samedi 18 août 2012

Le sens des élections cantonales en Algérie (1960)



Le sens des élections cantonales en Algérie.

[Article de Jacques Soustelle dans Vérités sur l'Algérie et le Sahara, 2 juin 1960]

On ne saurait dire que les résultats des élections cantonales en Algérie contribuent à dissiper la confusion politique.

Les conditions mêmes dans lesquelles elles ont été engagées entachent leur signification d'un lourd facteur d'incertitude. La presse était maintenue sous le régime de la censure jusqu'à peu de jours avant le scrutin. Des mutations massives, des sanctions administratives, des arrestations et des inculpations avaient semé le désarroi parmi les Algériens attachés à la France. Plusieurs personnalités qui auraient été élues haut la main (le succès triomphal de Mme Lagaillarde le démontre) étaient en prison et empêchée de se présenter par une mesure sans précédent dans notre histoire. Enfin une nuée de parlementaires métropolitains s'étaient lancés sur l'Algérie et y avaient fait refleurir les méthodes de la candidature officielle que l'on croyait heureusement abandonnées, tandis que la radio d'Etat faisait ouvertement campagne pour certains candidats.

De son côté, le F.L.N. avait multiplié les menaces et, hélas, les attentats. Dans la population musulmane, l'incertitude et la terreur avaient fait de profonds ravages.

C'est donc dans un climat extrêmement trouble que s'est ouvert ce scrutin. On est obligé de dire que ce climat n'est pas amélioré par les résultats maintenant connus. Un certain nombre d'observations s'imposent.

1. Si le F.L.N. n'a pas réussi à détourner des urnes les électeurs musulmans autant qu'il l'aurait voulu, cependant les abstentions musulmanes sont dans l'ensemble beaucoup plus considérables qu'en 1958. Dans certaines circonscriptions comme à Sétif, il faut reconnaître que la proportion des abstentionnistes, qui dépasse 90 %, est catastrophique. De même le nombre des bulletins blancs est très élevé dans certaines circonscriptions comme Saint-Arnaud.

J'estime quant à moi que ces fâcheuses réalités — regrettables mais qu'il serait absurde de nier ou de passer sous silence comme le fait la presse gouvernementale — démontrent beaucoup moins la force du F.L.N. que l'étendue de la perplexité, du doute et du désarroi créés par une politique qui s'est éloignée des objectifs et de l'esprit du 13 mai. A l'enthousiasme de 1958 a succédé une morne apathie qui fait le jeu de l'adversaire. En tout cas, c'est un symptôme très grave, et qui vaut d'être attentivement médité.

2. Les agences et la presse officieuses font grand bruit autour du prétendu succès des listes gouvernementales. Pour bien apprécier la réalité, il faut tenir compte des quelques remarques suivantes.

Les listes dites « de soutien au général de Gaulle » comprennent « de tout un peu ». Dans beaucoup de localités, les candidats qui ont pris cette étiquette l'ont fait évidemment avec le seul souci de bénéficier du moins d'une neutralité bienveillante de l'administration, voire de facilités de transports ou autres. Il serait vain de rechercher là une prise de position politique.

Au hasard des listes, on relève sous cette appellation aussi bien des tenants avérés de l' « Algérie de papa » que des hommes dont les attaches avec la rébellion sont connues.

Comment interpréter, d'autre part, que des listes « de soutien au général de Gaulle » soient opposées à des listes U.N.R., comme à Blida, à Médéa, à Bou-Saâda, à Arris, ou à des listes « pour l'autodétermination » comme à Tiaret  ?

Et que signifient exactement les candidatures qui se présentent à la fois pour l'Algérie française et pour le soutien à de Gaulle, comme à Sidi-Bel-Abbès et à Sétif ?

Enfin il n'est pas douteux, pour qui connaît les personnalités en cause, que de purs « intégrationnistes » ont été élus en brandissant la bannière du Chef de l'Etat, ce qui est d'ailleurs logique puisque la déclaration du 16 septembre 1959 laisse, jusqu'à nouvel ordre, la porte ouverte vers l'intégration.

3. On ne peut que déplorer la maladresse avec laquelle certains apprentis-sorciers, croyant sans doute de bonne foi travailler pour le prestige du Président de la République, lui ont au contraire porté des coups sérieux. En se servant de ce prestige pour l'exploiter à des fins personnelles ou de clan, ils ont, dans certaines circonscriptions, fait descendre le général de Gaulle de sa position élevée d'arbitre suprême à celle de représentant d'une fraction minoritaire. Grâce à des manœuvres aberrantes, ces prétendus « gaullistes » (« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ! ») ont réussi à obtenir ce résultat mirifique que les candidats se réclamant du Chef de l'Etat ont obtenu 18 600 voix sur 72 262 à Blida, 3 777 sur 21 937 à Médéa, 1 571 sur 28 163 à Bou-Saâda, 9 512 sur 47 648 à Djelfa, 2 957 sur 87 877 à Oran-ouest, etc. Qu'il y ait à Oran-ouest plus de 2 900 gaullistes est certain, mais quelle fausse manœuvre que d'avoir engagé le nom du général dans des opérations électorales de mauvais aloi !

4. Les listes U.N.R., bâclées par des commandos métropolitains peu au courant des réalités algériennes, ont obtenu dans l'ensemble peu de succès, d'autant qu'elles ont été souvent battues en brèche par des candidatures qui se disaient plus « gaullistes » qu'elles. D'autre part, certains élus U.N.R. appartiennent notoirement à la tendance minoritaire, intégrationniste, de ce parti, et sont en opposition ouverte depuis le congrès de Bordeaux avec la direction Richard-Chalandon.

5. De nombreux candidats ont été élus sous des étiquettes « apolitiques » de « défense des intérêts locaux », de « concorde », de « fraternité », etc. Il n'est pas douteux que la plupart d'entre eux sont fermement attachés à l'Algérie française.

6. Les élections ont été beaucoup plus significatives dans les villes, où l'électeur est plus indépendant et conscient, que dans le bled où des conseils, pour ne pas dire des pressions, peuvent s'exercer. Or, le scrutin dans les villes constitue en général une défaite à la fois pour le F.L.N. et pour les « ultras » de la tendance Ortiz, qui avaient les uns et les autres préconisé l'abstention, et un succès très net, parfois écrasant, pour les candidatures favorables à l'Algérie française par l'intégration. Même Le Figaro est obligé de reconnaître que, de ce fait, le conseil général d'Alger et celui d'Oran seront en majorité intégrationnistes.

7. A Alger, sur 205 137 suffrages, 126 511 se sont portés sur les listes favorables à l'intégration, qui ont enlevé 22 sièges contre 10 ; encore certains de ces dix élus sont-ils tout aussi intégrationnistes que les premiers. A Oran, où pour la première fois la grande popularité du député-maire a été mise en échec, 72 295 voix sur 133 230 ont été recueillies par les listes intégrationnistes, qui ont enlevé 16 sièges sur 23. Même à Tizi-Ouzou la liste Algérie française est élue en entier avec 23 073 voix sur 23 867, et à Constantine la liste qui se réclamait du Chef de l'Etat est battue, tandis qu'à Bône c'est la liste Algérie française qui obtient un succès total. On pourrait multiplier les exemples même dans les localités de moindre importance. Les listes intégrationnistes ont obtenu 18 869 voix sur 25 195 à Bel-Abbès, 26 239 sur 40 875 à Mostaganem, 4 281 sur 6 072 à Sétif, 23 688 sur 30 316 à Khenchela, 10 440 sur 12 072 à Bordj-Ménaïel, 15 567 sur 18 215 à Aumale, 11 212 sur 13 874 à Mouzalaville, etc. Et il est bien évident que de tels chiffres n'ont été atteints, dans ces localités, que grâce à un vote important des électeurs musulmans.

Dans ces conditions, parler de « troisième force » est une évidente absurdité.

La seule conclusion qu'on puisse tirer de ces faits, c'est que, d'une part, l'incertitude et le doute qui rongent les masses musulmanes ont facilité la tâche du F.L.N., et que d'autre part l'idéal de l'Algérie française demeure plus vivant que jamais.

Lettre d'un intellectuel à quelques autres à propos de l'Algérie (1955)



LETTRE D'UN INTELLECTUEL A QUELQUES AUTRES A PROPOS DE L'ALGERIE

[Combat, 26-27 novembre 1955]

J'ai eu connaissance d'un manifeste « contre la guerre en Algérie », signé par beaucoup d'hommes que je respecte et dont certains sont de mes proches amis.

C'est dire que j'apporte à ce texte la plus sérieuse attention. Même engagé dans l'action, je demeure un universitaire, un enseignant et un écrivain. Je crois à la valeur intrinsèque de la pensée, de la recherche et de la réflexion. Je suis persuadé que nous avons un rôle à jouer dans la vie publique, ne serait-ce qu'en essayant de substituer aux vagues images passionnelles qui sont l'instrument habituel de la politique les notions de probité, de précision et de rigueur auxquelles nous tenons par profession.

Il me paraît évident que si des intellectuels se manifestent en tant que tels dans le domaine politique — comme certains viennent de le faire par cet appel — ils ne sont justifiés que s'ils se comportent en la circonstance et plus que jamais en intellectuels, c'est-à-dire avec le souci d'honnêteté et de clarté qui est en quelque sorte notre marque. Autrement, leur intervention n'aurait pas plus de valeur que celle des plombiers-zingueurs ou des ordonnateurs de pompes funèbres, professions aussi respectables en elles-mêmes que les nôtres. L'opinion attache plus de poids à la parole d'un professeur en Sorbonne qu'à celle du plus estimable des épiciers ou des ajusteurs : c'est évidemment parce qu'elle attend de l'intellectuel un effort d'information et d'impartialité qui donne sa valeur particulière à son jugement.

Aussi me semble-t-il que des intellectuels, en prenant position publiquement, ont le devoir, plus que d'autres, d'être scrupuleux à la fois en ce qui concerne leur connaissance des faits et l'interprétation qu'ils en donnent. Sinon, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a là comme une supercherie, consistant à donner comme l'avis sérieusement réfléchi d'intellectuels ce qui n'est après tout que l'opinion de citoyens comme les autres.

Ces réflexions me sont venues à l'esprit lorsque j'ai pris connaissance du manifeste dont il s'agit. Moi qui sais avec quel respect de la vérité, avec quel soin minutieux de vérification, beaucoup de signataires de ce texte hésitent avant de tenir pour certain un fait social ou historique, et, plus encore, avant d'en fournir une interprétation théorique, je suis stupéfait par la légèreté et le manque de sérieux qui caractérisent cette proclamation, riche en affirmations péremptoires mais aussi en équivoques, et dont le style claironnant et ampoulé me frappe comme une inconvenance.

L'analyse du manifeste, en effet, met en évidence la faiblesse de l'argumentation qui prétend conduire, en guise de conclusion, à de creux slogans démagogiques. On commence par poser en principe qu'il y a une guerre en Algérie. Cette affirmation, qui rejoint curieusement celles des ultra-colonialistes, mériterait ample discussion. Notre époque connaît bien des situations qui ne sont pas la paix sans être la guerre. Un état d'insécurité sporadique et variable, des attentats individuels, des embuscades, des incendies, est-ce la guerre ? Sans doute, dira-t-on, c'est une question de définition. Mais, dans ce cas, le seul fait d'appeler « guerre » ce qui se produit en Algérie est déjà un geste et un choix. A une campagne destinée à affoler l'opinion et à déclencher une vague de défaitisme, le lancement de l'expression « guerre d'Algérie » apporte une contribution importante : cela d'autant plus que, dans la même phrase, on lie à cette « guerre » l'utilisation du contingent. On se garde bien de dire — ce qui est pourtant l'évidence — que les rappelés, disponibles et soldats du contingent, n'ont vu et ne voient l'ennemi que dans une très faible proportion, que leur mission de protection a pour but d'empêcher la guerre et non de la provoquer, et que plus il y aura de troupes en Algérie, moins une véritable guerre a de chances d'éclater.

Il y a donc là, dès le début et sur le point le plus important, une équivoque — involontaire ? — qui consiste en ceci, que l'on baptise arbitrairement « guerre » un état de choses très particulier, et qu'instantanément le mot est pris dans son sens plein et habituel, avec tout le cortège d'images qu'il évoque. Ce tour de passe-passe est évidemment destiné à créer un complexe de culpabilité. Toute la suite découle naturellement de cette première option.

Mais avant de continuer je pose une question : où, quand, et comment les auteurs de ce texte se sont-ils donné la peine d'étudier et d'analyser la situation en Algérie avant de porter sur elle un jugement aussi décisif ? Ont-ils fait usage de leurs méthodes d'historiens et de philosophes, ou bien se sont-ils contentés de lire leur journal ?

On me permettra tout de même de rappeler que je suis quelque peu documenté sur tous ces événements et que je leur ai consacré quelque réflexion. L'argument d'autorité ne jouant pas entre nous, je suis obligé de dire que même les noms les plus prestigieux ne peuvent tenir lieu de preuves.

Mais poursuivons. Cette « guerre » dit-on, est injuste parce que nous la faisons à des hommes « dont le crime est de reprendre à leur compte nos propres principes ». Cette affirmation appelle à mon sens deux remarques.

D'abord, il n'est pas absurde de rechercher si la situation actuelle a été provoquée par une agression de notre part ou de la part des autres. Deux dates s'imposent à l'esprit : 1er novembre 1954, 20 août 1955. Entre elles, et à partir de la seconde jusqu'à maintenant, s'inscrit une longue suite d'attentats, d'assassinats, d'enlèvements, d'incendies. Mais ce qui est certain, c'est que l'agression a toujours été le fait de nos adversaires. Notre action est défensive : c'est même ce que certains milieux nous reprochent.

Ces agressions ont-elles été déclenchées — et seraient-elles en somme justifiées — par « nos propres principes » ? C'est là que se situe la plus grave des équivoques. « Nos principes » (je suppose qu'on entend par là ceux de la liberté, de la démocratie et du respect de l'homme), justifient-ils la fureur raciste et le fanatisme qui se sont assouvis par le massacre des ouvriers européens d'El-Halia et de leurs familles ? Les promeneurs assassinés et mutilés à Saint-Charles et à Bugeaud, les enfants (dont un de quatre jours) égorgés à Aïn-Abid, ont-ils été sacrifiés aux droits de l'homme et du citoyen ? Est-il conforme aux idées de tolérance que nous professons de découper à coups de ciseaux les lèvres des fumeurs et de trancher le nez des priseurs de tabac ? L'excitation à la haine raciale et religieuse contre le non-musulman, le boycott des Mozabites considérés comme « hérétiques », la destruction systématique des écoles dans les régions où elles ne servent qu'à la population arabe ou berbère, l'anéantissement du matériel agricole collectif des fellahs, qu'est-ce que tout cela a de commun avec « nos propres principes » ? Peut-être les a-t-on changés sans que je le sache : je me souviens d'un temps où les intellectuels français se dressaient précisément contre le farouche obscurantisme hitlérien, qui est sans doute, de tous les mouvements contemporains, celui qui se rapproche le plus, par son exclusivisme et son mépris de la vie humaine, de l'absolutisme totalitaire du C.R.U.A.

Les lettres et documents divers qui sont tombés entre nos mains à Djeurf, à Montcalm, à El-Arrouch, les déclarations de chefs prisonniers et celles de la radio cairote et syrienne ne laissent aucun doute sur les buts recherchés par le triumvirat dont Benbella est le chef visible : destruction totale (les nazis avaient un mot pour cela) de tout ce qui est européen au Maghreb, massacre de tout Français d'origine, et Musulman qui ne s'incline pas, conversion forcée à l'Islam des survivants, instauration d'un Etat théocratique et raciste membre de la Ligue arabe. Ces documents sont connus et je les tiens à la disposition de ceux qui s'y intéresseraient.

Il est vrai qu'il y a en Algérie des hommes qui s'élèvent, au nom de « nos principes », contre les vestiges du régime colonial : mais ceux-là ne se confondent pas avec les rebelles, et nous n'avons pas le droit de les confondre. Nous touchons ici du doigt une autre erreur des auteurs du manifeste : celle qui consiste à mêler inextricablement ce que j'appellerai l'opposition démocratique et les tenants armés d'une régression moyenâgeuse. Ces derniers, eux, ne s'y trompent pas : le paragraphe 12 des instructions envoyées du Caire par Benbella n'ordonne-t-il pas d'abattre « tous ceux qui voudraient jouer le rôle d'interlocuteurs valables » ? Cette directive a d'ailleurs reçu un commencement d'exécution le 20 août à Constantine, quand un commando terroriste a assassiné le neveu de Ferhat Abbas.

L'alinéa suivant du manifeste s'attaque aux méthodes « honteuses » qui feraient de nos soldats autant de « criminels de guerre ». L'outrance d'un tel propos me navre. Personne, hélas ! ne peut garantir que dans la fièvre d'un accrochage, à l'issue d'une embuscade, ou devant des cadavres mutilés de femmes et d'enfants, aucun soldat n'outrepassera jamais sa mission. Je tiens pourtant à porter témoignage de l'esprit humain des chefs ; je sais quelles instructions permanentes ils donnent pour éviter tout excès. Je sais aussi que les petits Français du contingent ne sont pas des tueurs et qu'on n'a pas le droit de les insulter gratuitement, bien à l'abri à Paris, en les comparant aux S.S. Mais surtout je m'étonne que des intellectuels, qui devraient être soucieux de juger sainement tous les aspects d'un problème douloureux, tiennent délibérément pour nulle l'action — on pourrait dire l'apostolat — des officiers des Affaires algériennes (zéro en février dernier, près de deux cents aujourd'hui) qui n'ont pas d'autre mission que de pacifier. Loin de nous faire honte, cette action devrait éveiller chez nous tous un sentiment de fierté. L'appel ajoute que nous risquons de « perdre l'honneur ».

Il y a beaucoup de manières de perdre son honneur ; l'une d'elles serait, à coup sûr, d'abandonner aux tortures, aux mutilations et à la mort non seulement 1.200.000 Européens, mais des millions de Musulmans. N'oublions pas que les rebelles assassinent en moyenne quatre ou cinq Musulmans pour un Européen, sans parler de ceux qu'ils défigurent et torturent, sans parler non plus des milliers qu'ils rançonnent et ruinent. Je sais qu'on a cherché à faire croire que les Musulmans assassinés étaient « des agents de l'Administration » ; on me permettra d'abord de dire que le fait d'être facteur, garde-champêtre ou agent du chemin de fer n'est pas un crime qui entraîne la peine de mort. Mais les faits eux-mêmes s'élèvent contre cette version. J'ai vu, hélas, trop de vieillards et d'enfants musulmans assassinés par les fellagha, trop de paysans inoffensifs égorgés pour avoir le moindre doute à ce sujet. Délibérément, méthodiquement, les rebelles s'attachent à dominer par la terreur. Serait-il conforme à « notre honneur » de les laisser faire ?

Après une partie critique que je viens d'évoquer, le manifeste passe à ce qu'on pourrait appeler la partie constructive de l'exposé. Et là je ne peux qu'exprimer ma déception devant la faiblesse, pour ne pas dire l'indigence, des idées exprimées.

Dire qu'il faut rechercher « la paix fraternelle dans le respect des nationalités », que « l'existence de populations non musulmanes... constitue l'un des éléments du problème », que « le but à atteindre est la réconciliation complète entre ces populations », c'est enfoncer des portes ouvertes. C'est aussi, je le crains, une dérobade : et ma crainte se confirme quand je lis, au paragraphe suivant, que les soussignés ne proposent ni plans de réformes, ni solutions. Alors, pourquoi cet appel ? Est-ce seulement pour dire que la France a tort — car il est entendu que, pour certains, elle a toujours tort ?

Il est vrai qu'on nous offre la panacée : la négociation. Mais comme on ne dit ni avec qui (car, de grâce, ne prenons pas pour une proposition concrète cette vague expression passe-partout visant « les représentants qualifiés »), ni sur quoi, on se borne, en fait, à présenter comme une solution ce qui est précisément le problème. A moins que — mais alors pourquoi ne pas le dire loyalement — on ne considère que la qualité de « représentant qualifié » appartient de droit aux terroristes. Encore la question se pose-t-elle de savoir à partir de combien de fermes brûlées ou de fellahs égorgés on devient un « représentant qualifié ».

On aurait pu, justement, se pencher sur le problème de la représentation, sur celui des élections libres, des collèges électoraux, des réformes à mettre en œuvre pour sortir de l'ornière sanglante où le C.R.U.A. a engagé l'Algérie. C'eût été faire œuvre utile. Je regrette qu'on n'ait même pas essayé.

Le manifeste se termine par un certain nombre de slogans qui constituent, j'imagine, ce qu'on pourrait appeler le programme immédiat de ses auteurs. Comme tous les slogans, ils sont peut-être utiles à jeter à une foule dans une réunion publique. En dehors de cela, ils ne valent pas le papier sur lequel ils sont écrits.

« Négociations immédiates » ? J'ai déjà dit que c'était supposer le problème résolu.

« Pas de discrimination raciale » ? Toute ma vie j'ai lutté contre le racisme. Il me répugne partout où il sévit, et je le combats chez les Européens lorsqu'ils y cèdent. Force m'est pourtant de reconnaître qu'aujourd'hui les racistes par excellence sont en face de nous.

« Cessation de la répression ; cessation de l'état d'urgence ; libération du contingent » ? Ces mots d'ordre n'ont, objectivement, dans la situation présente, qu'un seul sens : cessation de notre résistance, abandon de tout un peuple à une dictature de terreur. Si c'est cela qu'on veut, il faut le dire. Pour ma part, je m'y refuse, et je prétends que si l'un quelconque des signataires était à ma place, il reculerait devant la vague de sang que notre capitulation ferait déferler sur l'Algérie. Car il s'agit bien d'une capitulation.

Ce n'est pas sans regret que j'ai été amené à répondre — à titre personnel, comme l'homme que je suis et qui demeure fidèle à lui-même — à ceux qui ont signé le manifeste et parmi lesquels peut-être certains, qui me connaissent, seront choqués de ma franchise.

Mais j'ai toujours cru que notre devoir, à nous qui faisons profession de penser clairement, était d'aborder franchement et sans réticence la bataille des idées.

Pour ce qui me concerne, je suis de ceux qui se sont dressés entre 1936 et 1940 contre le péril des dictatures de l'extérieur et de l'intérieur, contre le racisme et l'intolérance : je n'ai pas changé. J'ai lutté contre l'esprit de défaite et d'abandon qui a conduit la France à livrer la Tchécoslovaquie, à permettre la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler, à laisser l'Axe se créer et se durcir face au désarroi des démocraties : je n'ai pas changé. De 1940 à 1944, j'ai été de ceux qui ont obstinément et malgré tout refusé la capitulation : et je n'ai pas changé. Si maintenant on somme la France, au nom d'un totalitarisme médiéval, de renoncer non seulement à l'Algérie mais en fait à elle-même, je ne serai pas complice.

L'œuvre de progrès politique et social à accomplir en Algérie, après trop de délais, nous impose d'y rester ; céder au terrorisme serait la condamner à jamais.

Jacques SOUSTELLE.

vendredi 17 août 2012

La Ligue Arabe, l'Egypte et la paix (1956)



LA LIGUE ARABE, L'EGYPTE ET LA PAIX

par Jacques Soustelle

[La Revue de Paris, septembre 1956, p. 16-26]

Cette région du monde où se touchent l'Europe, l'Afrique et l'Asie, à l'extrémité orientale de la Méditerranée, semble avoir été marquée par le destin pour jouer un rôle primordial dans l'histoire des hommes. Les premières grandes civilisations et les empires de la Mésopotamie, de l'Asie Mineure et de l'Egypte, l'essor de la thalassocratie Cretoise, l'épanouissement de la Grèce, Alexandre et l'éclat des pays hellénistiques, la permanence de la Romanie byzantine à travers plus de mille ans d'épreuves, l'élan des conquêtes arabes et l'empire des Ottomans, tous ces faits immenses qui ont modelé notre univers et retenti sur la vie de tous les habitants du globe ont eu pour théâtre ce carrefour de continents. C'est dans cette même zone aussi qu'ont surgi les trois grandes religions monothéistes et prophétiques : le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam, qui se sont intégrées à l'être conscient et subconscient de centaines de millions d'humains.

A mesure que le centre de gravité du monde occidental — et par là, dans une large mesure, celui du monde civilisé moderne — se déplaçait vers le Nord et vers l'Ouest, que l'Atlantique prenait le pas sur la Méditerranée et l'Amérique sur les anciens continents, il aurait pu sembler naturel que le poids du Moyen-Orient décrût relativement. A la fin de la première guerre mondiale, l'Empire ottoman s'était écroulé et la Russie était trop absorbée par sa révolution et sa reconstruction pour intervenir activement dans les grandes affaires mondiales. Les pays « arabes » du Moyen-Orient se trouvaient directement ou indirectement sous la tutelle des puissances occidentales. Certes, le canal de Suez conservait toute son importance comme passage vers l'Extrême-Orient ; pour l'Angleterre, c'était la route des Indes. Mais son contrôle paraissait assuré.

Moins de quarante ans plus tard, toute cette région du monde est comme secouée par des volcans et des séismes. De tous les dangers de guerre, c'est là que se situe le plus menaçant. En Egypte, un régime dictatorial et belliciste vient de saisir, par un coup de force de style hitlérien, l'artère vitale de Suez. Tout le Moyen-Orient est en ébullition, en proie à une intense xénophobie, et en état permanent de guerre larvée contre la nation nouvelle qui s'est créée en Palestine. Enfin les répercussions de cette agitation s'étendent loin vers l'Ouest, tout au long du littoral de la Méditerranée, notamment en Algérie, où la France ne défend pas seulement une « possession extérieure », mais son existence même. Du même coup, tous les yeux se tournent vers ces contrées où la « question d'Orient » renaît éternellement de ses cendres.

Le fait qu'aujourd'hui les pays du Moyen-Orient se qualifient d' « arabes » et que « l'arabisme » serve de mot d'ordre et de drapeau ne doit pas faire illusion. Mis à part ce réservoir ethnique que forme l'Arabie proprement dite, les peuples de Syrie, d'Egypte, du Liban, de Jordanie, sont arabes comme ils furent jadis perses, grecs et romains : nous sommes ici, comme dirait Spengler, en pleine « pseudomorphose ». L'éternel fellah traverse les régimes, les Empires, les religions et les nationalités ; aujourd'hui comme hier il est l'objet de l'histoire qui se fait au-dessus de sa tête — pour ne pas dire sur son dos — jeu de puissants souvent étrangers à cette région du monde et dont les desseins et les ambitions l'oublient dans son obscurité.

De ces puissants, qui depuis un demi-siècle — pour ne pas remonter plus haut — jouent un jeu hasardeux avec des résultats quelque peu décevants, apparaît au premier plan la Grande-Bretagne. Aucun Etat d'Occident n'a consacré autant d'attention, d'ingéniosité et d'efforts au Moyen-Orient. Avec quel succès — le simple exposé des faits permettra de l'apprécier. A l'orée de la première guerre mondiale, l'Angleterre avait deux ennemis : l'Allemagne et l'Empire ottoman ; deux alliés : la France et la Russie. Sa politique au Moyen-Orient se fixa pour but, ou, peut-être, le délimita par tâtonnements et approximations empiriques, de battre ses ennemis et d'écarter ses alliés. Celle des puissances centrales qui détenait alors, nominalement au moins, les clés du Moyen-Orient était la Turquie : aussi le principal effort de la Grande-Bretagne eut-il pour objet de soulever les Arabes contre la Sublime Porte pour faire éclater l'empire déjà si ébranlé. Mais en même temps la politique britannique voulait à tout prix empêcher la Russie et la France de pénétrer dans le vide créé par l'effondrement des Ottomans. La révolution de 1917 ayant pratiquement éliminé la Russie de ce jeu, la France se trouva être la cible principale de l'entreprise à laquelle est demeuré attaché le nom de Lawrence. On peut dire que de 1918, année où Lawrence entra à Damas avec l'armée de l'émir Faïçal, jusqu'à 1946, année où les forces françaises quittèrent la Syrie et le Liban, l'idée directrice — que dis-je ? l'idée fixe — de la politique britannique fut et demeura d'éliminer la France du Moyen-Orient. A travers les changements de majorité et de gouvernement, les vicissitudes internationales et la seconde guerre mondiale, elle a poursuivi imperturbablement son objectif majeur. Le Colonial Office et ses agents dans les pays arabes ont assurément réussi : tellement bien qu'ils ont, du même coup, chassé d'Orient l'Angleterre elle-même. A peine le drapeau tricolore s'était-il abaissé à Damas et à Beyrouth que l'Union Jack descendait aux bords du canal de Suez.

Toute cette politique était fondée — selon l'exemple de Lawrence — sur l'encouragement donné aux nationalismes arabes, sur l'incitation à la xénophobie, pourvu que l'Angleterre en fût exceptée, sur le dynamisme de peuples pauvres à qui l'on faisait croire que tous leurs maux venaient de la présence des Occidentaux — Anglais mis à part. Elle fut servie par une phalange extraordinaire d'officiers et d'agents qui finirent par épouser à tel point l'état d'esprit et les revendications de leurs interlocuteurs arabes qu'ils négligèrent absolument les conséquences pourtant aisément prévisibles de leur action au détriment de leur propre pays.

Membre du Comité national français en 1942-1943, puis du Gouvernement provisoire en 1945, j'ai gardé le souvenir des manœuvres tenaces du général Spears. Churchill (qui, en 1921, avait rappelé Lawrence et l'avait chargé d'installer l'émir Faïçal sur le trône d'Irak) se refusa toujours à désavouer sir Edward Spears. La tradition britannique au Moyen-Orient était si forte qu'elle imposait même à Winston Churchill un fatal aveuglement. En même temps que prenait fin notre présence au Liban et en Syrie — laquelle, depuis notre départ, a connu cinq coups d'Etat — des tractations engagées dès 1943 aboutissaient, le 22 mars 1945, à la signature du pacte de la Ligue Arabe, conclu au Caire avec la bénédiction de la Grande-Bretagne.

Onze ans plus tard, les sept pays de la Ligue (Egypte, Syrie, Liban, Irak, Jordanie, Arabie séoudite, Yémen), auxquels se sont joints le Soudan et la Libye, dénoncent unanimement l'Angleterre et se dressent contre elle sous la conduite du dictateur cairote. Cette fois, la politique britannique au Moyen-Orient gît sur le sol en pièces et il faut espérer que, comme le Humpty Dumpty du conte, elle ne sera jamais plus put together again. Ou bien l'expérience n'aura-t-elle servi à rien ? Mais voyons de plus près comment on a pu en arriver là.

Une première considération qui ne doit jamais être oubliée, c'est que la Ligue Arabe, telle qu'elle fut créée en 1945, n'était qu'une façade derrière laquelle les Etats-membres continuaient à opposer leurs ambitions. Sans doute les « spécialistes » du Colonial Office pensaient-ils qu'ils pourraient tirer profit de ces rivalités pour arbitrer et, en fait, diriger. A l'intérieur de la Ligue, les Etats clients de l'Angleterre étaient plus particulièrement la Jordanie et l'Irak, avec leur dynastie hachémite et le, rêve de constitution d'une « Grande Syrie ». La Jordanie semblait sûre avec sa « Légion arabe » que commandait l'Anglais Glubb Pacha ; l'Irak est entré en 1955 dans le pacte de Bagdad. Mais Glubb Pacha a été chassé d'Amman et Nouri Saïd, premier ministre irakien, s'est déclaré favorable à l'Egypte dans l'affaire de Suez. Que s'est-il donc passé ? Simplement qu'au sein même de la Ligue Arabe la conjonction Egypte-Arabie Séoudite, le dynamisme de Nasser plus l'argent provenant du pétrole, ont réussi à renverser l'équilibre et à remporter une hégémonie sans doute provisoire mais actuellement effective. Ni le président maronite du Liban, Camille Chamoun, ni Nouri Saïd, ni le gouvernement jordanien ne peuvent se permettre aujourd'hui de défier le colonel Nasser soutenu par le roi Séoud.

Soit dit en passant, cette évolution n'était pas imprévisible : dès 1947, Abderrahmane Azzam, secrétaire général de la Ligue, avait nettement pris position en faveur de l'Egypte ; et surtout nul n'ignorait l'hostilité des Séoudites à l'égard des Hachémites. Il est frappant de constater combien ont été vains les efforts des Anglais pour réconcilier les deux dynasties depuis quarante ans. Les noms de Sir Percy Cox, de Sir Gilbert Clayton et de Lawrence restent liés à toutes ces négociations, comme celle de Koweït en 1923-1924, qui furent souvent accompagnées ou suivies d'hostilités ouvertes ou n'aboutirent qu'à des compromis mal accueillis.

Ibn Séoud, ce personnage inouï qui semble sorti vivant d'un livre de légendes, avait déjà le prestige de l'épée. A partir de 1933, et de plus en plus, il eut celui de l'or, à mesure que les concessions pétrolières américaines, devenues L'ARAMCO en 1943, lui fournissaient un flot inépuisable de dollars. La richesse séoudite et le pouvoir qu'elle confère ont penché du côté de l'Egypte par opposition à Bagdad et à Amman : en outre, le rigide puritanisme musulman du wahabisme se trouve à son aise dans l'atmosphère de fanatisme xénophobe et de guerre sainte entretenue par la dictature égyptienne.

Ainsi n'est-il pas étonnant que la Ligue Arabe ait basculé du côté antioccidental et cela de telle sorte que les Etats considérés comme les plus acquis à la Grande-Bretagne aient été amenés à se rallier à l'attitude agressive des autres. N'oublions pas qu'en Orient la surenchère est la seule figure de rhétorique connue en politique et que, si elle paie, tout le monde passe automatiquement du côté du vainqueur.

Avec l'Arabie séoudite et son pétrole, les Etats-Unis entrent en scène. Tard venus au Moyen-Orient, ils ont déjà regagné le temps perdu en accumulant en peu d'années plus d'erreurs que leurs prédécesseurs depuis bien longtemps. Ce n'est un secret pour personne que le régime Nasser doit beaucoup à MM. Caffery et Byroade, ambassadeurs des Etats-Unis au Caire. Une colossale ignorance des faits historiques et politiques, une attitude holier-than-thou — « je suis plus sanctifié que toi » — vis-à-vis de l'Angleterre et de la France, une naïve condamnation du « colonialisme » s'alliant parfaitement avec les formes modernes de l'impérialisme capitaliste, une sorte de fascination effrayée devant la Russie soviétique, caractérisent la politique américaine au Moyen-Orient. Ces nuées ne sont nullement incompatibles avec les considérations terre-à-terre et à courte vue des entreprises pétrolières pour qui l'essentiel est de ne pas avoir « d'histoires » qui nuiraient à leur prospérité. Nul doute que l'Arabie séoudite et l'Egypte n'aient été grandement encouragées par cette politique ou plutôt par cette absence de politique, car si celle de l'Angleterre a échoué au moins elle existait. On doute, au contraire, que l'Amérique ait une vision quelconque des problèmes du Moyen-Orient. Jouer sur les nationalismes arabes n'a jamais réussi à personne : c'est une leçon qu'on devrait méditer à Washington, et aussi à Moscou.

Car Moscou vient aussi d'apparaître, et c'est bien compréhensible. Jamais la Russie n'a pu se désintéresser des Détroits, de la Méditerranée orientale, de l'Asie Mineure. Il a fallu que de graves convulsions intérieures l'agitent pour qu'elle s'en écarte pour un temps. Mais la voici revenue, s'aidant de tous les moyens, utilisant le prestige de son armée et de son industrie, la religion orthodoxe auprès de ceux qui la pratiquent, l'Islam auprès des autres, et surtout l'appui qu'elle peut fournir contre les Occidentaux. La voici, elle aussi, engagée dans cette voie où l'ont précédée la Grande-Bretagne et les Etats-Unis : l'exploitation de l'agitation xénophobe en Orient aux fins politiques d'une autre puissance.

Le temps viendra sans doute assez vite où les Soviétiques s'apercevront eux aussi, à leurs dépens, du danger auquel s'exposent ceux qui excitent le nid de guêpes du Moyen-Orient. Le pan-arabisme et le pan-islamisme s'aviseront un jour de l'existence de quarante millions de Musulmans « opprimés » par les Russes. En attendant, la Russie s'attache à pénétrer, de la Méditerranée au Golfe persique, avec une méthode et une finesse dont les Anglo-Saxons pourraient s'inspirer. Notons que cette orientation de la politique russe n'a rien de bien nouveau et que les Soviets, ici comme ailleurs, reprennent une constante que le tsarisme leur a laissée en héritage.

C'est une des ironies de l'histoire que la Grande-Bretagne, qui a tant fait pour unir les pays arabes et pour leur complaire, soit aussi le pays qui leur ait infligé ce qu'ils considèrent comme l'offense majeure et inexpiable : l'implantation d'Israël en Palestine. Car enfin c'est la déclaration Balfour de 1917 et le mandat britannique en Palestine qui sont à l'origine de l'Etat d'Israël. Sans doute l'Angleterre — M. Pierre Frédérix l'a clairement montré ici-même il y a deux mois — a-t-elle cherché à atténuer la portée de ses engagements, voire à s'y dérober. Comme le classique apprenti-sorcier, elle a déchaîné des forces incontrôlables qui, dressées l'une contre l'autre, lui sont hostiles l'une et l'autre : le pan-arabisme acharné à détruire le nouvel Etat ; le nationalisme israélien bien décidé à demeurer ancré sur le sol que ses kibbutzim ont fécondé et que le sang de ses citoyens a défendu. Ces deux élans opposés se rejoignent dans une commune méfiance envers la Grande-Bretagne, que le réfugié palestinien et le pionnier israélien considèrent l'un et l'autre comme la cause de leurs difficultés et de leurs souffrances. Quoi qu'il en soit, Israël est là pour y rester, et c'est une cause de tension permanente au Moyen-Orient. Si le colonel Nasser réussissait, grâce à la position incertaine de l'Amérique et au soutien de la Russie, à consolider sa dictature en remportant un succès dans l'affaire de Suez, il est probable qu'il conduirait bientôt les pays arabes à une guerre contre Israël, dont les répercussions universelles seraient incalculables. Un tel conflit pourrait bien annoncer la troisième guerre mondiale, comme la guerre balkanique annonça la première et la guerre d'Espagne la deuxième.

Actuellement — l'accélération des événements est telle qu'il faut situer étroitement dans le temps les jugements que l'on porte — c'est l'hégémonie égyptienne qui constitue le fait essentiel de la situation au Moyen-Orient. Bon gré mal gré — le cas de l'Irak est démonstratif — tous les pays de la Ligue suivent la dictature du Caire. La Ligue n'est en fait qu'un décor et un instrument. Elle sert à transmettre des mots d'ordre, a agiter les Nations-Unies, à influencer l'opinion américaine. Derrière l'Egypte, on se distribue les rôles : l'Arabie séoudite paie, le Yémen se spécialise dans l'action diplomatique et para-diplomatique aux Etats-Unis.

Quelle est la force véritable de cette coalition ? Avec ses neuf Etats et leurs 54 millions d'habitants, pour la plupart réduits à la plus noire misère, sans industrie et sans cadres techniques, la Ligue Arabe ne représente en réalité que peu de chose. « Nulle part, écrivait récemment le spécialiste américain Hal Lehrman, on ne trouve dans les pays arabes indépendants une véritable unité inter-régionale, ni un seul corps législatif efficace, ni un parti politique authentique, ni un électorat discipliné, ni un programme social rationnel, ni un corps de techniciens autochtones dans l'ordre économique ou politique. Ce que l'on trouve, en revanche, ce sont des pays où le pouvoir oscille entre le despotisme total et le règne de la foule, caractérisé par l'immaturité et l'instabilité. »

On serait pourtant imprudent et malavisé si l'on tirait de ces faits incontestables la conclusion que la Ligue Arabe et l'Egypte ne sont que quantité négligeable. Certes, Nasser n'a de Hitler que le geste et les procédés, il n'a derrière lui ni un peuple nombreux et discipliné, ni une Wehrmacht, ni une Ruhr. Mais deux facteurs dont lui et ses alliés savent habilement se servir leur confèrent une importance bien supérieure à celle que justifieraient les éléments concrets de leur pouvoir.

C'est d'abord leur position géographique et stratégique, « géo-politique », pour employer un terme que les théoriciens allemands de la Weltpolitik ont mis en circulation. Ces Etats sont les gardiens des plus riches dépôts naturels de pétrole et de leurs accès. Les champs pétrolifères de l'Arabie séoudite, des sultanats du Golfe Persique, de l'Irak et de l'Iran produisent chaque année 145 millions de tonnes de pétrole dont 67 millions passent par le canal de Suez. Comme l'Egypte tient Suez, la Jordanie, la Syrie et le Liban tiennent le débouché des pipe-lines de Kirkouk et de Damman à la Méditerranée. Chaque jour, 1.481.000 barils de pétrole passent le Canal, 827.000 barils utilisent les pipe-lines. De ce total de 2.308.000 barils par jour, 1.884.000 sont destinés à l'Europe occidentale. Le risque que l'interruption ou le sabotage des transports par pétroliers ou par pipe-lines peut faire courir à l'Angleterre et à la France est d'une gravité inouïe en temps de paix, et pourrait être mortel en temps de guerre. C'est tellement vrai que, si la situation au Moyen-Orient demeure à peu près telle qu'elle est aujourd'hui, les pays d'Occident ne pourront pas, si cher que cela puisse leur coûter, se dispenser de rechercher d'autres solutions : pétroliers de fort tonnage pour le trajet circum-africain par le Cap, pipe-line de remplacement à travers le territoire israélien. Dans la mesure où la Russie serait à même de provoquer la diminution ou l'interruption du trafic, elle tiendrait dans ses mains le tourniquet qui lui permettrait d'étouffer l'Europe.

Le second élément que renforce la Ligue Arabe et l'Egypte, c'est l'absence de politique commune des puissances ayant des intérêts en Méditerranée. L'Angleterre, les Etats-Unis et la Russie n'ont pas cessé jusqu'à aujourd'hui de courtiser les pays du Moyen-Orient et de se prêter au chantage de Nasser. Il a fallu le choc de Suez pour dissiper quelques illusions à Londres, mais on ne saurait être assuré qu'il en est de même à Washington, tandis que Moscou s'engage allègrement dans une voie où les premiers pas sont toujours amortis par un tapis de fleurs ; les épines n'apparaissent qu'ensuite.

Depuis son éviction de Syrie et du Liban par les soins de l'Angleterre, la France n'a cherché qu'à entretenir de bonnes relations avec les Etats anciennement sous mandat et avec les autres, à y maintenir des positions culturelles et à y jouer un rôle économique d'importance moyenne. Elle n'en a pas moins été le bouc émissaire favori des propagandes xénophobes. C'est contre elle, de préférence, que se déchaînent les radios du Caire et de Damas, la presse pan-arabe, les grèves et les manifestations. Depuis le 1er novembre 1954, la rébellion algérienne a été incessamment aidée, excitée, armée et dirigée par Le Caire, et l'Etat artificiel de Libye, créé par les Anglo-Saxons à leur bénéfice, sert de lieu de passage pour les convois d'armes destinés aux terroristes. Devant cette situation, les gouvernements français successifs n'ont montré que désarroi et hésitations, tantôt signant avec la Libye un prétendu traité « d'amitié » violé par les Libyens avant même que l'encre de leur signature ait été sèche, tantôt proclamant leur foi dans la « parole de soldat » du dictateur égyptien. Certains milieux diplomatiques français semblent n'avoir pas encore compris que le maintien de la France en Afrique du Nord est incomparablement plus important pour nous que celui de quelques facilités économiques et culturelles au Caire ou à Tripoli — facilités qu'un signe de tête des tyrannies locales suffira de toute façon a balayer quand il leur plaira. Aussi notre politique n'a-t-elle été qu'un tissu de contradictions et de faiblesses dont nos partenaires ont su tirer parti — et, après tout, qui le leur reprocherait ?

De même que Mussolini, entre les deux guerres mondiales, se proclamait « protecteur de l'Islam », le régime espagnol a cru bon de jouer sur le pan-arabisme et contre la France. La radio de Tétouan sous contrôle espagnol n'était pas moins violente contre l'Algérie française, en 1955, que celle du Caire. Les rebelles algériens ont trouvé à Nador aide, conseils et matériel, et le trafic d'armes à travers la zone espagnole s'est intensifié pour embraser l'Oranie. Il n'est pas certain que la position de l'Espagne soit sortie fortifiée de tout cela ; on peut même aisément soutenir le contraire, et montrer que l'évolution récente du Maroc n'a pas été moins funeste pour l'Espagne que pour la France. Nous avons la encore un exemple frappant de ce que j'appellerai la politique du ratoblépas, cet animal fabuleux qui se dévorait les pieds sans même s'en apercevoir. C'est celle que pratiquent à qui mieux mieux les puissances européennes — et je n'en exclus pas la Russie — dans leur attitude à l'égard du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord.

Ainsi le néo-impérialisme de Nasser, résumé dans sa maxime : « Tout pays qui parle arabe est notre pays », trouve ses plus sûrs alliés dans ses futures victimes, divisées par des rivalités et des incompréhensions anachroniques. Ces divisions et ces contradictions ne jouent pas seulement, comme le proclame la Russie, entre les Etats du monde occidental, mais entre ceux-ci et la Russie elle-même, qui risque de s'apercevoir quelque jour et un peu tard qu'elle aussi fait partie de la même portion de l'humanité que l'Angleterre, la France et l'Amérique.

Si, demain, encouragé par le spectacle des rivalités entre puissances, Nasser déclenche la guerre contre Israël et qu'en même temps la rébellion en Algérie s'aggrave, voire que des soulèvements analogues, fomentés par Le Caire, éclatent dans d'autres pays d'Afrique comme le Tchad ou le Cameroun, les conditions préalables d'un conflit mondial se trouveront réalisées. Il faut bien reconnaître que la plus lourde responsabilité en incombera aux puissances de premier rang qui, non seulement n'auront pas su limiter à temps l'expansion du pan-arabisme, mais auront cru pouvoir en jouer, chacune pour ses égoïstes desseins. On croit habile de mettre le feu chez le voisin, mais bientôt toutes les maisons flambent. L'Amérique et la Russie, entêtées l'une et l'autre dans leur stérile rivalité, sont pareilles à ces mauvais bergers qui entraînent les troupeaux aux abîmes sous prétexte de les guider. L'humanité tout entière, et d'abord les pays comme l'Angleterre et la France, risquent de faire les frais de l'affrontement de ces volontés de puissance.

Si par malheur un conflit international éclatait, quelle serait l'attitude des pays de la Ligue Arabe ? Si l'on en juge par les exemples du passé, ils chercheront à coup sûr à se ranger du côté du gagnant probable. Pendant la première guerre mondiale, leur intérêt primordial était de conquérir leur indépendance contre la Turquie, et c'est ce que la Grande-Bretagne a fort habilement exploité. A partir de 1939, Hitler a bénéficié des sympathies d'une large part du monde arabe, au triple titre d'ennemi de l'Angleterre et de la France, de persécuteur des Juifs et surtout d'homme fort et de conquérant. « Fini Monsieur, fini Mister ! Aujourd'hui, il n'y a plus que Hitler ! » chantait-on dans les souks de Damas en 1941. C'était l'époque où le grand Muphti de Jérusalem apportait son soutien à l'Allemagne nazie et se réjouissait du massacre de millions de Juifs. Si le sort des armes avait été favorable à l'Afrika Korps, nul doute que l'Egypte serait entrée sans réticence dans le camp de l'Axe. El Alamein a changé tout cela, et l'influence de l'Allemagne s'est effritée en même temps que Rommel reculait d'Est en Ouest jusqu'au rembarquement de Tunisie. N'oublions pas que des officiers et conseillers hitlériens jouent un rôle important dans les coulisses, autour de Nasser, et ne seraient pas fâchés que se présentât l'occasion d'une revanche contre les Britanniques.

Le régime de Nasser consacre, rappelons-le au passage, 88 millions de livres sur un budget de 325 millions, plus 32 millions de « dépenses extraordinaires », à l'armée, aux services spéciaux, bref à la préparation de la guerre (1). Il exalte le militarisme et l'esprit de revanche, ce qui est d'ailleurs naturel puisque la révolution des « Officiers libres » est née de leur réaction à la défaite subie en Palestine. Dans l'hypothèse d'un conflit mondial déclenché par lui-même, Nasser se trouverait donc engagé d'emblée. Cela ne signifie pas nécessairement que tous les pays de la Ligue Arabe en feraient autant. Dans l'ensemble, le bloc de Bandoung essaierait vraisemblablement de jouer le rôle d'une troisième force attentiste, selon une ligne générale de neutralité malveillante envers l'Occident. Mais les réalités géo-politiques sont déterminantes, et la question du pétrole à elle seule suffirait sans doute à plonger tout le Moyen-Orient au cœur même des hostilités.

Une autre hypothèse doit toutefois être envisagée. L'existence d'armes de destruction totale comme la bombe thermo-nucléaire en Amérique et en Russie peut amener les dirigeants et les Etats-Majors de ces deux « superpuissances » à ajourner indéfiniment l'épreuve d'un duel ouvert qui pourrait les ruiner l'une et l'autre. Leur rivalité — malgré une « détente » qui s'affirme plutôt dans les paroles que dans les faits — continuera donc à se déployer sous d'autres formes que la guerre classique. C'est ce qui s'est déjà produit au Vietnam et en Grèce : la guerre de subversion, par la guérilla et le terrorisme, vise à saper tantôt telle position, tantôt telle autre, sans pour autant déclencher le conflit mondial. L'Algérie se range clairement sous cette rubrique : il s'agit là de miner une des positions stratégiques les plus nécessaires à l'Occident, et cela sous les yeux de ceux-là même qui sont visés et ne le comprennent pas.

Les événements de 1942 à 1944 ont montré l'importance capitale de l'Afrique du Nord, de Bizerte à Casablanca en passant par Mers-el-Kébir, comme plateforme d'investissement de l'Europe occidentale. L'Allemagne hitlérienne a péri pour l'avoir perdue. Dans quel danger ne se trouveraient pas l'Espagne, la France et l'Italie si le Maghreb était aux mains d'un belligérant hostile, ou de pouvoirs locaux dociles à des entreprises dirigées contre l'Europe ? C'est là que le pan-arabisme revêt toute sa valeur. La doctrine exposée par le colonel Nasser dans ses écrits et la pratique qui s'en inspire ont pour conséquence directe de soustraire les côtes nord-africaines à l'influence des pays qui bordent au Nord la Méditerranée, et des les rattacher au système stratégique du Moyen-Orient. Or, on est obligé de constater que devant cette menace d'une incalculable portée la France est seule à lutter, en butte à l'indifférence des Anglo-Saxons et l'hostilité évidente de l'Espagne. Pourtant la partie qu'elle joue est vitale non seulement pour elle-même mais pour les autres.

Pendant les années qui ont suivi Yalta, on a pris l'habitude de raisonner sur un monde divisé en deux, division rendue éclatante et symbolique par la ligne de démarcation qui coupait en deux l'Allemagne et l'Europe, et que Churchill a baptisée « le rideau de fer ». Il n'y avait place dans l'univers, pensait-on, que pour l'un ou l'autre bloc, et chacun était sommé non sans hauteur de se ranger dans un des deux camps. Déjà des observateurs perspicaces ont pu soulever quelques doutes à propos de la Chine, qui, pourtant inscrite dans l'un des camps, est d'une masse trop colossale pour jouer indéfiniment les seconds rôles. L'Inde de Nehru, l'Indonésie indépendante, le Pakistan, font figure d'Etats « non-engagés », même si deux d'entre eux appartiennent théoriquement au Commonwealth. Enfin le monde arabe du Moyen-Orient apparaît comme un élément intermédiaire prêt à jouer sur tel ou tel clavier pour atteindre les objectifs d'un nouvel impérialisme. Si les deux très grands Etats qui s'affrontent depuis 1954 persistent à ne rien voir que leur rivalité obstinée, ils s'efforceront de gagner à leur cause ces forces intermédiaires et particulièrement celles que représentent la Ligue Arabe et l'Egypte, sans autre résultat certain que de consentir à cette politique beaucoup de sacrifices stériles, et finalement peut-être de lui sacrifier la paix elle-même.

Dans le cas particulier de la France, l'affaire d'Algérie et celle de Suez, qui ne sont que deux faces de la même médaille, poseraient inévitablement la question d'un agonizing reappraisal de la politique d'alliance atlantique s'il apparaissait que cette alliance fût à sens unique et si les Etats-Unis, au détriment de leur propre sécurité, marchandaient les positions vitales de la France en Afrique du Nord contre le chimérique apaisement du dictateur égyptien. En de telles matières, l'intérêt de la France doit être le seul principe des gouvernements. Qu'on le veuille ou non — et le monde est témoin que nous ne l'avons pas voulu — l'Egypte nassérienne fait la guerre à la France en Algérie, par personnes interposées certes, mais de façon cruellement évidente. C'est donc l'attitude des autres pays, et en particulier de nos alliés anglo-saxons, vis-à-vis de l'Egypte, qui devra déterminer notre propre politique, non des idéologies ou des sentiments.

Il se trouve d'ailleurs qu'en la circonstance l'intérêt national français coïncide avec celui de tous les peuples qui désirent ardemment le maintien de la paix. On sait aujourd'hui que si les Occidentaux avaient eu la volonté d'arrêter Hitler dans sa course à la guerre quand il réoccupa la Rhénanie en 1936, le dictateur du Reich se serait effondré et la paix eût été sauvegardée. « Arrêtez Nasser — dès maintenant » devrait être le mot d'ordre de tous ceux qui redoutent le conflit ruineux et sanglant que les ambitions du pan-arabisme incarnées dans la dictature égyptienne risquent de déchaîner sur le monde.

Jacques Soustelle

1. Le même budget ne compte que 38.600.000 livres pour l'éducation.

jeudi 16 août 2012

Face à la crise mondiale des années 80 (1980)



JACQUES SOUSTELLE

FACE A LA CRISE MONDIALE DES ANNEES 80

[Revue des Deux Mondes, janvier 1980, p. 38-49]

Iran, Arabie, Afrique australe et Afrique saharienne, océan Indien, Amérique centrale : de place en place à la surface du globe, voilà que s'allument les incendies, les forces de subversion frappent, les foules s'ameutent, les armées s'affrontent. Sous des formes infiniment diverses, allant de l'assassinat politique à la guerre classique, de l'embuscade de brousse au génocide, la « déstabilisation » se déploie à travers le monde. Plus que la crise économique à laquelle les Occidentaux ont tendance à porter presque exclusivement leur attention, c'est une crise globale aux deux sens du terme : générale parce que politique, idéologique, militaire, et mondiale parce que partout présente — qui s'annonce et dont tout fait redouter qu'elle ne s'aggrave et n'atteigne un paroxysme au cours des années 80.

Pendant ce temps, l'Union soviétique, appuyée sur le seul empire colonial qui subsiste dans le monde d'aujourd'hui, exploitant un ensemble de pays satellites et tirant habilement parti de l'économie capitaliste qui compense les faiblesses de son propre système, s'est engagée dans une entreprise de surarmement massif, inexplicablement tourné vers les nations pacifiques, voire pacifistes, de l'Ouest européen. Ce surarmement atteint un niveau tel que l'alarme, naguère confinée aux milieux politico-militaires d'Europe et d'Amérique, s'étend aujourd'hui largement à tous ceux qui, ne se bornant pas à la politique politicienne ou aux problèmes immédiats, s'efforcent de scruter l'avenir à court ou moyen terme.

Sans doute l'histoire ne se répète jamais. Il est vrai cependant qu'à contempler le spectacle du monde tel qu'il est, sans dramatiser et en gardant la tête froide, on ne peut manquer de se demander si, mutatis mutandis, nous ne nous trouvons pas en face d'une situation non identique mais homologue à celle des années 1930-1939. Ne sommes-nous pas en train de glisser de l'après-guerre à l'avant-guerre ?

Aujourd'hui comme alors, un Etat totalitaire doté d'une capacité industrielle considérable consacre une part énorme de ses ressources à un accroissement continu de son arsenal. Aujourd'hui comme alors, cet Etat, structuré par un parti unique et une idéologie conquérante, usant tantôt de la menace tantôt d'un langage conciliant, s'efforce de dissocier le front de résistance qui pourrait lui être opposé et de trouver un peu partout soit des complices soit des sympathisants. Et, aujourd'hui comme alors, il ne manque pas de voix qui s'élèvent pour nier la réalité ou l'importance de la menace et pour prêcher une politique (hier « appeasement », aujourd'hui « détente ») susceptible de laisser le champ libre à l'expansion de l'Etat qui tend vers l'hégémonie.

« Faut-il avoir peur des Soviétiques ? » se demande le rédacteur en chef d'un important hebdomadaire gauchisant (1) pour conclure, évidemment, par la négative, appuyé par des « experts » qui affirment sans sourciller, par exemple, que « la flotte soviétique n'a pas de capacité offensive ». Ou encore on peut lire, dans le même périodique, un titre rassurant : il n'y a pas de danger d'agression soviétique en Europe. Malheureusement, l'article lui-même, œuvre d'un technicien incontestable, démontre exactement le contraire, à savoir que l'armement nucléaire de l'U.R.S.S. lui permettrait de détruire en une seule salve toutes les installations militaires européennes. N'importe : pour les « appeasers » d'aujourd'hui, toute considération sur le danger que représente le surarmement des forces du pacte de Varsovie n'est que « mise en condition » et propagande fallacieuse.

Il s'agit là comme toujours de provoquer, face au réarmement matériel des uns, le désarmement moral des autres. Depuis plus de vingt ans, les mêmes milieux se sont efforcés de nous faire croire — pour ne citer que quelques exemples :

— que Fidel Castro, bon catholique et « réformateur agraire » (sic), n'était pas communiste ;

— que le Vietnam du Nord n'avait absolument pas l'intention de dominer et d'occuper le Sud, et qu'une « 3e force », modérée, succéderait sans heurt au gouvernement du général Thieu ;

— que le Cambodge connaîtrait une ère de liberté et de prospérité sans précédent dès lors que serait renversé le régime « réactionnaire » de Lon Nol.

Il serait cruel d'insister. Il n'est pas un pronostic rassurant des pundits de la gauche qui n'ait été démenti, et de quelle façon ! par les événements. Cela n'empêche pas que continue à se produire partout en Occident une littérature péremptoire qui dénonce sans interruption les Etats et les régimes anticommunistes et réserve ses complaisances à tous les subversifs et tous les terroristes du globe.

L'Islam en ébullition

Ne nous égarons pas : l'Islam est une grande religion, et la civilisation que cette religion a sous-tendue a donné à l'humanité quelques-uns de ses chefs-d'œuvre d'art et de pensée les plus accomplis. Nous serions fous de dédaigner ou de condamner l'Islam en tant que tel, ou de nous abandonner à je ne sais quel anti-arabisme sommaire.

C'est une raison de plus pour bien regarder en face le phénomène qui est en train de se déployer en Iran et au Proche-Orient. C'est le dynamisme prophétique de l'Islam, et en particulier de la variété chiite, qui est parvenu à un degré inouï de frénésie sous la conduite de l'imam Khomeyni, personnalité qui évoque irrésistiblement le Vieux de la Montagne et ses Haschichin. Du coup le minimum de code de bonne conduite admis entre les Etats est tenu pour nul : on séquestre les diplomates, on fait assassiner en France un prince iranien, on lance du haut des minarets des appels à la « haine métaphysique », à la guerre sainte.

Comment un tel mouvement resterait-il limité à l'Iran ? Les émirats du Golfe, où une forte proportion de la population est de confession chiite et souvent d'origine iranienne, sont extrêmement vulnérables. Quant à l'Arabie Saoudite, l'attaque proprement inouïe lancée contre les Lieux saints, et, semble-t-il, par des membres de la tribu Oteïba, croyants austères et jadis solides soutiens de la dynastie, constitue un signe beaucoup plus important qu'on ne l'admet généralement dans nos pays d'Occident.

Le danger qui pèse sur cette partie du monde, dont l'Europe ne peut se passer sous peine d'un effondrement économique aux conséquences incalculables, est encore accru par les entreprises de plus en plus actives des organisations palestiniennes que dirige Yasser Arafat.

Par une aberration inconcevable, certains Etats européens feignent de considérer ce chef de terroristes comme un homme d'Etat. On l'a vu, après avoir plastronné à la tribune de l'O.N.U. le revolver à la ceinture, être reçu en grande pompe à Vienne par le chancelier Kreisky et par Willy Brandt, puis à Madrid. Ne parle-t-on pas de le recevoir à Paris ?

Et tandis que ce boute-feu, tout prêt à déclencher un conflit mondial, est l'objet de toutes les sollicitudes, les deux hommes d'Etat courageux qui ont su dominer les passions et les rancœurs pour établir la paix entre l'Egypte et Israël après trente ans de guerre sont vilipendés et honnis. Même les Européens, qui ont cependant tout à gagner à une solution pacifique du conflit oriental, se sont montrés d'une étrange froideur envers Sadate et Begin. Pourtant c'était bien la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale qu'un conflit persistant s'achevait par une paix concertée entre les belligérants, ce que l'Organisation des Nations unies n'a jamais réussi à obtenir nulle part. Un tel résultat aurait sans doute mérité un mot d'encouragement plutôt que les commentaires d'un ton glacial et embarrassé que les Neuf, y compris la France, ont cru bon de formuler.

Mais revenons à l'Islam. Ce n'est pas seulement en Orient que l'intégrisme militant risque de déclencher des agitations aux conséquences imprévisibles. L'Afrique noire au Sud du Sahara est musulmane pour une large part. Au Sénégal, par exemple, musulman à 80 %, la tentation est forte pour les opposants au sage président Senghor (catholique) d'utiliser l'arme de la religion. On voit paraître à Dakar des publications dont le contenu et le ton ne sont pas sans faire penser à l'ayatollah iranien. Une récente interview du chef du parti d'opposition, le parti démocratique sénégalais, Abdoulaye Wade (2), proclame la solidarité de ce secteur de l'opinion avec le Polisario, avec l'Organisation palestinienne de Yasser Arafat, avec les mouvements subversifs de l'Afrique australe, et reproche pêle-mêle à Léopold Senghor et à son premier ministre Abdou Diouf de soutenir le roi du Maroc ou le leader anti-marxiste angolais Savimbi. Et, naturellement, M. Wade se félicite d'avoir vu les musulmans sénégalais, dans les mosquées, maudire Israël. Certes, comme l'a bien montré le dixième « sommet » arabe qui vient de se tenir sans résultat notable à Tunis, il serait excessif de voir se dresser d'un bloc contre l'Occident un « monde arabe » et musulman. Ni l'imam Khomeyni en Iran ni le colonel Khaddafi en Libye ne font l'unanimité pour une politique d'aventure susceptible de déchaîner une conflagration générale. D'autre part, l'impérialisme soviétique, bien que toujours disposé à exploiter à son profit toutes les crises, et à ravitailler en armes et en argent tous les subversifs, est obligé de demeurer attentif au danger que l'intégrisme islamique pourrait receler pour lui si les musulmans des républiques asiatiques de l'U.R.S.S. venaient à être atteints par la contagion. Le dur conflit de l'Afghanistan montre aux dirigeants russes que l'alliance entre Marx et Mahomet est plutôt instable.

Le monde moderne, issu du rationalisme et du scientisme du siècle dernier, a assisté à partir de 1930 à l'irruption de l'irrationnel sous la forme de l'hitlérisme, explosif intellectuel fait d'un mélange détonant de pseudo-science et de revendications délirantes. Nous assistons aujourd'hui à une nouvelle explosion de l'irrationnel où se combinent les motivations religieuses et les frustrations, les rancœurs, le malaise spirituel et matériel de peuples soumis à un processus de changement rapide et incompris.

Le grand enjeu africain

Il suffit de jeter un coup d'œil sur une carte de l'Afrique pour voir s'élever tout autour du continent les flammes de la subversion et de la guerre, depuis le Tchad indéfiniment déchiré jusqu'à l'Angola occupé par les Cubains, du Centrafrique « déstabilisé » à l'Ouganda devenu protectorat tanzanien, du Sahara occidental convoité par l'Algérie utilisant le bras séculier du Polisario aux régimes contestés du Zimbabwé-Rhodésie et de la Namibie, de l'Ethiopie soviétisée en guerre contre l'Erythrée à la Zambie phagocytée par les mouvements terroristes, sans parler des Seychelles où le gouvernement dictatorial d'Albert René dénonce opportunément un « complot franco-saoudite » (!), ni de Madagascar et du Mozambique soumis à des régimes totalitaires marxistes. Partout s'étale l'intervention soviétique à peine camouflée par la présence de mercenaires cubains et de cadres civils ou militaires est-allemands.

L'intérêt si actif que portent les Soviétiques au continent noir ne s'explique évidemment pas par des considérations humanitaires ; d'ailleurs l'aide soviétique au développement du tiers-monde est négligeable comparée à celle que fournissent les pays « capitalistes » si détestés. Mais l'Afrique est un énorme enjeu dans la lutte de puissance qui s'accentue. D'abord, parce que son sous-sol un peu partout, et notamment en Afrique australe, recèle, en abondance les matières premières qui sont indispensables à l'économie européenne, telles que l'uranium, le cobalt, les diamants, l'or, les métaux rares ; ensuite, parce que l'essentiel du trafic pétrolier à destination de l'Europe, à partir de l'Arabie et du Golfe, passe autour du continent, et peut être contrôlé et le cas échéant interrompu. La puissance qui occuperait non seulement les bases de la côte orientale, mais le Cap et la Namibie, tiendrait à sa merci une Europe occidentale qui tomberait comme un fruit mûr.

Il ne faut pas chercher d'autre explication aux attaques furieuses dont l'Afrique du Sud est la cible aux Nations unies et partout dans le monde en dépit de la courageuse volonté de réformes du gouvernement de P.W. Botha. De même, si M. Waldheim multiplie au nom de l'O.N.U. les obstacles sur la route d'un règlement pacifique et démocratique en Namibie, c'est évidemment l'importance stratégique et économique de ce territoire qui est en cause. A ce propos, alors que le gouvernement de Pretoria accepte, en dépit des dangers qu'il recèle, le dernier « plan » élaboré par l'O.N.U. en vue du cessez-le-feu et d'élections contrôlées en Namibie, le leader rebelle pro-soviétique Sam Nujoma (3) rejette catégoriquement ce plan, alors même qu'il est l'enfant chéri de l'O.N.U., seul reconnu officiellement par cette Organisation comme représentant les peuples de ce pays ! Ce qui rend encore plus piquante cette situation, c'est que les dits peuples ont déjà voté il y a un an et ont élu une Assemblée qui refuse obstinément de plier le genou devant ce même Nujoma...

Quant à la Rhodésie devenue Zimbabwe, pays demeuré si riche malgré quatorze ans de sanctions et plusieurs années de guérilla qu'il pourrait à lui seul nourrir toute l'Afrique au sud du Zaïre, une solution pacifique semble s'y dessiner grâce aux efforts des gouvernements britannique et rhodésien. Puissent le bon sens et la paix triompher dans cette partie du monde !

Ici, il convient de poser une question : la France a-t-elle une politique en Afrique australe ? Jusqu'à présent, notre gouvernement s'est borné à se mettre à la remorque de l'O.N.U. : on a refusé de livrer à l'Afrique du Sud les navires qu'elle nous avait commandés et partiellement payés ; on a refusé de reconnaître les nouveaux Etats africains tels que le Transkei ; on a refusé de laisser entrer en France les rugbymen sud-africains. Nous n'avons aucune relation, officielle ou officieuse, avec Salisbury ni avec Windhoek. Je puis dire à ce propos que d'autres pays, qui affichent pour la galerie la même intransigeance que nous, s'apprêtent à prendre ou ont déjà pris des positions qui leur vaudront de fructueux résultats. Nous serons, comme à l'ordinaire, bons derniers.

Autre témoignage récent du caractère équivoque et incohérent de notre politique : le débat à l'Assemblée sur l'île de Mayotte. Est-ce au nom du sacro-saint principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qu'un ambassadeur de France à l'O.N.U., plus tard ministre des Affaires étrangères, se déclarait tout prêt à sacrifier les 40 000 Mahorais qui s'accrochent à leur idée saugrenue de rester Français, afin de conserver la bonne volonté, qui nous paraît hypothétique, des Nations unies ? Malgré la volonté évidente du Parlement, le problème de l'appartenance de Mayotte à la France n'a pas été tranché de façon claire, comme si Paris redoutait les objurgations et les criailleries du forum démagogique de New York.

Pour être équitable, il faut reconnaître que l'action de notre gouvernement au Shaba, et même au Tchad et au Centrafrique — malgré le caractère tardif de la rupture avec Bokassa — est nettement positive. Cette constatation ne fait que rendre plus énigmatique l'attitude de ce même gouvernement plus au sud en Afrique. A quoi bon marquer un coup d'arrêt à l'hégémonisme marxiste au nord du continent, si on lui ouvre complaisamment les portes au Sud ? Or personne ne peut mettre en doute que si les mouvements tels que le Front patriotique, la SWAPO, l'ANC venaient à triompher à Salisbury, à Windhoek et à Pretoria, tout le bloc de l'Afrique australe basculerait dans le camp communiste.

De ce point de vue, l'attitude des Etats-Unis depuis l'accession au pouvoir de M. Carter a contribué à semer la confusion et à faciliter la tâche de l'hégémonisme russe. L'inertie américaine face à l'invasion de l'Angola, les déclarations et l'action de l'ambassadeur Andrew Young malheureusement protégé trop longtemps par la Maison Blanche, ont donné à tort ou à raison l'impression que l'Amérique ne voyait pas d'inconvénient à ce que s'instaurent en Afrique des régimes marxistes avec lesquels, disait M. Young, « on pourrait toujours faire des affaires » tandis que l'intrusion massive des Cubains aurait eu, selon le même oracle, « un effet stabilisateur ».

On imagine sans peine les conséquences de telles prises de position de la superpuissance occidentale dans un continent où le bilan de la décolonisation, il faut le reconnaître, demeure lourdement négatif.

L'Amérique latine grignotée

Si les Etats-Unis ont, nous semble-t-il, tort d'afficher une absence d'intérêt pour l'Afrique, en revanche il pourrait y avoir inconvénient à ce qu'ils se montrent trop enclins à s'immiscer dans les affaires latino-américaines. Leurs interventions au sud du rio Grande sont souvent mal comprises et peuvent susciter des effets contraires à ceux qui sont recherchés. Un certain nombre d'Etats latino-américains tels que le Mexique et le Brésil pour ne citer que deux exemples, l'un hispanophone, l'autre lusophone, ont à la fois les traditions et les ressources, les élites et les cadres, nécessaires à leur pleine accession au monde moderne.

Le danger en Amérique latine se situe plutôt dans les petits pays demeurés relativement archaïques. A Cuba, après le renversement du général Batista, l'illusion de ceux qui espéraient voir un régime libéral et démocratique succéder à la dictature s'est vite évanouie. Castro a jeté le masque. Devenu le pourvoyeur de chair à canon de l'impérialisme soviétique, chef d'un régime plus dictatorial et policier que ceux de Machado et de Batista, il n'aspire plus qu'à être le premier des satellites, le leader des « non-alignés » alignés en fait sur l'URSS.

Quelle va être l'évolution du nouveau régime au Nicaragua ? Les récentes déclarations de l'homme fort à Managua, le ministre de l'Intérieur Tomas Borge, rendent un son inquiétant. Elles annoncent des vengeances « implacables », une chasse aux opposants. Avons-nous été bien inspirés de subventionner ce régime issu de la guerre civile en lui versant environ 4 milliards de centimes ? Il s'agit, nous dit-on, de contribuer à des programmes humanitaires : tant mieux s'il en est ainsi. Espérons que le Nicaragua, si durement éprouvé, ne va pas se voir imposer le rôle peu enviable de tête de pont du communisme sur le continent américain. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine forme d'agression symbolisée par le « Che » Guevara a échoué, à la mort de ce dernier, devant la résistance des Etats concernés. Mais on peut se demander si l'Amérique centrale n'a pas été jugée plus propice à la déstabilisation par ceux qui manipulent la subversion au niveau planétaire. Pour l'instant, il ne s'agit que de « grignoter » le Nouveau Monde. L'Europe, si elle prenait enfin conscience et des problèmes et d'elle-même, aurait un rôle important et bienfaisant à jouer dans ce contexte.

L'Europe face à la menace globale

Mais l'Europe existe-t-elle ? On ne peut que relever avec Raymond Aron la « futilité » des querelles qui agitent les Neuf comme on a pu le constater à Dublin. Non que les problèmes ainsi discutés soient négligeables ; il faut toutefois les ramener à l'échelle des Etats intéressés. Il s'agit après tout de six milliards de francs : ce n'est pas rien, mais cela ne justifie pas la tension et l'acrimonie qu'on voit se développer. Mme Thatcher n'a pas entièrement raison, mais il n'est pas raisonnable non plus de rejeter a priori tout réexamen de la politique agricole commune. Et puis, comment la France pourrait-elle se dresser armée de sévérité et de courroux contre les infractions de tel ou tel Etat, comme la Grande-Bretagne, aux règles communautaires, alors qu'elle-même refuse de ratifier le traité qu'elle a signé avec tous les riverains du Rhin pour lutter contre la pollution de ce fleuve ?

Personne n'est donc exempt de critique dans ce domaine. La question qui se pose est celle de savoir s'il existe une volonté politique européenne. L'élection du Parlement européen en juin dernier, loin de fournir l'occasion d'un débat sérieux sur le fond, n'a été que le prétexte à poursuivre indéfiniment, en France, la guérilla entre les partis, chacun s'évertuant d'ailleurs à se montrer plus réservé que ses concurrents sur les pouvoirs de l'Assemblée à élire. Le mot d'ordre semblait être : « Votez pour nous afin de ne pas faire l'Europe ! » Aussi cette compétition électorale, marquée par le « mauvais coup » qui a exclu, contrairement au principe même de la représentation proportionnelle, les listes minoritaires, en détournant au profit des « grandes » listes les sièges qui auraient dû revenir aux « petites », loin de faire progresser l'idée européenne, l'a plutôt discréditée.

Or l'Europe est menacée : dans sa liberté, dans son existence. Elle peut être « finlandisée » ou même occupée. Quoi qu'on en dise, la supériorité du pacte de Varsovie en effectifs, en matériel, artillerie, tanks et aviation, sur l'O.T.A.N. (même si l'on ajoute aux forces de l'O.T.A.N. celles de la France) est énorme pour ce qui concerne une éventuelle guerre « conventionnelle ». A cela s'ajoute que l'U.R.S.S., grâce aux missiles SS-20 et au bombardier Backfire, surclasse également l'Europe occidentale sur le plan de la guerre nucléaire à l'échelon rapproché ou « tactique ». Que le Sénat américain ratifie ou non les accords dits « SALT-2 » entre Washington et Moscou, notre sécurité à nous n'est pas en cause, puisqu'il s'agit là d'engins intercontinentaux à très longue portée. Dans un cas comme dans l'autre, notre petite péninsule européenne demeure sous le feu atomique russe. D'où l'idée — qui fait l'objet du Conseil atlantique de décembre — de « déployer » en Europe les armes modernes susceptibles de dissuader les Soviétiques, à savoir les fusées Pershing-II et les missiles de croisière.

Du coup, exactement comme quand il a été question de construire des bombes à neutrons efficaces contre les blindés, une intense campagne se déclenche en Europe. Selon les uns, ces armes seraient inefficaces, inutiles et dangereuses. Selon d'autres, elles seraient tellement efficaces que leur mise en place constituerait une « provocation » intolérable à l'égard de l'Union soviétique. M. Brejnev, chef d'orchestre de ce concert, brandit tantôt le bâton et tantôt la carotte : il laisse entendre d'un côté que l'U.R.S.S. pourrait être amenée à tirer les conséquences les plus graves d'une décision européenne tendant à la mise en place des armes modernes, et propose, de l'autre côté, de retirer mille chars et vingt mille hommes du front occidental — geste symbolique sans portée réelle.

Le fait fondamental demeure : le surarmement inouï des forces du pacte de Varsovie. Et ici, on doit poser la question de savoir s'il est bien raisonnable, de la part de l'Occident, de subventionner ce surarmement. En effet, les contribuables nord-américains et européens supportent le poids de deux budgets militaires : celui de leurs pays respectifs et celui de l'U.R.S.S., puisque les prêts à long terme consentis à l'Est par les pays occidentaux, les livraisons de denrées alimentaires à bas prix et d'usines « clés en mains » soulagent d'autant les finances soviétiques et permettent à Moscou de consacrer à son budget militaire des sommes énormes. Ne commettons-nous pas la même erreur que celle de Staline qui, en 1940 et 1941 jusqu'à l'invasion hitlérienne, livra aux Allemands le pétrole et les autres matières premières dont la machine de guerre nazie avait besoin ? En tout cas, l'endettement de l'Est envers l'Ouest atteint soixante milliards de dollars. C'est sans doute trop.

Parallèlement aux faiblesses du « monde libre » face à l'agression totalitaire, il faut relever les complicités que trouvent en Europe les entreprises de subversion. Comment expliquer, par exemple, que des chrétiens, ceux du Conseil œcuménique des Eglises (World Council of Churches), versent des sommes considérables aux terroristes qui assassinent en Rhodésie les missionnaires et leurs catéchumènes ? Et n'est-il pas curieux qu'une organisation comme Amnesty International consacre le plus clair de son activité à combattre les Etats qui résistent au communisme ?

Si l'on revient à comparer notre époque à celle de l'avant-guerre durant les années trente, une analogie saute aux yeux : Israël jouerait, aux yeux des « appeasers » actuels, le rôle de la Tchécoslovaquie. Ayant d'abord le tort d'exister et de susciter la haine de puissants adversaires, cet Etat serait d'abord démembré par le retour aux « frontières de 1967 » comme la Tchécoslovaquie le fut par la sécession des Sudètes. Puis, la « Palestine indépendante » servant de base de départ, viendrait l'assaut, la « solution finale ». Scénario excessif ? On peut affirmer sans crainte qu'il est déjà dans certains esprits, en Orient et en Europe. Mais, dira-t-on, certains Etats offriraient des « garanties ». Oui, comme la France et l'Angleterre en offrirent, après Munich, au gouvernement de Prague.

Je le répète : jamais deux situations historiques ne sont semblables. Il reste que le panorama du monde actuel invite à de sérieuses réflexions, de même que l'aboulie et l'incertitude de l'Occident rendent nécessaire un sursaut de volonté. Et, ce sursaut, pourquoi ne serait-ce pas la France qui en donnerait la première l'exemple ?

JACQUES SOUSTELLE

(1) Jean Daniel, Nouvel Observateur du 10 décembre 1979.

(2) Dans Afrique-Asie du 10 décembre 1979.

(3) Interviewé par Demain l'Afrique, numéro du 3 décembre 1979.

mercredi 15 août 2012

La conférence de Carthagène (1983)



JACQUES SOUSTELLE

LA CONFERENCE DE CARTHAGENE

[Revue des Deux Mondes, octobre 1983, p. 10-14]

Plus de 500 journalistes, commentateurs de radio et de télévision, professeurs, écrivains, venus de 92 pays, de l'Argentine au Zimbabwe, Européens, Nord-Américains et Canadiens, Latino-Américains, Antillais, Arabes, Chypriotes grecs et Chypriotes turcs, Polynésiens et Africains (noirs et blancs), Japonais, Coréens, Thaïlandais, Vietnamiens, Chinois de Hong Kong et de Taiwan, Indiens et Népalais, sans oublier de courageux Polonais et des Russes en exil : c'est un véritable rassemblement mondial, par-dessus toutes les barrières de race, de culture et de langage, qui s'est tenu du 5 au 10 septembre en Colombie, à Carthagène-des-Indes.

Le groupe de publications Tribune-Times, qui a organisé cette extraordinaire réunion sur le thème : Responsabilité des média dans le développement des institutions démocratiques, n'aurait pu faire un choix plus heureux que celui de la légendaire Carthagène, aux imposantes murailles espagnoles, riche d'une histoire haute en couleur : les galions chargés d'or et de précieuses denrées tropicales, les assauts des pirates, l'Inquisition, le marché des esclaves et l'apostolat de San Pedro Claver, défenseur des Noirs, puis le cri de l'indépendance en 1811, Bolivar le Libérateur. Que dans cette ancienne cité une municipalité dynamique ait construit un centre de congrès ultra-moderne, qui cependant ne nuit en rien au charme de la vieille ville, c'était là une occasion unique pour y tenir une conférence mondiale, en réunissant au bord de la mer des Caraïbes, sous un ciel lumineux et changeant, des hommes et des femmes de bonne volonté et de bonne foi soucieux, à juste titre, d'évaluer le rôle de plus en plus important de la presse et des moyens de communication de masse dans le monde contemporain.

Ce souci est reflété par la structure même de la conférence qui, en dehors des séances plénières, s'est articulée en cinq sections sur les thèmes suivants : les media et l'amélioration des relations Nord-Sud ; l'idéal révolutionnaire et les réalités en Amérique latine ; les média et la révolution ; les média et les droits de l'homme ; les racines de l'impérialisme économique. Présidés respectivement par le professeur Kittrie, par le directeur du Washington Times James Whelan, par John Lent, par l'ambassadeur de France J.D. Jurgensen, par le professeur israélien Joseph Ben-Dak de l'université de Haïfa, les cinq séminaires ont permis des échanges de vues toujours intéressants, quelquefois pathétiques, comme par exemple quand Juan Vives, ancien « maquisard » de la Sierra Madre, a dénoncé le totalitarisme et les exactions de Fidel Castro.

En dépit d'inévitables divergences qui se sont librement exprimées, un large consensus s'est affirmé pour rejeter toute domination étatique et partisane sur les moyens de communication. L'allocution que j'ai prononcée à la séance inaugurale (en français : notre langue, il faut le constater, n'a tenu au congrès qu'une place modeste face à l'espagnol et à l'anglais) avait pour thème central ce que j'ai appelé « la séparation des média et de l'Etat ». Sur un tel sujet, l'assemblée s'est montrée unanime. Mais, en même temps, tout le monde a pris conscience de la très lourde responsabilité des média, car, selon la formule employée par le professeur Van den Haag, « ils amplifient et même produisent l'événement ». D'où la nécessité d'élaborer des structures démocratiques capables de garantir impartialité et objectivité.

On sait que certains milieux de l'U.N.E.S.C.O. s'efforcent depuis des années, sous prétexte de rétablir un équilibre entre Nord et Sud et d'obtenir une véritable objectivité, de créer une sorte de censure mondiale baptisée « nouvel ordre de l'information ». Cet organisme serait dominé bien évidemment par des gouvernements dits « non alignés », c'est-à-dire neuf fois sur dix pro-soviétiques et anti-occidentaux. La conférence de Carthagène a repoussé énergiquement un tel projet.

Il va sans dire que la contribution latino-américaine aux travaux du congrès a été particulièrement brillante. Tous les pays du continent étaient représentés, souvent par des écrivains illustres tels que le Colombien Germán Arciniegas et le Péruvien Mario Vargas Llosa. Ce dernier, auteur du best-seller la Guerre de la fin du monde, remporta un vif succès quand, stigmatisant les dictatures de droite et de gauche, les coups d'Etat militaires et les guérillas sanguinaires comme le trop fameux « Sentier lumineux » qui essaie d'ébranler le régime démocratique de son pays, il analysa l'image souvent déformée de l'Amérique latine que projettent la presse et les média en Europe. Citant des exemples concrets provenant du Danemark, de l'Angleterre, de l'Allemagne fédérale, Vargas Llosa montra que l'opinion, dans les démocraties occidentales, est conduite à admettre que « ce qui est bon pour l'Europe ne l'est pas pour l'Amérique latine » et que les peuples du continent, voués à des agitations pittoresques et folkloriques, n'ont pas d'autres choix que « le modèle Pinochet ou le modèle Castro ». Il dénonça, sous les applaudissements, la tendance des journaux et des agences, en Europe et en Amérique du Nord, à amplifier les « exploits » des guérillas marxistes-léninistes et à fermer les yeux sur les violations des droits de l'homme commises par ces groupes révolutionnaires armés.

Telle fut aussi une des affirmations les plus frappantes de Germán Arciniegas à propos de son propre pays : la Colombie, dit-il, comprend 18 millions d'habitants qui, pratiquant l'alternance, votent à raison de plus ou moins 50 % pour le parti libéral ou le parti conservateur. Les guérilleros du « M-19 » représentent à peine 0,01 % de la population. Or les média leur attribuent beaucoup plus de temps et d'espace qu'aux activités légales des pouvoirs publics et des partis démocratiques.

Il est certain que le goût du sensationnel s'allie souvent, pour dénigrer la démocratie et exalter les terroristes, à un « gauchisme » plus ou moins dissimulé. Van den Haag a fait état d'un sondage réalisé dans les écoles de journalisme américaines : 75 % des étudiants se situent nettement plus à gauche que les deux partis traditionnels. Aussi n'est-il pas surprenant que des organes de presse très influents tels que le New York Times et le Washington Post prennent automatiquement des positions hostiles au gouvernement américain et favorables à Fidel Castro, aux marxistes du Nicaragua, aux terroristes salvadoriens. Paradoxalement, c'est dans la presse des pays démocratiques que le totalitarisme communiste trouve ses meilleurs soutiens : le dissident soviétique Maximov, son compatriote Mikhaïl Makarenko ont déploré l'aveuglement de l'Occident. En fait, nous avons assisté plus d'une fois, au cours de ces cinq journées, à une sérieuse mise en cause de notre bonne conscience, soit par les représentants des pays « du Sud », soit par les victimes de l'oppression totalitaire. C'est le thème d'une réflexion qui devrait tempérer notre trop facile autosatisfaction d'Occidentaux.

Il est naturellement impossible de tout rapporter, de citer toutes les personnalités qui ont pris part à la conférence. L'ancien ministre américain du Trésor, Robert B. Anderson, a prononcé une allocution remarquée sur les aspects économiques et financiers des problèmes de communication. L'ambassadeur colombien José Maria Chaves, polyglotte et dynamique, a animé plusieurs réunions. Le ministre de l'Information du Honduras, Amilcar Santamaria, l'Australien Sir Charles Moses, le président Pak, de Corée, le journaliste noir d'Afrique du Sud, Qobozo, l'Uruguayen Julián Safi, directeur des Ultimas Noticias de Montevideo, le R.P. Delgado, président de la commission des droits de l'homme au Salvador, l'ancien ministre équatorien des Affaires étrangères Jorge Salvador Lara, les Français Alain Griotteray et Georges Suffert, et, bien entendu, le représentant du président de la République de Colombie, celui du gouverneur du département de Bolivar et le jeune maire de Carthagène, parmi bien d'autres personnalités, ont concouru à l'indéniable succès de la réunion. L'organisation, difficile certes mais impeccable, faisait honneur à la souriante et efficace « trinité » de Larry Moffitt, Antonio Betancourt et Tomiko Duggan.

D'un commun accord, aucune motion, résolution ou déclaration ne fut soumise à un débat ou à un vote, aucun texte final ne fut publié. La conférence a gardé ainsi le caractère d'une libre confrontation, d'un effort sincère pour la vérité et la dignité humaine en dehors de tout dogmatisme. Ceux qui ont pris part à ces journées sont repartis vers les pays divers et lointains où ils exercent leurs activités professionnelles, avec le réconfort de savoir qu'ils ne sont pas seuls, que d'autres esprits, un peu partout, partagent le même idéal de liberté.

Dans ce monde tragique, si chargé de périls, sur lequel de lourds nuages jettent leur ombre menaçante, une lumière vient de Carthagène, et c'est une lueur d'espoir.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française
Ancien commissaire national à l'Information de la France libre, Londres 1942-1943
Ancien ministre de l'Information 1945 et 1958

La Havane et Asunción (1984)



JACQUES SOUSTELLE

LA HAVANE ET ASUNCION

[Revue des Deux Mondes, juin 1984, p. 548-552]

L'histoire, fertile en ironies, semble avoir voulu placer aux deux extrémités du monde latino-américain deux pays qui symbolisent l'opposition des modes de pensée et de vie entre lesquels se divise le continent. Au nord, Cuba et La Havane ; au sud, le Paraguay et Asunción : deux pays tropicaux, au climat ensoleillé et à la végétation luxuriante ; des peuples qui ont en commun la langue et la tradition espagnoles, mais tandis que les Cubains sont pour une large part des Hispano-Africains, le peuple du Paraguay, qu'il soit purement indigène ou métissé, demeure proche de son origine guarani. Aussi un des traits sympathiques de ce pays est-il la pratique très répandue, dans tous les milieux, du langage indien.

Mais voici venir les différences. Cuba s'enfonce chaque jour davantage dans la dépendance économique et politique à l'égard de l'Union soviétique. Son économie « socialiste » est délabrée au point que même les productions traditionnelles de l'agriculture : tabac et sucre, doivent être rationnées ! Les rapports soviéto-cubains relèvent du plus pur « colonialisme » : c'est la Russie qui fixe les prix, achète bon marché et vend cher comme elle le fait avec ses infortunés satellites de l'Europe de l'Est. Cuba, en outre, joue le rôle d'un réservoir de mercenaires : vingt-cinq mille soldats en Angola, détestés par la population et durement combattus par les patriotes angolais de l'U.N.I.T.A. Autant au Congo, et surtout en Ethiopie, où ils servent de chair à canon dans la guerre implacable, et interminable, que mène contre l'Erythrée rebelle le dictateur communiste Mengistu Haïlé Mariam, fantoche entre les mains du Kremlin.

Pendant que le peuple cubain subit la dictature totalitaire et que ses fils se font tuer en Afrique, les prisons regorgent de détenus politiques souvent maltraités, soumis à des sévices inhumains.

Et c'est ce pays qui s'efforce par tous les moyens de « déstabiliser » l'Amérique latine. Après le fiasco de Che Guevara en Bolivie, les guérillas du Nicaragua et du Salvador ont trouvé à La Havane un soutien et des directives, des armes et des « conseillers ». Au Nicaragua, parvenus au pouvoir sous le masque de la démocratie, les marxistes se sont révélés assez rapidement comme ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des communistes totalitaires. Castro lui-même les avait guidés et leur envoya une foule d'auxiliaires sous prétexte de mener une campagne pédagogique contre l'analphabétisme. C'est notamment pour faciliter, sur la côte atlantique du Nicaragua, l'arrivée des Cubains et de leurs armes que le gouvernement de Managua s'est lancé, bien imprudemment, à l'assaut des villages indiens, déportant et massacrant les Miskitos chrétiens.

Que l'on jette maintenant un regard sur le Paraguay, « petit » pays par son étendue si on le compare aux géants brésilien et argentin, pays paisible au cœur du continent, entouré de terres comme Cuba est entouré par la mer. Une première observation : le Paraguay, s'il n'aime pas qu'on intervienne, de l'extérieur, dans ses affaires, ne se mêle pas de celles des autres. Il n'envoie ni en Amérique ni en Afrique des conseillers ou des mercenaires. Il respecte l'indépendance des autres et demande seulement qu'on respecte la sienne. Telle a été au cours de son histoire la maxime constante de ses dirigeants, du docteur Francia à Solano López et au général Stroessner. On dira peut-être que c'est là une qualité essentiellement négative, une abstention. Peut-être : mais dans le monde actuel, déchiré, saignant par mille plaies ouvertes, dans le monde où sévissent les ayatollahs, le terrorisme, le K.G.B., l'O.L.P., et toutes les forces de subversion, je trouve quant à moi remarquable et encourageant qu'il existe un pays et des gouvernants assez sages pour « cultiver leur jardin » selon la maxime de Candide et ne pas jeter de cailloux dans le jardin d'autrui.

Interrogé il y a quelques mois par une journaliste, le président du Paraguay a défini en deux phrases la position de son pays sur le plan international : « Nous serons toujours du côté des démocraties occidentales. Nous sommes contre le communisme. »

En ce qui concerne l'Amérique latine, il s'est déclaré partisan, à l'occasion de la même interview, de « l'intégration latino-américaine », en ajoutant : « Il est nécessaire qu'elle se fasse, et le plus tôt sera le mieux. »

Nous assistons depuis quelque temps à une certaine prolifération d'articles plus ou moins mensongers destinés visiblement à ternir en Europe l'image du Paraguay. Comme on ne peut évidemment pas lui reprocher d'intervenir hors de ses frontières ni de menacer qui que ce soit, on s'en prend à son régime constitutionnel. Selon certains pamphlétaires, l'opposition serait tout simplement interdite, privée de toute représentation légale. Quiconque a pu observer la réalité paraguayenne constate que les partis de la coalition de gauche dite Acuerdo Nacional, dont le parti « fébrériste », socialiste, affilié à l'Internationale socialiste, non seulement existent mais occupent à l'Assemblée nationale et au Sénat un quart environ des sièges. Du reste ils s'expriment dans la presse, publient leurs manifestes, organisent même des réunions publiques comme celle qui s'est tenue en novembre ou décembre dernier sur l'une des principales places d'Asunción. Sans doute — inde irae — ces partis sont incapables de grouper des masses importantes (environ un million d'adhérents) comme celles qui soutiennent l'Association nationale républicaine (parti « colorado »), forte de ses nombreuses sections implantées partout dans les villes et les villages ; et encore moins sont-ils capables d'appeler le peuple à suivre un « leader charismatique » comparable à don Alfredo Stroessner.

J'ai dit que le Paraguay se consacrait à « cultiver son jardin ». Il le fait avec prudence et modération. Maintenir un taux acceptable d'activité économique et un niveau monétaire relativement stable quand les grands voisins, endettés au-delà de tout précédent, plongent dans une inflation illimitée, n'est pas chose facile. Le Paraguay possède des économistes à la fois théoriques et praticiens comme l'actuel ministre de l'Industrie qui guident le bateau parmi les écueils en évitant d'être entraînés par le courant brésilien ou argentin. Tout le monde sait que le Paraguay est actuellement le pays le plus solide, économiquement, du « cône sud ». Le niveau de vie y est modeste, mais sans les contrastes choquants qu'illustrent les javelas de Rio. En fait, sans opulence ni misère, le Paraguayen mange à sa faim et a un toit au-dessus de la tête. Ajoutons que l'analphabétisme n'existe pas, grâce à un réseau important d'écoles dans tout le pays.

Des liens particulièrement étroits ont été établis au cours des dernières années entre le Paraguay et la France, au bénéfice des deux nations. Le plus important projet industriel du pays, depuis que le gigantesque barrage d'Itaipu est terminé, est celui qu'un consortium d'entreprises françaises réalise à Villeta, proche d'Asunción, et à Vallemi, à cinq cents kilomètres plus au nord sur le fleuve Paraguay, pour le compte de l'industrie nationale du ciment (I.N.C.), considérée par le gouvernement paraguayen comme une des bases du développement économique. Ingénieurs et techniciens français sont devenus une composante habituelle de la population à Asunción.

Revenons au binôme Cuba-Paraguay : d'un côté une dictature impitoyable, belliqueuse, qui intervient militairement sur deux continents, dont l'économie se dégrade, dont le peuple souffre ; de l'autre, un pays jaloux de son indépendance, respectueux d'autrui, et qui protège son peuple, dans des circonstances et un environnement difficiles, contre les conséquences néfastes de la crise mondiale.

Quel est, de ces deux pôles latino-américains, celui vers lequel se tourne l'intelligentsia dite « progressiste » ? Quel est celui qu'elle donne en exemple et couvre de louanges ? On l'a deviné : c'est Cuba, la dictature de Castro, les boutiques vides et les prisons pleines, les mercenaires qu'on envoie se faire tuer pour le marxisme international.

Et qui est diffamé systématiquement par la même intelligentsia ? Evidemment — on pouvait s'en douter — le Paraguay pacifique et laborieux qui a le tort, impardonnable aux yeux de certains, d'être en Amérique latine la plus inexpugnable des forteresses face à l'expansion du communisme.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française