jeudi 16 août 2012

Face à la crise mondiale des années 80 (1980)



JACQUES SOUSTELLE

FACE A LA CRISE MONDIALE DES ANNEES 80

[Revue des Deux Mondes, janvier 1980, p. 38-49]

Iran, Arabie, Afrique australe et Afrique saharienne, océan Indien, Amérique centrale : de place en place à la surface du globe, voilà que s'allument les incendies, les forces de subversion frappent, les foules s'ameutent, les armées s'affrontent. Sous des formes infiniment diverses, allant de l'assassinat politique à la guerre classique, de l'embuscade de brousse au génocide, la « déstabilisation » se déploie à travers le monde. Plus que la crise économique à laquelle les Occidentaux ont tendance à porter presque exclusivement leur attention, c'est une crise globale aux deux sens du terme : générale parce que politique, idéologique, militaire, et mondiale parce que partout présente — qui s'annonce et dont tout fait redouter qu'elle ne s'aggrave et n'atteigne un paroxysme au cours des années 80.

Pendant ce temps, l'Union soviétique, appuyée sur le seul empire colonial qui subsiste dans le monde d'aujourd'hui, exploitant un ensemble de pays satellites et tirant habilement parti de l'économie capitaliste qui compense les faiblesses de son propre système, s'est engagée dans une entreprise de surarmement massif, inexplicablement tourné vers les nations pacifiques, voire pacifistes, de l'Ouest européen. Ce surarmement atteint un niveau tel que l'alarme, naguère confinée aux milieux politico-militaires d'Europe et d'Amérique, s'étend aujourd'hui largement à tous ceux qui, ne se bornant pas à la politique politicienne ou aux problèmes immédiats, s'efforcent de scruter l'avenir à court ou moyen terme.

Sans doute l'histoire ne se répète jamais. Il est vrai cependant qu'à contempler le spectacle du monde tel qu'il est, sans dramatiser et en gardant la tête froide, on ne peut manquer de se demander si, mutatis mutandis, nous ne nous trouvons pas en face d'une situation non identique mais homologue à celle des années 1930-1939. Ne sommes-nous pas en train de glisser de l'après-guerre à l'avant-guerre ?

Aujourd'hui comme alors, un Etat totalitaire doté d'une capacité industrielle considérable consacre une part énorme de ses ressources à un accroissement continu de son arsenal. Aujourd'hui comme alors, cet Etat, structuré par un parti unique et une idéologie conquérante, usant tantôt de la menace tantôt d'un langage conciliant, s'efforce de dissocier le front de résistance qui pourrait lui être opposé et de trouver un peu partout soit des complices soit des sympathisants. Et, aujourd'hui comme alors, il ne manque pas de voix qui s'élèvent pour nier la réalité ou l'importance de la menace et pour prêcher une politique (hier « appeasement », aujourd'hui « détente ») susceptible de laisser le champ libre à l'expansion de l'Etat qui tend vers l'hégémonie.

« Faut-il avoir peur des Soviétiques ? » se demande le rédacteur en chef d'un important hebdomadaire gauchisant (1) pour conclure, évidemment, par la négative, appuyé par des « experts » qui affirment sans sourciller, par exemple, que « la flotte soviétique n'a pas de capacité offensive ». Ou encore on peut lire, dans le même périodique, un titre rassurant : il n'y a pas de danger d'agression soviétique en Europe. Malheureusement, l'article lui-même, œuvre d'un technicien incontestable, démontre exactement le contraire, à savoir que l'armement nucléaire de l'U.R.S.S. lui permettrait de détruire en une seule salve toutes les installations militaires européennes. N'importe : pour les « appeasers » d'aujourd'hui, toute considération sur le danger que représente le surarmement des forces du pacte de Varsovie n'est que « mise en condition » et propagande fallacieuse.

Il s'agit là comme toujours de provoquer, face au réarmement matériel des uns, le désarmement moral des autres. Depuis plus de vingt ans, les mêmes milieux se sont efforcés de nous faire croire — pour ne citer que quelques exemples :

— que Fidel Castro, bon catholique et « réformateur agraire » (sic), n'était pas communiste ;

— que le Vietnam du Nord n'avait absolument pas l'intention de dominer et d'occuper le Sud, et qu'une « 3e force », modérée, succéderait sans heurt au gouvernement du général Thieu ;

— que le Cambodge connaîtrait une ère de liberté et de prospérité sans précédent dès lors que serait renversé le régime « réactionnaire » de Lon Nol.

Il serait cruel d'insister. Il n'est pas un pronostic rassurant des pundits de la gauche qui n'ait été démenti, et de quelle façon ! par les événements. Cela n'empêche pas que continue à se produire partout en Occident une littérature péremptoire qui dénonce sans interruption les Etats et les régimes anticommunistes et réserve ses complaisances à tous les subversifs et tous les terroristes du globe.

L'Islam en ébullition

Ne nous égarons pas : l'Islam est une grande religion, et la civilisation que cette religion a sous-tendue a donné à l'humanité quelques-uns de ses chefs-d'œuvre d'art et de pensée les plus accomplis. Nous serions fous de dédaigner ou de condamner l'Islam en tant que tel, ou de nous abandonner à je ne sais quel anti-arabisme sommaire.

C'est une raison de plus pour bien regarder en face le phénomène qui est en train de se déployer en Iran et au Proche-Orient. C'est le dynamisme prophétique de l'Islam, et en particulier de la variété chiite, qui est parvenu à un degré inouï de frénésie sous la conduite de l'imam Khomeyni, personnalité qui évoque irrésistiblement le Vieux de la Montagne et ses Haschichin. Du coup le minimum de code de bonne conduite admis entre les Etats est tenu pour nul : on séquestre les diplomates, on fait assassiner en France un prince iranien, on lance du haut des minarets des appels à la « haine métaphysique », à la guerre sainte.

Comment un tel mouvement resterait-il limité à l'Iran ? Les émirats du Golfe, où une forte proportion de la population est de confession chiite et souvent d'origine iranienne, sont extrêmement vulnérables. Quant à l'Arabie Saoudite, l'attaque proprement inouïe lancée contre les Lieux saints, et, semble-t-il, par des membres de la tribu Oteïba, croyants austères et jadis solides soutiens de la dynastie, constitue un signe beaucoup plus important qu'on ne l'admet généralement dans nos pays d'Occident.

Le danger qui pèse sur cette partie du monde, dont l'Europe ne peut se passer sous peine d'un effondrement économique aux conséquences incalculables, est encore accru par les entreprises de plus en plus actives des organisations palestiniennes que dirige Yasser Arafat.

Par une aberration inconcevable, certains Etats européens feignent de considérer ce chef de terroristes comme un homme d'Etat. On l'a vu, après avoir plastronné à la tribune de l'O.N.U. le revolver à la ceinture, être reçu en grande pompe à Vienne par le chancelier Kreisky et par Willy Brandt, puis à Madrid. Ne parle-t-on pas de le recevoir à Paris ?

Et tandis que ce boute-feu, tout prêt à déclencher un conflit mondial, est l'objet de toutes les sollicitudes, les deux hommes d'Etat courageux qui ont su dominer les passions et les rancœurs pour établir la paix entre l'Egypte et Israël après trente ans de guerre sont vilipendés et honnis. Même les Européens, qui ont cependant tout à gagner à une solution pacifique du conflit oriental, se sont montrés d'une étrange froideur envers Sadate et Begin. Pourtant c'était bien la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale qu'un conflit persistant s'achevait par une paix concertée entre les belligérants, ce que l'Organisation des Nations unies n'a jamais réussi à obtenir nulle part. Un tel résultat aurait sans doute mérité un mot d'encouragement plutôt que les commentaires d'un ton glacial et embarrassé que les Neuf, y compris la France, ont cru bon de formuler.

Mais revenons à l'Islam. Ce n'est pas seulement en Orient que l'intégrisme militant risque de déclencher des agitations aux conséquences imprévisibles. L'Afrique noire au Sud du Sahara est musulmane pour une large part. Au Sénégal, par exemple, musulman à 80 %, la tentation est forte pour les opposants au sage président Senghor (catholique) d'utiliser l'arme de la religion. On voit paraître à Dakar des publications dont le contenu et le ton ne sont pas sans faire penser à l'ayatollah iranien. Une récente interview du chef du parti d'opposition, le parti démocratique sénégalais, Abdoulaye Wade (2), proclame la solidarité de ce secteur de l'opinion avec le Polisario, avec l'Organisation palestinienne de Yasser Arafat, avec les mouvements subversifs de l'Afrique australe, et reproche pêle-mêle à Léopold Senghor et à son premier ministre Abdou Diouf de soutenir le roi du Maroc ou le leader anti-marxiste angolais Savimbi. Et, naturellement, M. Wade se félicite d'avoir vu les musulmans sénégalais, dans les mosquées, maudire Israël. Certes, comme l'a bien montré le dixième « sommet » arabe qui vient de se tenir sans résultat notable à Tunis, il serait excessif de voir se dresser d'un bloc contre l'Occident un « monde arabe » et musulman. Ni l'imam Khomeyni en Iran ni le colonel Khaddafi en Libye ne font l'unanimité pour une politique d'aventure susceptible de déchaîner une conflagration générale. D'autre part, l'impérialisme soviétique, bien que toujours disposé à exploiter à son profit toutes les crises, et à ravitailler en armes et en argent tous les subversifs, est obligé de demeurer attentif au danger que l'intégrisme islamique pourrait receler pour lui si les musulmans des républiques asiatiques de l'U.R.S.S. venaient à être atteints par la contagion. Le dur conflit de l'Afghanistan montre aux dirigeants russes que l'alliance entre Marx et Mahomet est plutôt instable.

Le monde moderne, issu du rationalisme et du scientisme du siècle dernier, a assisté à partir de 1930 à l'irruption de l'irrationnel sous la forme de l'hitlérisme, explosif intellectuel fait d'un mélange détonant de pseudo-science et de revendications délirantes. Nous assistons aujourd'hui à une nouvelle explosion de l'irrationnel où se combinent les motivations religieuses et les frustrations, les rancœurs, le malaise spirituel et matériel de peuples soumis à un processus de changement rapide et incompris.

Le grand enjeu africain

Il suffit de jeter un coup d'œil sur une carte de l'Afrique pour voir s'élever tout autour du continent les flammes de la subversion et de la guerre, depuis le Tchad indéfiniment déchiré jusqu'à l'Angola occupé par les Cubains, du Centrafrique « déstabilisé » à l'Ouganda devenu protectorat tanzanien, du Sahara occidental convoité par l'Algérie utilisant le bras séculier du Polisario aux régimes contestés du Zimbabwé-Rhodésie et de la Namibie, de l'Ethiopie soviétisée en guerre contre l'Erythrée à la Zambie phagocytée par les mouvements terroristes, sans parler des Seychelles où le gouvernement dictatorial d'Albert René dénonce opportunément un « complot franco-saoudite » (!), ni de Madagascar et du Mozambique soumis à des régimes totalitaires marxistes. Partout s'étale l'intervention soviétique à peine camouflée par la présence de mercenaires cubains et de cadres civils ou militaires est-allemands.

L'intérêt si actif que portent les Soviétiques au continent noir ne s'explique évidemment pas par des considérations humanitaires ; d'ailleurs l'aide soviétique au développement du tiers-monde est négligeable comparée à celle que fournissent les pays « capitalistes » si détestés. Mais l'Afrique est un énorme enjeu dans la lutte de puissance qui s'accentue. D'abord, parce que son sous-sol un peu partout, et notamment en Afrique australe, recèle, en abondance les matières premières qui sont indispensables à l'économie européenne, telles que l'uranium, le cobalt, les diamants, l'or, les métaux rares ; ensuite, parce que l'essentiel du trafic pétrolier à destination de l'Europe, à partir de l'Arabie et du Golfe, passe autour du continent, et peut être contrôlé et le cas échéant interrompu. La puissance qui occuperait non seulement les bases de la côte orientale, mais le Cap et la Namibie, tiendrait à sa merci une Europe occidentale qui tomberait comme un fruit mûr.

Il ne faut pas chercher d'autre explication aux attaques furieuses dont l'Afrique du Sud est la cible aux Nations unies et partout dans le monde en dépit de la courageuse volonté de réformes du gouvernement de P.W. Botha. De même, si M. Waldheim multiplie au nom de l'O.N.U. les obstacles sur la route d'un règlement pacifique et démocratique en Namibie, c'est évidemment l'importance stratégique et économique de ce territoire qui est en cause. A ce propos, alors que le gouvernement de Pretoria accepte, en dépit des dangers qu'il recèle, le dernier « plan » élaboré par l'O.N.U. en vue du cessez-le-feu et d'élections contrôlées en Namibie, le leader rebelle pro-soviétique Sam Nujoma (3) rejette catégoriquement ce plan, alors même qu'il est l'enfant chéri de l'O.N.U., seul reconnu officiellement par cette Organisation comme représentant les peuples de ce pays ! Ce qui rend encore plus piquante cette situation, c'est que les dits peuples ont déjà voté il y a un an et ont élu une Assemblée qui refuse obstinément de plier le genou devant ce même Nujoma...

Quant à la Rhodésie devenue Zimbabwe, pays demeuré si riche malgré quatorze ans de sanctions et plusieurs années de guérilla qu'il pourrait à lui seul nourrir toute l'Afrique au sud du Zaïre, une solution pacifique semble s'y dessiner grâce aux efforts des gouvernements britannique et rhodésien. Puissent le bon sens et la paix triompher dans cette partie du monde !

Ici, il convient de poser une question : la France a-t-elle une politique en Afrique australe ? Jusqu'à présent, notre gouvernement s'est borné à se mettre à la remorque de l'O.N.U. : on a refusé de livrer à l'Afrique du Sud les navires qu'elle nous avait commandés et partiellement payés ; on a refusé de reconnaître les nouveaux Etats africains tels que le Transkei ; on a refusé de laisser entrer en France les rugbymen sud-africains. Nous n'avons aucune relation, officielle ou officieuse, avec Salisbury ni avec Windhoek. Je puis dire à ce propos que d'autres pays, qui affichent pour la galerie la même intransigeance que nous, s'apprêtent à prendre ou ont déjà pris des positions qui leur vaudront de fructueux résultats. Nous serons, comme à l'ordinaire, bons derniers.

Autre témoignage récent du caractère équivoque et incohérent de notre politique : le débat à l'Assemblée sur l'île de Mayotte. Est-ce au nom du sacro-saint principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qu'un ambassadeur de France à l'O.N.U., plus tard ministre des Affaires étrangères, se déclarait tout prêt à sacrifier les 40 000 Mahorais qui s'accrochent à leur idée saugrenue de rester Français, afin de conserver la bonne volonté, qui nous paraît hypothétique, des Nations unies ? Malgré la volonté évidente du Parlement, le problème de l'appartenance de Mayotte à la France n'a pas été tranché de façon claire, comme si Paris redoutait les objurgations et les criailleries du forum démagogique de New York.

Pour être équitable, il faut reconnaître que l'action de notre gouvernement au Shaba, et même au Tchad et au Centrafrique — malgré le caractère tardif de la rupture avec Bokassa — est nettement positive. Cette constatation ne fait que rendre plus énigmatique l'attitude de ce même gouvernement plus au sud en Afrique. A quoi bon marquer un coup d'arrêt à l'hégémonisme marxiste au nord du continent, si on lui ouvre complaisamment les portes au Sud ? Or personne ne peut mettre en doute que si les mouvements tels que le Front patriotique, la SWAPO, l'ANC venaient à triompher à Salisbury, à Windhoek et à Pretoria, tout le bloc de l'Afrique australe basculerait dans le camp communiste.

De ce point de vue, l'attitude des Etats-Unis depuis l'accession au pouvoir de M. Carter a contribué à semer la confusion et à faciliter la tâche de l'hégémonisme russe. L'inertie américaine face à l'invasion de l'Angola, les déclarations et l'action de l'ambassadeur Andrew Young malheureusement protégé trop longtemps par la Maison Blanche, ont donné à tort ou à raison l'impression que l'Amérique ne voyait pas d'inconvénient à ce que s'instaurent en Afrique des régimes marxistes avec lesquels, disait M. Young, « on pourrait toujours faire des affaires » tandis que l'intrusion massive des Cubains aurait eu, selon le même oracle, « un effet stabilisateur ».

On imagine sans peine les conséquences de telles prises de position de la superpuissance occidentale dans un continent où le bilan de la décolonisation, il faut le reconnaître, demeure lourdement négatif.

L'Amérique latine grignotée

Si les Etats-Unis ont, nous semble-t-il, tort d'afficher une absence d'intérêt pour l'Afrique, en revanche il pourrait y avoir inconvénient à ce qu'ils se montrent trop enclins à s'immiscer dans les affaires latino-américaines. Leurs interventions au sud du rio Grande sont souvent mal comprises et peuvent susciter des effets contraires à ceux qui sont recherchés. Un certain nombre d'Etats latino-américains tels que le Mexique et le Brésil pour ne citer que deux exemples, l'un hispanophone, l'autre lusophone, ont à la fois les traditions et les ressources, les élites et les cadres, nécessaires à leur pleine accession au monde moderne.

Le danger en Amérique latine se situe plutôt dans les petits pays demeurés relativement archaïques. A Cuba, après le renversement du général Batista, l'illusion de ceux qui espéraient voir un régime libéral et démocratique succéder à la dictature s'est vite évanouie. Castro a jeté le masque. Devenu le pourvoyeur de chair à canon de l'impérialisme soviétique, chef d'un régime plus dictatorial et policier que ceux de Machado et de Batista, il n'aspire plus qu'à être le premier des satellites, le leader des « non-alignés » alignés en fait sur l'URSS.

Quelle va être l'évolution du nouveau régime au Nicaragua ? Les récentes déclarations de l'homme fort à Managua, le ministre de l'Intérieur Tomas Borge, rendent un son inquiétant. Elles annoncent des vengeances « implacables », une chasse aux opposants. Avons-nous été bien inspirés de subventionner ce régime issu de la guerre civile en lui versant environ 4 milliards de centimes ? Il s'agit, nous dit-on, de contribuer à des programmes humanitaires : tant mieux s'il en est ainsi. Espérons que le Nicaragua, si durement éprouvé, ne va pas se voir imposer le rôle peu enviable de tête de pont du communisme sur le continent américain. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine forme d'agression symbolisée par le « Che » Guevara a échoué, à la mort de ce dernier, devant la résistance des Etats concernés. Mais on peut se demander si l'Amérique centrale n'a pas été jugée plus propice à la déstabilisation par ceux qui manipulent la subversion au niveau planétaire. Pour l'instant, il ne s'agit que de « grignoter » le Nouveau Monde. L'Europe, si elle prenait enfin conscience et des problèmes et d'elle-même, aurait un rôle important et bienfaisant à jouer dans ce contexte.

L'Europe face à la menace globale

Mais l'Europe existe-t-elle ? On ne peut que relever avec Raymond Aron la « futilité » des querelles qui agitent les Neuf comme on a pu le constater à Dublin. Non que les problèmes ainsi discutés soient négligeables ; il faut toutefois les ramener à l'échelle des Etats intéressés. Il s'agit après tout de six milliards de francs : ce n'est pas rien, mais cela ne justifie pas la tension et l'acrimonie qu'on voit se développer. Mme Thatcher n'a pas entièrement raison, mais il n'est pas raisonnable non plus de rejeter a priori tout réexamen de la politique agricole commune. Et puis, comment la France pourrait-elle se dresser armée de sévérité et de courroux contre les infractions de tel ou tel Etat, comme la Grande-Bretagne, aux règles communautaires, alors qu'elle-même refuse de ratifier le traité qu'elle a signé avec tous les riverains du Rhin pour lutter contre la pollution de ce fleuve ?

Personne n'est donc exempt de critique dans ce domaine. La question qui se pose est celle de savoir s'il existe une volonté politique européenne. L'élection du Parlement européen en juin dernier, loin de fournir l'occasion d'un débat sérieux sur le fond, n'a été que le prétexte à poursuivre indéfiniment, en France, la guérilla entre les partis, chacun s'évertuant d'ailleurs à se montrer plus réservé que ses concurrents sur les pouvoirs de l'Assemblée à élire. Le mot d'ordre semblait être : « Votez pour nous afin de ne pas faire l'Europe ! » Aussi cette compétition électorale, marquée par le « mauvais coup » qui a exclu, contrairement au principe même de la représentation proportionnelle, les listes minoritaires, en détournant au profit des « grandes » listes les sièges qui auraient dû revenir aux « petites », loin de faire progresser l'idée européenne, l'a plutôt discréditée.

Or l'Europe est menacée : dans sa liberté, dans son existence. Elle peut être « finlandisée » ou même occupée. Quoi qu'on en dise, la supériorité du pacte de Varsovie en effectifs, en matériel, artillerie, tanks et aviation, sur l'O.T.A.N. (même si l'on ajoute aux forces de l'O.T.A.N. celles de la France) est énorme pour ce qui concerne une éventuelle guerre « conventionnelle ». A cela s'ajoute que l'U.R.S.S., grâce aux missiles SS-20 et au bombardier Backfire, surclasse également l'Europe occidentale sur le plan de la guerre nucléaire à l'échelon rapproché ou « tactique ». Que le Sénat américain ratifie ou non les accords dits « SALT-2 » entre Washington et Moscou, notre sécurité à nous n'est pas en cause, puisqu'il s'agit là d'engins intercontinentaux à très longue portée. Dans un cas comme dans l'autre, notre petite péninsule européenne demeure sous le feu atomique russe. D'où l'idée — qui fait l'objet du Conseil atlantique de décembre — de « déployer » en Europe les armes modernes susceptibles de dissuader les Soviétiques, à savoir les fusées Pershing-II et les missiles de croisière.

Du coup, exactement comme quand il a été question de construire des bombes à neutrons efficaces contre les blindés, une intense campagne se déclenche en Europe. Selon les uns, ces armes seraient inefficaces, inutiles et dangereuses. Selon d'autres, elles seraient tellement efficaces que leur mise en place constituerait une « provocation » intolérable à l'égard de l'Union soviétique. M. Brejnev, chef d'orchestre de ce concert, brandit tantôt le bâton et tantôt la carotte : il laisse entendre d'un côté que l'U.R.S.S. pourrait être amenée à tirer les conséquences les plus graves d'une décision européenne tendant à la mise en place des armes modernes, et propose, de l'autre côté, de retirer mille chars et vingt mille hommes du front occidental — geste symbolique sans portée réelle.

Le fait fondamental demeure : le surarmement inouï des forces du pacte de Varsovie. Et ici, on doit poser la question de savoir s'il est bien raisonnable, de la part de l'Occident, de subventionner ce surarmement. En effet, les contribuables nord-américains et européens supportent le poids de deux budgets militaires : celui de leurs pays respectifs et celui de l'U.R.S.S., puisque les prêts à long terme consentis à l'Est par les pays occidentaux, les livraisons de denrées alimentaires à bas prix et d'usines « clés en mains » soulagent d'autant les finances soviétiques et permettent à Moscou de consacrer à son budget militaire des sommes énormes. Ne commettons-nous pas la même erreur que celle de Staline qui, en 1940 et 1941 jusqu'à l'invasion hitlérienne, livra aux Allemands le pétrole et les autres matières premières dont la machine de guerre nazie avait besoin ? En tout cas, l'endettement de l'Est envers l'Ouest atteint soixante milliards de dollars. C'est sans doute trop.

Parallèlement aux faiblesses du « monde libre » face à l'agression totalitaire, il faut relever les complicités que trouvent en Europe les entreprises de subversion. Comment expliquer, par exemple, que des chrétiens, ceux du Conseil œcuménique des Eglises (World Council of Churches), versent des sommes considérables aux terroristes qui assassinent en Rhodésie les missionnaires et leurs catéchumènes ? Et n'est-il pas curieux qu'une organisation comme Amnesty International consacre le plus clair de son activité à combattre les Etats qui résistent au communisme ?

Si l'on revient à comparer notre époque à celle de l'avant-guerre durant les années trente, une analogie saute aux yeux : Israël jouerait, aux yeux des « appeasers » actuels, le rôle de la Tchécoslovaquie. Ayant d'abord le tort d'exister et de susciter la haine de puissants adversaires, cet Etat serait d'abord démembré par le retour aux « frontières de 1967 » comme la Tchécoslovaquie le fut par la sécession des Sudètes. Puis, la « Palestine indépendante » servant de base de départ, viendrait l'assaut, la « solution finale ». Scénario excessif ? On peut affirmer sans crainte qu'il est déjà dans certains esprits, en Orient et en Europe. Mais, dira-t-on, certains Etats offriraient des « garanties ». Oui, comme la France et l'Angleterre en offrirent, après Munich, au gouvernement de Prague.

Je le répète : jamais deux situations historiques ne sont semblables. Il reste que le panorama du monde actuel invite à de sérieuses réflexions, de même que l'aboulie et l'incertitude de l'Occident rendent nécessaire un sursaut de volonté. Et, ce sursaut, pourquoi ne serait-ce pas la France qui en donnerait la première l'exemple ?

JACQUES SOUSTELLE

(1) Jean Daniel, Nouvel Observateur du 10 décembre 1979.

(2) Dans Afrique-Asie du 10 décembre 1979.

(3) Interviewé par Demain l'Afrique, numéro du 3 décembre 1979.