mercredi 1 août 2012

Interview à l'United Press International (1961)



[Interview de Jacques Soustelle à l'United Press International, 3 novembre 1961, texte reproduit dans L'Espérance trahie (1958-1961), Paris, L'Alma, 1962, p. 314-318]

(...) Le régime actuel de la France est une dictature tempérée d'anarchie.

Au sommet, un homme seul exerce un pouvoir tyrannique sans limite et sans frein. Au-dessous de lui, les ministres intriguent, les administrations se querellent, le malaise social s'étend, les ouvriers se mettent en grève, les paysans se révoltent. Personne ne sait de quoi demain sera fait, parce que les membres du soi-disant gouvernement ignorent eux-mêmes ce que décidera demain le maître absolu, et parce que le Parlement est réduit à néant. Brochant sur toute cette incohérence, se déchaîne une chasse aux sorcières qui remplit les prisons d'officiers d'élite, d'anciens résistants, d'universitaires, d'écrivains. La liberté d'expression est supprimée ; le Pouvoir s'épuise et gaspille l'avoir matériel et moral de la France. Mon attitude actuelle est la suite logique de ce que j'ai toujours pensé et de mon action depuis 1940. J'ai été gaulliste et résistant antinazi, antiraciste. Pour ces raisons, j'ai été contraint à l'exil par le régime de Vichy qui m'a déchu de la nationalité française. Aujourd'hui, je condamne de toutes mes forces et de toute ma conviction, d'une part le régime d'oppression qui sévit en France, d'autre part sa politique algérienne, fondée sur une conception raciste et qui ne peut avoir d'autres résultats que de livrer l'Algérie et ses dix millions d'habitants à une tyrannie totalitaire et sanglante.

Comme en 1940, j'ai dû m'expatrier pour demeurer libre de penser et de parler à ma guise.

Je suis dans l'opposition au régime parce que je suis et demeure un républicain, attaché aux libertés démocratiques et aussi à l'honnêteté politique. Le présent régime est fondé sur une immense duperie. De Gaulle a systématiquement trompé ceux qui lui avaient fait confiance, trompé l'Armée, trompé les Français, trompé les Musulmans d'Algérie.

Debré s'est renié lui-même. Lui et ceux qui l'entourent, qui ont été mes amis, ont voulu me faire taire de force. Ils m'ont d'abord offert, en février 1960, une agréable mission à l'étranger en échange de mon silence. Quand j'ai refusé, ils ont tout fait pour m'intimider. On m'a chassé de mon poste à la Recherche Scientifique, on a intercepté mon téléphone et mon courrier. On m'a interdit de parler à la radio et à la télévision, on a saisi vingt fois la petite revue que je dirigeais, on m'a empêché de participer à la campagne du référendum, enfin, on a lancé la police contre moi pour m'arrêter en saisissant le prétexte des événements d'avril, auxquels je n'avais eu aucune part.

Mais, ce qui est beaucoup plus grave, c'est que Michel Debré a commis une forfaiture. En acceptant d'être Premier Ministre, il assumait le devoir d'appliquer la Constitution. Or, il l'a systématiquement violée, notamment en abandonnant au Chef de l'Etat la conduite de la politique, dont le Premier Ministre est constitutionnellement responsable. Le Président de l'Assemblée nationale Chaban-Delmas s'est associé à cette conspiration contre les institutions républicaines, en contribuant à dessaisir le Parlement de ses pouvoirs, et le ministre de l'Intérieur Frey, en déchaînant une vague d'arrestations arbitraires, d'internements, de sévices et brutalités.

(...) Question : Que pensez-vous du général de Gaulle à présent ?

Réponse. — Je pense que le général de Gaulle est mort, entre 1951 et 1958, à Colombey-les-Deux-Eglises. Malheureusement, on ne s'en est pas aperçu. L'homme qui porte ce nom aujourd'hui incarne exactement le contraire de ce que symbolisa de 1940 à 1944 le Chef de la Résistance française à qui nous devons la libération et le retour à la République.

Question. — Comment expliquez-vous que le général de Gaulle ait décidé un jour de se séparer de vous ?

Réponse. — Vous avez certainement entendu parler du citron qu'on jette après en avoir exprimé le jus.

Question. — On vous accuse d'être un fasciste, en tout cas un complice de fascistes, un homme qui se consacre à des activités secrètes, à des fins subversives. Qu'en pensez-vous ? Etes-vous un démocrate ? Rappelez votre évolution politique depuis l'origine et expliquez-la au lecteur non averti.

Réponse. — Je répondrai à cette question en précisant ma propre position. Mais je veux d'abord affirmer ceci : ou bien le mot « fascisme » n'est qu'une injure commode, ou bien il a un sens précis. Ce sens implique un certain nombre de choix : haine et mépris de la démocratie, racisme, nationalisme agressif et belliciste, sous-estimation systématique des valeurs culturelles et des libertés. Toute ma vie, depuis avant la dernière guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, tout mon passé de la Résistance et toutes mes positions récentes montrent que j'ai toujours fait les choix opposés à ceux du fascisme.

Question. — Que pensez-vous de la situation en Algérie et de l'O.A.S. ?

Réponse. — Je suis un ennemi acharné du F.L.N., et il le sait, puisqu'il a cherché à me tuer le 15 septembre 1958... Mais je désapprouve catégoriquement les mesures qui ont été prises à Paris contre les Musulmans algériens, parce qu'elles sont d'essence raciste et qu'elles ne peuvent avoir d'autre résultat que de jeter les Musulmans dans les bras du F.L.N. Ce qui prouve que telle est bien ma pensée, c'est que j'ai pu faire publier dans un journal de Paris une protestation contre ces mesures de discrimination raciale avant même les manifestations et les bagarres.

Je condamne non moins sévèrement les méthodes barbares employées contre l'O.A.S. et contre ceux qui sont soupçonnés d'appartenir à cette organisation. Je suis assez bien informé pour savoir que des femmes ont été horriblement torturées, que des jeunes gens sont morts à la suite des sévices endurés. Des centaines de malheureux ont été jetés dans des camps de concentration du Sud algérien dans des conditions inhumaines ; il y avait parmi eux des enfants et des vieillards. La façon dont le gouvernement traite la population algérienne de souche européenne est ignominieuse. Même Paris sous l'occupation nazie n'avait pas été traité comme Alger l'est depuis le mois d'avril.

L'O.A.S. ? Je n'en fais pas partie et j'en sais ce que savent, ou croient en savoir, les gens bien informés, sans plus. Je constate : primo, qu'elle polarise sur elle l'espoir et la volonté de survivre de tous les Chrétiens, de tous les Juifs et de nombreux Musulmans qui veulent à tout prix échapper à la dictature sanguinaire du F.L.N. et du communisme ; secundo, qu'elle dispose d'assez de concours, de sympathies et d'intelligences pour mettre en échec les plans du gouvernement ; tertio, qu'elle a montré son sens des responsabilités et sa compréhension politique en désapprouvant les bagarres racistes d'Oran et en envoyant ses commandos pour s'y opposer.

Qu'on le veuille ou non, l'O.A.S. est là. Elle est la « troisième force » réelle en Algérie, et il faut, de façon réaliste, compter avec elle.

La situation peut être résumée de la façon suivante : le F.L.N. et le gouvernement de Gaulle ont pratiquement le même but : une Algérie indépendante sous la domination du F.L.N., c'est-à-dire de l'organisation terroriste fanatique étroitement liée au communisme international qu'incarne Ben Khedda. Cette « solution », aujourd'hui commune à de Gaulle et à Ben Khedda, implique un génocide : la disparition du peuple algérien de culture française, de religion chrétienne ou juive, et de nombreux Musulmans, soit par le massacre, soit par l'exode.

A ce stade, une force nouvelle surgit : l'O.A.S., expression de la résistance d'un peuple qui ne veut pas mourir. En quelques mois, elle a pris une importance telle qu'on ne peut plus ne pas en tenir compte.

Ici, deux voies s'offrent au gouvernement de Paris : ou bien s'obstiner à fermer les yeux devant la réalité, à ne vouloir discuter qu'avec le seul F.L.N. ; ou bien envisager les choses d'une façon réaliste et admettre que l'O.A.S., expression d'un des peuples algériens, doit être prise en considération.

Dans la première hypothèse, le F.L.N. espère qu'on lui livre l'Algérie « sur un plateau », autrement dit, que la France et son armée fassent la guerre, non plus aux rebelles F.L.N., mais aux patriotes français d'Algérie.

Il fera traîner les négociations pour obliger de Gaulle à intensifier la répression contre l'O.A.S. Bref, on en viendra (on en est déjà venu, hélas) à passer de la lutte sur deux fronts à la lutte sur un seul front et à organiser la guerre civile entre Français au profit de l'ennemi. C'est la voie du déshonneur et du suicide. Il n'y a d'ailleurs aucune chance que cette guerre, menée contre un peuple qui défend son droit, sa liberté et ses foyers puisse réussir. On se condamne à un conflit indéfini et à un chaos sanglant. 

Ne serait-il pas plus raisonnable de prendre acte des choses telles qu'elles sont ? Le gouvernement français devrait, à mon sens, mettre fin à la chasse aux sorcières, libérer les détenus des camps de concentration, prendre des mesures d'apaisement envers les innombrables personnes injustement inquiétées en métropole et en Algérie, envers les familles réduites au dénuement. On pourrait alors envisager des pourparlers avec l'O.A.S., de manière à déterminer exactement les aspirations et les exigences des populations qu'elle représente.

Pour quelles raisons ou quels prétextes l'O.A.S. ne serait-elle pas un « interlocuteur valable » ? Ses chefs, dira-t-on, sont condamnés. C'est vrai : ce sont des condamnés politiques, alors que les chefs F.L.N. avec lesquels on traite depuis des mois sont pour la plupart des condamnés de droit commun comme Ben Bella, des assassins comme Krim Belkacem ou d'anciens agents de la Gestapo comme Mohammedi Saïd. Je pense que des soldats comme Salan, Godard ou Gardes méritent au moins autant de considération.

Sans doute l'O.A.S. n'a-t-elle pas à son actif des massacres comme ceux d'El Alia ou de Melouza : lui en fera-t-on grief et espère-t-on d'elle, pour qu'elle soit plus représentative, des prouesses macabres du type de celles-là ?

Il faut négocier avec l'O.A.S. : c'est le bon sens qui l'ordonne et c'est la voie de la paix.

En France métropolitaine et à l'étranger, on parle beaucoup de l'O.A.S. comme d'une organisation d'extrême droite, voire « fasciste ». Tout ce que je sais du général Salan et de ceux qui l'entourent me fait penser que cette accusation de propagande ne repose sur aucune réalité. Il n'est pas question, à ma connaissance, pour l'O.A.S. de s'emparer du pouvoir en France même ou d'y instaurer un régime de son choix. Son seul but, autant que je sois informé, est de défendre la liberté en Algérie. D'autre part, je constate que tous les ex-nazis, antisémites, racistes et fascistes d'Europe occidentale et du Proche-Orient, depuis le trop fameux grand mufti El Hadj Amine El Husseini jusqu'aux dirigeants de l'Internationale fasciste en Allemagne et ailleurs, collaborent activement avec le F.L.N. et avec ses organisations annexes.

Pour ce qui me concerne, mes positions n'ont pas changé, et je considère comme étroitement liés deux problèmes qui ne sont que deux faces d'une même médaille :

1. Sauver l'Algérie de la domination F.L.N.-communiste.

2. Restaurer la démocratie en France même.

(...) Question. — Désapprouvez-vous les mesures de répression prises à Paris lors des récentes manifestations ?

Réponse. — Il est absurde et démagogique de s'en prendre à la police, comme le font certains maintenant à propos de la répression des manifestations musulmanes à Paris. Aussi bien ces manifestations que la riposte de la police qui, ne l'oublions pas, paie un lourd tribut au terrorisme sont la conséquence de l'erreur politique fondamentale du gouvernement. C'est le gouvernement, ou plutôt le Président de la République, qui est responsable des heurts et des violences provoquées par sa politique raciste.

(...) Question. — Comment caractérisez-vous la politique algérienne que vous défendez et celle du gouvernement actuel ?

Réponse. — La politique algérienne formulée à l'occasion du 13 mai, et que le général de Gaulle avait solennellement approuvée par ses discours du 4 au 6 juin 1958, reposait sur une base démocratique et égalitaire. Son principe fondamental était l'égalité des droits et des devoirs de tous les Algériens, qu'ils fussent d'origine européenne ou musulmane. Au lieu de cela, le général de Gaulle et M. Debré ont peu à peu formulé et appliqué une politique tout à fait différente, fondée sur le principe antidémocratique et réactionnaire de la discrimination raciale. On a commencé par dire que les Musulmans n'étaient pas des Bretons — ce que tout le monde savait déjà — pour en arriver à leur refuser les droits et l'égalité. On les a, de ce fait, rejetés vers le nationalisme et on a brisé les liens qui les unissaient aux Chrétiens et aux Juifs d'Algérie. Cette erreur raciste a eu pour conséquences inéluctables les heurts entre communautés. L'intégration, c'était la paix, la politique actuelle engendre la guerre civile.

Le 2 septembre 1959, M. Debré, en tant que Premier Ministre, m'écrivait une lettre par laquelle il me donnait formellement sa parole sur deux points :

1. Il n'y aurait pas de négociations politiques avec le F.L.N.

2. Il n'y aurait rien qui puisse ressembler à la reconnaissance d'un Etat algérien.

Cette double assurance a été complètement violée.

La politique actuelle à l'égard de l'Algérie est triplement condamnable : sur le plan moral, parce qu'elle est fondée sur le mensonge, la tromperie délibérée, la rupture de tous les engagements, et sur le mépris raciste envers les Musulmans d'Algérie ; sur le plan politique et stratégique, parce qu'elle aboutit à livrer l'Algérie à une dictature fortement orientée vers le communisme ; sur le plan du bon sens et du réalisme enfin, parce qu'elle ne tient aucun compte des faits ethniques, religieux, économiques, ce qui la condamne à piétiner dans l'impasse depuis trois ans. Il résulte de tout cela qu'aucune politique ne pouvait être pire que celle-ci. Loin de constituer un « moindre mal », elle est le mal suprême, et le devoir impérieux de tous les patriotes et de tous les démocrates est d'y mettre fin sans délai.