vendredi 17 août 2012

La Ligue Arabe, l'Egypte et la paix (1956)



LA LIGUE ARABE, L'EGYPTE ET LA PAIX

par Jacques Soustelle

[La Revue de Paris, septembre 1956, p. 16-26]

Cette région du monde où se touchent l'Europe, l'Afrique et l'Asie, à l'extrémité orientale de la Méditerranée, semble avoir été marquée par le destin pour jouer un rôle primordial dans l'histoire des hommes. Les premières grandes civilisations et les empires de la Mésopotamie, de l'Asie Mineure et de l'Egypte, l'essor de la thalassocratie Cretoise, l'épanouissement de la Grèce, Alexandre et l'éclat des pays hellénistiques, la permanence de la Romanie byzantine à travers plus de mille ans d'épreuves, l'élan des conquêtes arabes et l'empire des Ottomans, tous ces faits immenses qui ont modelé notre univers et retenti sur la vie de tous les habitants du globe ont eu pour théâtre ce carrefour de continents. C'est dans cette même zone aussi qu'ont surgi les trois grandes religions monothéistes et prophétiques : le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam, qui se sont intégrées à l'être conscient et subconscient de centaines de millions d'humains.

A mesure que le centre de gravité du monde occidental — et par là, dans une large mesure, celui du monde civilisé moderne — se déplaçait vers le Nord et vers l'Ouest, que l'Atlantique prenait le pas sur la Méditerranée et l'Amérique sur les anciens continents, il aurait pu sembler naturel que le poids du Moyen-Orient décrût relativement. A la fin de la première guerre mondiale, l'Empire ottoman s'était écroulé et la Russie était trop absorbée par sa révolution et sa reconstruction pour intervenir activement dans les grandes affaires mondiales. Les pays « arabes » du Moyen-Orient se trouvaient directement ou indirectement sous la tutelle des puissances occidentales. Certes, le canal de Suez conservait toute son importance comme passage vers l'Extrême-Orient ; pour l'Angleterre, c'était la route des Indes. Mais son contrôle paraissait assuré.

Moins de quarante ans plus tard, toute cette région du monde est comme secouée par des volcans et des séismes. De tous les dangers de guerre, c'est là que se situe le plus menaçant. En Egypte, un régime dictatorial et belliciste vient de saisir, par un coup de force de style hitlérien, l'artère vitale de Suez. Tout le Moyen-Orient est en ébullition, en proie à une intense xénophobie, et en état permanent de guerre larvée contre la nation nouvelle qui s'est créée en Palestine. Enfin les répercussions de cette agitation s'étendent loin vers l'Ouest, tout au long du littoral de la Méditerranée, notamment en Algérie, où la France ne défend pas seulement une « possession extérieure », mais son existence même. Du même coup, tous les yeux se tournent vers ces contrées où la « question d'Orient » renaît éternellement de ses cendres.

Le fait qu'aujourd'hui les pays du Moyen-Orient se qualifient d' « arabes » et que « l'arabisme » serve de mot d'ordre et de drapeau ne doit pas faire illusion. Mis à part ce réservoir ethnique que forme l'Arabie proprement dite, les peuples de Syrie, d'Egypte, du Liban, de Jordanie, sont arabes comme ils furent jadis perses, grecs et romains : nous sommes ici, comme dirait Spengler, en pleine « pseudomorphose ». L'éternel fellah traverse les régimes, les Empires, les religions et les nationalités ; aujourd'hui comme hier il est l'objet de l'histoire qui se fait au-dessus de sa tête — pour ne pas dire sur son dos — jeu de puissants souvent étrangers à cette région du monde et dont les desseins et les ambitions l'oublient dans son obscurité.

De ces puissants, qui depuis un demi-siècle — pour ne pas remonter plus haut — jouent un jeu hasardeux avec des résultats quelque peu décevants, apparaît au premier plan la Grande-Bretagne. Aucun Etat d'Occident n'a consacré autant d'attention, d'ingéniosité et d'efforts au Moyen-Orient. Avec quel succès — le simple exposé des faits permettra de l'apprécier. A l'orée de la première guerre mondiale, l'Angleterre avait deux ennemis : l'Allemagne et l'Empire ottoman ; deux alliés : la France et la Russie. Sa politique au Moyen-Orient se fixa pour but, ou, peut-être, le délimita par tâtonnements et approximations empiriques, de battre ses ennemis et d'écarter ses alliés. Celle des puissances centrales qui détenait alors, nominalement au moins, les clés du Moyen-Orient était la Turquie : aussi le principal effort de la Grande-Bretagne eut-il pour objet de soulever les Arabes contre la Sublime Porte pour faire éclater l'empire déjà si ébranlé. Mais en même temps la politique britannique voulait à tout prix empêcher la Russie et la France de pénétrer dans le vide créé par l'effondrement des Ottomans. La révolution de 1917 ayant pratiquement éliminé la Russie de ce jeu, la France se trouva être la cible principale de l'entreprise à laquelle est demeuré attaché le nom de Lawrence. On peut dire que de 1918, année où Lawrence entra à Damas avec l'armée de l'émir Faïçal, jusqu'à 1946, année où les forces françaises quittèrent la Syrie et le Liban, l'idée directrice — que dis-je ? l'idée fixe — de la politique britannique fut et demeura d'éliminer la France du Moyen-Orient. A travers les changements de majorité et de gouvernement, les vicissitudes internationales et la seconde guerre mondiale, elle a poursuivi imperturbablement son objectif majeur. Le Colonial Office et ses agents dans les pays arabes ont assurément réussi : tellement bien qu'ils ont, du même coup, chassé d'Orient l'Angleterre elle-même. A peine le drapeau tricolore s'était-il abaissé à Damas et à Beyrouth que l'Union Jack descendait aux bords du canal de Suez.

Toute cette politique était fondée — selon l'exemple de Lawrence — sur l'encouragement donné aux nationalismes arabes, sur l'incitation à la xénophobie, pourvu que l'Angleterre en fût exceptée, sur le dynamisme de peuples pauvres à qui l'on faisait croire que tous leurs maux venaient de la présence des Occidentaux — Anglais mis à part. Elle fut servie par une phalange extraordinaire d'officiers et d'agents qui finirent par épouser à tel point l'état d'esprit et les revendications de leurs interlocuteurs arabes qu'ils négligèrent absolument les conséquences pourtant aisément prévisibles de leur action au détriment de leur propre pays.

Membre du Comité national français en 1942-1943, puis du Gouvernement provisoire en 1945, j'ai gardé le souvenir des manœuvres tenaces du général Spears. Churchill (qui, en 1921, avait rappelé Lawrence et l'avait chargé d'installer l'émir Faïçal sur le trône d'Irak) se refusa toujours à désavouer sir Edward Spears. La tradition britannique au Moyen-Orient était si forte qu'elle imposait même à Winston Churchill un fatal aveuglement. En même temps que prenait fin notre présence au Liban et en Syrie — laquelle, depuis notre départ, a connu cinq coups d'Etat — des tractations engagées dès 1943 aboutissaient, le 22 mars 1945, à la signature du pacte de la Ligue Arabe, conclu au Caire avec la bénédiction de la Grande-Bretagne.

Onze ans plus tard, les sept pays de la Ligue (Egypte, Syrie, Liban, Irak, Jordanie, Arabie séoudite, Yémen), auxquels se sont joints le Soudan et la Libye, dénoncent unanimement l'Angleterre et se dressent contre elle sous la conduite du dictateur cairote. Cette fois, la politique britannique au Moyen-Orient gît sur le sol en pièces et il faut espérer que, comme le Humpty Dumpty du conte, elle ne sera jamais plus put together again. Ou bien l'expérience n'aura-t-elle servi à rien ? Mais voyons de plus près comment on a pu en arriver là.

Une première considération qui ne doit jamais être oubliée, c'est que la Ligue Arabe, telle qu'elle fut créée en 1945, n'était qu'une façade derrière laquelle les Etats-membres continuaient à opposer leurs ambitions. Sans doute les « spécialistes » du Colonial Office pensaient-ils qu'ils pourraient tirer profit de ces rivalités pour arbitrer et, en fait, diriger. A l'intérieur de la Ligue, les Etats clients de l'Angleterre étaient plus particulièrement la Jordanie et l'Irak, avec leur dynastie hachémite et le, rêve de constitution d'une « Grande Syrie ». La Jordanie semblait sûre avec sa « Légion arabe » que commandait l'Anglais Glubb Pacha ; l'Irak est entré en 1955 dans le pacte de Bagdad. Mais Glubb Pacha a été chassé d'Amman et Nouri Saïd, premier ministre irakien, s'est déclaré favorable à l'Egypte dans l'affaire de Suez. Que s'est-il donc passé ? Simplement qu'au sein même de la Ligue Arabe la conjonction Egypte-Arabie Séoudite, le dynamisme de Nasser plus l'argent provenant du pétrole, ont réussi à renverser l'équilibre et à remporter une hégémonie sans doute provisoire mais actuellement effective. Ni le président maronite du Liban, Camille Chamoun, ni Nouri Saïd, ni le gouvernement jordanien ne peuvent se permettre aujourd'hui de défier le colonel Nasser soutenu par le roi Séoud.

Soit dit en passant, cette évolution n'était pas imprévisible : dès 1947, Abderrahmane Azzam, secrétaire général de la Ligue, avait nettement pris position en faveur de l'Egypte ; et surtout nul n'ignorait l'hostilité des Séoudites à l'égard des Hachémites. Il est frappant de constater combien ont été vains les efforts des Anglais pour réconcilier les deux dynasties depuis quarante ans. Les noms de Sir Percy Cox, de Sir Gilbert Clayton et de Lawrence restent liés à toutes ces négociations, comme celle de Koweït en 1923-1924, qui furent souvent accompagnées ou suivies d'hostilités ouvertes ou n'aboutirent qu'à des compromis mal accueillis.

Ibn Séoud, ce personnage inouï qui semble sorti vivant d'un livre de légendes, avait déjà le prestige de l'épée. A partir de 1933, et de plus en plus, il eut celui de l'or, à mesure que les concessions pétrolières américaines, devenues L'ARAMCO en 1943, lui fournissaient un flot inépuisable de dollars. La richesse séoudite et le pouvoir qu'elle confère ont penché du côté de l'Egypte par opposition à Bagdad et à Amman : en outre, le rigide puritanisme musulman du wahabisme se trouve à son aise dans l'atmosphère de fanatisme xénophobe et de guerre sainte entretenue par la dictature égyptienne.

Ainsi n'est-il pas étonnant que la Ligue Arabe ait basculé du côté antioccidental et cela de telle sorte que les Etats considérés comme les plus acquis à la Grande-Bretagne aient été amenés à se rallier à l'attitude agressive des autres. N'oublions pas qu'en Orient la surenchère est la seule figure de rhétorique connue en politique et que, si elle paie, tout le monde passe automatiquement du côté du vainqueur.

Avec l'Arabie séoudite et son pétrole, les Etats-Unis entrent en scène. Tard venus au Moyen-Orient, ils ont déjà regagné le temps perdu en accumulant en peu d'années plus d'erreurs que leurs prédécesseurs depuis bien longtemps. Ce n'est un secret pour personne que le régime Nasser doit beaucoup à MM. Caffery et Byroade, ambassadeurs des Etats-Unis au Caire. Une colossale ignorance des faits historiques et politiques, une attitude holier-than-thou — « je suis plus sanctifié que toi » — vis-à-vis de l'Angleterre et de la France, une naïve condamnation du « colonialisme » s'alliant parfaitement avec les formes modernes de l'impérialisme capitaliste, une sorte de fascination effrayée devant la Russie soviétique, caractérisent la politique américaine au Moyen-Orient. Ces nuées ne sont nullement incompatibles avec les considérations terre-à-terre et à courte vue des entreprises pétrolières pour qui l'essentiel est de ne pas avoir « d'histoires » qui nuiraient à leur prospérité. Nul doute que l'Arabie séoudite et l'Egypte n'aient été grandement encouragées par cette politique ou plutôt par cette absence de politique, car si celle de l'Angleterre a échoué au moins elle existait. On doute, au contraire, que l'Amérique ait une vision quelconque des problèmes du Moyen-Orient. Jouer sur les nationalismes arabes n'a jamais réussi à personne : c'est une leçon qu'on devrait méditer à Washington, et aussi à Moscou.

Car Moscou vient aussi d'apparaître, et c'est bien compréhensible. Jamais la Russie n'a pu se désintéresser des Détroits, de la Méditerranée orientale, de l'Asie Mineure. Il a fallu que de graves convulsions intérieures l'agitent pour qu'elle s'en écarte pour un temps. Mais la voici revenue, s'aidant de tous les moyens, utilisant le prestige de son armée et de son industrie, la religion orthodoxe auprès de ceux qui la pratiquent, l'Islam auprès des autres, et surtout l'appui qu'elle peut fournir contre les Occidentaux. La voici, elle aussi, engagée dans cette voie où l'ont précédée la Grande-Bretagne et les Etats-Unis : l'exploitation de l'agitation xénophobe en Orient aux fins politiques d'une autre puissance.

Le temps viendra sans doute assez vite où les Soviétiques s'apercevront eux aussi, à leurs dépens, du danger auquel s'exposent ceux qui excitent le nid de guêpes du Moyen-Orient. Le pan-arabisme et le pan-islamisme s'aviseront un jour de l'existence de quarante millions de Musulmans « opprimés » par les Russes. En attendant, la Russie s'attache à pénétrer, de la Méditerranée au Golfe persique, avec une méthode et une finesse dont les Anglo-Saxons pourraient s'inspirer. Notons que cette orientation de la politique russe n'a rien de bien nouveau et que les Soviets, ici comme ailleurs, reprennent une constante que le tsarisme leur a laissée en héritage.

C'est une des ironies de l'histoire que la Grande-Bretagne, qui a tant fait pour unir les pays arabes et pour leur complaire, soit aussi le pays qui leur ait infligé ce qu'ils considèrent comme l'offense majeure et inexpiable : l'implantation d'Israël en Palestine. Car enfin c'est la déclaration Balfour de 1917 et le mandat britannique en Palestine qui sont à l'origine de l'Etat d'Israël. Sans doute l'Angleterre — M. Pierre Frédérix l'a clairement montré ici-même il y a deux mois — a-t-elle cherché à atténuer la portée de ses engagements, voire à s'y dérober. Comme le classique apprenti-sorcier, elle a déchaîné des forces incontrôlables qui, dressées l'une contre l'autre, lui sont hostiles l'une et l'autre : le pan-arabisme acharné à détruire le nouvel Etat ; le nationalisme israélien bien décidé à demeurer ancré sur le sol que ses kibbutzim ont fécondé et que le sang de ses citoyens a défendu. Ces deux élans opposés se rejoignent dans une commune méfiance envers la Grande-Bretagne, que le réfugié palestinien et le pionnier israélien considèrent l'un et l'autre comme la cause de leurs difficultés et de leurs souffrances. Quoi qu'il en soit, Israël est là pour y rester, et c'est une cause de tension permanente au Moyen-Orient. Si le colonel Nasser réussissait, grâce à la position incertaine de l'Amérique et au soutien de la Russie, à consolider sa dictature en remportant un succès dans l'affaire de Suez, il est probable qu'il conduirait bientôt les pays arabes à une guerre contre Israël, dont les répercussions universelles seraient incalculables. Un tel conflit pourrait bien annoncer la troisième guerre mondiale, comme la guerre balkanique annonça la première et la guerre d'Espagne la deuxième.

Actuellement — l'accélération des événements est telle qu'il faut situer étroitement dans le temps les jugements que l'on porte — c'est l'hégémonie égyptienne qui constitue le fait essentiel de la situation au Moyen-Orient. Bon gré mal gré — le cas de l'Irak est démonstratif — tous les pays de la Ligue suivent la dictature du Caire. La Ligue n'est en fait qu'un décor et un instrument. Elle sert à transmettre des mots d'ordre, a agiter les Nations-Unies, à influencer l'opinion américaine. Derrière l'Egypte, on se distribue les rôles : l'Arabie séoudite paie, le Yémen se spécialise dans l'action diplomatique et para-diplomatique aux Etats-Unis.

Quelle est la force véritable de cette coalition ? Avec ses neuf Etats et leurs 54 millions d'habitants, pour la plupart réduits à la plus noire misère, sans industrie et sans cadres techniques, la Ligue Arabe ne représente en réalité que peu de chose. « Nulle part, écrivait récemment le spécialiste américain Hal Lehrman, on ne trouve dans les pays arabes indépendants une véritable unité inter-régionale, ni un seul corps législatif efficace, ni un parti politique authentique, ni un électorat discipliné, ni un programme social rationnel, ni un corps de techniciens autochtones dans l'ordre économique ou politique. Ce que l'on trouve, en revanche, ce sont des pays où le pouvoir oscille entre le despotisme total et le règne de la foule, caractérisé par l'immaturité et l'instabilité. »

On serait pourtant imprudent et malavisé si l'on tirait de ces faits incontestables la conclusion que la Ligue Arabe et l'Egypte ne sont que quantité négligeable. Certes, Nasser n'a de Hitler que le geste et les procédés, il n'a derrière lui ni un peuple nombreux et discipliné, ni une Wehrmacht, ni une Ruhr. Mais deux facteurs dont lui et ses alliés savent habilement se servir leur confèrent une importance bien supérieure à celle que justifieraient les éléments concrets de leur pouvoir.

C'est d'abord leur position géographique et stratégique, « géo-politique », pour employer un terme que les théoriciens allemands de la Weltpolitik ont mis en circulation. Ces Etats sont les gardiens des plus riches dépôts naturels de pétrole et de leurs accès. Les champs pétrolifères de l'Arabie séoudite, des sultanats du Golfe Persique, de l'Irak et de l'Iran produisent chaque année 145 millions de tonnes de pétrole dont 67 millions passent par le canal de Suez. Comme l'Egypte tient Suez, la Jordanie, la Syrie et le Liban tiennent le débouché des pipe-lines de Kirkouk et de Damman à la Méditerranée. Chaque jour, 1.481.000 barils de pétrole passent le Canal, 827.000 barils utilisent les pipe-lines. De ce total de 2.308.000 barils par jour, 1.884.000 sont destinés à l'Europe occidentale. Le risque que l'interruption ou le sabotage des transports par pétroliers ou par pipe-lines peut faire courir à l'Angleterre et à la France est d'une gravité inouïe en temps de paix, et pourrait être mortel en temps de guerre. C'est tellement vrai que, si la situation au Moyen-Orient demeure à peu près telle qu'elle est aujourd'hui, les pays d'Occident ne pourront pas, si cher que cela puisse leur coûter, se dispenser de rechercher d'autres solutions : pétroliers de fort tonnage pour le trajet circum-africain par le Cap, pipe-line de remplacement à travers le territoire israélien. Dans la mesure où la Russie serait à même de provoquer la diminution ou l'interruption du trafic, elle tiendrait dans ses mains le tourniquet qui lui permettrait d'étouffer l'Europe.

Le second élément que renforce la Ligue Arabe et l'Egypte, c'est l'absence de politique commune des puissances ayant des intérêts en Méditerranée. L'Angleterre, les Etats-Unis et la Russie n'ont pas cessé jusqu'à aujourd'hui de courtiser les pays du Moyen-Orient et de se prêter au chantage de Nasser. Il a fallu le choc de Suez pour dissiper quelques illusions à Londres, mais on ne saurait être assuré qu'il en est de même à Washington, tandis que Moscou s'engage allègrement dans une voie où les premiers pas sont toujours amortis par un tapis de fleurs ; les épines n'apparaissent qu'ensuite.

Depuis son éviction de Syrie et du Liban par les soins de l'Angleterre, la France n'a cherché qu'à entretenir de bonnes relations avec les Etats anciennement sous mandat et avec les autres, à y maintenir des positions culturelles et à y jouer un rôle économique d'importance moyenne. Elle n'en a pas moins été le bouc émissaire favori des propagandes xénophobes. C'est contre elle, de préférence, que se déchaînent les radios du Caire et de Damas, la presse pan-arabe, les grèves et les manifestations. Depuis le 1er novembre 1954, la rébellion algérienne a été incessamment aidée, excitée, armée et dirigée par Le Caire, et l'Etat artificiel de Libye, créé par les Anglo-Saxons à leur bénéfice, sert de lieu de passage pour les convois d'armes destinés aux terroristes. Devant cette situation, les gouvernements français successifs n'ont montré que désarroi et hésitations, tantôt signant avec la Libye un prétendu traité « d'amitié » violé par les Libyens avant même que l'encre de leur signature ait été sèche, tantôt proclamant leur foi dans la « parole de soldat » du dictateur égyptien. Certains milieux diplomatiques français semblent n'avoir pas encore compris que le maintien de la France en Afrique du Nord est incomparablement plus important pour nous que celui de quelques facilités économiques et culturelles au Caire ou à Tripoli — facilités qu'un signe de tête des tyrannies locales suffira de toute façon a balayer quand il leur plaira. Aussi notre politique n'a-t-elle été qu'un tissu de contradictions et de faiblesses dont nos partenaires ont su tirer parti — et, après tout, qui le leur reprocherait ?

De même que Mussolini, entre les deux guerres mondiales, se proclamait « protecteur de l'Islam », le régime espagnol a cru bon de jouer sur le pan-arabisme et contre la France. La radio de Tétouan sous contrôle espagnol n'était pas moins violente contre l'Algérie française, en 1955, que celle du Caire. Les rebelles algériens ont trouvé à Nador aide, conseils et matériel, et le trafic d'armes à travers la zone espagnole s'est intensifié pour embraser l'Oranie. Il n'est pas certain que la position de l'Espagne soit sortie fortifiée de tout cela ; on peut même aisément soutenir le contraire, et montrer que l'évolution récente du Maroc n'a pas été moins funeste pour l'Espagne que pour la France. Nous avons la encore un exemple frappant de ce que j'appellerai la politique du ratoblépas, cet animal fabuleux qui se dévorait les pieds sans même s'en apercevoir. C'est celle que pratiquent à qui mieux mieux les puissances européennes — et je n'en exclus pas la Russie — dans leur attitude à l'égard du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord.

Ainsi le néo-impérialisme de Nasser, résumé dans sa maxime : « Tout pays qui parle arabe est notre pays », trouve ses plus sûrs alliés dans ses futures victimes, divisées par des rivalités et des incompréhensions anachroniques. Ces divisions et ces contradictions ne jouent pas seulement, comme le proclame la Russie, entre les Etats du monde occidental, mais entre ceux-ci et la Russie elle-même, qui risque de s'apercevoir quelque jour et un peu tard qu'elle aussi fait partie de la même portion de l'humanité que l'Angleterre, la France et l'Amérique.

Si, demain, encouragé par le spectacle des rivalités entre puissances, Nasser déclenche la guerre contre Israël et qu'en même temps la rébellion en Algérie s'aggrave, voire que des soulèvements analogues, fomentés par Le Caire, éclatent dans d'autres pays d'Afrique comme le Tchad ou le Cameroun, les conditions préalables d'un conflit mondial se trouveront réalisées. Il faut bien reconnaître que la plus lourde responsabilité en incombera aux puissances de premier rang qui, non seulement n'auront pas su limiter à temps l'expansion du pan-arabisme, mais auront cru pouvoir en jouer, chacune pour ses égoïstes desseins. On croit habile de mettre le feu chez le voisin, mais bientôt toutes les maisons flambent. L'Amérique et la Russie, entêtées l'une et l'autre dans leur stérile rivalité, sont pareilles à ces mauvais bergers qui entraînent les troupeaux aux abîmes sous prétexte de les guider. L'humanité tout entière, et d'abord les pays comme l'Angleterre et la France, risquent de faire les frais de l'affrontement de ces volontés de puissance.

Si par malheur un conflit international éclatait, quelle serait l'attitude des pays de la Ligue Arabe ? Si l'on en juge par les exemples du passé, ils chercheront à coup sûr à se ranger du côté du gagnant probable. Pendant la première guerre mondiale, leur intérêt primordial était de conquérir leur indépendance contre la Turquie, et c'est ce que la Grande-Bretagne a fort habilement exploité. A partir de 1939, Hitler a bénéficié des sympathies d'une large part du monde arabe, au triple titre d'ennemi de l'Angleterre et de la France, de persécuteur des Juifs et surtout d'homme fort et de conquérant. « Fini Monsieur, fini Mister ! Aujourd'hui, il n'y a plus que Hitler ! » chantait-on dans les souks de Damas en 1941. C'était l'époque où le grand Muphti de Jérusalem apportait son soutien à l'Allemagne nazie et se réjouissait du massacre de millions de Juifs. Si le sort des armes avait été favorable à l'Afrika Korps, nul doute que l'Egypte serait entrée sans réticence dans le camp de l'Axe. El Alamein a changé tout cela, et l'influence de l'Allemagne s'est effritée en même temps que Rommel reculait d'Est en Ouest jusqu'au rembarquement de Tunisie. N'oublions pas que des officiers et conseillers hitlériens jouent un rôle important dans les coulisses, autour de Nasser, et ne seraient pas fâchés que se présentât l'occasion d'une revanche contre les Britanniques.

Le régime de Nasser consacre, rappelons-le au passage, 88 millions de livres sur un budget de 325 millions, plus 32 millions de « dépenses extraordinaires », à l'armée, aux services spéciaux, bref à la préparation de la guerre (1). Il exalte le militarisme et l'esprit de revanche, ce qui est d'ailleurs naturel puisque la révolution des « Officiers libres » est née de leur réaction à la défaite subie en Palestine. Dans l'hypothèse d'un conflit mondial déclenché par lui-même, Nasser se trouverait donc engagé d'emblée. Cela ne signifie pas nécessairement que tous les pays de la Ligue Arabe en feraient autant. Dans l'ensemble, le bloc de Bandoung essaierait vraisemblablement de jouer le rôle d'une troisième force attentiste, selon une ligne générale de neutralité malveillante envers l'Occident. Mais les réalités géo-politiques sont déterminantes, et la question du pétrole à elle seule suffirait sans doute à plonger tout le Moyen-Orient au cœur même des hostilités.

Une autre hypothèse doit toutefois être envisagée. L'existence d'armes de destruction totale comme la bombe thermo-nucléaire en Amérique et en Russie peut amener les dirigeants et les Etats-Majors de ces deux « superpuissances » à ajourner indéfiniment l'épreuve d'un duel ouvert qui pourrait les ruiner l'une et l'autre. Leur rivalité — malgré une « détente » qui s'affirme plutôt dans les paroles que dans les faits — continuera donc à se déployer sous d'autres formes que la guerre classique. C'est ce qui s'est déjà produit au Vietnam et en Grèce : la guerre de subversion, par la guérilla et le terrorisme, vise à saper tantôt telle position, tantôt telle autre, sans pour autant déclencher le conflit mondial. L'Algérie se range clairement sous cette rubrique : il s'agit là de miner une des positions stratégiques les plus nécessaires à l'Occident, et cela sous les yeux de ceux-là même qui sont visés et ne le comprennent pas.

Les événements de 1942 à 1944 ont montré l'importance capitale de l'Afrique du Nord, de Bizerte à Casablanca en passant par Mers-el-Kébir, comme plateforme d'investissement de l'Europe occidentale. L'Allemagne hitlérienne a péri pour l'avoir perdue. Dans quel danger ne se trouveraient pas l'Espagne, la France et l'Italie si le Maghreb était aux mains d'un belligérant hostile, ou de pouvoirs locaux dociles à des entreprises dirigées contre l'Europe ? C'est là que le pan-arabisme revêt toute sa valeur. La doctrine exposée par le colonel Nasser dans ses écrits et la pratique qui s'en inspire ont pour conséquence directe de soustraire les côtes nord-africaines à l'influence des pays qui bordent au Nord la Méditerranée, et des les rattacher au système stratégique du Moyen-Orient. Or, on est obligé de constater que devant cette menace d'une incalculable portée la France est seule à lutter, en butte à l'indifférence des Anglo-Saxons et l'hostilité évidente de l'Espagne. Pourtant la partie qu'elle joue est vitale non seulement pour elle-même mais pour les autres.

Pendant les années qui ont suivi Yalta, on a pris l'habitude de raisonner sur un monde divisé en deux, division rendue éclatante et symbolique par la ligne de démarcation qui coupait en deux l'Allemagne et l'Europe, et que Churchill a baptisée « le rideau de fer ». Il n'y avait place dans l'univers, pensait-on, que pour l'un ou l'autre bloc, et chacun était sommé non sans hauteur de se ranger dans un des deux camps. Déjà des observateurs perspicaces ont pu soulever quelques doutes à propos de la Chine, qui, pourtant inscrite dans l'un des camps, est d'une masse trop colossale pour jouer indéfiniment les seconds rôles. L'Inde de Nehru, l'Indonésie indépendante, le Pakistan, font figure d'Etats « non-engagés », même si deux d'entre eux appartiennent théoriquement au Commonwealth. Enfin le monde arabe du Moyen-Orient apparaît comme un élément intermédiaire prêt à jouer sur tel ou tel clavier pour atteindre les objectifs d'un nouvel impérialisme. Si les deux très grands Etats qui s'affrontent depuis 1954 persistent à ne rien voir que leur rivalité obstinée, ils s'efforceront de gagner à leur cause ces forces intermédiaires et particulièrement celles que représentent la Ligue Arabe et l'Egypte, sans autre résultat certain que de consentir à cette politique beaucoup de sacrifices stériles, et finalement peut-être de lui sacrifier la paix elle-même.

Dans le cas particulier de la France, l'affaire d'Algérie et celle de Suez, qui ne sont que deux faces de la même médaille, poseraient inévitablement la question d'un agonizing reappraisal de la politique d'alliance atlantique s'il apparaissait que cette alliance fût à sens unique et si les Etats-Unis, au détriment de leur propre sécurité, marchandaient les positions vitales de la France en Afrique du Nord contre le chimérique apaisement du dictateur égyptien. En de telles matières, l'intérêt de la France doit être le seul principe des gouvernements. Qu'on le veuille ou non — et le monde est témoin que nous ne l'avons pas voulu — l'Egypte nassérienne fait la guerre à la France en Algérie, par personnes interposées certes, mais de façon cruellement évidente. C'est donc l'attitude des autres pays, et en particulier de nos alliés anglo-saxons, vis-à-vis de l'Egypte, qui devra déterminer notre propre politique, non des idéologies ou des sentiments.

Il se trouve d'ailleurs qu'en la circonstance l'intérêt national français coïncide avec celui de tous les peuples qui désirent ardemment le maintien de la paix. On sait aujourd'hui que si les Occidentaux avaient eu la volonté d'arrêter Hitler dans sa course à la guerre quand il réoccupa la Rhénanie en 1936, le dictateur du Reich se serait effondré et la paix eût été sauvegardée. « Arrêtez Nasser — dès maintenant » devrait être le mot d'ordre de tous ceux qui redoutent le conflit ruineux et sanglant que les ambitions du pan-arabisme incarnées dans la dictature égyptienne risquent de déchaîner sur le monde.

Jacques Soustelle

1. Le même budget ne compte que 38.600.000 livres pour l'éducation.