mercredi 1 août 2012

Combat (17 décembre 1965)



[Article de Jacques Soustelle dans Combat, 17 décembre 1965]

(...) Qu'on ne s'y trompe pas : qu'ils aient voté pour Mitterrand, pour Lecanuet ou pour Tixier-Vignancour, les citoyens qui ont répondu non le 5 décembre se sont trouvés ipso facto d'accord entre eux, comme l'étaient les trois candidats sur un certain nombre de points d'importance capitale.

Le temps de la colère et le temps du racolage.

Desserrer l'étau du pouvoir personnel, ramener l'exécutif aux justes limites que lui impose la Constitution, tirer l'économie de son marasme et ouvrir la voie au progrès social, déterminer l'échelle des priorités de manière que les logements, les écoles, la recherche scientifique, les routes passent avant les gaspillages de prestige, mettre fin à une politique extérieure faite de coups de théâtre, de bouderies et, en fin de compte, d'isolement, sur tous ces points, comme sur l'amnistie que nul n'a le droit d'oublier, il existe dans toute l'opposition un accord substantiel.

Chacun peut citer des cas d'électeurs qui ont, jusqu'au dernier moment, hésité, par exemple, entre Tixier et Lecanuet, ou entre ce dernier et Mitterrand. L'examen des chiffres prouve que des voix traditionnellement de gauche se sont portées sur le candidat du centre. Des réfugiés ont fidèlement voté pour celui qui incarnait leur défense, mais qui oserait prétendre qu'ils soient prêts à voter demain pour leur persécuteur ?

Il serait tout à fait excessif d'affirmer qu'il existe une unité de l'opposition : mais on ne peut nier la convergence des trois courants oppositionnels : convergence négative, en ce qu'elle vise à éliminer un même adversaire mais positive parce que les thèmes des candidats oppositionnels pendant la campagne se sont rejoints ou recoupés maintes fois d'une manière d'autant plus remarquable qu'elle n'était évidemment pas concertée.

Face à cette situation et devant la perspective du deuxième tour, la réaction immédiate des inconditionnels a été la colère, mauvaise conseillère : d'où le ton hautain et insultant, intolérable en démocratie, du Premier Ministre et du ministre de l'Intérieur ; d'où l'exclamation hargneuse de La Nation : « Comme ils sont sots ces électeurs qui pensent avoir donné une leçon à Charles de Gaulle ! »

Puis, après un peu de réflexion, on s'est aperçu que, ces « sots » d'électeurs, il fallait, au lieu de les tancer, s'efforcer de conquérir leurs voix le 19 décembre. On pense plus particulièrement aux centristes et aux « nationaux », puisque c'est Jean Lecanuet qui a rendu le ballottage inévitable en prenant 20 à 25 % des voix ex-gaullistes dans les bastions de l'Est et de l'Ouest. Tous ceux-là, qu'on abreuvait naguère d'injures, voici qu'on a besoin d'eux. Oui, on aura besoin de ceux qui, « tartuffes » sans doute eux-mêmes, ont voté pour celui que M. de Saint-Robert, avec cette délicatesse dans la polémique qui n'appartient qu'à lui, comparait au personnage de Molière ; on aura même besoin — chut ! — des affreux activistes : 5 %, c'est tout de même bon à prendre.

Changement de musique : voici venu le temps du racolage. « Pan y palo. » Pour rameuter le troupeau rétif, la recette est vieille comme le monde ; le vieux dictateur mexicain Porfirio Diaz la résumait en trois mots : « Pain et bâton. » D'une main, il faut amadouer ; de l'autre, il faut menacer. Pour amadouer, on avance, comme M. Robinet du Figaro, que le « sérieux avertissement » infligé au président sortant a dû lui inspirer de « salutaires réflexions ». Demain, assure-t-on de divers côtés, le général de Gaulle réélu « devra bien tenir compte » de son échec du premier tour, se montrer plus conciliant, bref mettre de l'eau dans son vin. On ferait alors « de l'après-gaullisme avec de Gaulle ».

Donc votez pour lui, bons « nationaux », car « il vous a compris ».

Tout cela n'a pas le sens commun. Il faut ne rien comprendre au chef de l'Etat (et même, en un sens, le sous-estimer), ni à la logique interne de son régime, pour imaginer un instant qu'il puisse changer ou son régime s'amender. Oh, bien sûr, il peut y avoir pour les besoins de la tactique l'équivalent de ce que furent pour l'Algérie l'interview à L'Echo d'Oran, ou la tournée des popotes. Simple manœuvre : on sait quelle fut la suite.

Ceux qui, ayant voté Lecanuet ou Tixier au premier tour, voteraient au deuxième tour pour de Gaulle, doivent savoir qu'ils se déjugeraient totalement, car ils voteraient en fait pour le pouvoir personnel, contre le renouveau économique et social, contre l'Europe et contre l'amnistie.

Tout porte à croire que le régime, s'il est gratifié d'un sursis le 19 décembre, se durcira, donnera un « tour de vis », aggravera son autoritarisme, et se ruera, dans une sorte de fuite en avant, vers ses objectifs de destruction selon un rythme accéléré par la crainte et la rancune.

On fait et on fera vibrer la deuxième corde : celle de la peur. De M. Sanguinetti (que j'ai connu fort peu gaulliste) à M. Marette (que j'ai connu fort « gauchiste »), on brandit en chœur l'épouvantail du Front populaire. D'abord, c'est bien maladroit. Le Front populaire de 1936 évoque tout de même pour beaucoup de Français qui n'ont pas la mémoire trop courte, un certain nombre de conquêtes sociales telles que les 40 heures et les congés payés. Léon Blum, qui en fut le chef, se vit offrir, par le général de Gaulle, en 1945, sa succession à la tête de la France : il n'était donc pas si disqualifié ? D'autre part, le néo-gaullisme, en lançant ce genre de slogans afin de se survivre, tend à transmuer la vraie question : pouvoir personnel ou Etat républicain ? en une fausse alternative : gauche ou droite ? Ce faisant, il divise sottement le pays et, de plus, s'identifie lui-même avec la droite et de Gaulle avec le leader du conservatisme. On aimerait savoir ce que pensent de cette tactique les gaullistes dits de gauche, qui, depuis 1958, nous promettent — toujours pour l'an prochain — le paradis de l'année sociale.

Le candidat de la gauche et le candidat de l'opposition.

« Au premier tour on choisit, au deuxième on élimine. » Cet aphorisme est toujours bon. Au premier tour, les citoyens ont choisi, et notamment, à l'intérieur de l'opposition, ou si l'on veut parmi les tendances de l'opposition, ils ont choisi, en lui conférant un tiers des suffrages, M. François Mitterrand.

Ce n'était pas mon choix, je l'ai dit ; mais j'ai dit non moins nettement que, si au deuxième tour le choix n'était offert qu'entre le général de Gaulle et Mitterrand, il faudrait voter pour Mitterrand. Pourquoi ? Parce qu'au deuxième tour, on élimine, et qu'il s'agit avant tout d'éliminer le pouvoir personnel.

Mitterrand, tous les observateurs le reconnaissent, n'a pas fait le plein des voix traditionnelles de gauche. Quoi qu'il en soit, avec près de huit millions de suffrages, on ne peut dire qu'il se trouve placé sous la dépendance exclusive de son aile communiste : les chiffres de la banlieue parisienne, par exemple, montrent bien que le P.C. n'a pas, quoi que prétende M. Waldeck Rochet, entraîné la totalité de ses troupes. Mais quelle serait la situation de Mitterrand s'il se trouvait demain bénéficier de millions de voix centristes et « tixiéristes » ?

Le Mitterrand du 5 décembre était le candidat unique de la gauche. Le premier tour, jouant un peu le rôle des élections primaires aux Etats-Unis, l'a placé en tête de l'opposition. Il peut être pour le 19 décembre le candidat unique de l'opposition.

Comment, s'écrient certains augures, vous allez mêler vos voix à celles des communistes ? » Je demande quand on aura fini de prendre les Français pour des imbéciles. Les voix communistes étaient excellentes à prendre à la Libération, et Thorez amnistié siégea au Conseil des ministres d'où il ne fut expulsé que par le socialiste Ramadier. Les voix communistes étaient fort bonnes à prendre quand le Parti faisait voter « oui » aux référendums consacrant l'abandon de l'Algérie. Et aujourd'hui, elles porteraient avec elles je ne sais quel germe destructeur, quel miasme pestilentiel ? Qu'on le veuille ou non, Mitterrand les a, ces voix communistes. Le problème est de savoir si elles formeront la moitié, un tiers ou un quart de sa majorité. Chaque suffrage non communiste apporté à Mitterrand diminue d'autant le poids des communistes dans la coalition qui le soutient. J'ai parlé, dans un précédent article, de « journée des dupes » : c'en est une, en effet, qu'on prépare fébrilement. On s'apprête à faire voter de Gaulle par anti-communisme. Mais je pose trois questions, et je fournis les réponses :

— Qui a été le candidat de l'agence Tass, de la Pravda (et du Moudjahid), du marquis progressiste Emmanuel d'Astier de La Vigerie ? Réponse : de Gaulle.

— Qui s'est réjoui du résultat du 5 décembre, et qui s'en est affligé ? Réponse : dans le premier camp, toutes les opinions démocratiques d'Occident, de La Haye à Rome,  de Bonn à Londres ; dans le deuxième, Moscou (silence embarrassé), Pékin (colère), et avec des nuances diverses de consternation toute la clique fellagha et nassérienne.

— Quel est, des deux candidats en présence, celui qui est le plus à même de démolir l'Europe et l'Alliance atlantique ? Réponse : évidemment le général de Gaulle, s'il se retrouve au sommet du pouvoir avec son gouvernement de robots et son Assemblée inconditionnelle, et d'autant plus pressé d'en finir qu'il saura son absolutisme plus menacé. Comment, d'ailleurs, ne pas voir que la poussée à gauche du 5 décembre découle pour une large part de la politique suivie par le régime depuis sept ans ? C'est la « loi du pendule ».

De Gaulle a rendu un immense service aux communistes, il leur a fourni un cheval de bataille réel et extraordinairement utile, par l'abus qu'il a fait du pouvoir personnel. Il a heurté la sensibilité républicaine de nombreux Français. Si le régime est prorogé, et avec lui sa politique d'autoritarisme, l'avance du communisme s'accentuera, en profitant de la réaction instinctive du pays.

La question clé.

Le candidat de l'opposition, s'il est élu, respectera-t-il la Constitution ? Abandonnera-t-il la doctrine aberrante et la pratique vicieuse des « secteurs réservés » ? Jouant son rôle constitutionnel à fond, mais sans en sortir d'un millimètre, dissoudra-t-il l'Assemblée et désignera-t-il comme Premier Ministre celui qui représentera la majorité nouvelle ? Laissera-t-il ce Premier et son gouvernement, conformément à l'article 20 de la Constitution, « déterminer et conduire la politique de la nation » ? Ce ne sont là que des facettes d'une seule et même question : le régime approuvé par les Français en 1958, serait-il enfin appliqué loyalement ?

M. Mitterrand a pris position, ce me semble, sur ces points. Il ne perdrait rien à préciser encore ses intentions. Le pays a besoin de savoir s'il a une chance que se trouve à sa tête un homme décidé à jouer le jeu selon les règles qui ont été établies, sans les fausser ni les tourner.

Si la réponse donnée à cette question est claire et sans équivoque, les slogans officiels tombent d'eux-mêmes. L'alternative est simple : pouvoir personnel ou démocratie.

Qu'on m'entende bien : il ne s'agit pas de souscrire les yeux fermés à tous les points du programme exposé par celui qui fut au premier tour le candidat de la gauche. Il s'agit de savoir quel est celui des deux candidats demeurés en présence qui garantira le plus sûrement, une fois élu, le respect des règles constitutionnelles. Il s'agit de savoir si le salutaire reclassement des forces politiques (dont le renouveau du centre est un élément essentiel) se réalisera plus facilement dans une République régie par la charte de 1958 ou dans l'Etat autoritaire que le néo-gaullisme veut à tout prix proroger.

On s'est aperçu que ce qu'on appelait à tort la dépolitisation du pays n'était que la torpeur artificielle imposée aux citoyens par un pouvoir qui se résumait dans la personne d'un homme et confisquait à son seul profit tous les moyens d'expression. Le réveil commencé le 5 décembre s'accentuera quoi qu'il arrive : mais n'est-il pas évident qu'il serait puissamment facilité si le régime était mis en échec ?

Battre le régime au deuxième tour, c'est donner toutes ses chances à la République, c'est-à-dire, au sens plein du terme, à ce qui est la chose et le bien de tous.

J. S.