samedi 11 août 2012

L'Afrique du Sud et le destin de l'Occident (1986)



JACQUES SOUTELLE

L'AFRIQUE DU SUD ET LE DESTIN DE L'OCCIDENT

[Revue des Deux Mondes, septembre 1986, p. 525-539]

L'Occident n'est pas sans analogie avec le fabuleux catoblépas, cet étrange animal qui, dit-on, dévorait ses propres pattes sans même s'en apercevoir. Dans l'épreuve de force engagée en Afrique du Sud, les Etats démocratiques d'Europe et d'Amérique iront-ils jusqu'à prendre parti — sous prétexte de « lutte contre l'apartheid » — pour le mouvement terroriste qui mène l'assaut contre Pretoria ? Il faut que l'on sache que l'Occident, s'il commettait une telle erreur, apporterait une contribution de première importance, peut-être décisive, à son propre déclin.

C'est à notre suicide que nous convient les voix doucereuses d'un prétendu progressisme, chrétien ou laïque, ou les injonctions brutales, non dénuées de franchise, du marxisme international.

La réalité sud-africaine est complexe, certes, mais surtout obscurcie, voilée, déformée par une entreprise de désinformation véritablement sans précédent. Mensonge par expression, mensonge par omission recouvrent d'un flot épais les faits et les hommes du sous-continent austral.

Un peu de clarté, donc : il faut d'abord connaître les éléments de ce drame humain.

Origines de l'apartheid

L'Afrique du Sud, telle que l'a formée une tumultueuse et souvent sanglante histoire, est un assemblage de minorités, d'ethnies différentes par leurs traditions et leurs langages, juxtaposées et inextricablement imbriquées : la plus nombreuse est celle des Zoulous (six millions et demi), à la fois admirée et redoutée, auréolée par le prestige quasi mythique de son ancien roi, Chaka ; puis s'échelonnent les Blancs (cinq millions), dont un peu plus de cinquante pour cent descendent des colons hollandais et des huguenots français, quatre millions de Sothos, trois millions de Xhosas, deux millions et demi de Métis, deux millions de Tswanas, près de un million d'Asiatiques (Indiens).

L'apartheid ou « développement séparé » n'est pas une invention vicieuse du pouvoir afrikaner fondé en 1948 par la victoire électorale du parti national. La première mesure d'interdiction des mariages interraciaux a été prise en 1685 par le gouvernement colonial. C'est au cours de la seconde moitié du XIXe siècle que se mettent en place diverses dispositions discriminatoires suscitées par les migrations et les mouvements de populations : descente vers le sud de tribus négro-africaines, montée vers le nord de paysans hollandais. Les Boers, affrontés aux Anglais, perdirent la guerre de 1899-1902 : soucieux de conserver leur langue, l'afrikaans, et leur tradition calviniste, ils exigèrent l'apartheid pour eux-mêmes. En outre, l'administration britannique tendait de plus en plus à reconnaître des entités ethniques distinctes : Bechuanaland, Basutoland, Swaziland. Le Natives Land Act, de 1913, donc à l'époque britannique, préfigure les mesures plus rigides qui furent prises à partir de 1948, notamment le Group Areas Act, de 1950 (1).

Dans la droite ligne de la politique ethnique de l'administration coloniale anglaise, le gouvernement de Pretoria créa dix homelands, « foyers nationaux », dont quatre ont accédé à l'indépendance : le Bophuthatswana, le Transkei, le Ciskei et le Venda. Les six autres jouissent de l'autonomie. Tous ont des gouvernements noirs, que président des personnalités souvent remarquables, telles que Lucas Mangopé (Bophuthatswana), Cedric Phatudi (Lebowa), Gatsha Buthelezi (Kwazoulou). Il va sans dire que toute discrimination raciale est supprimée dans ces Etats. Seule l'ignorance, doublée de parti pris, peut expliquer que les quatre Etats indépendants se voient refuser obstinément la reconnaissance internationale simplement parce que l'indépendance leur a été octroyée par Pretoria, alors que sont reconnus le Botswana, le Lesotho et le Swaziland, Etats à base ethnique rendus indépendants par Londres ; absurdité vraiment caricaturale quand on compare, par exemple, le Botswana presque désertique et le Bophuthatswana riche de ses mines de platine et d'un tourisme prospère.

Quoi qu'il en soit, la situation créée en Afrique du Sud par les administrations successives était devenue au fil des années anachronique et oppressive. L'apartheid devait disparaître. L'honneur de l'avoir compris, et surtout d'avoir conçu et mené l'action concrète nécessaire, revient à ceux que l'on qualifie, en afrikaans, de verligte, « éclairés », et, en premier lieu, au président de la République, P.W. Botha.

Vers le partage du pouvoir

« Mon gouvernement et moi sommes engagés au partage du pouvoir » (committed to power sharing) : cette déclaration du président Botha fixe clairement le but de sa politique. En premier lieu, on a pu constater — ce qui crève les yeux de tout observateur de bonne foi — la disparition du petty apartheid, la ségrégation humiliante imposée aux « non-Blancs ». Hôtels, restaurants, spectacles, plages sont désormais ouverts à tous les Sud-Africains, quelle que soit la couleur de leur peau. Puis les réformes sont venues démanteler le système de discrimination raciale ; on ne peut qu'énumérer les décisions capitales approuvées par chaque session parlementaire depuis quatre ans : autonomie des collectivités locales noires, élection de leurs conseils, autorisation aux partis politiques multiraciaux, liberté syndicale totale, suppression des emplois réservés aux Blancs, ouverture aux Noirs du commerce dans les centres urbains, abolition des lois interdisant les mariages mixtes et les relations sexuelles interraciales (rappelons que ces interdictions dataient du XVIIe siècle !).

Avec l'abrogation des pass-laws et de trente-quatre textes discriminatoires, avec l'instauration d'une citoyenneté sud-africaine unique matérialisée par un document identique pour tous sans mention d'ethnie, on peut dire que l'apartheid n'existe plus. Encore ne précisons-nous pas ici une foule d'autres mesures relatives à l'éducation, au sport, au niveau des salaires, au droit de propriété qui vont toutes dans le même sens.

Parler, aujourd'hui, de « lutte anti-apartheid » revient à enfoncer, à grand fracas, une porte ouverte, ou plutôt à chercher au gouvernement sud-africain une mauvaise querelle. Nombreux sont les pays — africains, asiatiques ou latino-américains (2) — qui pratiquent actuellement, sans l'avouer, la discrimination raciale. L'hypocrisie règne en maîtresse sur la scène internationale. Restait — last but not least — à transposer sur le plan politique, constitutionnel, l'esprit des réformes, autrement dit à organiser la participation de tous les groupes ethniques aux décisions grâce à une machinerie institutionnelle appropriée.

La sommaire et simpliste formule « One man, one vote », qui sert de slogan à la propagande subversive, n'est évidemment pas adaptée à la réalité de ce pays complexe. Son échec flagrant au Zimbabwe, ex-Rhodésie, pays pourtant bien plus simple avec seulement deux groupes ethniques, mais où la suprématie de l'un d'eux s'est affirmée dans le sang de l'autre, démontre combien il est nécessaire de veiller à un équilibre inscrit dans les structures constitutionnelles.

Les réformes déjà accomplies ont fait accéder aux responsabilités parlementaires et gouvernementales les Indiens et les Métis. Pour ce qui concerne les Noirs, ils viennent d'entrer dans les quatre gouvernements provinciaux (Transvaal, Orange, Natal, Cap). Autrement dit, ils ont déjà accès à deux étages (municipal, provincial) sur les trois que comporte l'organisation de la République. Le président Botha a annoncé la création — qui doit être entérinée par le Parlement cet été — d'un conseil national ouvert aux représentants de la population noire. Ce conseil devrait discuter des institutions représentatives, qui seraient finalement insérées dans la Constitution, pour assurer la participation de cette population aux décisions du plus haut niveau.

Il est significatif que ce soit au moment même où l'apartheid expire et où s'ouvre l'ultime étape du partage du pouvoir que se déchaîne avec une violence sauvage une offensive de subversion, qui ne recule devant aucune atrocité terroriste, appuyée hélas ! de l'extérieur par des opinions et des gouvernements abusés ou complices. On ne veut pas, c'est clair, que les réformes aboutissent. On ne veut pas la paix intérieure, ni le progrès économique et social. D'immenses moyens sont mis en œuvre pour saboter l'évolution pacifique et positive qui s'amorçait. Il ne s'agit plus, en réalité, d'apartheid : le choix n'est plus qu'entre cette évolution commencée et la révolution, la guerre civile.

Les oppositions et la subversion

Il ne faudrait pas commettre l'erreur de croire que la politique réformiste du président Botha fait l'unanimité de la « tribu blanche ». Certes, le parti national demeure de loin le plus important, mais des partis d'opposition, à droite et à gauche, reflètent les divisions de l'opinion. Le P.F.P., parti fédéraliste progressiste, s'est trouvé de plus en plus en porte-à-faux à mesure que se mettaient en place les réformes : il ne pouvait ni les désavouer ni les approuver pleinement. Son leader, M. Van Zyl Slabbert, a jeté le désarroi dans le parti en démissionnant brusquement. Mais c'est surtout l'opposition de droite qui se montre active, agressive. Dès l'annonce des réformes, le Dr Treurnicht, membre du gouvernement, et dix-sept députés du parti national, ont provoqué une scission et créé le parti conservateur. Plus virulents sont le parti « authentique » de Jaap Marais et le Mouvement de résistance afrikaner d'Eugène Terreblanche. Forts surtout au Transvaal, forteresse traditionnelle des Boers, ces partis reflètent le malaise des Blancs (qui, ne l'oublions pas, paient en impôts l'essentiel du budget et le prix des réformes) et leur exaspération face aux insultes et aux menaces du monde extérieur. Il est évident, en effet, que les campagnes menées en Europe ou aux Etats-Unis contre l'Afrique du Sud, les projets de sanctions, notamment, sapant les positions du gouvernement Botha, apportent de l'eau au moulin des conservateurs. Le Dr Treurnicht et ses émules sont trop heureux de pouvoir condamner Pieter Botha en disant : « A quoi bon entreprendre des réformes coûteuses et dangereuses, puisque personne ne nous en sait gré ? »

Si l'opposition blanche respecte le cadre parlementaire, c'est du côté des Noirs que se déploie la subversion, allant jusqu'aux pires extrémités de la violence. On peut y distinguer trois degrés : en premier lieu, une organisation autorisée, façade officielle du mouvement « nationaliste » noir, le front démocratique uni, U.D.F., auquel se rattachent une multitude d'associations et de personnalités, dont la plus connue est l'évêque anglican, Desmond Tutu ; ensuite, l'A.N.C. (congrès national africain), secte terroriste interdite, dont la base ethnique est essentiellement Xhosa, et dont le chef apparent est Oliver Tambo ; enfin, contrôlant le tout et particulièrement le bras paramilitaire, c'est-à-dire les attentats, incendies et assassinats, le parti communiste sud-africain (S.A.C.P.). « L'Union soviétique est le phare vers lequel convergent nos espoirs et nos aspirations. La patrie des soviets est l'authentique amie et alliée des peuples opprimés. » Cette déclaration de Winnie Mandela (3), à l'agence Tass, il y a quelque temps, donne le ton. Ce sont les œuvres de Marx, Engels et Lénine que doivent étudier les jeunes de l'A.N.C. dans leur centre de formation en Zambie (4).

Le personnage clé est le chef du « fer de lance de la nation » (Umkhonto we Sizwe) : il s'agit de Joseph (Joe) Slovo. Sud-Africain d'origine lithuanienne, colonel du K.G.B., qui dirige, de Lusaka, les opérations terroristes. C'est lui qui recrute les activistes qui sont entraînés soit au camp de Provonyé, près de Simféropol en U.R.S.S., soit dans la région de Rostock, en Allemagne de l'Est (5). C'est lui qui obtient de l'Union soviétique les Kalachnikov, les grenades, les mines et les explosifs utilisés par l'Umkhonto. Oliver Tambo reconnaît sans ambages (Washington Post, du 9 septembre 1985) que tout l'armement de l'A.N.C. lui est fourni par les Soviets. Il est vrai que Desmond Tutu, bien qu'évêque, n'a pas hésité à déclarer le 22 juillet 1986 : « Nous avons le droit de rechercher le soutien des Soviets. Si les communistes veulent nous aider, pourquoi pas ? »

Joe Slovo lui-même, bien qu'il ait coutume de garder un « profil bas », s'est laissé aller à donner une interview au Washington Post (14 juillet 1985), qui est fort édifiante. Il y précise son rôle de « chef d'état-major » (sic). Les responsables noirs de l'Umkhonto sont Joe Modise et Hani, tous deux membres du politburo du PC sud-africain. La dépendance de l'A.N.C. par rapport au P.C. et à l'Union soviétique est totale, matériellement et politiquement. Aussi est-il important de connaître la « ligne » du politburo ; elle est clairement exposée dans un document du mois de mars 1986 (6). Le parti s'engage dans une « guerre populaire « (People's war) ; le but : utiliser et dépasser la « bourgeoisie libérale », se servir de la révolte noire pour la « prise de pouvoir révolutionnaire » et la « transformation socialiste ». On devine à quel sort sont promis les fantoches que le communisme pousse au-devant de la scène. Cela n'est-il pas conforme à la théorie et à la pratique depuis Lénine et Staline ?

Aussi n'est-il pas surprenant que, partout dans le monde, les partis communistes se mobilisent pour soutenir la subversion en Afrique du Sud. Tel est, notamment, le cas du PC français, qui a organisé en coopération avec le M.R.A.P. un festival des jeunesses communistes à Bobigny, le 31 mai dernier, puis un défilé à Paris, le lendemain, avec force articles de l'Humanité consacrés à insulter copieusement « Le Pen, Soustelle, Messmer, Chirac », sans épargner les socialistes accusés d'avoir « oxygéné l'apartheid » !

C'est sous l'impulsion de la direction communiste du bras paramilitaire de l'A.N.C. que la subversion s'est déchaînée au cours des derniers mois, prenant particulièrement la forme d'une campagne de terreur contre les Noirs : élus locaux, maires, conseillers, fonctionnaires, policiers, « coupables » de collaborer avec les autorités. Il s'agit là d'une phase pour ainsi dire classique dans la guerre subversive : le F.L.N., en Algérie, a procédé de même en mutilant et en égorgeant. Dans les townships, l'A.N.C. a mis en vigueur l'affreux supplice du « collier », le necklace, qui consiste à brûler vif un malheureux arrosé d'essence. Les descriptions, les images de ces atrocités sont insoutenables. On atteint là l'ultime degré d'une descente aux enfers de la cruauté. Cela n'a pas empêché Winnie Mandela de proclamer, le 13 avril 1986 (d'après le Monde) : « Avec nos boîtes d'allumettes et nos colliers, nous allons libérer notre pays. »

Ni les chefs de la subversion ni leurs sympathisants ne se piquent de scrupules quant aux atrocités infligées à la population noire que l'on prétend « libérer ». Tom Sebina, porte-parole de l'A.N.C., ne déclare-t-il pas (17 juillet) : « Que des cibles soi-disant civiles (so-called civilian targets) soient victimes des fusillades, nous l'acceptons tous. » Et Oliver Tambo, visant cette fois les Blancs, lance à la radio d'Addis-Abeba : « Les familles blanches devront porter des vêtements noirs. » Le même Tambo, reçu à Londres le 24 juin par Lynda Chalker, vice-ministre britannique des Affaires étrangères, refuse de suspendre les actions terroristes.

Face à une trentaine de membres de la Chambre des communes, il se refuse à condamner les necklace killings (pneus arrosés d'essence puis enflammés) [7].

D'ailleurs, les amis et soutiens de l'A.N.C. à l'extérieur ne sont pas plus soucieux de dignité et d'humanité. Le militant noir américain, Jesse Jackson, ex-candidat à la présidence des Etats-Unis, affirme dans une interview à la revue Jeune Afrique, du 23 juillet : « C'est tout à fait logique (sic : il s'agit des atrocités). Je soutiens toutes les stratégies susceptibles de détruire l'apartheid. C'est une guerre totale. » Et de comparer Pieter Botha... à Hitler ! Jackson oublie que son associé, Farakhan, parlant devant une foule considérable à Madison Square Garden, regrettait que Hitler n'eût pas extermité tous les Juifs... De telles déclarations sont significatives de l'outrance hystérique à laquelle est parvenue la haine contre l'Afrique du Sud.

En fait, il n'y a d'analogue à cette haine que celle dont est l'objet Israël. Ce n'est pas par hasard que la propagande anti-israélienne et la propagande anti-sud-africaine se conjuguent. Le sage Africain par excellence, le président ivoirien Houphouët-Boigny, ayant souhaité que le problème sud-africain soit traité pacifiquement et par le dialogue, se fait sévèrement tancer : « Houphouët-Botha : une duperie. Les dirigeants israéliens et sud-africains ne veulent pas d'une paix négociée... Il ne sert à rien que les dirigeants arabes perdent leur temps à vouloir parler avec les Israéliens ou que les Africains dialoguent avec les Sud-Africains » Conclusion : une seule solution, « la guerre d'usure » (8).

Le représentant de l'O.L.P. au Zimbabwe, Ali Halimeh, n'hésite pas à lier les questions du Moyen-Orient et de l'Afrique australe. « L'effondrement du système de l'Afrique du Sud, déclare-t-il, conduira à la destruction de l'Etat sioniste. »

Dans ce concert de haine, certains éléments jouent un rôle qui, à première vue, étonne, voire scandalise : ce sont des hommes d'Eglise, des pasteurs chrétiens. C'est le cas de l'évêque Tutu, déjà cité, qui souffle le chaud et le froid, se déclare tantôt pour et tantôt contre les sanctions économiques, se dit « anti-marxiste » le 13 juin dernier lors de sa rencontre avec Botha, mais accepte volontiers l'aide des Soviets. Tel est aussi le pasteur Alan Boesak, leader de l'U.D.F., façade autorisée de l'A.N.C. terroriste. Le journal officiel du parti communiste d'Afrique du Sud, The African Communist, consacre un article révélateur, dans son numéro 104 du premier trimestre de 1986, au « Rôle des églises dans la libération ». On sait combien le Conseil œcuménique des églises, manipulé par l'Eglise orthodoxe russe, elle-même tenue en main par le Kremlin, contribue à détourner au profit de la subversion marxiste les sympathies et les contributions financières de chrétiens abusés. Les fonds recueillis par le C.O.E. sont transmis en Afrique du Sud au S.A.C.C., « Conseil des églises sud-africaines », dont Mgr Tutu a été le secrétaire général jusqu'à une date récente. Par ce canal, des sommes considérables (environ trois millions de dollars par an) ont été versées à l'A.N.C. et à la Swapo, l'organisation terroriste de Namibie, dont le chef est un vieil agent soviétique, Sam Nujoma.

A l'occasion du dixième anniversaire des troubles de Soweto, en juin 1986, les partis communistes ont organisé un peu partout des manifestations, notamment en France, comme nous l'avons rappelé plus haut. Les pasteurs « christo-marxistes » d'Afrique du Sud et du Conseil œcuménique ont tenu à seconder cette offensive de propagande. Un volumineux dossier, dû au pasteur Beyers Naudé, secrétaire général du S.A.C.C., a été répandu à profusion par le C.O.E. dans les églises réformées. On y relève un éloge extravagant du régime marxiste et dictatorial du Zimbabwe et une utilisation quasi blasphématoire de la Bible, à l'appui de supplications adressées à Dieu pour qu'il « condamne et punisse » le gouvernement sud-africain (9).

C'est à propos du rôle joué par certains religieux que l'on peut saisir sur le vif les procédés, la technique de la désinformation. Le but poursuivi par ceux qui manipulent la presse et les médias au profit de la subversion est de faire apparaître le gouvernement sud-africain comme isolé, condamné. On citera donc, à tout propos et hors de propos, l'évêque Tutu (dont la promotion au prix Nobel n'a pas été innocente). Cependant, on se gardera bien de mentionner d'autres personnages religieux d'un incontestable prestige, mais qui « pensent mal ». A Pâques, en 1985, l'Eglise de Sion fêtait, à Moria (Transvaal), son soixante-quinzième anniversaire. Eglise chrétienne réformée, elle compte cinq millions de fidèles ; presque tous sont des Noirs, à commencer par son évêque Barnabas Lekganyane. Dans un site grandiose, deux millions de Noirs se joignirent, dans la prière et le chant des cantiques, à leur évêque et à un invité d'honneur, le président Botha. Force est de constater que cet événement — car c'en est un, et significatif — a été presque totalement occulté. Les moyens d'information l'ont dissimulé aux opinions occidentales.

Quand, où, nous parle-t-on de Mgr Moekena, évêque noir de Soweto, qui jouit d'une immense autorité dans cette ville ? Qui mentionne l'U.C.A., United Christian Action, dont le soutien à la politique du président Botha est assuré ?

Dans la conspiration montée contre l'Afrique du Sud, le mensonge par le silence, l'occultation systématique complètent et appuient les mensonges bruyants de la propagande à la Goebbels fondée sur la répétition incessante des slogans.

Autre exemple de cette technique : alors que l'on nous rebat les oreilles avec les faits et gestes de Mgr Tutu, c'est à peine si l'on consent à mentionner de temps à autre le premier ministre zoulou, Gatsha Mangosuthu Buthelezi, personnage d'une tout autre envergure que le prêtre ambitieux devenu agitateur. Avec près de sept millions de Zoulous qu'il gouverne, avec le parti noir Inkhata fort d'un million de membres, Buthelezi est sans doute, à l'heure actuelle, la plus forte personnalité noire d'Afrique australe. Nul ne saurait le taxer d' « oncle Tom » ou de « béni-oui-oui », car il ne cache pas les désaccords qui l'opposent sur certains points au gouvernement. Mais il condamne sévèrement l'A.N.C. et le terrorisme, s'élève de toutes ses forces contre l'absurde et nuisible politique de « désinvestissement » prônée par Desmond Tutu, et respecte visiblement le président Botha. Il a eu le courage de prendre la défense des Noirs sauvagement immolés par les assassins, et l'intelligence de préconiser au Natal une administration commune zoulou-indienne. Combien de fois son nom a-t-il été cité sur les ondes des chaînes de radio et de télévision en France ?

C'est par des procédés comme ceux qui viennent d'être évoqués que l'on est parvenu, par une série de truquages, à faire de l'Afrique du Sud le paria et le bouc émissaire du monde. Il semblerait que rien ne se passe nulle part, que ce pays concentre à lui seul dans ses frontières toutes les misères et toutes les violences de l'univers. Du Sahara occidental au Tchad, du Tchad au Soudan, à l'Ethiopie, à l'Ouganda, au Mozambique, à l'Angola, sévissent les conflits, meurent les hommes. La famine, les déportations, les coups d'Etat ravagent des pays qui, vingt ans après la décolonisation, n'ont toujours pas trouvé leur équilibre. Le continent noir est phagocyté de toutes parts : Cubains, Est-Allemands, Soviétiques, Nord-Coréens s'y implantent en une recolonisation inavouée. Mis à part quelques rares îlots, ce ne sont d'un bout à l'autre que dictatures policières ou militaires. Mais qu'importe ! c'est l'Afrique du Sud qu'il faut abattre, c'est elle que l'on doit à tout prix déstabiliser, en faire un Zimbabwe ou un Angola. Un orateur ougandais peut révéler que sept cent cinquante mille de ses compatriotes ont été exterminés (10), cela laisse indifférents les beaux esprits, dont l'idée fixe est de détruire Pretoria. La Guinée-Bissau, marxiste, procède à la mise à mort massive d'opposants politiques ? Aucune importance ! Il faut condamner Botha.

Sanctions et contre-sanctions

L'idée de forcer l'Afrique du Sud à infléchir sa politique selon des injonctions extérieures en lui appliquant des sanctions économiques n'est pas neuve. Elle a été agitée avec plus ou moins de succès, à l'O.U.A. sous l'impulsion d'un Abdou Diouf, bien éloigné de l'humanisme de son prédécesseur, Léopold Sédar Senghor, à l'Assemblée européenne, et aux instances supérieures du Commonwealth, cet étrange conglomérat dont lord Chalfont, ancien ministre anglais des Affaires étrangères, rappelait récemment (Daily Express, du 11 juillet) que fort peu de membres présentent « une apparence quelconque de démocratie », que des milliers d'hommes et de femmes ont été massacrés par la police ou l'armée dans certains pays, et que la plupart de ces Etats sont incapables de nourrir leur propre population.

Sir Geoffroy Howe, Foreign Secretary, en mission à Pretoria, s'est efforcé de poser à M. Botha deux conditions dont il était évident que le président sud-africain ne pouvait que les rejeter.

La première de ces conditions était la libération immédiate de Nelson Mandela, ex-chef de l'A.N.C. Or le président Botha a maintes fois déclaré que Mandela serait libéré sans délai à la seule condition qu'il renonce, non à l'action politique (11), mais au terrorisme.

La seconde visait la reconnaissance et la légalisation de l'A.N.C. Cette revendication est celle de toutes les organisations terroristes. Aucun Etat digne de ce nom ne peut l'accepter.

Sir Geoffroy Howe, qui, apparemment, n'a pas tiré la leçon de l'échec total de la « solution » imposée au Zimbabwe par son prédécesseur, lord Carrington, est donc revenu à Londres sans avoir rien obtenu. D'où les fureurs synthétiques des représentants du Commonwealth, notamment du président Kaunda, qui a si brillamment conduit la Zambie à la faillite et fait de Lusaka la plaque tournante de la subversion soviétique en Afrique australe. Mme Thatcher devra-t-elle « jeter du lest » pour apaiser ces singuliers démocrates ?

On pourrait, certes, poser la question de savoir de quel droit, en vertu de quelle charte, de quel traité, l'Europe, l'O.U.A. ou le Commonwealth s'arrogent la mission d'intervenir dans la politique intérieure d'un Etat souverain, lui déclarent une guerre idéologique et économique, se fixent pour but de le ruiner. Mais, dira-t-on, foin de ces considérations entachées de juridisme ! Sic volo, sic jubeo : le Commonwealth, incarné pour la circonstance par six de ses membres, par M. Kaunda, ou par M. Gandhi — qui règle si énergiquement leur compte à ses turbulents sujets sikhs —, veut à tout prix régenter l'Afrique du Sud, ce qui le dispense de faire quoi que ce soit en Zambie, au Nigeria, au Ghana.

C'est ici qu'apparaît dans toute son ampleur le problème des sanctions. Trois faits fondamentaux sont à retenir. Le premier est la décadence économique profonde de presque toute l'Afrique. En 1962, le continent produisait quatre-vingt-dix-huit pour cent des denrées alimentaires dont sa population avait besoin, aujourd'hui cent quarante millions d'Africains ne survivent que grâce à l'aide occidentale (souvent, hélas ! détournée, comme en Ethiopie), et il faudra, en 1990, apporter trente-sept millions de tonnes de céréales aux peuples affamés. La session spéciale de l'O.N.U. sur l'Afrique, du 27 au 31 mai, a montré (12) que le continent devrait trouver deux cents milliards de dollars pendant les cinq prochaines années ! Le niveau de vie des masses noires varie entre un revenu annuel de cent dix dollars en Ethiopie et trois cent cinquante en Zambie — plus de mille en Afrique du Sud. Dès lors, il est clair que vouloir séparer l'Afrique du Sud du reste du continent est une coûteuse absurdité.

D'où un deuxième fait : l'absolue dépendance de l'Afrique, du Zaïre au Cap, par rapport à l'économie sud-africaine. Ni le Botswana ou le Lesotho, ni la Zambie, ni le Mozambique, ni le Zimbabwe ne peuvent se passer de l'Afrique du Sud, de son industrie, de son électricité, de ses transports, de ses produits agricoles, des salaires que perçoivent leurs ouvriers. Trois cent mille immigrés officiels, plus d'un million d'irréguliers font vivre par leurs salaires des millions de Mozambicains, d'Angolais.

Il est évident que si des sanctions effectives obligeaient des entreprises sud-africaines à fermer, les premiers condamnés au chômage seraient les Noirs étrangers. L'Afrique du Sud n'aurait pas d'autre issue que de les expulser, ce que font, d'ailleurs, massivement et sans complexe, des Etats africains tels que le Nigeria. De telles mesures déclencheraient dans toute l'Afrique australe une crise majeure dont les imprudents apprentis-sorciers du Commonwealth subiraient les effets pervers.

Le troisième fait, si connu qu'il suffira de le rappeler brièvement, c'est que l'Afrique du Sud détient, avec l'U.R.S.S., entre quatre-vingt-dix et cent pour cent des minerais dits « stratégiques », tels que le chrome, le titane, le manganèse, sans lesquels l'économie des pays industrialisés ne peut fonctionner. Est-il raisonnable de nous placer tous à la merci de l'Union soviétique ?

Supposons, un instant, que des sanctions économiques « dures » portent des coups sérieux à l'Afrique du Sud. Les trois principaux investisseurs dans le pays sont la Grande-Bretagne, avec quarante pour cent de l'investissement étranger et mille quatre cent compagnies, la République fédérale d'Allemagne, avec vingt pour cent et trois cent cinquante entreprises, les Etats-Unis, avec cent soixante-dix-sept et trois cent soixante-quinze compagnies, plus de nombreuses filiales. Le boycott entraînerait un profond bouleversement dans ces trois économies. On estime à cinq cent mille les emplois qui seraient supprimés en Occident, dont deux cent cinquante mille en Grande-Bretagne et cente trente mille en République fédérale.

De telles sanctions réduiraient-elles à zéro la capacité de défense et de survie de l'Afrique du Sud ? On peut en douter. Elle possède assez de terres arables, de minerais, de charbon, pour résister, aussi bien et mieux que ne l'a fait la Rhodésie, pendant quinze ans. Elle produit de l'essence synthétique (sasol) et vient de découvrir du gaz et du pétrole dans sa zone d'eaux territoriales. Elle s'est montrée capable de construire un avion sophistiqué, sorte de super-Mirage, le Cheetah. Si l'on connaît l'intense patriotisme des Boers et l'étonnante faculté de résistance dont ils ont donné tant de preuves, on ne peut qu'être sceptique sur le résultat de mesures punitives inspirées par le seul désir de nuire.

D'ailleurs, qui dit sanctions dit aussi contre-sanctions. Le gouvernement sud-africain ne manquerait pas, le cas échéant, de moyens non seulement de se défendre, mais de contre-attaquer.

Face à cette situation et à ces interrogations, force est de revenir à l'essentiel et de demander : que veut-on ? Quel but se propose-t-on d'atteindre ?

Si les déclarations d'intention ne sont pas mensongères, si l'on veut réellement et seulement mettre fin aux discriminations raciales héritées d'une longue histoire, alors l'Occident ne peut que gagner à encourager, à aider le processus de réformes en cours en Afrique du Sud.

Aucune formule n'est acceptable qui, sous le fallacieux prétexte de « libérer » les Noirs, déchaînerait comme ailleurs les exactions tribales et la persécution des minorités ethniques. Les porte-parole de la subversion cessent, aujourd'hui, de réclamer une négociation, mais exigent « le transfert pur et simple du pouvoir à la majorité noire avant toute discussion sur la place des Blancs dans l'avenir du pays (13). » On sait ce que cela signifie : « La valise ou le cercueil. »

Si le but recherché est bien de détruire la société multiraciale et de soumettre le pays à une implacable dictature, alors l'Occident commettrait une folie suicidaire en se prêtant au succès d'une conjuration dirigée contre lui-même.

C'est en ces termes que se pose le dilemme aux hommes d'Etat de l'Europe et de l'Amérique. Malgré les faux-semblants et les camouflages, ce n'est pas seulement de l'Afrique du Sud qu'il s'agit, c'est de nous et de notre destin.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) Cf. l'article de Gaetan Feltz, « le Mois en Afrique », juin-juillet 1986. et le livre de Roger Omond, récent mais déjà dépassé par les réformes, The Apartheid Handbook, éd. Penguin, 1985.

(2) Quelques exemples : au Zimbabwe, répression systématique contre les Matabélés ; au Nicaragua, génocide des Indiens Miskito ; au Brésil, malgré l'importance de la population noire, elle n'est guère représentée au gouvernement ; en Inde, les intouchables demeurent en marge de la société.

(3) Epouse de Nelson Mandela, incarcéré.

(4) Le Monde, 22 mai 1986.

(5) Un terroriste du nom de Ntando Mbatho, arrêté en Afrique du Sud, a déclaré devant le tribunal qu'il avait passé cinq mois dans un camp d'entraînement en R.D.A.

(6) Publié à Johannesburg, A. Parker, Newsletter, 1er juillet 1986.

(7) On jugera par là du crédit qu'il convient d'accorder à certaines « informations » selon lesquelles Tambo serait un « modéré » avec qui M. George Shultz pourrait négocier (voir le Figaro, 5 août 1986).

(8) Jeune Afrique, 6 août 1986. Cette condamnation vise à la fois le roi Hassan II et le président Houphouët.

(9) Cette initiative a été, semble-t-il, accueillie fraîchement chez nombre de protestants français. On notera que le pasteur Beyers Naudé a reconnu, récemment, l'importance des réformes, en particulier celle de l'abolition des pass-laws.

(10) Le Monde, 31 juillet 1986.

(11) Nous soulignons ces mots, car on s'est efforcé de créer une confusion à cet égard. Il n'est pas question d'interdire à Mandela une action politique non violente.

(12) Edem Kodjo, dans Jeune Afrique, 16 juillet.

(13) Amir Taheri, dans Jeune Afrique, 30 juillet 1986.