lundi 13 août 2012

Au Nicaragua : un génocide bien tranquille (1982)



JACQUES SOUSTELLE

AU NICARAGUA : UN GENOCIDE BIEN TRANQUILLE

[Revue des Deux Mondes, octobre 1982, p. 16-22]

Dans le monde d'aujourd'hui, rien ne passe inaperçu : tout est vite connu, publié par la presse, par les ondes. Et puis, n'existe-t-il pas des organisations puissantes — Amnesty International, par exemple — qui dénoncent inlassablement toutes les atteintes portées aux droits de l'homme ?

Telle est en effet l'idée reçue. Une triste et honteuse expérience montre que cette croyance ne répond pas toujours à la réalité. Il est des crimes silencieux, des horreurs que couvre un voile complice. Tel est le cas du génocide qui s'est abattu sur les Indiens Miskito et Sumo du Nicaragua.

Depuis des mois, ces infortunés Indiens sont victimes d'une persécution sauvage. Certes, des témoignages ont été — parcimonieusement — publiés. Les mass media, si prompts à éveiller les consciences en leur montrant les drames qui agitent l'humanité, n'ont pas réagi.

Quelques milliers d'Indiens massacrés, déportés, exilés, cela ne semble intéresser personne.

Reprenons les choses au commencement. La côte Atlantique du Nicaragua est peuplée, de temps immémorial, par des Indiens se rattachant des ethnies sud-américaines : une centaine de milliers de Miskito, environ 15 000 Sumo, un millier de Rama. Les non-Indiens, créoles descendants de Noirs, sont une vingtaine de milliers. Le bloc miskito n'est pas seulement le plus important par le nombre, c'est lui qui occupe la région stratégiquement cruciale du rio Coco, à la frontière du Nicaragua et du Honduras : telle est bien la source de ses malheurs.

Il faut savoir que ces Indiens, tant sous le régime espagnol que dans le cadre du Nicaragua indépendant, ont toujours réussi à maintenir avec une ténacité extraordinaire leur identité ethnique et culturelle, leurs coutumes, leur langage. Même Anastasio Somoza avait respecté leur statut spécial : exempts d'impôts, ils ne faisaient pas de service militaire. Depuis quatre siècles, tous les gouvernements qui se succédèrent à Managua avaient laissé les Miskito s'administrer à leur guise et vivre en paix de chasse, de pêche et d'agriculture. Qu'en juillet 1979 le président Somoza (exilé à Asunción du Paraguay, Anastasio Somoza a été assassiné par un commando sandiniste) ait été renversé et remplacé par une junte sandiniste ne changeait rien à cette situation.

C'est en 1981 que les choses commencèrent à se détériorer dans la zone côtière. Des Cubains envoyés par le gouvernement communiste de Fidel Castro arrivaient de plus en plus nombreux par les ports de Puerto Cabezas et de Bluefields, d'abord sous prétexte de contribuer à une campagne d'alphabétisation, puis comme « conseillers » techniques et militaires.

A mesure que le régime sandiniste se durcissait et se militarisait (pour un pays de 2 millions et demi d'habitants, les forces armées atteignent 25 000 hommes d'active, plus 20 000 réservistes et une « milice populaire » de 50 000 hommes, le tout encadré par 2 000 Cubains et plusieurs centaines d'Allemands de l'Est), le terroir ancestral des Indiens devenait de plus en plus zone réservée aux débarquements d'armes et de munitions, à l'afflux des mercenaires étrangers. Les Indiens gênaient. Ignorants et autoritaires, les nouveaux maîtres du pays ne voulaient pas tenir compte du statut traditionnel des Indiens. De Managua, très loin, venaient les ordres : il fallait enrôler les Miskito dans l'armée ou dans la milice, les forcer à utiliser la « langue nationale » (5 % seulement d'entre eux parlent espagnol). Convertis au catholicisme par la conquête ou à l'évangélisme des frères moraves au siècle dernier, les Indiens sont religieux : cela aussi déplaisait aux dirigeants révolutionnaires.

Après la chute de Somoza, une sorte de confédération des ethnies amérindiennes, la Misurasata, avait été reconnue par Managua, et un pasteur morave d'origine miskito avait été admis au Conseil d'Etat, assemblée consultative provisoire qui tient lieu de pouvoir législatif en admettant des élections libres promises mais... toujours renvoyées à un lointain avenir.

Quand la direction sandiniste décida de liquider les Indiens, la police politique « découvrit » que le pasteur n'était en réalité qu'un « agent somoziste ». Arrêté, torturé en prison, il put s'enfuir et parvenir au Honduras, puis aux Etats-Unis. Ses déclarations énuméraient 26 villages abandonnés par les Indiens sous la pression des forces sandinistes et 7 villages brûlés, relataient de nombreuses exécutions sommaires, faisaient état d'assassinats et d'enlèvements dont avaient été victimes les évangélistes et leurs familles.

Je n'ai vu nulle part publiée à la suite de ces révélations aucune de ces protestations frémissantes que signent à tout moment des intellectuels ou prétendus tels que bouleversent les atteintes aux droits de l'homme.

L'archevêque de Managua, Mgr Obando y Bravo, puis la conférence épiscopale du Nicaragua eurent le courage de dénoncer les atrocités commises au détriment des Indiens.

La Junta sandiniste ne pouvait pas laisser passer ces accusations sans réagir. Daniel Ortega Saavedra, « coordinateur » de cet organisme, répondit : « Nous avons dû prendre des mesures extrêmement énergiques [sic] pour assurer la protection des milliers de Miskito qui peuplent les rives du rio Coco où la terreur créée par les contre-révolutionnaires rendait impossible l'apport de médicaments et d'aliments. Nous avons donc dû déplacer des populations entières à l'intérieur du pays (à 60 kilomètres de la frontière du Honduras) et y établir un campement. »

Il s'agit là, bien évidemment, d'un de ces démentis qui valent confirmation. Qu'il ait fallu déplacer des milliers d'Indiens parce que de (mythiques) « contre-révolutionnaires » passaient le rio Coco en venant du Honduras et que, afin de « protéger » les infortunés indigènes, on ait dû les fusiller ou les brûler par dizaines, mettre le feu à leurs villages et détruire leurs récoltes, c'est vraiment aller un peu loin dans l'exploitation de la crédulité humaine.

Telle a été cependant depuis le mois de février la thèse constante du gouvernement sandiniste. Tout se serait passé, affirmait-il, pacifiquement et dans les meilleures conditions.

En avril de cette année, le Monde diplomatique a publié un long article détaillé qui, tout en déplorant certaines « erreurs » de Managua, parle de « prétendu massacre », affirme que « deux cents Miskito qui s'étaient réfugiés au Honduras » sont revenus se joindre aux Indiens évacués, et dénonce les « contre-révolutionnaires nicaraguayens [liés au] gouvernement hondurien ». Comment, à travers ces prises de position contradictoires, discerner la vérité, la seule qui compte, sur le sort de cette malheureuse population ?

Le Groupe d'information sur les Amérindiens (G.I.A.), comité rigoureusement apolitique composé de chercheurs scientifiques et d'enseignants en anthropologie, a adressé le 6 avril à la junte de Managua et à l'ambassade du Nicaragua à Paris une lettre officielle qui, d'une part, exprimait les inquiétudes de ses auteurs quant aux allégations relatives à des massacres ou à une déportation et, d'autre part, exposait les grandes lignes d'une juste politique à l'égard des communautés indiennes.

On y relève notamment les passages suivants : « [Le G.I.A.] s'inquiète de l'erreur historique, lourde de conséquences pour l'avenir de tous les peuples indiens opprimés du continent, qui assimile d'authentiques populations indiennes au prolétariat rural et nie ainsi, au nom d'une conception anachronique de l'évolution, l'existence de civilisations indiennes en Amérique ; [il] demande que soient respectés les droits communautaires des Miskito sur leurs terres [et que]... la langue miskito soit reconnue comme langue officielle de ce peuple. »

Cette lettre, qui reflétait uniquement des préoccupations humanitaires et une conception scientifique moderne de la conduite à tenir envers les communautés autochtones (ce qu'on appelle au Mexique « l'indigénisme »), n'a reçu aucune réponse.

Le ministre de la Culture du Nicaragua, de passage à Paris le 23 avril, se bornait à réitérer au journal Libération les démentis habituels. L'auteur du présent article, prenant part à une émission radiodiffusée avec un journaliste du Monde considéré comme spécialiste des problèmes latino-américains, s'entendait répondre qu'en somme, mis à part quelques incidents sans portée, tout s'était bien passé chez les Miskito.

Mais voici qu'une enquête sérieuse et objective « sur le terrain » est venue révéler dans toute sa terrible ampleur la réalité du drame miskito. Elle a eu lieu dans le cadre des organisations humanitaires qui, à la frontière du Honduras, s'efforcent de venir en aide aux Indiens réfugiés. Son auteur, ethnologue de profession, est un témoin indiscutable. Il s'est entretenu avec de nombreux Indiens et a pu consulter les archives des Médecins sans frontières, des Enfants réfugiés du monde et du World Relief.

Que s'est-il passé ?

D'abord, les premières exécutions remontent, semble-t-il, à l'automne 1979. C'est alors qu'un leader indien, Lyster Athdets, est emprisonné puis assassiné. En février 1981, la police sandiniste arrête les dirigeants autochtones de la Misurasata ; le 21 février, à Prinzahuala, 7 Indiens sont tués, 17 blessés. Dès cet époque sont abrogées les lois qui exemptaient les Indiens de l'impôt et du service militaire ; on confisque les biens des églises.

En décembre 1981, 75 Indiens qui travaillaient à la mine d'or de Santa Rosa (nationalisée) n'obtiennent qu'après deux semaines de palabres le paiement de leurs salaires. Arrivés le 23 décembre à Leimus, sur le rio Coco, ils sont d'abord jetés en prison, puis fusillés par petits groupes pendant la nuit et la journée suivantes. Trente-cinq autres Indiens ont été tués dans le village le 24 décembre. Un survivant nommé Vidal Poveda réussit à s'évader et à passer au Honduras ; blessé, il dut être amputé d'un bras.

Ainsi 110 Indiens forment pour ainsi dire, dès la fin de 1981, le premier contingent de victimes.

Venons-en maintenant aux événements de 1982. Si l'on en croit les propos officiels rapportés par le Monde des 7 et 8 mars, et par Libération du 1er mars, les Miskito ont été déplacés afin de « les protéger contre les incursions armées des anciens gardes somozistes installés au Honduras ». Ces transferts « se sont bien passés », avec toutefois une quarantaine d'arrestations, mais, précise-t-on, « fraternellement ». Des avions et des hélicoptères ont été utilisés pour transporter les femmes et les enfants.

Le témoignage d'un Indien, enregistré par l'enquêteur, donne un sens tout différent — et sinistre — à ces allégations. Nous résumons ci-dessous son récit.

Début janvier 1982, 80 « militaires » (soldats ? miliciens ?) occupent le village d'Assang. Ils procèdent pendant deux semaines au « bouclage » de la localité, contrôlent matin et soir la population. Le 26 janvier, ils arrêtent 33 hommes âgés de seize à trente-cinq ans. Pieds et poings liés, on les embarque par petits groupes dans un hélicoptère qui, chaque fois, revient vide au bout d'un quart d'heure. Les habitants ont compris. Certains s'enfuient. Les autres, entassés dans l'église à laquelle les sandinistes mettent le feu, sont brûlés vifs.

Le même témoin décrit la destruction du village de Krasa : les vieillards brûlés dans l'église, les récoltes incendiées, des femmes violées. A Sixaizi, selon d'autres témoignages, une centaine de miliciens ouvrent le feu, le 8 janvier, sur la population rassemblée dans un lieu de culte, faisant 45 victimes. Alors même que les survivants avaient réussi à se réfugier sur la rive hondurienne du fleuve, les miliciens continuaient à tirer.

Le camp de Mocorón (Honduras), qui donne asile aux Indiens ayant échappé aux massacres, abritait en avril 1982 près de 8 000 réfugiés, et le rapport d'enquête mentionne « l'afflux quotidien de nouveaux réfugiés dans un état de santé déplorable ».

Les quelques notations qui précèdent suffisent à démontrer que, contrairement aux démentis et aux propos lénifiants, un véritable génocide est en cours, au Nicaragua, au détriment d'une population autochtone dont le seul tort est d'occuper une zone de haute activité militaire non seulement nicaraguayenne mais cubaine. Un Français ne peut s'empêcher d'avoir le cœur serré quand il se demande si ce ne sont pas des armes françaises, des hélicoptères français, qui sont mis en œuvre pour décimer ces malheureux Indiens.

Ah ! si régnait à Managua un gouvernement « de droite », avec quelle ardeur la presse, les media, les signataires de manifestes ne se porteraient-ils pas au secours des Miskito ! Mais comme leurs persécuteurs sont assurément dans le sens de l'histoire, qu'ils approuvent sans complexe tout ce qui se fait en Pologne ou en Afghanistan, qu'ils ont élevé à Managua le bureau de l'O.L.P. au rang d'ambassade et qu'ils sont les protégés chéris de Fidel Castro, les Indiens continueront à souffrir et à mourir au milieu de l'indifférence générale. Rarement aura-t-on vu un génocide aussi tranquille.

JACQUES SOUSTELLE