vendredi 10 août 2012

L'Afrique australe entre la guerre et la paix (1984)



JACQUES SOUSTELLE

L'AFRIQUE AUSTRALE ENTRE LA GUERRE ET LA PAIX

[Revue des Deux Mondes, mars 1984, p. 519-528]

Dans un monde en incessant changement, il est au moins une constante qui se maintient imperturbablement année après année sans tenir compte des réalités mouvantes : c'est l'image qu'une large part de la presse et des média occidentaux s'acharnent à donner de la République sud-africaine et, partant, de l'Afrique australe en général.

Je dis bien : occidentaux. Il n'est pas surprenant, en effet, que les moyens de communication soviétiques s'efforcent de combattre sans merci un pays dont les richesses naturelles et la situation stratégique suscitent la convoitise de l'Empire communiste. Mais pourquoi Paris, Londres, New York se montrent-ils, à l'égard de l'Afrique du Sud, non seulement systématiquement critiques, mais aussi et surtout systématiquement ignorants ? Paresse intellectuelle ? Irréductible parti pris ? Ou est-ce simplement que les Européens et les Nord-Américains ne lisent pas l'afrikaans, mais plutôt la presse de langue anglaise qui, pour des raisons de politique intérieure, critique âprement le gouvernement à dominante « boer » ? Quoi qu'il en soit, il est de fait que l'Occidental moyen est peu et mal informé sur l'évolution significative et rapide menée en Afrique du Sud par le gouvernement réformateur de P.W. Botha.

Que sait-on, par exemple, sur la réforme constitutionnelle mise en route par le référendum du 2 novembre 1983 et approuvée par un vote massif de 66 % des voix, en dépit d'une vive opposition de gauche et de droite ? Les média ne se sont guère souciés d'expliquer dans nos pays l'importance de la brèche ainsi pratiquée dans le système de l'apartheid. L'enjeu, pourtant, était vital pour l'avenir : il s'agissait d'ouvrir pour la première fois la porte au « partage du pouvoir » par-dessus les barrières ethniques et culturelles. On a préféré passer sous silence cette décision fondamentale et, quelques jours plus tard, emboîter le pas à l'Assemblée générale de l'O.N.U. : celle-ci, dans un accès particulièrement virulent de démagogie, a rejeté et voué à l'exécration de l'humanité, après un débat d'une rare débilité, ce qu'elle a qualifié de « fraude destinée à renforcer l'apartheid ».

Dans la foulée, le gouvernement de Pretoria a entrepris de permettre aux communautés noires établies sur le territoire de la République d'exercer leurs droits civiques et de voter pour élire leurs autorités : ce qui commença en décembre, avec 656 candidats pour 261 sièges. Que ces élections aient été authentiques, c'est ce que démontre notamment l'accession au pouvoir d'hommes nouveaux comme, à Soweto, un maire noir qui a battu le sortant. Je n'ai lu ni entendu nulle part un commentaire quelconque sur ces faits. Qu'en revanche un incident mineur éclate où que ce soit en Afrique du Sud, on ne manquera pas d'en tirer trois colonnes indignées ou sarcastiques.

Et ainsi de suite. Pour ne citer que quelques exemples :

— Le synode de la plus influente église protestante du pays décide d'ouvrir les temples à tous les fidèles sans distinction de race. Qui en a parlé ?

— Le ministre de l'Education, M. Viljoen, annonce que le « numerus clausus » opposé aux Noirs dans les universités « blanches » ne jouera plus. Cette information a-t-elle été reprise ?

— Le même système de service public, les mêmes règles de carrière du personnel, le même régime fiscal s'appliquent à toutes les catégories de la population, en dehors de toute discrimination raciale, à partir de cette année. A-t-on lu cela quelque part dans la presse réputée « sérieuse » ?

— M. Oppenheimer, dont l'autorité en matière d'économie n'est guère discutable, affirme que les salaires des Blancs ont augmenté de 23 % depuis 1968, et ceux des Noirs de 67 % pendant la même période. Il y a tout à parier que ces chiffres auraient été largement publiés... s'ils avaient montré un développement inverse. Alors, que de larmes et de gémissements sur les infortunés Noirs — sans mentionner toutefois que les Africains de toute la moitié Sud du continent se pressent aux portes du prétendu « enfer » sud-africain parce qu'ils sont sûrs d'y bénéficier de conditions de vie largement supérieures à celles qui leur sont faites par leurs pays « indépendants » et « décolonisés ». Pour ne citer, là encore, qu'un exemple, sait-on en Europe que la ville noire de Soweto possède un des tout premiers hôpitaux du continent, où les habitants trouvent les soins les plus modernes pour une somme dérisoire ?

L'année 1984 va voir s'installer pour la première fois en Afrique du Sud un Parlement multiracial et un président doté de larges pouvoirs : le système constitutionnel à l'anglaise dit « de Westminster » ne permettait pas de faire face à la réalité complexe que la géographie et l'histoire ont mise en place dans cette partie du monde. Une étape capitale aura ainsi été franchie. De tout cela les « grands » moyens d'information ne soufflent mot, et les gouvernements, tout au moins certains d'entre eux, ne disent rien et sans doute ne pensent pas davantage.

Une telle méconnaissance, allant de l'ignorance à la malveillance systématique, est choquante et néfaste. Choquante, parce que des hommes de bonne volonté, des verligte (« éclairés ») combattus sur leur gauche par la subversion, sur leur droite par un conservatisme borné, mériteraient plus de compréhension et de sympathie.

Néfaste, parce que la République sud-africaine, qui domine l'extrémité du continent et les routes maritimes, dont le sol fournit en abondance de quoi nourrir les nations pauvres, dont le sous-sol recèle de fabuleuses ressources minérales, doit être aidée à jouer son rôle dans la stratégie et l'économie du monde, notamment au profit d'une Europe menacée dans sa liberté par l'implacable expansion soviétique.

Les Européens soucieux de leur avenir devraient comprendre que l'évolution pacifique de l'Afrique du Sud est une nécessité vitale. Ils ont donc tout intérêt à soutenir, à encourager les éléments réformistes, non à les cribler de critiques dépassées qui ne peuvent que renforcer les extrémistes de droite et de gauche et par conséquent ouvrir la voie des conflits et de l'aventure.

Il va de soi que les réformes amorcées depuis l'an dernier ne constituent qu'une étape. Deux séries de problèmes se posent aux dirigeants de la République : ceux qui concernent les Etats récemment créés ou encore à créer sur des territoires appartenant ou ayant appartenu à l'Afrique du Sud ; ceux des populations noires qui, établies sur le sol de la République, ne relèvent d'aucun Etat et n'exercent pour l'instant leurs droits civiques que dans le cadre restreint de leurs communautés.

Les « homelands », qu'il conviendrait plutôt d'appeler « Etats associés », sont actuellement au nombre de quatre : Transkei, Bophuthatswana, Ciskei, Venda. Trois autres devront se former dans les années qui viennent. Il faut bien se rendre compte que ces Etats correspondent aussi exactement qu'il est possible à une réalité ethnique et linguistique projetée sur le sol. Chacun d'eux, à l'intérieur de ses frontières, se gouverne à sa façon. S'ils ont formé avec la République le « Conseil de développement multilatéral », c'est évidemment pour bénéficier du soutien économique de Pretoria. Contrairement à ce qui est souvent répété sans l'ombre d'une preuve, ces Etats ne sont pas réduits à une existence misérable et précaire. Le Transkei, aussi vaste que la Belgique, possède quelques-unes des meilleures terres agricoles du pays, et beaucoup d'eau ; il est certainement plus favorisé par la nature que le Transvaal. Le Bophuthatswana est riche de ses mines de platine et d'un tourisme florissant. Certains secteurs « blancs », notamment la ville historique de Mafeking, ont été placés sous son administration. Là encore, personne à ma connaissance n'a signalé, en Occident, ce fait remarquable. En revanche on entend dire que la création des Etats associés renforce ou prolonge l'abominable apartheid, alors que le premier geste de leurs gouvernants tels que MM. Matanzima ou Mangopé a été d'abolir toutes les discriminations raciales dans leurs territoires.

L'attitude négative des démocraties européennes et nord-américaines envers ces Etats, qui se traduit par leur non-reconnaissance internationale, constitue un véritable défi au bon sens. L'O.N.U. et par conséquent nos gouvernements occidentaux reconnaissent, dans cette partie du continent, le Botswana, le Lesotho et le Swaziland, Etats certainement plus pauvres, à l'exception du dernier, que les homelands ; leur indépendance leur a été octroyée par la Grande-Bretagne. On arrive à cette conclusion d'une évidente absurdité : l'indépendance d'un territoire est admise quand elle a été accordée par Londres, refusée quand elle provient d'une décision de Pretoria : absurdité qui devient abyssale quand on constate que les Nations unies accordent la reconnaissance et le statut d'Etat « à part entière » à n'importe quel îlot totalement dénué de ressources et dont la population n'atteint pas celle d'une sous-préfecture.

Il est vrai que si les gouvernements se montrent timorés, les hommes d'affaires ont compris l'intérêt de ces pays neufs. Allemands, Italiens, Américains, investissent dans les homelands. Le Bophuthatswana connaît un essor économique remarquable. Les Français, demeurés longtemps en arrière, commenceraient, me dit-on, à s'y manifester. Il est vrai que si la France officielle affiche volontiers sa réprobation envers Pretoria, l'économie française achète et vend à l'Afrique du Sud au point de se placer au deuxième rang des importations dans ce pays.

Ce qu'on voit poindre au-delà de l'horizon immédiat, c'est le grand dessein de Pieter Botha et de ses collaborateurs, la « constellation d'Etats d'Afrique australe », confédération qui grouperait autour de la République les Etats associés, les trois Etats ex-britanniques, et peut-être — qui sait ? — , dans la mesure où s'apaiseraient les tensions provoquées par l'intervention soviéto-cubaine, ceux qui, dans cette partie du continent, gravitent déjà, en ce qui touche à l'économie, autour de leur puissant voisin.

La réalisation d'un tel projet, l'évolution qui l'a pour but n'apportent pas automatiquement de solution à l'autre série de problèmes, ceux des Noirs résidant à l'intérieur de la République. Quand ils sont « détribalisés », ayant perdu tout lien avec un territoire et une ethnie déterminés, ils ont à s'insérer dans un cadre qui pourrait être de type « cantonal » au sens helvétique du mot. Un effort considérable d'éducation, de formation, financé essentiellement par le budget, donc par les contribuables blancs, a été entrepris. Il convient de mentionner à ce propos la télévision « noire » qui se développe remarquablement. L'évolution du niveau de vie et celle des responsabilités politiques devront nécessairement aller d'un même pas. Des communautés noires plus instruites et plus prospères seront appelées à un devenir autonome. Les réformes futures auront à déterminer le cadre dans lequel elles exerceront leurs droits. Il faut tout de même observer que même aujourd'hui, alors que leur situation est encore imparfaite, ces communautés sont non seulement plus riches mais plus libres que leurs homologues d'au moins les trois quarts des Etats africains indépendants, où sévissent la misère, les dictatures militaires, les détentions arbitraires et les violences de toute nature.

Si beaucoup de choses sont en train de changer à l'intérieur de l'Afrique du Sud, il en est de même à l'extérieur, dans les pays voisins qui se proclament avec une certaine emphase « pays de la ligne de front » — « ligne de front » assez perméable, au demeurant, pour que ces Etats reçoivent de la République qu'ils condamnent sévèrement en paroles l'aide économique et alimentaire sans laquelle ils s'effondreraient totalement.

Des négociations sont en cours entre la République sud-africaine et le Mozambique « marxiste-léniniste ». Cet ancien territoire portugais dérive l'essentiel de ses ressources du chemin de fer et du port de Maputo — c'est-à-dire du commerce sud-africain —, de la vente du courant électrique de Cabora Bassa à l'Afrique du Sud et des salaires des 70 000 ouvriers mozambicains qui travaillent dans les mines et l'industrie sud-africaines. Bien que durement touché par la sécheresse qui a frappé toute la zone australe et secoué par la guérilla anticommuniste du M.N.R., le gouvernement pro-soviétique de M. Samora Machel avait cru bon — ou avait été obligé — de fournir une base aux actions terroristes de l'A.N.C. (African National Congress), organisation dont le chef apparent, Oliver Tambo, est un Noir sud-africain, mais dont le véritable patron est le colonel du K.G.B. Joseph Slovo, d'origine lituanienne. De Maputo, ce personnage dirigeait les attentats à la bombe qui ont causé dégâts et morts d'hommes à Pretoria. Or le gouvernement mozambicain vient d'expulser Slovo : premier geste dans un processus de rapprochement avec le voisin de qui dépend la prospérité, voire la survie du pays.

A propos de l'A.N.C., il n'est pas inutile de rappeler que le rapport présenté au Sénat de Washington par le sénateur Denton en 1982 a démontré que ce mouvement terroriste était entièrement dirigé par des Blancs, membres du parti communiste sud-africain. Un ancien membre important de l'A.N.C, Bartholomew Hlapane, ayant démissionné du comité central de cette organisation pour protester contre la mainmise soviétique, accepta de témoigner en 1980 devant la commission sénatoriale américaine présidée par M. Denton. Retiré à Soweto, il fut assassiné en décembre 1982 par un tueur de l'A.N.C. Sa femme fut tuée, sa fille Brenda âgée de quinze ans grièvement blessée et peut-être paralysée à vie.

Il n'est pas étonnant que les gouvernements de la « ligne de front » finissent par trouver un peu encombrants les hommes et les groupes capables de tels agissements.

De l'autre côté du continent, un processus de négociation semble s'être ouvert récemment avec l'Angola. Le problème angolais est compliqué par trois facteurs : d'abord, le destin du territoire voisin de la Namibie, immense pays en partie désertique mais d'une grande richesse que l'O.N.U. s'acharne depuis des années à livrer à la dictature de la S.W.A.P.O., organisation terroriste particulièrement cruelle dont le chef Sam Nujoma, agent soviétique de longue date, est — hélas ! — reçu officiellement à Paris. En deuxième lieu, une guerre civile incessante ravage l'Angola ; elle oppose la guérilla de l'Unita antimarxiste dirigée par Jonas Savimbi aux troupes de l'armée angolaise, aux terroristes de la S.W.A.P.O. et surtout à 25 000 Cubains encadrés par des « conseillers » soviétiques et est-allemands.

Enfin, l'enclave du Cabinda, riche en pétrole, jadis rattachée à l'Angola par le colonisateur portugais, est le théâtre d'une deuxième guerre civile entre les maquisards du F.L.E.C. (Front de libération de l'enclave du Cabinda) que commande François-Xavier Lobuta et les troupes cubaines. Brochant sur le tout, l'armée sud-africaine, lasse d'assister aux exactions de la S.W.A.P.O. aux dépens des populations namibiennes, a mené en Angola une action punitive énergique, infligeant une sévère correction aux terroristes et capturant une grande quantité de matériel russe fort sophistiqué. Aussi apprenons-nous que des émissaires de Luanda et de Pretoria se sont rencontrés aux îles du Cap-Vert. Mais le gouvernement fantoche de Luanda pourra-t-il reprendre un minimum d'indépendance face à l'occupation soviéto-cubaine qu'il a provoquée ou tolérée ?

Un des aspects paradoxaux de cette situation embrouillée et dangereuse, c'est que le gouvernement français, qui se dit soucieux de préserver ou de rétablir la paix dans cette partie du monde (mais a cru opportun de se retirer du « groupe des Cinq » sur la Namibie), vient de recevoir avec tous les honneurs le chef terroriste pro-soviétique Nujoma, et en même temps refuse avec éclat, par la voix de M. Claude Cheysson, l'autorisation à Savimbi de venir exposer à Paris son point de vue de patriote anti-marxiste. Deux poids et deux mesures ? On a peine à saisir le fil directeur d'une telle politique.

Bordant au nord le territoire de la République, l'ancienne Rhodésie, aujourd'hui Zimbabwe, offre l'exemple le plus éclatant d'échec d'une certaine décolonisation. Que de merveilles, en effet, lord Carrington n'avait-il pas promises lors des conversations de Lancaster House ! La Rhodésie rebaptisée n'allait-elle pas glisser sans heurt d'un présent agité à un avenir de calme démocratie ? Une Constitution pourvue de garde-fous assurant l'équilibre et la limitation des pouvoirs allait, nous affirmait-on, garantir la coexistence harmonieuse et le développement des populations. Chacun doit constater aujourd'hui que M. Robert Mugabe, chef du gouvernement, accroît chaque jour le caractère arbitraire et policier du régime, s'appuie sur une milice formée par des instructeurs nord-coréens, déchaîne dans les luttes tribales ses congénères Shona contre les Ndébélés de son rival Nkomo, multiplie les arrestations, emprisonne son prédécesseur l'évêque Muzorewa sous le prétexte de complot... avec Israël !

Depuis des semaines les renseignements affluent de ce malheureux pays : on pourrait remplir des pages entières avec les récits d'atrocités dont sont victimes non seulement des Blancs demeurés dans leur pays parce qu'ils avaient cru aux assurances lénifiantes prodiguées par lord Carrington, mais des Noirs, villageois dont le tort est d'appartenir à une ethnie qui n'est pas celle du premier ministre. Même un quotidien parisien du soir peu suspect d'esprit « colonialiste » était amené à titrer sur « la féroce guerre des ombres au Matabeleland » et à évoquer « des milliers de morts ». Il va sans dire que l'économie du pays — la Rhodésie de Ian Smith et de Muzorewa était florissante malgré le boycottage mondial organisé contre elle — s'effondre, dans de telles conditions, malgré des aides extérieures très substantielles (225 millions de dollars des Etats-Unis, 133 millions de livres sterling de la Grande-Bretagne).

Comme on pouvait s'y attendre, exactions, emprisonnements, assassinats s'abattent particulièrement sur les chrétiens, prêtres, missionnaires ou laïcs. Cette constatation, qu'on peut faire également en Namibie, rend véritablement inconcevable l'action du Conseil œcuménique des Eglises (de Genève) qui collecte des fonds considérables en Europe, notamment parmi les communautés protestantes, et les consacre à financer les organisations terroristes d'Afrique australe telles que la S.W.A.P.O., l'A.N.C, le P.A.C., etc.

Le prétexte allégué étant une prétendue « lutte contre le racisme », on peut se demander si ce n'est pas au contraire le racisme qui est aidé et soutenu matériellement à condition qu'il s'agisse d'un racisme antiblanc ou même de celui qui pousse une certaine ethnie africaine à détruire une autre ethnie également autochtone.

Il serait fastidieux de passer en revue les autres pays de la « ligne de front », moins engagés en fait dans le conflit : la Zambie, dont le président Kaunda ne dédaigne pas de rencontrer Pieter Botha, quitte à se répandre en propos amers quand il voyage en Europe et à tolérer dans sa capitale Lusaka un centre d'espionnage soviétique qui multiplie ses actions en Afrique du Sud ; la Tanzanie, cas typique d'échec d'un président, Julius Nyerere, dont le « socialisme africain » s'est révélé ruineux, tandis que son pays, artificiellement constitué, risque de se casser en deux ; le tranquille Malawi ; le désertique Botswana. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que le seul rempart entre ces pays et la famine demeure l'Afrique du Sud.

Si l'on se donne la peine de situer la question sud-africaine dans un ensemble géographique et historique, on s'aperçoit qu'elle déborde singulièrement l'étroit domaine de l'apartheid auquel certains voudraient la confiner. Quoi que puissent penser, désirer ou regretter les uns ou les autres, les réformes engagées par l'équipe verligte de P.W. Botha et de Rœlof « Pik » Botha sont en marche et l'apartheid est en déclin. De toute façon, il est inacceptable que la République sud-africaine soit critiquée avec tant de violence et de parti pris par des gens qui professent une allégeance totale envers l'Etat soviétique, le plus raciste et antisémite du monde (rappelons au passage que l'antisémitisme n'existe pas en Afrique du Sud), et par des représentants de pays du « tiers monde » qui admettent chez eux l'esclavage et les pratiques les plus dégradantes telles que les mutilations sexuelles infligées aux femmes.

Mais le vrai problème est ailleurs. Il faut replacer l'Afrique australe dans le cadre mondial, qui se définit de toute évidence comme la lutte entre les nations démocratiques — de plus en plus assiégées, en recul et doutant d'elles-mêmes — et la montée en puissance de l'impérialisme militaire et idéologique de la Russie soviétique. Il s'agit de savoir si l'Afrique australe pourra demeurer indépendante et libre, attachée aux mêmes valeurs que nos démocraties occidentales, ou si elle succombera à l'assaut totalitaire du communisme. Il est surprenant, affligeant, que si peu d'esprits, et si peu d'hommes d'Etat, comprennent combien ce dilemme est vital pour nous, Européens. Combien plus affligeant encore le spectacle offert par les gouvernements occidentaux et par l'O.N.U. ! Incessantes campagnes de diffamation, boycottage et embargo, refus de reconnaître les Etats noirs promus à l'indépendance, soutien accordé par priorité aux plus violents, aux plus criminels des chefs terroristes : devant un tel panorama, les responsables du K.G.B. et du Politburo pourraient renverser à leur profit le proverbe bien connu et s'exclamer, tout joyeux : « Je n'ai pas besoin d'amis pour m'apporter la victoire : ce sont mes ennemis qui s'en chargent ! »

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française