 octobre 1980) ? Les modalités de la consultation régulière des communautés devraient évidemment être précisées.

— Que l'alinéa c) de l'article 2, qui reconnaît le droit de propriété sur les terres traditionnellement occupées par les communautés, ouvre très précisément la possibilité contraire de légitimation du statu quo, c'est-à-dire la reconnaissance légale des spoliations effectuées par des tiers, tant en ce qui concerne la terre qu'en ce qui concerne les ressources naturelles ;

— que les communautés organisent leur vie civile selon de nombreuses et complexes normes qui ne demandent pas l'intervention, mais la reconnaissance du législateur. La réglementation de ces normes par l'Etat (article 4) apparaît comme contraire au droit d'auto-détermination ; si elle ne tenait pas compte des traditions autochtones qui sont différentes de la nôtre et d'ailleurs fort diverses entre elles, elle risquerait de soulever de graves problèmes et même de susciter un danger d'ethnocide ;

— dans le même sens, qu'il est à craindre que l'implication dans des programmes de développement (article 6), ou la détermination des normes d'accès aux communautés (article 5), ne s'effectuent sans la participation effective des autorités traditionnelles qui devraient conserver en tout état de cause le pouvoir de décision. On ne peut qu'approuver le texte quand il exprime une volonté d'amélioration du niveau de vie et de protection contre des tiers abusifs ; toutefois, on peut redouter qu'il ne soit utilisé à des fins économiques ou autres, contraires à l'intention de ses auteurs.

— Que l'effet immédiat de ce texte étant l'abrogation de toute loi contraire (article 11), la loi 89 de 1890 serait abrogée alors qu'elle constitue, de l'avis même des organisations indigènes, et malgré ses insuffisances, un instrument de défense des communautés.

Nous espérons que vous interpréterez favorablement notre démarche qui ne vise qu'à exprimer, par devant votre honorable Commission, notre souci de la défense des cultures indiennes minoritaires, et nous exprimons le voeu que le Congrès National, dans l'exercice de sa souveraineté, veuille bien tenir compte de nos observations pour amender autant qu'il le jugera bon le texte qui lui est soumis.

Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de notre haute considération.

Le Président,
Jacques SOUSTELLE

samedi 15 septembre 2012

La mythologie primitive d'après M. Lévy-Bruhl (1935)



LA MYTHOLOGIE PRIMITIVE D'APRES M. LEVY-BRUHL

L. LEVY-BRUHL, La Mythologie primitive. Le monde mythique des Australiens et des Papous, Paris, Alcan, 1935, gr. in-8, XLVII-335 p.

[Revue de Synthèse, tome IX, n° 2, juin 1935, p. 159-161]

Jamais peut-être M. Lévy-Bruhl n'avait atteint à une telle clarté persuasive pour nous rendre présent le monde mythique des populations primitives. Son dernier ouvrage nous fait non seulement comprendre mais par instants sentir, autant qu'il est possible à un Européen, le mysticisme essentiel qui oriente toute l'activité mentale d'un Australien ou d'un Papou. Le caractère fondamental de ce monde mythique, c'est sa « fluidité ». Rien n'y est fixe ni arrêté, les êtres n'y ont pas de frontières ; d'où ces représentations d'êtres mythiques, à la fois hommes et animaux, qui sont essentielles au totémisme, et que nous retrouvons dans les folklores les plus divers, sans oublier le nôtre : exemple, le Chat Botté. D'ailleurs ce n'est pas seulement la frontière entre l'homme et l'animal qui est indécise, mais aussi les limites entre homme, végétal et objet inanimé. Les cocotiers, les arcs, sont aussi représentés dans l'univers mythique par des êtres humains qui sont en même temps cocotiers ou arcs.

Mais le second caractère du monde mythique, c'est qu'il est encore là. Certes il est censé s'être développé dans un temps sui generis, que l'on situe quelques générations auparavant (c'est-à-dire à la limite la plus reculée de l'histoire) ; c'est l'Alchera des Australiens, notre « temps où les bêtes parlaient ». Mais, aujourd'hui même, le monde mythique est là qui environne le monde de tous les jours, il lui est sous-jacent et il apporte une explication toute trouvée à n'importe quel phénomène sortant de l'ordinaire. Le primitif a réponse à tout ; les mythes de son clan et de sa tribu sont une encyclopédie plus affirmative que les sciences modernes les plus avancées. En ce qui concerne, par suite, la mentalité de ces populations en face de la nature, on arriverait à distinguer deux zones : d'une part tout ce qui touche à la nature dans ses manifestations ordinaires, connues, régulières ; là le primitif fait preuve de connaissances prodigieusement précises, mais étroitement concrètes, collées à leur objet, incapables de se développer en réflexions rationnelles ; d'autre part tout phénomène insolite, inexplicable : alors le mythe intervient, et la curiosité intellectuelle à peine née est pour ainsi dire étouffée. L'intelligence demeure « au cran d'arrêt ».

C'est ici que se pose la question du « postulat logique ». Faut-il considérer, à la suite de tant d'auteurs, Tylor, Ehrenreich et bien d'autres, la mythologie et les cérémonies comme des « succédanés », respectivement, de la science et de la technique ? Le monde mythique serait le substitut de notre représentation scientifique du monde et les cérémonies, rites, etc ?, correspondraient à nos techniques fondées sur la science. C'est ce que suggèrent, en effet, les classifications à base totémique par exemple, où tous les phénomènes apparaissent comme divisés et hiérarchisés en un véritable système ; d'autre part les rites du type intichiuma en Australie paraissent bien tendre à des buts nettement utilitaires. C'est ce qu'ont pensé Spencer et Gillen, et Howitt explique l'absence de ces rites dans le Sud-Est australien par les meilleures conditions de vie des tribus qui habitent ces régions.

Mais, comme le montre M. Lévy-Bruhl, c'est transporter abusivement notre mentalité chez l'indigène. Celui-ci accomplit le rite, même s'il n'en attend aucun avantage immédiat, simplement parce que l'ancêtre mythique l'a accompli et a laissé cette tâche à ses descendants. Avant tout le rite est la « représentation dramatique » du mythe. Quant aux classifications mythiques, les assimiler à un système de connaissance serait oublier leur orientation « intensément mystique » ; et l'on vient de voir que le monde mythique, avec ses réponses toutes prêtes et ses « précédents » à tout, barre la route à la connaissance au lieu de la favoriser.

Ici paraît bien résider la difficulté centrale que soulève l'ouvrage de M. Lévy-Bruhl. Si l'on repousse la conception intellectualiste et utilitaire de Tylor ou de Spencer et Gillen, quelle solution adopter pour notre compte ? Nous voilà devant un monde mythique qui paraît jailli ex nihilo et qui, loin de pouvoir être expliqué, est la base à partir de laquelle on explique, par exemple, les rites et les cérémonies (pp. 121, 132). « Le plan mystique conditionne et domine ? le plan utilitaire » (p. 147). Position qui ne semble pas moins intenable que la précédente, car s'il est légitime et même indispensable de s'adapter à la mentalité indigène pour décrire, il n'est plus possible de continuer à le faire pour expliquer. Certes il est erroné de prêter aux primitifs un utilitarisme conscient et des visées précises de connaissance. Mais une voie au bout de laquelle on trouverait peut-être quelques explications est indiquée par M. Lévy-Bruhl lui-même (p. 180) à propos des mythes « étiologiques ». Ce n'est pas essentiellement le monde que le primitif cherche à s'expliquer ; c'est la société elle-même qui se projette en arrière, dans l'Alchera, avec ses hiérarchies, ses coutumes et ses rites. Alors, loin d'expliquer le rite par le mythe dont il serait l'imitation, peut-être faudrait-il expliquer le mythe par le rite, dont il serait la justification, et le monde mythique en général par le groupe humain qui l'a imaginé. Autrement dit, on passerait de l'explication utilitariste, qui use des causes finales, à une explication par les causes efficientes. Quelles sont les conditions objectives qui donnent naissance à ce prodigieux foisonnement d'affabulation collective ? Quels sont les rapports sociaux concrets qui servent de base à ces énormes échafaudages imaginatifs ? Telles sont les questions que l'on se pose après avoir lu cette évocation si vivante, si intimement sentie, de la mentalité primitive.

Jacques SOUSTELLE. (Paris.)

Menaces sur l'Amérique latine (1981)



JACQUES SOUSTELLE

MENACES SUR L'AMERIQUE LATINE

[Revue des Deux Mondes, mars 1981, p. 541-547]

Dois-je le dire ? Je suis quelquefois effrayé par l'abîme d'incompréhension que je vois s'ouvrir, et s'élargir, entre la France et les nations cependant fraternelles du continent américain, celles qui parlent des langages apparentés au nôtre et qui, malgré les ravages de l'expansion linguistique anglo-saxonne, admirent la culture française et tournent encore leurs regards vers Paris.

Oui, il faut avoir le courage de le reconnaître, l'image que les moyens de communication projettent devant les Français n'est guère favorable à ces pays. Que peuvent penser nos concitoyens quand on ne les entretient à longueur de journée, de semaine, de mois, que de violations des droits de l'homme, de régimes intolérables, de misère insupportable ? Publicistes, journalistes, prêtres même font chorus avec les opposants exilés. On échafaude une légende autour d'un terroriste comme le Che Guevara, on voue à l'exécration un général Videla. Même quand le tableau n'est pas poussé au noir, même quand il tend vers le rose, il est souvent infidèle et déforme grossièrement la réalité : c'est le Mexique des charros à guitares, le Brésil du carnaval de Rio et des candomblés pour touristes.

Pendant ce temps, les porte-parole de l'intelligentsia dite « progressiste », après avoir porté aux nues successivement Staline, Ho Chi Minh, Mao et Pol Pot, continuent — jusqu'à la prochaine désillusion — à vanter le « socialisme » de Fidel Castro, c'est-à-dire une dictature qui, se maintenant depuis vingt ans par la force brutale, n'a fait que remplir les prisons, vider les boutiques et exporter ses jeunes gens comme chair à canon au service de l'impérialisme russe en Afrique.

Il est manifeste que notre vision de l'Amérique latine est faussée. Des préjugés, des clichés, des slogans s'interposent, comme un verre coloré, entre nos yeux et le réel. Surtout, un voile épais d'ignorance recouvre certains secteurs de ce réel, ceux qui précisément nous amèneraient à mieux comprendre ces pays qu'une longue tradition d'amitié nous rend si proches. On oublie, ou l'on feint d'oublier, que les nations d'Amérique latine sont depuis vingt ans — pour ne pas remonter au-delà — menacées par la subversion. Beaucoup de faits qui peuvent choquer les opinions occidentales (surtout s'ils sont présentés d'une certaine manière) s'expliquent par leur origine, qu'il faut rechercher dans ces menaces ; on s'aperçoit alors qu'il ne s'agit pas là de monstrueuses et irrationnelles anomalies, mais de réactions de défense face à des agressions.

Ce qu'on appelle « le cône Sud » de l'Amérique offre des exemples particulièrement clairs de ce processus menace - réponse.

Quiconque n'a pas vécu, ou connu à travers des témoignages personnels, ce que fut le terrorisme en Uruguay et en Argentine, ne peut comprendre ce qui s'est passé dans ces deux pays. Enlèvements, tortures, assassinats, perpétrés par les Tupamaros ou les Montoneros, se multipliaient selon un rythme hallucinant. C'était l'horreur des Brigades rouges italiennes multipliée par dix ou par cent. Les détails que j'ai pu connaître sur les « prisons du peuple » où croupissaient, dans des conditions inouïes d'inhumanité, les victimes d'enlèvements, sont de nature à faire frémir. A l'insécurité permanente s'ajoutaient, inévitablement, l'effondrement de l'économie, la paralysie, une inflation exorbitante.

Devant une telle situation, ou bien les deux nations s'abandonnaient à la discrétion de ces féroces agresseurs, ou bien elles avaient recours — les méthodes habituelles de gouvernement s'étant révélées inefficaces — aux forces armées. Pour qui connaît si peu que ce soit le déroulement des événements en Argentine, il est indéniable que l'armée n'est intervenue qu'en réponse aux supplications des civils épouvantés par l'anarchie sanglante qui engloutissait le pays lors du déclin du péronisme ; et elle n'a accepté qu'avec réticence le rôle dont on voulait la charger.

Et, en Uruguay, croit-on que ce pays, le plus démocratique du continent — la Suisse de l'Amérique, disait-on —, se soit doté de gaieté de cœur d'un régime militaire ? Mais, tout observateur de bonne foi ayant vécu à Montevideo à cette époque le confirmera, les attentats, les prises d'otages, les rançonnements avaient rendu la vie impossible aux citoyens.

Bien qu'un peu particulier, le cas du Chili est analogue. Dans ce pays — si éminemment civilisé et de tradition démocratique à l'européenne — la violence, moins déchaînée que chez ses voisins, était peut-être plus inquiétante parce que jouissant de la protection de l'Etat. Les extrémistes du M.I.R. voyaient leurs agissements couverts par le gouvernement.

De mortuis nil nisi bonum : sans porter atteinte à la mémoire du président Allende, force est d'observer, d'abord, qu'il n'avait obtenu lors de l'élection présidentielle qu'un tiers des voix, ce qui ne l'autorisait évidemment pas à faire tomber le Chili dans le gouffre du communisme ; et ensuite qu'en autorisant la formation de milices prétendues populaires, il avait violé la Constitution qui prohibait explicitement une telle mesure. De plus, comme ailleurs, la marxisation du régime entraînait la ruine de l'agriculture, la disette, la révolte des ménagères, une inflation torrentielle. C'est sur ce fond de tableau que se déclencha l'intervention des forces armées.

C'est Bismarck, je crois, qui a dit qu'on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s'asseoir dessus. Les régimes militaires improvisés en réponse à un trouble profond de la société, pour prévenir une catastrophe, souffrent (et font souffrir) de deux maux : le premier, c'est qu'ils commencent mal, dans la violence et sans pouvoir éviter des abus ; le deuxième, c'est qu'ils ont grand-peine à se terminer. Rien n'est plus difficile, aucun processus n'est plus délicat et ne demande plus de temps que de passer sans secousse grave du pouvoir des forces armées au pouvoir civil. Qu'on en prenne pour exemple la longue et lente évolution du Brésil sous la direction du général Figueiredo.

Il est, certes, facile, quand on est tranquillement installé à Paris ou dans telle autre capitale occidentale, jouissant de toutes les garanties de la civilisation et de la démocratie, de distribuer les éloges — parcimonieusement — et les blâmes —  abondamment — au nom de cette conscience universelle que n'émeuvent guère les atrocités, dès lors qu'elles se couvrent du pavillon du progressisme, de la décolonisation et autres idoles de notre temps. Savoir d'où proviennent et comment sont devenus possibles les bouleversements politiques et les excès qui les accompagnent, renoncer à ne voir que du blanc ou du noir pour percevoir les nuances de réalités complexes, discerner enfin, par-delà les péripéties, les constantes qui régissent depuis deux siècles l'amitié de la France et de l'Amérique latine, c'est plus difficile et moins spectaculaire. Pourtant c'est bien ainsi que l'on peut sauvegarder à long terme le précieux capital moral que notre pays détient encore sur le continent américain.

Des quatre Etats du « cône Sud », le Paraguay apporte en quelque sorte a contrario la démonstration énoncée dans les paragraphes qui précèdent : là, point de subversion ni de terrorisme, car la stabilité assurée depuis vingt-cinq ans a maintenu la paix civile, et le régime n'a pas eu besoin de recourir à des mesures extrêmes de coercition. Sans doute objectera-t-on — et il ne manque pas de journalistes et d'organismes divers pour le faire — que le général Stroessner, président de la République depuis 1954, jouit de pouvoirs très étendus. Cela est vrai ; il en a presque autant que le président de la République française, et un peu plus que le président des Etats-Unis. La nature et l'extension de ses attributions ressemblent fort à celles du président du Mexique, mais il est rééligible, alors que son homologue mexicain ne l'est pas. Qu'il s'agisse donc d'un régime à exécutif fort, personne ne le niera. Cet exécutif s'appuie sur un parti puissant, le parti Colorado (« rouge »), qui est implanté partout dans le pays, dans les administrations, dans les villages, mais qui n'est pas un parti unique ; la loi électorale n° 600, de 1965, qui comporte une certaine « dose » de représentation proportionnelle, permet aux partis minoritaires de remporter un tiers des sièges au Parlement. Le système politique paraguayen se rapproche, en cela, de celui qu'a mis en route la réforme politique du président mexicain José Lopez Portillo, grâce à laquelle l'opposition détient actuellement cent sièges sur quatre cents à la Chambre, la majorité demeurant au P.R.I., le parti révolutionnaire institutionnel, domine tout le panorama politique au sud du rio Grande.

La Constitution du Paraguay, loin de se prêter à des orientations dictatoriales qu'elle condamne d'ailleurs expressément dans son article 40, comporte une foule de dispositions fort libérales, qu'il s'agisse des droits de l'homme ou des libertés de pensée et d'opinion ; quiconque aura passé quelque temps à Asuncion n'aura pas manqué de remarquer combien la presse s'exprime librement. Il n'est pas non plus sans intérêt de signaler que le Paraguay est le seul pays d'Amérique où l'espagnol et un langage indien, le guarani, soient officiellement et effectivement sur un pied d'égalité.

On a écrit beaucoup de sottises sur le Paraguay, en oubliant son passé ancien et récent toujours tragique, l'incroyable ténacité de son attachement à son identité nationale, l'abîme où l'avaient plongé les guerres de 1870 et du Chaco. Ce pays à la fois courageux et paisible s'engage aujourd'hui dans la voie du développement moderne en participant avec ses voisins brésiliens et argentins à la construction d'immenses barrages. Il disposera dans les années qui viennent de ressources exceptionnellement importantes. On doit reconnaître que s'il peut aujourd'hui tirer pour son peuple le maximum d'avantages de sa position géographique, c'est en grande partie grâce à la stabilité d'un régime qui a écarté de lui les horreurs du terrorisme et de la guérilla.

L'entreprise de la subversion ayant échoué au Sud semble maintenant se tourner vers l'Amérique centrale et la mer des Caraïbes. Castro, devenu l'homme à tout faire des Russes, leur valet d'armes en Afrique et leur porte-parole auprès des prétendus « non-alignés », mène une offensive à la fois antillaise et centre-américaine. Aux Antilles, il vient d'essuyer un échec cuisant quand les électeurs de la Jamaïque, en dépit des pressions, menaces et exactions, ont battu à plate couture le gouvernement Manley (pro-cubain) et porté au pouvoir le parti travailliste de M. Seaga. Cherche-t-il une compensation en déstabilisant les départements français de la Guadeloupe et de la Martinique ? Cela paraît peu douteux, car les armes et les explosifs viennent probablement de Cuba, de même que la phraséologie marxiste.

En Amérique centrale, le nouveau régime, succédant à celui du général Somoza, a bénéficié au départ d'une sorte de crédit moral dû, dans une large mesure, beaucoup moins à ses qualités propres, réelles ou supposées, qu'au peu de considération dont jouissait le somozisme. Ce crédit s'est déjà beaucoup amenuisé et va s'effritant, depuis que la junte sandiniste au pouvoir, refusant à donner la parole au peuple du Nicaragua par les élections promises, s'alignant de plus en plus sur les positions communistes, faisant assassiner Somoza à Asuncion par un commando terroriste, jette le masque de la démocratie. L'afflux massif au Nicaragua de Cubains camouflés en techniciens ou éducateurs — n'ont-ils pas affirmé avoir réussi à supprimer en trois mois l'analphabétisme, prétention évidemment ridicule ? — n'est pas de nature à rassurer.

Quant au Salvador martyrisé où les bandes armées communistes s'acharnent contre un gouvernement qui avait pourtant pris l'initiative de la réforme agraire, quant au Guatemala où règne de plus en plus l'insécurité, ils apparaissent comme des bastions assiégés dont la chute ferait tomber toute cette partie du continent, de la frontière mexicaine au Panama, dans la sphère d'influence cubaine et soviétique.

Certes, l'instabilité est quasi permanente dans ces deux pays. Depuis leur indépendance, au début du XIXe siècle, ils n'ont guère connu la paix civile. On rappellera la révolte paysanne au Salvador, terriblement réprimée il y a quarante ans par Maximiliano Martinez Hernandez ; au Guatemala, ce fut la dictature du général Ubico, fervent admirateur de Hitler, puis la tentative pro-soviétique d'Arbenz et l'assassinat de son successeur Castillo Armas. Mais il n'est pas douteux que cette instabilité chronique s'est aggravée et s'aggrave de jour en jour. On peut se demander si ce n'est pas en fin de compte le Mexique, vaste et peuplé, riche d'une économie développée et de ressources pétrolières énormes, qui est visé par ce mouvement tournant.

Le nouveau président des Etats-Unis aura à se pencher dès son entrée à la Maison-Blanche sur l'échiquier latino-américain. Toute une contre-propagande intéressée et tendancieuse, qui s'est répandue en Amérique latine, mais dont la source est souvent à Washington ou à New York, s'efforce de brandir comme un épouvantail un Ronald Reagan armé du trop fameux big stick, du « gros bâton » qui a jadis (avant que Roosevelt ne formule la « politique du bon voisin ») appuyé des régimes peu recommandables. Les dirigeants de La Havane et de Moscou seraient trop heureux si le président des Etats-Unis tombait dans le piège qui lui est tendu. D'un autre côté, la politique de Jimmy Carter, qui consistait à remplacer des régimes autoritaires plus ou moins favorables à l'Occident par des régimes totalitaires ennemis, a évidemment fait faillite.

Qu'on le veuille ou non, la clé de l'Amérique centrale est à Mexico. Par sa langue et sa culture, par sa richesse et son prestige, c'est le Mexique qui paraît le mieux à même d'exercer dans cette partie du monde une influence stabilisante pour y sauvegarder la démocratie. Première nation latine au sud du bloc nord-américain, le Mexique tend naturellement à porter ses regards au long de l'isthme qui relie les deux masses continentales, comme aux temps anciens de Tula et de Tenochtitlan. Son intérêt n'est certainement pas de laisser un expansionnisme à la fois idéologique et militaire s'avancer pas à pas vers sa frontière et vers les sources de sa puissance énergétique. Appelé à jouer un rôle de plus en plus actif, au cours des prochaines années, dans le monde latino-américain, il ne pourrait longtemps admettre qu'un travail de sape, commandé par un impérialisme étranger, s'attaque à la région dont il fait partie.

La géopolitique a ses exigences. Face à la tentative d'hégémonie qui se profile à l'horizon centre-américain, la question ne manquera pas de se poser : Washington ou Mexico ? La réponse qui lui sera donnée entraînera de très vastes conséquences pour l'Amérique latine tout entière.

JACQUES SOUSTELLE

samedi 18 août 2012

Le sens des élections cantonales en Algérie (1960)



Le sens des élections cantonales en Algérie.

[Article de Jacques Soustelle dans Vérités sur l'Algérie et le Sahara, 2 juin 1960]

On ne saurait dire que les résultats des élections cantonales en Algérie contribuent à dissiper la confusion politique.

Les conditions mêmes dans lesquelles elles ont été engagées entachent leur signification d'un lourd facteur d'incertitude. La presse était maintenue sous le régime de la censure jusqu'à peu de jours avant le scrutin. Des mutations massives, des sanctions administratives, des arrestations et des inculpations avaient semé le désarroi parmi les Algériens attachés à la France. Plusieurs personnalités qui auraient été élues haut la main (le succès triomphal de Mme Lagaillarde le démontre) étaient en prison et empêchée de se présenter par une mesure sans précédent dans notre histoire. Enfin une nuée de parlementaires métropolitains s'étaient lancés sur l'Algérie et y avaient fait refleurir les méthodes de la candidature officielle que l'on croyait heureusement abandonnées, tandis que la radio d'Etat faisait ouvertement campagne pour certains candidats.

De son côté, le F.L.N. avait multiplié les menaces et, hélas, les attentats. Dans la population musulmane, l'incertitude et la terreur avaient fait de profonds ravages.

C'est donc dans un climat extrêmement trouble que s'est ouvert ce scrutin. On est obligé de dire que ce climat n'est pas amélioré par les résultats maintenant connus. Un certain nombre d'observations s'imposent.

1. Si le F.L.N. n'a pas réussi à détourner des urnes les électeurs musulmans autant qu'il l'aurait voulu, cependant les abstentions musulmanes sont dans l'ensemble beaucoup plus considérables qu'en 1958. Dans certaines circonscriptions comme à Sétif, il faut reconnaître que la proportion des abstentionnistes, qui dépasse 90 %, est catastrophique. De même le nombre des bulletins blancs est très élevé dans certaines circonscriptions comme Saint-Arnaud.

J'estime quant à moi que ces fâcheuses réalités — regrettables mais qu'il serait absurde de nier ou de passer sous silence comme le fait la presse gouvernementale — démontrent beaucoup moins la force du F.L.N. que l'étendue de la perplexité, du doute et du désarroi créés par une politique qui s'est éloignée des objectifs et de l'esprit du 13 mai. A l'enthousiasme de 1958 a succédé une morne apathie qui fait le jeu de l'adversaire. En tout cas, c'est un symptôme très grave, et qui vaut d'être attentivement médité.

2. Les agences et la presse officieuses font grand bruit autour du prétendu succès des listes gouvernementales. Pour bien apprécier la réalité, il faut tenir compte des quelques remarques suivantes.

Les listes dites « de soutien au général de Gaulle » comprennent « de tout un peu ». Dans beaucoup de localités, les candidats qui ont pris cette étiquette l'ont fait évidemment avec le seul souci de bénéficier du moins d'une neutralité bienveillante de l'administration, voire de facilités de transports ou autres. Il serait vain de rechercher là une prise de position politique.

Au hasard des listes, on relève sous cette appellation aussi bien des tenants avérés de l' « Algérie de papa » que des hommes dont les attaches avec la rébellion sont connues.

Comment interpréter, d'autre part, que des listes « de soutien au général de Gaulle » soient opposées à des listes U.N.R., comme à Blida, à Médéa, à Bou-Saâda, à Arris, ou à des listes « pour l'autodétermination » comme à Tiaret  ?

Et que signifient exactement les candidatures qui se présentent à la fois pour l'Algérie française et pour le soutien à de Gaulle, comme à Sidi-Bel-Abbès et à Sétif ?

Enfin il n'est pas douteux, pour qui connaît les personnalités en cause, que de purs « intégrationnistes » ont été élus en brandissant la bannière du Chef de l'Etat, ce qui est d'ailleurs logique puisque la déclaration du 16 septembre 1959 laisse, jusqu'à nouvel ordre, la porte ouverte vers l'intégration.

3. On ne peut que déplorer la maladresse avec laquelle certains apprentis-sorciers, croyant sans doute de bonne foi travailler pour le prestige du Président de la République, lui ont au contraire porté des coups sérieux. En se servant de ce prestige pour l'exploiter à des fins personnelles ou de clan, ils ont, dans certaines circonscriptions, fait descendre le général de Gaulle de sa position élevée d'arbitre suprême à celle de représentant d'une fraction minoritaire. Grâce à des manœuvres aberrantes, ces prétendus « gaullistes » (« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ! ») ont réussi à obtenir ce résultat mirifique que les candidats se réclamant du Chef de l'Etat ont obtenu 18 600 voix sur 72 262 à Blida, 3 777 sur 21 937 à Médéa, 1 571 sur 28 163 à Bou-Saâda, 9 512 sur 47 648 à Djelfa, 2 957 sur 87 877 à Oran-ouest, etc. Qu'il y ait à Oran-ouest plus de 2 900 gaullistes est certain, mais quelle fausse manœuvre que d'avoir engagé le nom du général dans des opérations électorales de mauvais aloi !

4. Les listes U.N.R., bâclées par des commandos métropolitains peu au courant des réalités algériennes, ont obtenu dans l'ensemble peu de succès, d'autant qu'elles ont été souvent battues en brèche par des candidatures qui se disaient plus « gaullistes » qu'elles. D'autre part, certains élus U.N.R. appartiennent notoirement à la tendance minoritaire, intégrationniste, de ce parti, et sont en opposition ouverte depuis le congrès de Bordeaux avec la direction Richard-Chalandon.

5. De nombreux candidats ont été élus sous des étiquettes « apolitiques » de « défense des intérêts locaux », de « concorde », de « fraternité », etc. Il n'est pas douteux que la plupart d'entre eux sont fermement attachés à l'Algérie française.

6. Les élections ont été beaucoup plus significatives dans les villes, où l'électeur est plus indépendant et conscient, que dans le bled où des conseils, pour ne pas dire des pressions, peuvent s'exercer. Or, le scrutin dans les villes constitue en général une défaite à la fois pour le F.L.N. et pour les « ultras » de la tendance Ortiz, qui avaient les uns et les autres préconisé l'abstention, et un succès très net, parfois écrasant, pour les candidatures favorables à l'Algérie française par l'intégration. Même Le Figaro est obligé de reconnaître que, de ce fait, le conseil général d'Alger et celui d'Oran seront en majorité intégrationnistes.

7. A Alger, sur 205 137 suffrages, 126 511 se sont portés sur les listes favorables à l'intégration, qui ont enlevé 22 sièges contre 10 ; encore certains de ces dix élus sont-ils tout aussi intégrationnistes que les premiers. A Oran, où pour la première fois la grande popularité du député-maire a été mise en échec, 72 295 voix sur 133 230 ont été recueillies par les listes intégrationnistes, qui ont enlevé 16 sièges sur 23. Même à Tizi-Ouzou la liste Algérie française est élue en entier avec 23 073 voix sur 23 867, et à Constantine la liste qui se réclamait du Chef de l'Etat est battue, tandis qu'à Bône c'est la liste Algérie française qui obtient un succès total. On pourrait multiplier les exemples même dans les localités de moindre importance. Les listes intégrationnistes ont obtenu 18 869 voix sur 25 195 à Bel-Abbès, 26 239 sur 40 875 à Mostaganem, 4 281 sur 6 072 à Sétif, 23 688 sur 30 316 à Khenchela, 10 440 sur 12 072 à Bordj-Ménaïel, 15 567 sur 18 215 à Aumale, 11 212 sur 13 874 à Mouzalaville, etc. Et il est bien évident que de tels chiffres n'ont été atteints, dans ces localités, que grâce à un vote important des électeurs musulmans.

Dans ces conditions, parler de « troisième force » est une évidente absurdité.

La seule conclusion qu'on puisse tirer de ces faits, c'est que, d'une part, l'incertitude et le doute qui rongent les masses musulmanes ont facilité la tâche du F.L.N., et que d'autre part l'idéal de l'Algérie française demeure plus vivant que jamais.

Lettre d'un intellectuel à quelques autres à propos de l'Algérie (1955)



LETTRE D'UN INTELLECTUEL A QUELQUES AUTRES A PROPOS DE L'ALGERIE

[Combat, 26-27 novembre 1955]

J'ai eu connaissance d'un manifeste « contre la guerre en Algérie », signé par beaucoup d'hommes que je respecte et dont certains sont de mes proches amis.

C'est dire que j'apporte à ce texte la plus sérieuse attention. Même engagé dans l'action, je demeure un universitaire, un enseignant et un écrivain. Je crois à la valeur intrinsèque de la pensée, de la recherche et de la réflexion. Je suis persuadé que nous avons un rôle à jouer dans la vie publique, ne serait-ce qu'en essayant de substituer aux vagues images passionnelles qui sont l'instrument habituel de la politique les notions de probité, de précision et de rigueur auxquelles nous tenons par profession.

Il me paraît évident que si des intellectuels se manifestent en tant que tels dans le domaine politique — comme certains viennent de le faire par cet appel — ils ne sont justifiés que s'ils se comportent en la circonstance et plus que jamais en intellectuels, c'est-à-dire avec le souci d'honnêteté et de clarté qui est en quelque sorte notre marque. Autrement, leur intervention n'aurait pas plus de valeur que celle des plombiers-zingueurs ou des ordonnateurs de pompes funèbres, professions aussi respectables en elles-mêmes que les nôtres. L'opinion attache plus de poids à la parole d'un professeur en Sorbonne qu'à celle du plus estimable des épiciers ou des ajusteurs : c'est évidemment parce qu'elle attend de l'intellectuel un effort d'information et d'impartialité qui donne sa valeur particulière à son jugement.

Aussi me semble-t-il que des intellectuels, en prenant position publiquement, ont le devoir, plus que d'autres, d'être scrupuleux à la fois en ce qui concerne leur connaissance des faits et l'interprétation qu'ils en donnent. Sinon, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a là comme une supercherie, consistant à donner comme l'avis sérieusement réfléchi d'intellectuels ce qui n'est après tout que l'opinion de citoyens comme les autres.

Ces réflexions me sont venues à l'esprit lorsque j'ai pris connaissance du manifeste dont il s'agit. Moi qui sais avec quel respect de la vérité, avec quel soin minutieux de vérification, beaucoup de signataires de ce texte hésitent avant de tenir pour certain un fait social ou historique, et, plus encore, avant d'en fournir une interprétation théorique, je suis stupéfait par la légèreté et le manque de sérieux qui caractérisent cette proclamation, riche en affirmations péremptoires mais aussi en équivoques, et dont le style claironnant et ampoulé me frappe comme une inconvenance.

L'analyse du manifeste, en effet, met en évidence la faiblesse de l'argumentation qui prétend conduire, en guise de conclusion, à de creux slogans démagogiques. On commence par poser en principe qu'il y a une guerre en Algérie. Cette affirmation, qui rejoint curieusement celles des ultra-colonialistes, mériterait ample discussion. Notre époque connaît bien des situations qui ne sont pas la paix sans être la guerre. Un état d'insécurité sporadique et variable, des attentats individuels, des embuscades, des incendies, est-ce la guerre ? Sans doute, dira-t-on, c'est une question de définition. Mais, dans ce cas, le seul fait d'appeler « guerre » ce qui se produit en Algérie est déjà un geste et un choix. A une campagne destinée à affoler l'opinion et à déclencher une vague de défaitisme, le lancement de l'expression « guerre d'Algérie » apporte une contribution importante : cela d'autant plus que, dans la même phrase, on lie à cette « guerre » l'utilisation du contingent. On se garde bien de dire — ce qui est pourtant l'évidence — que les rappelés, disponibles et soldats du contingent, n'ont vu et ne voient l'ennemi que dans une très faible proportion, que leur mission de protection a pour but d'empêcher la guerre et non de la provoquer, et que plus il y aura de troupes en Algérie, moins une véritable guerre a de chances d'éclater.

Il y a donc là, dès le début et sur le point le plus important, une équivoque — involontaire ? — qui consiste en ceci, que l'on baptise arbitrairement « guerre » un état de choses très particulier, et qu'instantanément le mot est pris dans son sens plein et habituel, avec tout le cortège d'images qu'il évoque. Ce tour de passe-passe est évidemment destiné à créer un complexe de culpabilité. Toute la suite découle naturellement de cette première option.

Mais avant de continuer je pose une question : où, quand, et comment les auteurs de ce texte se sont-ils donné la peine d'étudier et d'analyser la situation en Algérie avant de porter sur elle un jugement aussi décisif ? Ont-ils fait usage de leurs méthodes d'historiens et de philosophes, ou bien se sont-ils contentés de lire leur journal ?

On me permettra tout de même de rappeler que je suis quelque peu documenté sur tous ces événements et que je leur ai consacré quelque réflexion. L'argument d'autorité ne jouant pas entre nous, je suis obligé de dire que même les noms les plus prestigieux ne peuvent tenir lieu de preuves.

Mais poursuivons. Cette « guerre » dit-on, est injuste parce que nous la faisons à des hommes « dont le crime est de reprendre à leur compte nos propres principes ». Cette affirmation appelle à mon sens deux remarques.

D'abord, il n'est pas absurde de rechercher si la situation actuelle a été provoquée par une agression de notre part ou de la part des autres. Deux dates s'imposent à l'esprit : 1er novembre 1954, 20 août 1955. Entre elles, et à partir de la seconde jusqu'à maintenant, s'inscrit une longue suite d'attentats, d'assassinats, d'enlèvements, d'incendies. Mais ce qui est certain, c'est que l'agression a toujours été le fait de nos adversaires. Notre action est défensive : c'est même ce que certains milieux nous reprochent.

Ces agressions ont-elles été déclenchées — et seraient-elles en somme justifiées — par « nos propres principes » ? C'est là que se situe la plus grave des équivoques. « Nos principes » (je suppose qu'on entend par là ceux de la liberté, de la démocratie et du respect de l'homme), justifient-ils la fureur raciste et le fanatisme qui se sont assouvis par le massacre des ouvriers européens d'El-Halia et de leurs familles ? Les promeneurs assassinés et mutilés à Saint-Charles et à Bugeaud, les enfants (dont un de quatre jours) égorgés à Aïn-Abid, ont-ils été sacrifiés aux droits de l'homme et du citoyen ? Est-il conforme aux idées de tolérance que nous professons de découper à coups de ciseaux les lèvres des fumeurs et de trancher le nez des priseurs de tabac ? L'excitation à la haine raciale et religieuse contre le non-musulman, le boycott des Mozabites considérés comme « hérétiques », la destruction systématique des écoles dans les régions où elles ne servent qu'à la population arabe ou berbère, l'anéantissement du matériel agricole collectif des fellahs, qu'est-ce que tout cela a de commun avec « nos propres principes » ? Peut-être les a-t-on changés sans que je le sache : je me souviens d'un temps où les intellectuels français se dressaient précisément contre le farouche obscurantisme hitlérien, qui est sans doute, de tous les mouvements contemporains, celui qui se rapproche le plus, par son exclusivisme et son mépris de la vie humaine, de l'absolutisme totalitaire du C.R.U.A.

Les lettres et documents divers qui sont tombés entre nos mains à Djeurf, à Montcalm, à El-Arrouch, les déclarations de chefs prisonniers et celles de la radio cairote et syrienne ne laissent aucun doute sur les buts recherchés par le triumvirat dont Benbella est le chef visible : destruction totale (les nazis avaient un mot pour cela) de tout ce qui est européen au Maghreb, massacre de tout Français d'origine, et Musulman qui ne s'incline pas, conversion forcée à l'Islam des survivants, instauration d'un Etat théocratique et raciste membre de la Ligue arabe. Ces documents sont connus et je les tiens à la disposition de ceux qui s'y intéresseraient.

Il est vrai qu'il y a en Algérie des hommes qui s'élèvent, au nom de « nos principes », contre les vestiges du régime colonial : mais ceux-là ne se confondent pas avec les rebelles, et nous n'avons pas le droit de les confondre. Nous touchons ici du doigt une autre erreur des auteurs du manifeste : celle qui consiste à mêler inextricablement ce que j'appellerai l'opposition démocratique et les tenants armés d'une régression moyenâgeuse. Ces derniers, eux, ne s'y trompent pas : le paragraphe 12 des instructions envoyées du Caire par Benbella n'ordonne-t-il pas d'abattre « tous ceux qui voudraient jouer le rôle d'interlocuteurs valables » ? Cette directive a d'ailleurs reçu un commencement d'exécution le 20 août à Constantine, quand un commando terroriste a assassiné le neveu de Ferhat Abbas.

L'alinéa suivant du manifeste s'attaque aux méthodes « honteuses » qui feraient de nos soldats autant de « criminels de guerre ». L'outrance d'un tel propos me navre. Personne, hélas ! ne peut garantir que dans la fièvre d'un accrochage, à l'issue d'une embuscade, ou devant des cadavres mutilés de femmes et d'enfants, aucun soldat n'outrepassera jamais sa mission. Je tiens pourtant à porter témoignage de l'esprit humain des chefs ; je sais quelles instructions permanentes ils donnent pour éviter tout excès. Je sais aussi que les petits Français du contingent ne sont pas des tueurs et qu'on n'a pas le droit de les insulter gratuitement, bien à l'abri à Paris, en les comparant aux S.S. Mais surtout je m'étonne que des intellectuels, qui devraient être soucieux de juger sainement tous les aspects d'un problème douloureux, tiennent délibérément pour nulle l'action — on pourrait dire l'apostolat — des officiers des Affaires algériennes (zéro en février dernier, près de deux cents aujourd'hui) qui n'ont pas d'autre mission que de pacifier. Loin de nous faire honte, cette action devrait éveiller chez nous tous un sentiment de fierté. L'appel ajoute que nous risquons de « perdre l'honneur ».

Il y a beaucoup de manières de perdre son honneur ; l'une d'elles serait, à coup sûr, d'abandonner aux tortures, aux mutilations et à la mort non seulement 1.200.000 Européens, mais des millions de Musulmans. N'oublions pas que les rebelles assassinent en moyenne quatre ou cinq Musulmans pour un Européen, sans parler de ceux qu'ils défigurent et torturent, sans parler non plus des milliers qu'ils rançonnent et ruinent. Je sais qu'on a cherché à faire croire que les Musulmans assassinés étaient « des agents de l'Administration » ; on me permettra d'abord de dire que le fait d'être facteur, garde-champêtre ou agent du chemin de fer n'est pas un crime qui entraîne la peine de mort. Mais les faits eux-mêmes s'élèvent contre cette version. J'ai vu, hélas, trop de vieillards et d'enfants musulmans assassinés par les fellagha, trop de paysans inoffensifs égorgés pour avoir le moindre doute à ce sujet. Délibérément, méthodiquement, les rebelles s'attachent à dominer par la terreur. Serait-il conforme à « notre honneur » de les laisser faire ?

Après une partie critique que je viens d'évoquer, le manifeste passe à ce qu'on pourrait appeler la partie constructive de l'exposé. Et là je ne peux qu'exprimer ma déception devant la faiblesse, pour ne pas dire l'indigence, des idées exprimées.

Dire qu'il faut rechercher « la paix fraternelle dans le respect des nationalités », que « l'existence de populations non musulmanes... constitue l'un des éléments du problème », que « le but à atteindre est la réconciliation complète entre ces populations », c'est enfoncer des portes ouvertes. C'est aussi, je le crains, une dérobade : et ma crainte se confirme quand je lis, au paragraphe suivant, que les soussignés ne proposent ni plans de réformes, ni solutions. Alors, pourquoi cet appel ? Est-ce seulement pour dire que la France a tort — car il est entendu que, pour certains, elle a toujours tort ?

Il est vrai qu'on nous offre la panacée : la négociation. Mais comme on ne dit ni avec qui (car, de grâce, ne prenons pas pour une proposition concrète cette vague expression passe-partout visant « les représentants qualifiés »), ni sur quoi, on se borne, en fait, à présenter comme une solution ce qui est précisément le problème. A moins que — mais alors pourquoi ne pas le dire loyalement — on ne considère que la qualité de « représentant qualifié » appartient de droit aux terroristes. Encore la question se pose-t-elle de savoir à partir de combien de fermes brûlées ou de fellahs égorgés on devient un « représentant qualifié ».

On aurait pu, justement, se pencher sur le problème de la représentation, sur celui des élections libres, des collèges électoraux, des réformes à mettre en œuvre pour sortir de l'ornière sanglante où le C.R.U.A. a engagé l'Algérie. C'eût été faire œuvre utile. Je regrette qu'on n'ait même pas essayé.

Le manifeste se termine par un certain nombre de slogans qui constituent, j'imagine, ce qu'on pourrait appeler le programme immédiat de ses auteurs. Comme tous les slogans, ils sont peut-être utiles à jeter à une foule dans une réunion publique. En dehors de cela, ils ne valent pas le papier sur lequel ils sont écrits.

« Négociations immédiates » ? J'ai déjà dit que c'était supposer le problème résolu.

« Pas de discrimination raciale » ? Toute ma vie j'ai lutté contre le racisme. Il me répugne partout où il sévit, et je le combats chez les Européens lorsqu'ils y cèdent. Force m'est pourtant de reconnaître qu'aujourd'hui les racistes par excellence sont en face de nous.

« Cessation de la répression ; cessation de l'état d'urgence ; libération du contingent » ? Ces mots d'ordre n'ont, objectivement, dans la situation présente, qu'un seul sens : cessation de notre résistance, abandon de tout un peuple à une dictature de terreur. Si c'est cela qu'on veut, il faut le dire. Pour ma part, je m'y refuse, et je prétends que si l'un quelconque des signataires était à ma place, il reculerait devant la vague de sang que notre capitulation ferait déferler sur l'Algérie. Car il s'agit bien d'une capitulation.

Ce n'est pas sans regret que j'ai été amené à répondre — à titre personnel, comme l'homme que je suis et qui demeure fidèle à lui-même — à ceux qui ont signé le manifeste et parmi lesquels peut-être certains, qui me connaissent, seront choqués de ma franchise.

Mais j'ai toujours cru que notre devoir, à nous qui faisons profession de penser clairement, était d'aborder franchement et sans réticence la bataille des idées.

Pour ce qui me concerne, je suis de ceux qui se sont dressés entre 1936 et 1940 contre le péril des dictatures de l'extérieur et de l'intérieur, contre le racisme et l'intolérance : je n'ai pas changé. J'ai lutté contre l'esprit de défaite et d'abandon qui a conduit la France à livrer la Tchécoslovaquie, à permettre la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler, à laisser l'Axe se créer et se durcir face au désarroi des démocraties : je n'ai pas changé. De 1940 à 1944, j'ai été de ceux qui ont obstinément et malgré tout refusé la capitulation : et je n'ai pas changé. Si maintenant on somme la France, au nom d'un totalitarisme médiéval, de renoncer non seulement à l'Algérie mais en fait à elle-même, je ne serai pas complice.

L'œuvre de progrès politique et social à accomplir en Algérie, après trop de délais, nous impose d'y rester ; céder au terrorisme serait la condamner à jamais.

Jacques SOUSTELLE.