mercredi 15 août 2012

La conférence de Carthagène (1983)



JACQUES SOUSTELLE

LA CONFERENCE DE CARTHAGENE

[Revue des Deux Mondes, octobre 1983, p. 10-14]

Plus de 500 journalistes, commentateurs de radio et de télévision, professeurs, écrivains, venus de 92 pays, de l'Argentine au Zimbabwe, Européens, Nord-Américains et Canadiens, Latino-Américains, Antillais, Arabes, Chypriotes grecs et Chypriotes turcs, Polynésiens et Africains (noirs et blancs), Japonais, Coréens, Thaïlandais, Vietnamiens, Chinois de Hong Kong et de Taiwan, Indiens et Népalais, sans oublier de courageux Polonais et des Russes en exil : c'est un véritable rassemblement mondial, par-dessus toutes les barrières de race, de culture et de langage, qui s'est tenu du 5 au 10 septembre en Colombie, à Carthagène-des-Indes.

Le groupe de publications Tribune-Times, qui a organisé cette extraordinaire réunion sur le thème : Responsabilité des média dans le développement des institutions démocratiques, n'aurait pu faire un choix plus heureux que celui de la légendaire Carthagène, aux imposantes murailles espagnoles, riche d'une histoire haute en couleur : les galions chargés d'or et de précieuses denrées tropicales, les assauts des pirates, l'Inquisition, le marché des esclaves et l'apostolat de San Pedro Claver, défenseur des Noirs, puis le cri de l'indépendance en 1811, Bolivar le Libérateur. Que dans cette ancienne cité une municipalité dynamique ait construit un centre de congrès ultra-moderne, qui cependant ne nuit en rien au charme de la vieille ville, c'était là une occasion unique pour y tenir une conférence mondiale, en réunissant au bord de la mer des Caraïbes, sous un ciel lumineux et changeant, des hommes et des femmes de bonne volonté et de bonne foi soucieux, à juste titre, d'évaluer le rôle de plus en plus important de la presse et des moyens de communication de masse dans le monde contemporain.

Ce souci est reflété par la structure même de la conférence qui, en dehors des séances plénières, s'est articulée en cinq sections sur les thèmes suivants : les media et l'amélioration des relations Nord-Sud ; l'idéal révolutionnaire et les réalités en Amérique latine ; les média et la révolution ; les média et les droits de l'homme ; les racines de l'impérialisme économique. Présidés respectivement par le professeur Kittrie, par le directeur du Washington Times James Whelan, par John Lent, par l'ambassadeur de France J.D. Jurgensen, par le professeur israélien Joseph Ben-Dak de l'université de Haïfa, les cinq séminaires ont permis des échanges de vues toujours intéressants, quelquefois pathétiques, comme par exemple quand Juan Vives, ancien « maquisard » de la Sierra Madre, a dénoncé le totalitarisme et les exactions de Fidel Castro.

En dépit d'inévitables divergences qui se sont librement exprimées, un large consensus s'est affirmé pour rejeter toute domination étatique et partisane sur les moyens de communication. L'allocution que j'ai prononcée à la séance inaugurale (en français : notre langue, il faut le constater, n'a tenu au congrès qu'une place modeste face à l'espagnol et à l'anglais) avait pour thème central ce que j'ai appelé « la séparation des média et de l'Etat ». Sur un tel sujet, l'assemblée s'est montrée unanime. Mais, en même temps, tout le monde a pris conscience de la très lourde responsabilité des média, car, selon la formule employée par le professeur Van den Haag, « ils amplifient et même produisent l'événement ». D'où la nécessité d'élaborer des structures démocratiques capables de garantir impartialité et objectivité.

On sait que certains milieux de l'U.N.E.S.C.O. s'efforcent depuis des années, sous prétexte de rétablir un équilibre entre Nord et Sud et d'obtenir une véritable objectivité, de créer une sorte de censure mondiale baptisée « nouvel ordre de l'information ». Cet organisme serait dominé bien évidemment par des gouvernements dits « non alignés », c'est-à-dire neuf fois sur dix pro-soviétiques et anti-occidentaux. La conférence de Carthagène a repoussé énergiquement un tel projet.

Il va sans dire que la contribution latino-américaine aux travaux du congrès a été particulièrement brillante. Tous les pays du continent étaient représentés, souvent par des écrivains illustres tels que le Colombien Germán Arciniegas et le Péruvien Mario Vargas Llosa. Ce dernier, auteur du best-seller la Guerre de la fin du monde, remporta un vif succès quand, stigmatisant les dictatures de droite et de gauche, les coups d'Etat militaires et les guérillas sanguinaires comme le trop fameux « Sentier lumineux » qui essaie d'ébranler le régime démocratique de son pays, il analysa l'image souvent déformée de l'Amérique latine que projettent la presse et les média en Europe. Citant des exemples concrets provenant du Danemark, de l'Angleterre, de l'Allemagne fédérale, Vargas Llosa montra que l'opinion, dans les démocraties occidentales, est conduite à admettre que « ce qui est bon pour l'Europe ne l'est pas pour l'Amérique latine » et que les peuples du continent, voués à des agitations pittoresques et folkloriques, n'ont pas d'autres choix que « le modèle Pinochet ou le modèle Castro ». Il dénonça, sous les applaudissements, la tendance des journaux et des agences, en Europe et en Amérique du Nord, à amplifier les « exploits » des guérillas marxistes-léninistes et à fermer les yeux sur les violations des droits de l'homme commises par ces groupes révolutionnaires armés.

Telle fut aussi une des affirmations les plus frappantes de Germán Arciniegas à propos de son propre pays : la Colombie, dit-il, comprend 18 millions d'habitants qui, pratiquant l'alternance, votent à raison de plus ou moins 50 % pour le parti libéral ou le parti conservateur. Les guérilleros du « M-19 » représentent à peine 0,01 % de la population. Or les média leur attribuent beaucoup plus de temps et d'espace qu'aux activités légales des pouvoirs publics et des partis démocratiques.

Il est certain que le goût du sensationnel s'allie souvent, pour dénigrer la démocratie et exalter les terroristes, à un « gauchisme » plus ou moins dissimulé. Van den Haag a fait état d'un sondage réalisé dans les écoles de journalisme américaines : 75 % des étudiants se situent nettement plus à gauche que les deux partis traditionnels. Aussi n'est-il pas surprenant que des organes de presse très influents tels que le New York Times et le Washington Post prennent automatiquement des positions hostiles au gouvernement américain et favorables à Fidel Castro, aux marxistes du Nicaragua, aux terroristes salvadoriens. Paradoxalement, c'est dans la presse des pays démocratiques que le totalitarisme communiste trouve ses meilleurs soutiens : le dissident soviétique Maximov, son compatriote Mikhaïl Makarenko ont déploré l'aveuglement de l'Occident. En fait, nous avons assisté plus d'une fois, au cours de ces cinq journées, à une sérieuse mise en cause de notre bonne conscience, soit par les représentants des pays « du Sud », soit par les victimes de l'oppression totalitaire. C'est le thème d'une réflexion qui devrait tempérer notre trop facile autosatisfaction d'Occidentaux.

Il est naturellement impossible de tout rapporter, de citer toutes les personnalités qui ont pris part à la conférence. L'ancien ministre américain du Trésor, Robert B. Anderson, a prononcé une allocution remarquée sur les aspects économiques et financiers des problèmes de communication. L'ambassadeur colombien José Maria Chaves, polyglotte et dynamique, a animé plusieurs réunions. Le ministre de l'Information du Honduras, Amilcar Santamaria, l'Australien Sir Charles Moses, le président Pak, de Corée, le journaliste noir d'Afrique du Sud, Qobozo, l'Uruguayen Julián Safi, directeur des Ultimas Noticias de Montevideo, le R.P. Delgado, président de la commission des droits de l'homme au Salvador, l'ancien ministre équatorien des Affaires étrangères Jorge Salvador Lara, les Français Alain Griotteray et Georges Suffert, et, bien entendu, le représentant du président de la République de Colombie, celui du gouverneur du département de Bolivar et le jeune maire de Carthagène, parmi bien d'autres personnalités, ont concouru à l'indéniable succès de la réunion. L'organisation, difficile certes mais impeccable, faisait honneur à la souriante et efficace « trinité » de Larry Moffitt, Antonio Betancourt et Tomiko Duggan.

D'un commun accord, aucune motion, résolution ou déclaration ne fut soumise à un débat ou à un vote, aucun texte final ne fut publié. La conférence a gardé ainsi le caractère d'une libre confrontation, d'un effort sincère pour la vérité et la dignité humaine en dehors de tout dogmatisme. Ceux qui ont pris part à ces journées sont repartis vers les pays divers et lointains où ils exercent leurs activités professionnelles, avec le réconfort de savoir qu'ils ne sont pas seuls, que d'autres esprits, un peu partout, partagent le même idéal de liberté.

Dans ce monde tragique, si chargé de périls, sur lequel de lourds nuages jettent leur ombre menaçante, une lumière vient de Carthagène, et c'est une lueur d'espoir.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française
Ancien commissaire national à l'Information de la France libre, Londres 1942-1943
Ancien ministre de l'Information 1945 et 1958