mercredi 15 août 2012

La Havane et Asunción (1984)



JACQUES SOUSTELLE

LA HAVANE ET ASUNCION

[Revue des Deux Mondes, juin 1984, p. 548-552]

L'histoire, fertile en ironies, semble avoir voulu placer aux deux extrémités du monde latino-américain deux pays qui symbolisent l'opposition des modes de pensée et de vie entre lesquels se divise le continent. Au nord, Cuba et La Havane ; au sud, le Paraguay et Asunción : deux pays tropicaux, au climat ensoleillé et à la végétation luxuriante ; des peuples qui ont en commun la langue et la tradition espagnoles, mais tandis que les Cubains sont pour une large part des Hispano-Africains, le peuple du Paraguay, qu'il soit purement indigène ou métissé, demeure proche de son origine guarani. Aussi un des traits sympathiques de ce pays est-il la pratique très répandue, dans tous les milieux, du langage indien.

Mais voici venir les différences. Cuba s'enfonce chaque jour davantage dans la dépendance économique et politique à l'égard de l'Union soviétique. Son économie « socialiste » est délabrée au point que même les productions traditionnelles de l'agriculture : tabac et sucre, doivent être rationnées ! Les rapports soviéto-cubains relèvent du plus pur « colonialisme » : c'est la Russie qui fixe les prix, achète bon marché et vend cher comme elle le fait avec ses infortunés satellites de l'Europe de l'Est. Cuba, en outre, joue le rôle d'un réservoir de mercenaires : vingt-cinq mille soldats en Angola, détestés par la population et durement combattus par les patriotes angolais de l'U.N.I.T.A. Autant au Congo, et surtout en Ethiopie, où ils servent de chair à canon dans la guerre implacable, et interminable, que mène contre l'Erythrée rebelle le dictateur communiste Mengistu Haïlé Mariam, fantoche entre les mains du Kremlin.

Pendant que le peuple cubain subit la dictature totalitaire et que ses fils se font tuer en Afrique, les prisons regorgent de détenus politiques souvent maltraités, soumis à des sévices inhumains.

Et c'est ce pays qui s'efforce par tous les moyens de « déstabiliser » l'Amérique latine. Après le fiasco de Che Guevara en Bolivie, les guérillas du Nicaragua et du Salvador ont trouvé à La Havane un soutien et des directives, des armes et des « conseillers ». Au Nicaragua, parvenus au pouvoir sous le masque de la démocratie, les marxistes se sont révélés assez rapidement comme ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des communistes totalitaires. Castro lui-même les avait guidés et leur envoya une foule d'auxiliaires sous prétexte de mener une campagne pédagogique contre l'analphabétisme. C'est notamment pour faciliter, sur la côte atlantique du Nicaragua, l'arrivée des Cubains et de leurs armes que le gouvernement de Managua s'est lancé, bien imprudemment, à l'assaut des villages indiens, déportant et massacrant les Miskitos chrétiens.

Que l'on jette maintenant un regard sur le Paraguay, « petit » pays par son étendue si on le compare aux géants brésilien et argentin, pays paisible au cœur du continent, entouré de terres comme Cuba est entouré par la mer. Une première observation : le Paraguay, s'il n'aime pas qu'on intervienne, de l'extérieur, dans ses affaires, ne se mêle pas de celles des autres. Il n'envoie ni en Amérique ni en Afrique des conseillers ou des mercenaires. Il respecte l'indépendance des autres et demande seulement qu'on respecte la sienne. Telle a été au cours de son histoire la maxime constante de ses dirigeants, du docteur Francia à Solano López et au général Stroessner. On dira peut-être que c'est là une qualité essentiellement négative, une abstention. Peut-être : mais dans le monde actuel, déchiré, saignant par mille plaies ouvertes, dans le monde où sévissent les ayatollahs, le terrorisme, le K.G.B., l'O.L.P., et toutes les forces de subversion, je trouve quant à moi remarquable et encourageant qu'il existe un pays et des gouvernants assez sages pour « cultiver leur jardin » selon la maxime de Candide et ne pas jeter de cailloux dans le jardin d'autrui.

Interrogé il y a quelques mois par une journaliste, le président du Paraguay a défini en deux phrases la position de son pays sur le plan international : « Nous serons toujours du côté des démocraties occidentales. Nous sommes contre le communisme. »

En ce qui concerne l'Amérique latine, il s'est déclaré partisan, à l'occasion de la même interview, de « l'intégration latino-américaine », en ajoutant : « Il est nécessaire qu'elle se fasse, et le plus tôt sera le mieux. »

Nous assistons depuis quelque temps à une certaine prolifération d'articles plus ou moins mensongers destinés visiblement à ternir en Europe l'image du Paraguay. Comme on ne peut évidemment pas lui reprocher d'intervenir hors de ses frontières ni de menacer qui que ce soit, on s'en prend à son régime constitutionnel. Selon certains pamphlétaires, l'opposition serait tout simplement interdite, privée de toute représentation légale. Quiconque a pu observer la réalité paraguayenne constate que les partis de la coalition de gauche dite Acuerdo Nacional, dont le parti « fébrériste », socialiste, affilié à l'Internationale socialiste, non seulement existent mais occupent à l'Assemblée nationale et au Sénat un quart environ des sièges. Du reste ils s'expriment dans la presse, publient leurs manifestes, organisent même des réunions publiques comme celle qui s'est tenue en novembre ou décembre dernier sur l'une des principales places d'Asunción. Sans doute — inde irae — ces partis sont incapables de grouper des masses importantes (environ un million d'adhérents) comme celles qui soutiennent l'Association nationale républicaine (parti « colorado »), forte de ses nombreuses sections implantées partout dans les villes et les villages ; et encore moins sont-ils capables d'appeler le peuple à suivre un « leader charismatique » comparable à don Alfredo Stroessner.

J'ai dit que le Paraguay se consacrait à « cultiver son jardin ». Il le fait avec prudence et modération. Maintenir un taux acceptable d'activité économique et un niveau monétaire relativement stable quand les grands voisins, endettés au-delà de tout précédent, plongent dans une inflation illimitée, n'est pas chose facile. Le Paraguay possède des économistes à la fois théoriques et praticiens comme l'actuel ministre de l'Industrie qui guident le bateau parmi les écueils en évitant d'être entraînés par le courant brésilien ou argentin. Tout le monde sait que le Paraguay est actuellement le pays le plus solide, économiquement, du « cône sud ». Le niveau de vie y est modeste, mais sans les contrastes choquants qu'illustrent les javelas de Rio. En fait, sans opulence ni misère, le Paraguayen mange à sa faim et a un toit au-dessus de la tête. Ajoutons que l'analphabétisme n'existe pas, grâce à un réseau important d'écoles dans tout le pays.

Des liens particulièrement étroits ont été établis au cours des dernières années entre le Paraguay et la France, au bénéfice des deux nations. Le plus important projet industriel du pays, depuis que le gigantesque barrage d'Itaipu est terminé, est celui qu'un consortium d'entreprises françaises réalise à Villeta, proche d'Asunción, et à Vallemi, à cinq cents kilomètres plus au nord sur le fleuve Paraguay, pour le compte de l'industrie nationale du ciment (I.N.C.), considérée par le gouvernement paraguayen comme une des bases du développement économique. Ingénieurs et techniciens français sont devenus une composante habituelle de la population à Asunción.

Revenons au binôme Cuba-Paraguay : d'un côté une dictature impitoyable, belliqueuse, qui intervient militairement sur deux continents, dont l'économie se dégrade, dont le peuple souffre ; de l'autre, un pays jaloux de son indépendance, respectueux d'autrui, et qui protège son peuple, dans des circonstances et un environnement difficiles, contre les conséquences néfastes de la crise mondiale.

Quel est, de ces deux pôles latino-américains, celui vers lequel se tourne l'intelligentsia dite « progressiste » ? Quel est celui qu'elle donne en exemple et couvre de louanges ? On l'a deviné : c'est Cuba, la dictature de Castro, les boutiques vides et les prisons pleines, les mercenaires qu'on envoie se faire tuer pour le marxisme international.

Et qui est diffamé systématiquement par la même intelligentsia ? Evidemment — on pouvait s'en douter — le Paraguay pacifique et laborieux qui a le tort, impardonnable aux yeux de certains, d'être en Amérique latine la plus inexpugnable des forteresses face à l'expansion du communisme.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française