vendredi 10 août 2012

La Calédonie en feu, et le déclin du tiers-mondisme (1985)



JACQUES SOUSTELLE

LA CALEDONIE EN FEU, ET LE DECLIN DU TIERS-MONDISME

[Revue des Deux Mondes, février 1985, p. 263-275]

J'ai tenu à relire ces jours-ci les livres de Maurice Leenhardt sur la Nouvelle-Calédonie.

Personne n'a connu mieux que lui les Canaques dont il parlait plusieurs langages, et qu'il aimait de tout son cœur généreux de pasteur chrétien.

J'ai été son élève et son ami. C'est par lui que j'ai fait connaissance avec les indigènes de la Grande Terre qu'il avait amenés à Paris ; plus tard, ministre des T.O.M., j'ai pu constater à quel point son nom était encore vénéré là-bas.

Ecrivant avant la Seconde Guerre mondiale (1), puis au lendemain de ce conflit (2), Maurice Leenhardt, à la fois missionnaire protestant et ethnologue de haut rang, analysait avec une profonde sympathie les cultures autochtones de l'archipel calédonien.

Ayant eu le privilège de fréquenter Maurice Leenhardt aux côtés de Marcel Mauss et de Lévy-Bruhl à l'Institut d'ethnologie, et voyant que son nom est souvent invoqué par les « indépendantistes », comme on dit, de Calédonie, j'ai voulu reprendre le contact avec la pensée authentique de cet insigne ami et guide spirituel de toute une génération calédonienne.

Or l'œuvre de Maurice Leenhardt — empreinte, je le répète, de la plus vive et clairvoyante sympathie pour les cultures canaques — reflète une réalité bien différente de celle que nous exposent actuellement, à des fins bien précises, les adeptes de la décolonisation.

D'abord, un point d'histoire ethnographique : les Canaques (épargnons-nous le ridicule « Kanak ») ne sont pas une population homogène. On peut y distinguer au moins trois couches successives (et 36 langages). Autrement dit, la Grande Terre a été occupée à différentes dates par des peuples différents. Au nom de quoi, dès lors, pourrait-on défendre les droits privilégiés de tel ou tel d'entre eux, même parmi les Mélanésiens ?

Leenhardt, surtout, dépeint la mentalité autochtone avec la plus fine précision. Le Mélanésien traditionnel, nous dit-il, n'a pas la mesure du temps, il est dans « l'impossibilité de saisir le temps (3) ». La notion même d'Histoire lui échappe : « D'un événement aussi considérable que celui de l'arrivée des Blancs, je n'ai jamais pu, écrit Leenhardt, recueillir de données historiques, mais des légendes. »

Autre particularité : la seule réalité de la société canaque est le groupe, et non l'individu. La toute-puissance de la « coutume » est un facteur essentiel de la vie autochtone en tribu.

Il est évident qu'à notre époque — ne serait-ce qu'en raison du fait que la Nouvelle-Calédonie, ralliée à la France libre en 1940, base stratégique de première importance pour l'Amérique contre le Japon, a été largement ouverte au monde extérieur, et aussi par suite du poids de l'agglomération moderne de Nouméa — les jeunes Canaques ne supportent qu'impatiemment le joug de la « coutume ».

Leenhardt décrit le désarroi qu'introduit chez les autochtones la coupure croissante entre les générations. Les vieux grommellent : « Depuis qu'on les a foutus à l'école, ils ne savent plus rien (4). » Les jeunes se détachent. Les éducateurs voudraient sauver la tradition, devenue folklore, et l'enseigner, mais, remarque notre auteur, « avec les beaux discours ethnologiques dans les écoles, nous ne pouvons pas nous substituer aux parents de l'indigène, à ses totems et à ses dieux ». D'où une croissante désagrégation de la société canaque, le manque de respect aux vieillards, la régression du mythe qui entraîne l'effondrement de la discipline.

Ce témoignage d'un observateur plus qualifié que quiconque, et animé des sentiments les plus favorables à l'authenticité canaque, marque bien les limites de la revendication « culturelle » dont les séparatistes font grand tapage pour séduire des intellectuels métropolitains naïfs et ignorants. Il est significatif que cette revendication ait trouvé pour protagonistes le défunt Eloi Machoro, marxiste admirateur de Kadhafi, et J.-M. Tjibaou, prêtre catholique défroqué, aussi peu représentatifs l'un et l'autre de la tradition proprement canaque.

Personne, en fait, ne doute que l'avenir des Canaques est de se développer au sein d'une société pluraliste dont ils constituent un des éléments, mais non le seul, et dans le cadre d'un monde du Pacifique en plein essor économique et social. A cet égard, il est clair qu'un Canaque à la fois authentique et pleinement intégré à la culture française tel que le sénateur Ukeiwe représente beaucoup plus et beaucoup mieux son peuple et l'avenir que, soit des réactionnaires en retard d'un siècle, soit de prétendus « progressistes » aux regards tournés vers Tripoli et vers Moscou. Même si l'on admettait une sorte de droit privilégié des Canaques « véritables » sur l'île, il faut bien reconnaître qu'il ne s'agirait que d'une minorité dans une minorité. Aussi, octroyer à cette sous-minorité la « souveraineté » comme le prévoit le plan Pisani est absolument impensable.

Ethnologue proche des milieux séparatistes, le professeur Guiart affirme : « Il n'y a en Nouvelle-Calédonie que deux groupes humains : les anciens habitants du pays et ceux qui s'y sont installés depuis 1853 (5). » Le « droit du premier occupant », si on le transposait ailleurs dans le monde, produirait d'étonnants résultats : les Arabes n'auraient plus qu'à se retirer du Maghreb pour le laisser aux Berbères, Manhattan reviendrait aux Indiens et Mexico aux Aztèques... et la France aux rares descendants directs des Gaulois. Trêve de plaisanterie : toute l'histoire humaine est faite de migrations, de contacts pacifiques ou conflictuels, de mélanges physiques et d'acculturations. Au fait, que deviennent dans le schéma : Canaques ou les autres, les 68 000 métis de Calédonie ?

A vouloir toujours opposer, pour se conformer à la mythologie tiers-mondiste, les Blancs et les Noirs, on fausse délibérément la réalité. Les media et la presse orientés ont fait grand tapage autour du « massacre » de Hienghène attribué à des Blancs. Quand les meurtriers se sont constitués prisonniers, on s'est aperçu qu'ils étaient métis ou même canaques, et que le prétendu affrontement entre ethnies n'était en fait qu'un règlement de comptes entre gens du même bord.

Le plan indépendantiste si imprudemment, si légèrement lancé, reviendrait en somme à faire gouverner la majorité par la minorité en vertu d'un critère purement raciste. Car, au nom de quoi, en vertu de quel principe, non seulement le Blanc originaire d'Europe, mais le Polynésien de Wallis ou de Tahiti et le Vietnamien échappé aux griffes du communisme indochinois, seraient-ils exclus de la « souveraineté » ?

Avant de poursuivre, je m'efforcerai de régler d'abord un problème de vocabulaire. A notre époque, où la presse, la radio et la télévision façonnent les esprits, la « désinformation » sévit et constitue une arme puissante au service de certaines ambitions. Le vocabulaire n'est pas innocent. Il est aisé d'exalter un parti, de discréditer un autre, simplement en leur assignant certaines étiquettes. Il fut un temps où quiconque s'opposait à la mainmise du F.L.N. sur l'Algérie était aussitôt qualifié d'ultra, ce qui dispensait de discuter avec lui. On nous parle aujourd'hui des « indépendantistes » et des « anti-indépendantistes », ce qui cantonne les seconds dans une attitude négative. Il s'agit en fait d'une part des « séparatistes » , d'autre part des « patriotes » . D'un côté les anti-Français, de l'autre les pro-Français. Voilà qui est clair.

Reprenons : si la revendication pseudo-culturelle apparaît infondée, il n'en est pas forcément de même de toutes les autres. Celle qui concerne les terres, assurément gonflée au-delà du raisonnable, mérite d'être prise en considération ; mais elle l'a déjà été, une réforme agraire est en cours, et ce n'est pas en brûlant des maisons ou en tuant le bétail qu'on rendra plus prospère une économie rurale plutôt déficiente.

Quant au volet proprement politique du problème calédonien, le statut voté en 1984, l'élection de l'Assemblée et la formation du gouvernement calédonien chargé d'administrer l'autonomie interne du pays, apportent bien une solution, d'ailleurs susceptible d'évolution, qui respecte les droits de tous les habitants de l'archipel.

Alors ? Qu'est-ce qui justifie le rejet d'un statut libéral à peine établi, le mépris affiché envers l'Assemblée et le gouvernement issus du suffrage universel le 18 novembre dernier, la violence déchaînée, les sévices et les menaces ? Comment se fait-il que le gouvernement métropolitain ne respecte même pas ses propres engagements et jette au panier comme chiffon de papier la charte qu'il avait lui-même conçue ?

Deux explications, qui sont d'ailleurs complémentaires et non contradictoires, s'imposent à l'esprit :

— la première, c'est qu'en dépit des manœuvres d'obstruction (6) le vote des populations avait été favorable aux partis patriotes, en premier lieu au R.P.C.R., et que le chef désigné du gouvernement calédonien, Dick Ukeiwe, canaque à 100 %, était un partisan déterminé du maintien de l'archipel dans la République ;

— en second lieu, le vote du 18 novembre renvoyait clairement aux calendes grecques la mise en route d'un processus séparatiste, ce qui frappait de nullité un point du programme socialiste.

En d'autres termes, à la déception des activistes séparatistes en Calédonie s'est ajoutée celle des éléments les plus sectaires de Paris qui, voyant s'effriter les uns après les autres tous les objectifs désignés en 1981 dans le programme de leur parti, ont cru facile de tenir au moins une de leurs promesses : celle de « décoloniser » la Calédonie, qui — justement — n'est plus une « colonie » au sens que ce mot avait avant la guerre.

En somme, autant ou même plus qu'au Canaque de tribu, c'est au militant de base en métropole qu'on a voulu donner satisfaction, en sacrifiant les « Caldoches », nouveaux pieds-noirs, sur l'autel des grands principes tels qu'on les entend au sein des sections à Châteauroux ou à Romans.

Comment concevoir en effet que, moins de deux mois après la mise en application du nouveau statut, le gouvernement et la majorité qui l'avaient instauré s'emploient de toutes leurs forces à l'annuler ? En aurait-il été de même si d'aventure les séparatistes avaient emporté la majorité des sièges à l'Assemblée calédonienne et si J.-M. Tjibaou avait été élu à la tête du gouvernement local ? Poser la question, comme on dit, c'est la résoudre.

Sans doute n'est-il pas absolument anticonstitutionnel, selon la lettre des textes, de rejeter en décembre ce qu'on préconisait en novembre. C'est tout de même un peu fort. L'autorité d'un Etat ne se renforce guère par de telles palinodies. Ce qui, en revanche, est nettement et catégoriquement contraire à la Constitution de 1958 qui, jusqu'à nouvel ordre, est bien celle de la République, c'est de tolérer, où que ce soit en métropole ou dans l'outre-mer, un prétendu « gouvernement provisoire » autoproclamé, issu de l'arbitraire d'une fraction séparatiste armée, et qui détourne à son profit la souveraineté ; que dis-je ? non seulement le tolérer, mais le reconnaître de facto, traiter avec lui en priorité, recevoir ses dirigeants, fermer les yeux sur ses exactions.

Sur ce point, le gouvernement et, par suite, son émissaire, sont sortis de la légalité. Qui plus est, ils font preuve d'un mépris total envers les droits de l'homme, car, aux yeux de tout démocrate français, l'idée de réserver la souveraineté aux seuls Mélanésiens porte une atteinte extrêmement grave aux droits des Calédoniens de souche européenne, polynésienne ou asiatique.

Il est, évidemment, difficile de prévoir quelles seront, dans les semaines et les mois qui viennent, les développements de la situation dramatique créée en Calédonie par une politique irréaliste et irresponsable. Ce territoire, qui fut si fier en 1940-1944 de fournir avec le Bataillon du Pacifique une contribution éclatante aux combats des Forces françaises libres, méritait mieux que d'être l'objet et la victime de médiocres combinaisons politiciennes.

Si l'on s'efforce pourtant de scruter l'avenir, pourquoi ne pas se pencher sur ce que le plan de M. Pisani (mais l'on est en droit de supposer qu'il s'agit bien là d'un plan endossé par le gouvernement, encore que celui-ci ne l'ait pas clairement déclaré) promet au cas — improbable — où son application se déroulerait sans secousse selon le calendrier établi.

En premier lieu, un scrutin d'autodétermination est prévu pour juillet 1985. Comment votera-t-on ? Et qui votera ? Etant donné qu'il existe en Calédonie une nette majorité : une partie des Canaques, presque tous les Européens, Polynésiens et Asiatiques, contre le séparatisme, ce scrutin devrait avoir pour résultat le rejet du plan officiel. Or, est-il possible que le gouvernement ait accepté d'avance ce risque ? Ses interlocuteurs privilégiés, les Canaques anti-français, l'acceptent-ils ? Voilà qui paraît surprenant et même suspect. On peut se demander si n'ont pas été envisagées certaines dispositions réglementaires et certaines actions subversives qui empêcheraient beaucoup d'électeurs de voter. Supposons que les terroristes canaques chassent de l'intérieur du territoire tous leurs adversaires potentiels ; qu'à Nouméa les services du haut-commissariat n'inscrivent pas sur les listes électorales les électeurs réfugiés en ville fuyant l'incendie et l'assassinat ; que le jour du vote les bureaux soient assiégés, les urnes détruites comme ce fut déjà le cas dans certaines localités. Peut-être de telles méthodes assureraient-elles une marge favorable à la minorité séparatiste devenue majorité pour la circonstance.

Si, à l'inverse, le suffrage universel confirmait la volonté du peuple calédonien de rester français, que ferait le gouvernement ? N'assisterions-nous pas à une cascade de votes, à des scrutins renouvelés jusqu'à ce que, la peur et la lassitude aidant, soit émis le verdict séparatiste qu'une certaine gauche veut à tout prix obtenir ?

Allons plus loin : le vote a été favorable au plan Pisani, l'indépendance canaque est proclamée. La souveraineté est réservée aux seuls Canaques, les autres pouvant solliciter une sorte de permis de séjour. Un précédent tout proche dans l'espace et dans le temps nous met à même d'évaluer les suites probables de ce nouvel état de choses : c'est celui de l'archipel des Nouvelles-Hébrides, devenu République du Vanuatu en 1980. L'ensemble de ces îles était régi par un condominium franco-britannique, formule évidemment boiteuse à l'abri de laquelle se donnaient libre cours les rivalités ethniques, religieuses et économiques. L'accession à l'indépendance ne concernait qu'un assez petit nombre de « colons » européens, planteurs et éleveurs ; il est vrai que, si les citoyens britanniques jouissaient alors de la protection de leur pays, il n'en fut pas de même des Français (7).

En fait, la bataille de l'indépendance se livra essentiellement contre tout ce qui était français ou francophone. Indigènes et métis de langue française, dressés contre le parti dominant Vanua Pati, furent victimes non seulement d'une violente répression exercée par des « milices » révolutionnaires, mais d'une véritable campagne militaire exécutée par des troupes papoues venues de Nouvelle-Guinée avec l'aide matérielle du gouvernement australien ! Cet épisode peu connu ne fait pas apparaître sous un jour favorable les autorités françaises et britanniques de l'époque (8).

Après quatre ans de cette « indépendance » papouo-australienne, où en est le Vanuatu ? De récents reportages publiés par le Figaro en janvier permettent de répondre à cette question.

Economiquement, en dépit d'une bonne récolte de coprah, la seule production de l'archipel, la situation est médiocre. Politiquement, et quant aux droits de l'homme, elle est catastrophique : le parti régnant distribue et retire à son gré, avec le plus complet arbitraire, les autorisations de séjour. Les ordres d'expulsion, « les lettres vertes », pleuvent. Tout est désorganisé, l'insécurité est totale, personne, s'il n'est mélanésien ou s'il parle français, n'est assuré du lendemain.

Détail digne d'être souligné : de tous les Etats étrangers qui prodiguent leur argent, c'est-à-dire celui des contribuables, à l'économie vacillante du Vanuatu, c'est la France qui arrive en tête, devant la Grande-Bretagne et l'Australie, par le chiffre de ses dons !

Ainsi l'archipel voisin nous laisse-t-il contempler l'image de ce que serait la Nouvelle-Calédonie indépendante d'où seraient chassés les non-Canaques tandis que le contribuable français continuerait à subvenir aux besoins du territoire ou même, probablement, devrait fournir une aide plus considérable que celle dont il est actuellement redevable.

Sans doute des esprits simplistes soutiendraient-ils que, s'il est parfaitement normal de subventionner un territoire français dont les habitants sont nos concitoyens, en revanche on ne voit pas ce qui justifierait une aide maintenue ou accrue à un pays devenu indépendant. Mais chacun sait que les esprits subtils qui nous gouvernent planent dans l'empyrée bien au-dessus de considérations aussi terre à terre.

Le plan de M. Pisani promet aux non-Canaques des « garanties » quant à leur statut, à leurs biens et au régime de certaines localités, Nouméa particulièrement.

Tout ce langage nous est familier. Les « accords » d'Evian prévoyaient tout cela. Ils garantissaient tout ce qu'on voulait garantir afin de s'en aller, et la citoyenneté, et les propriétés, et les indemnités, et la présence française, et la coopération, et le statut spécial d'Alger et d'Oran. Il serait cruel d'insister.

Veut-on un autre exemple ? Après des années de troubles, boycottée par l'O.N.U., la Rhodésie accepte de négocier sous l'égide de lord Carrington. A l'issue de laborieuses conférences, la Constitution de la République du Zimbabwe indépendant est proclamée. Elle contient des garanties « en béton armé » pour les Blancs, pour les Africains de diverses ethnies, et contre toute déviation totalitaire. Quatre ans plus tard, que voyons-nous ? Le premier ministre, Robert Mugabe, marxiste mais « modéré » disait-on, s'entoure d'une garde prétorienne de Nord-Coréens ; il ne dissimule pas son projet, qui est d'établir un régime de parti unique. L'ancien premier ministre Muzorewa est emprisonné. Le leader indépendantiste N'Komo, rival de Mugabe, est poursuivi. L'ethnie dominante des Shonas persécute la tribu minoritaire N'Débélé. L'économie, naguère dynamique et florissante malgré le boycott onusien, s'effondre. Les Rhodésiens blancs s'enfuient, les investissements s'amenuisent.

A qui fera-t-on croire qu'une minorité raciste, menée par des chefs ambitieux et totalitaires, respectera la signature qu'elle aura apposée sur de quelconques accords ? L'encre de cette signature ne serait pas encore sèche que déjà se déclencheraient les expulsions comme au Vanuatu, les nationalisations et spoliations comme en Algérie, les exactions comme en Rhodésie.

La souveraineté est ou n'est pas. Le plan Pisani, en proclamant une « souveraineté canaque » livre tout, le pays et les habitants, à l'arbitraire de la minorité activiste. Il n'est pas moins évident que la République canaque (étiquetée « socialiste » pour plaire à l'actuelle majorité politique) ne serait pas plus ligotée par des engagements internationaux que par des garanties intérieures. Le nouvel Etat, dit M. Pisani, sera associé à la France. Comment ? ou plutôt, pour combien de temps ? Qu'est-ce qui l'empêchera de s'associer, non à la France, mais à l'Australie, ou encore, comme Cuba, au Comecon des pays communistes ? Comment s'y opposera-t-on ? La situation stratégique de l'archipel, comme on l'a bien vu pendant la Seconde Guerre mondiale, en fait un objet de tentation : quel ne serait pas l'avantage, pour l'impérialisme soviétique, de pouvoir utiliser ce porte-avions insubmersible dans le Pacifique Sud !

Personne ne peut croire un instant que les barrières de papier prévues par le plan Pisani résisteraient à la subversion intérieure ou aux pressions extérieures si la Nouvelle-Calédonie cessait d'être française.

Qui peut, par ailleurs, fermer les yeux face au danger d'extension du démantèlement des territoires d'outre-mer si le clan séparatiste venait à l'emporter, grâce à Paris, en Calédonie ? Les Polynésiens l'ont bien compris, comme le démontre la démarche de solidarité faite à Nouméa par le président de Tahiti. Les Antilles, soumises aux entreprises subversives de Fidel Castro, sont également visées. D'ailleurs le processus qui s'exprime par le plan Pisani semble avoir été conçu pour s'appliquer, mutatis mutandis, à n'importe quel territoire : à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, voire à la Corse. Tous les excités du séparatisme, tous les terroristes qui gravitent autour du colonel Kadhafi ou du K.G.B., tous les aigris et les ambitieux qui s'imaginent présidents et ministres, ambassadeurs, délégués à l'O.N.U. ou à l'Unesco, seront puissamment encouragés si par malheur la Nouvelle-Calédonie se sépare de la France et si la France est chassée du Pacifique Sud.

C'est qu'en effet un des enjeux de la bataille si mal engagée, c'est le maintien de la France dans cette région du monde. Quiconque a pu évaluer et observer ce que représentent de dynamisme et de potentiel économique, comme aussi de richesse intellectuelle et de pouvoir d'invention, les pays qui bordent cet Océan, sera conduit à voir le Pacifique du XXIe siècle comme la mer intérieure d'un prodigieux ensemble de civilisation, qui jouera dans le monde de demain un rôle analogue à celui de la Méditerranée dans l'Antiquité, à celui de l'Atlantique à l'époque moderne.

De cette zone essentielle de la planète, la France ne doit pas être absente.

Il faut ajouter à cette considération générale deux aspects particuliers du problème du Pacifique pour notre pays.

D'abord, en raison du traité international sur le droit de la mer, la France dispose autour des îles qu'elle possède dans cet océan, que ce soit la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna ou les archipels polynésiens, d'une zone économique qui représente, pour l'ensemble, quelque chose comme 10 millions de kilomètres carrés. Or ces régions sont riches non seulement en ce qui concerne la pêche, mais encore en nodules polymétalliques qui se trouvent en quantités considérables sur le fond de la mer.

D'autre part, c'est à Mururoa, en Polynésie française, que l'on poursuit les tirs expérimentaux indispensables à notre défense nationale, en dépit des protestations de l'Australie.

A propos de cette tragique et absurde affaire calédonienne, dont le moins qu'on puisse dire est que ne s'imposait guère l'urgence de la provoquer, la question peut-être la plus importante à poser est celle-ci : pourquoi un gouvernement accablé de lourds problèmes, menacé par des échéances électorales, affronté au chômage et aux faillites, désavoué par les sondages, a-t-il cru nécessaire d'ouvrir cette boîte de Pandore, d'ajouter à ses nombreux soucis un conflit sanglant à l'autre bout du monde ?

J'ai entendu échafauder des explications complexes. Certains, observant le rôle important du dictateur libyen comme conseiller et financier des insurgés séparatistes, laissent supposer que la complaisance de Paris aux entreprises du clan Machoro-Tjibaou se situerait dans un ensemble plus vaste dont la négociation sur le Tchad ne serait pas exclue.

D'autres émettent des hypothèses qui visent une politique de rapprochement avec le bloc de l'Est.

Ne disposant pas de renseignements secrets, je m'attacherai à ce qui est visible — la pointe émergée de l'iceberg — et qui, de toute manière, est un élément important sinon déterminant : l'idéologie actuellement au pouvoir.

Je veux parler du « tiers-mondisme », magma confus de slogans irréalistes et d'idées toutes faites : tous les maux du genre humain sont causés par les Blancs (à l'exclusion des Russes toutefois) ; les pays riches ne le sont que parce qu'ils pillent les pays pauvres ; l'impérialisme des Etats-Unis et le sionisme sont les ennemis les plus dangereux du tiers monde, et en seconde ligne les Européens de l'Ouest et les Sud-Africains ; tout territoire, fût-ce une île grande comme un petit canton français et quelques milliers d'habitants, doit être proclamé indépendant et disposer d'une voix aux Nations unies. Il est entendu également que si le président Reagan intervient à Grenade pour mettre fin à une mainmise cubaine et à une dictature communiste, il commet le plus grave des péchés, pour lequel il est vertement tancé par le New York Times et le Washington Post ainsi que par la conscience universelle, tandis que l'Union soviétique en envahissant l'Afghanistan et en massacrant la population donne un bel exemple d'internationalisme prolétarien.

Toutes ces billevesées et mille autres ejusdem farinae ont été prises comme paroles d'Evangile pendant plus de vingt ans. L'Occident en général, les intellectuels en particulier sans oublier certains prêtres et pasteurs, ont cédé à une crise de masochisme, sacrifiant à leur mauvaise conscience l'intérêt et la vie de millions d'êtres humains. On a vu, en France même, des écrivains en renom et des journaux respectables, emportés par un véritable délire, approuver les macabres exploits de terroristes et se faire les champions des causes les plus suspectes, voire des exactions les plus hideuses. Certains se sont fait gloire de servir de valets d'armes et de porteurs de valises à des réseaux d'assassins.

Cette démence a duré et n'est pas encore entièrement guérie. Elle tend toutefois à s'atténuer. Les yeux s'ouvrent face aux dictatures brutales, à la corruption, aux génocides. Le Goulag ne règne pas que dans les déserts glacés de l'Empire russe ; il prolifère sous les tropiques, que ce soit à Cuba ou en Ethiopie. De Staline en Guevara, de Mao Zedong en Kim Il-sung, sans parler d'Amine Dada, de Kadhafi, de Mengistu, l'intelligentsia dite « progressiste » en vient à souffrir d'une pénurie de héros. Le spectacle du continent africain est de nature à faire réfléchir. A de rares (et d'autant plus honorables) exceptions près, la prétendue « décolonisation » réduite à l'abandon précipité de territoires et de peuples y aboutit à un fiasco catastrophique. Ni la démocratie, ni les droits de l'homme, ni le développement économique, ni la justice sociale, n'ont fait le moindre progrès du fait de la dissolution des grands ensembles rattachés à l'Europe. Au lieu de maintenir ces grands ensembles pour ce qu'ils avaient de positif et d'y introduire les réformes nécessaires, on a éparpillé en hâte les territoires en créant à tort et à travers des Etats trop souvent dénués de consistance économique, historique, culturelle. Personne aujourd'hui ne peut nier que le niveau de vie des populations s'est presque partout effondré, que l'agriculture est en régression marquée, que les coups d'Etat incessants ont miné les régimes représentatifs et que les indépendances ont été bien souvent « confisquées » (9).

Devant un tel bilan, la prétention « anticolonialiste » qui s'exprime dans le plan Pisani apparaît comme archaïque et dépassée. Elle arrive trop tard dans un monde qui a changé en deux décennies. Le déclin du tiers-mondisme donne lieu à des craquements significatifs dans l'édifice intellectuel de gauche. Je n'en veux pour exemple que la polémique qui s'est élevée entre Françoise Sagan écrivant dans le Monde et Jean Daniel du Nouvel Observateur ; la première reproche, dans un article caustique intitulé « Bon repentir, Messieurs ! », aux collaborateurs de l'hebdomadaire d'avoir renié leur passé anticolonialiste ; Daniel proteste avec indignation, affirme que « si c'était à refaire, nous le referions » et conclut : « Non, madame Sagan, nous n'avons pas changé (10). » Peut-être, mais le monde lui-même a changé.

Il serait navrant de sacrifier à des fantasmes passéistes une terre et un peuple envers qui la France a un premier devoir, celui de ne pas les abandonner.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) Gens de la Grande Terre, Paris (Gallimard), 1938.

(2) Do Kamo, Paris (Gallimard), 1947.

(3) Do Kamo, op. cit., p. 111.

(4) Ibid., p. 185.

(5) Jean Guiart : La terre est le sang des morts, Paris (Anthropos), 1983, p. 242. Et, p. 283 : « Il y a les Canaques et les autres. »

(6) Notamment l'intimidation destinée à empêcher les électeurs d'aller voter et la destruction des urnes où s'illustra Eloi Machoro.

(7) ... « Poussé dans ses retranchements, le gouvernement français a bien dû abandonner — la phrase de M. Giscard d'Estaing : "Je ne veux plus entendre parler de ces gens-là !" — ceux qui se réclamaient de lui bien à tort » (Jean Guiart, La terre est le sang des morts, op. cit., p. 247). Le même auteur, par ailleurs, reproche à M. Paul Dijoud, alors secrétaire d'Etat aux T.O.M., d'avoir voulu user du mouvement de résistance pro-français dans la négociation avec le gouvernement du Vanuatu indépendant.

(8) Jean Guiart, op. cit., p. 207-208, donne d'intéressants détails sur l'armée papoue soutenue par l'Australie qui a puissamment contribué à l' « indépendance » du Vanuatu aux dépens de la population francophone.

(9) Ferhat Abbas dans l'Indépendance confisquée, Paris (Flammarion), 1984, p. 9, résume en une phrase sa déception : « Depuis le 5 juillet 1962, l'Algérie est indépendante, mais aucune loi n'est intervenue pour protéger les citoyens contre les abus du pouvoir. » Il conclut : « Fiasco économique, fiasco social, fiasco politique, fiasco diplomatique. L'échec est total et dans tous les domaines » (op. cit., p. 173).

(10) Voir le Monde du 12 janvier et du 13-14 janvier. En outre Mme Sagan aurait, selon Jean Daniel, déclaré au cours d'une émission télévisée que les membres de l'équipe du Nouvel Observateur auraient « pleurniché sur l'Algérie française, le Viêt-nam » et regretté « leurs erreurs passées ».