mercredi 1 août 2012

Aux Ecoutes (16 décembre 1965)



[Article de Jacques Soustelle dans Aux Ecoutes, 16 décembre 1965]

Les gens du régime se flattent sans doute de l'espoir qu'une fois leur leader réinstallé à l'Elysée, après avoir gagné au deuxième tour, tout recommencera comme avant, et que l'échec du 5 décembre ne sera plus qu'un mauvais souvenir vite oublié.

C'est là une profonde erreur. Quel que soit le résultat du 19 décembre (qui n'est nullement acquis d'avance, comme le prouve le branle-bas de combat dont on nous assourdit), deux choses au moins auront changé, sur lesquelles il sera difficile, ou impossible, de revenir.

La première, c'est que les Français, qu'on croyait « dépolitisés », et indifférents, ont pris ou repris goût à la vérité et aux idées. Cette acquisition toute simple de la démocratie, qui s'appelle le libre débat, est apparue comme une bouleversante nouveauté après sept ans de conformisme et de monologue. Il est désormais inimaginable que le rideau, un instant levé, retombe plus lourdement que jamais. Les voix de ces tendances diverses qui composent l'opinion publique devront pouvoir se faire entendre.

La deuxième, c'est qu'un reclassement des forces politiques de ce pays a commencé à se réaliser. Certes, ce n'est qu'un commencement. Mais il est apparu clairement que, si les vieux partis sont dépassés, les grandes familles d'esprits demeurent ; qu'une gauche, un centre et une droite représentent valablement des orientations déterminées par les problèmes de notre temps, et que ces nuances diverses peuvent concourir utilement au progrès du pays dans la liberté, alors que l'autocratie n'impose que le caporalisme et la stagnation.

Le mouvement centriste, dont M. Lecanuet a pris l'initiative, constitue un symptôme encourageant de ce renouveau des structures politiques françaises. C'est dans la mesure où il s'affranchit et s'affranchira des partis traditionnels — y compris de celui dont le brillant candidat du centre a été le président — que ce mouvement pourra acquérir la plus grande puissance d'attraction. Les Français ont été, depuis quelques années, trop sevrés de démocratie, trop brimés par une politique économique rétrograde, trop soumis aux alternances d'espoir et de déception suscitées par une politique extérieure chimérique et quinteuse, pour ne pas être sensibles à l'attrait d'une formation jeune à la fois démocrate, sociale et européenne.

A gauche, une décantation s'impose également, qui devrait être la conséquence des deux scrutins de décembre. Un simple calcul suffit à montrer que M. Mitterrand, s'il n'a pas fait au premier tour le plein des voix communistes, socialistes et radicales de 1962, ne doit ses suffrages aux communistes que pour environ 50 % du total. Beaucoup dépendra des voix centristes et « tixiéristes » qui se porteront sur lui au deuxième tour, et qui pourraient faire baisser considérablement la proportion des suffrages communistes dans son électorat. La « gauche » de demain est encore à définir. Un rapprochement de la gauche non communiste et du centre rénové fournirait le moyen le plus sûr de mettre en échec à la fois le communisme et l'autocratie.

Il n'est pas inexact de comparer le premier tour de scrutin chez nous à ce que sont les élections primaires en Amérique. Les électeurs qui ont voté contre la reconduction du système actuel ont placé en tête François Mitterrand, et la loi électorale elle-même fait en sorte qu'il devient, qu'on le veuille ou non, le seul porte-drapeau des oppositions. Il l'a si bien senti lui-même qu'il ne s'intitule plus seulement « candidat unique de la gauche », mais « candidat des républicains ».

Au premier tour, tout s'est passé comme si les citoyens avaient eu à se prononcer par référendum sur la question : « Etes-vous d'accord pour que le général de Gaulle conserve tous les pouvoirs pendant sept ans ? »

A cette question, posée par le Président sortant lui-même sans ambiguïté dès le 4 novembre, 48 Français sur 100 citoyens en âge et en droit de voter ont répondu non, 37 ont répondu oui, 15 se sont abstenus. Sur les seuls votants, 55 % ont rejeté l'exigence formulée par le chef de l'Etat dans les termes les plus pressants. Tel est le fait.

Or, le 19 décembre, c'est encore bien plus nettement un plébiscite que le régime veut organiser. La question posée sera analogue à la première mais aggravée ; on pourrait la formuler ainsi : « Etes-vous d'accord pour que le général de Gaulle exerce pendant sept ans le pouvoir absolu que vous lui avez refusé il y a quinze jours ? » Il me paraît inconcevable qu'un électeur ayant voté le 5 décembre pour Lecanuet, Tixier, Marcilhacy ou même Barbu puisse consentir à faire une telle volte-face et à se désavouer aussi grossièrement. Ce qu'on exige des Français, c'est qu'ils disent noir le 19 après avoir dit blanc le 5.

Pris entre le désir bien naturel d'être logiques avec eux-mêmes et la méfiance non moins naturelle que leur inspire l'aile communiste du corps électoral de Mitterrand, certains électeurs centristes peuvent être tentés de se réfugier dans l'abstention. Mais ils doivent bien se rendre compte que toute abstention est en réalité une voix pour le maintien et l'aggravation du système actuel.

Le choix qui nous est offert découle, pour une part, de la loi ; d'autre part, du premier scrutin. Ce sont les données du problème, et nous ne pouvons pas les modifier. Si l'on admet, comme je le fais quant à moi, que la nécessité la plus urgente, l'objectif le plus immédiat, c'est de parachever le « dégel » de la vie politique française amorcé le 5 décembre et d'ouvrir la voie au reclassement des forces politiques du pays, alors il faut, prenant ces données telles qu'elles sont, infliger au régime un deuxième échec non moins retentissant que le premier.

Voter utilement le 19 décembre, c'est voter, contre le régime, pour le seul candidat d'opposition demeuré en lice : et on ne saurait oublier tout de même que ce candidat s'est prononcé pour l'Europe, pour le maintien de l'Alliance atlantique et pour l'amnistie.