mercredi 8 août 2012

L'Afrique du Sud, la France et l'impérialisme soviétique (1985)



JACQUES SOUSTELLE

L'AFRIQUE DU SUD, LA FRANCE ET L'IMPERIALISME SOVIETIQUE

[Revue des Deux Mondes, septembre 1985, p. 586-602]

Au moment où une vague de terrorisme organisé bouleverse un certain nombre de communautés noires en Afrique du Sud, et où le gouvernement sud-africain instaure l'état d'urgence dans 36 districts (sur 600 que compte le pays), le gouvernement français par la voix du premier ministre Fabius prend la tête d'une véritable croisade contre Pretoria. Il ameute les Nations unies — si faciles à ameuter contre leurs éternels parias : Israël et Afrique du Sud ; il somme le gouvernement Botha de renoncer à rétablir l'ordre dans les banlieues noires ; il menace Pretoria de sanctions économiques. Tout cela, affirme-t-on, au nom de la défense des droits de l'homme et contre l'apartheid.

Voilà une prise de position bien brutale contre un pays avec lequel la France a toujours entretenu des relations normales comme il convient entre Etats civilisés, qui fut notre allié dans les deux guerres mondiales, y perdant nombre de ses soldats, et qui occupe un rang non négligeable dans notre commerce extérieur. Cette agression est-elle justifiée ? Est-ce que Paris a agi dans ce cas avec la prudence et le discernement qui s'imposent dans le domaine délicat des relations internationales ?

Examinons ce problème ; il en vaut d'autant plus la peine que la République d'Afrique du Sud, nul ne peut le nier, est la première puissance économique et militaire d'un continent auquel la France est attachée par mille liens.

Tableau de l'Afrique en 1985

Ce continent africain, regardons-le à la lumière des récents événements. Le tableau est instructif.

Au Zimbabwe, persécutions et massacres déchaînés par l'ethnie Shona contre les Ndébélés, racisme anti-blanc, marche au parti unique. En Ouganda, bain de sang, coup d'Etat, violence illimitée. Au Bourkina-Faso (ex-Haute-Volta), dictature, délation, arrestations, tortures. En Ethiopie, régime totalitaire marxiste, guerre coloniale contre l'Erythrée, huit millions d'affamés aux limites de la mort. Mis à part quelques heureuses exceptions telles que le Gabon, la Côte-d'Ivoire, le Cameroun, le Kenya, le revenu par an et par habitant est misérable, souvent inférieur à 200 dollars. La famine menace partout, et les coups d'Etat, les régimes militaires oppressifs, la corruption des dirigeants font qu'en vingt ans d'indépendance le niveau de vie et le degré de liberté se sont effondrés tragiquement.

L'Afrique du Sud, c'est d'abord le pays où les Noirs mangent à leur faim. C'est tellement vrai que plus d'un million (probablement un million et demi) d'Africains sont entrés illégalement dans le pays. On se presse aux portes de ce prétendu « enfer ».

Le gouvernement français menace-t-il de sanctions M. Mugabé, dictateur marxiste du Zimbabwe, pour que cessent les exactions dont est victime l'ethnie Ndébélé ?

Dénonce-t-il les atrocités dont d'autres Etats africains sont le théâtre ?

Exige-t-il que les 40 000 Cubains et les 2 000 Soviétiques et Est-Allemands qui occupent l'Angola se retirent de ce pays où ils n'ont que faire ?

S'élève-t-il contre la reconnaissance par l'Organisation dite de l'Unité africaine de la prétendue « République sahraoui », fantôme et fantoche dont la seule raison d'être est d'entretenir un état de guerre contre le Maroc ?

Non : Paris ferme les yeux ; Paris observe « de Conrart le silence prudent » ; Paris n'en veut qu'à Pretoria qui fait face, comme c'est le devoir de tout gouvernement digne de ce nom, qu'il soit de droite ou de gauche, à un ouragan de feu et de sang déclenché par... au fait, par qui ? Nous y reviendrons.

Deux poids, deux mesures

En attendant, force est de constater que le gouvernement socialiste se garde de réclamer que Moscou consente enfin — dix ans après la journée des dupes d'Helsinki ! — à ouvrir les camps de concentration et de travail forcé où huit millions d'esclaves périssent à petit feu, à libérer Sakharov, à mettre fin à la guerre impérialiste en Afghanistan. Evidemment, s'attaquer à l'Afrique du Sud, c'est plus facile.

De même, nous n'avons pas entendu dire que notre gouvernement ait menacé de sanctions le dictateur cubain Fidel Castro pour l'obliger à relâcher les infortunés qui croupissent depuis vingt ans dans ses prisons.

Pas davantage n'a-t-il saisi le Conseil de sécurité de l'O.N.U. du sort affreux des Indiens Miskitos du Nicaragua, des villages brûlés, des familles exterminées ou déportées. Cela, apparemment, n'intéresse personne.

Pas plus, d'ailleurs, que l'on ne se soucie, quand on reçoit à Paris des chefs terroristes palestiniens tels que Abou Iyad, de leurs malheureuses victimes en Israël.

Et l'on n'a pas ouï dire que les chrétiens du Liban suscitent, dans les hautes sphères socialistes, plus d'intérêt que les juifs sionistes. Aucune remontrance n'a été faite, que l'on sache, à MM. Nabih Berri et Walid Joumblatt, intègres défenseurs des droits de l'homme, n'est-il pas vrai ?

Quand, en décembre 1981, le général Jaruzelski a déclaré l'état d'urgence en Pologne pour faire échec à Lech Walesa, qu'a fait le gouvernement français ? Il a déclaré, par la voix autorisée de M. Claude Cheysson : « Bien entendu, nous ne ferons rien. » En février 1982, le même porte-parole a précisé que la France ne prendrait pas de sanctions contre le gouvernement de Varsovie « pour ne pas ajouter aux difficultés du peuple polonais ».

Ainsi, il est bien clair que la vertueuse indignation de nos dirigeants est hautement sélective. Deux poids, deux mesures : tel est leur principe.

Tout cela est d'autant plus remarquable que le gouvernement français, tout en se voilant la face parce que l'Afrique du Sud a recours à l'état d'urgence (prévu par ses lois comme par les lois de bien des Etats, sans parler de notre article 16), semble oublier qu'il l'a instauré lui-même en Nouvelle-Calédonie. Ce qui était licite pour protéger les « Caldoches » et les Canaques non indépendantistes serait donc inadmissible et délictueux quand il s'agit de protéger les Noirs non A.N.C. et non marxistes ? Comprenne qui pourra !

De l'efficacité des sanctions

Mais examinons de plus près la prise de position du gouvernement français et ses implications.

D'abord, rappel de notre ambassadeur. M. Boyer s'était efforcé, et il y avait réussi, de maintenir un bon climat dans les relations franco-sud-africaines. Tant pis...

Ensuite, et surtout, les sanctions ; le boycott. Première observation : c'est un jeu dangereux pour celui qui en prend l'initiative, surtout quand sa position est faible comme c'est le cas de notre commerce extérieur. On a vite fait de perdre en quelques jours le fruit d'un travail patient mené sur plusieurs années.

Il est évident qu'il ne manque pas d'investisseurs allemands, italiens, anglais, japonais pour nous remplacer.

Deuxième observation : ou bien les sanctions seront efficaces, ou elles ne le seront pas. Dans le premier cas, elles auront pour conséquence inéluctable d'aggraver dangereusement la situation des travailleurs noirs qui seront réduits au chômage par les fermetures d'entreprises, et celle des « illégaux » — un million au moins, rappelons-le — que l'Afrique du Sud sera obligée de renvoyer dans leur pays d'origine. Le premier ministre zoulou, M. Buthelezi, qui est sans contestation la plus forte personnalité noire d'Afrique du Sud, ne cesse pas de dénoncer la mauvaise action que constitueraient des sanctions économiques et le désinvestissement, car les Noirs en seraient les premières victimes. Son parti, l'Inthaka (dont curieusement les médias ne parlent jamais alors que c'est le plus important mouvement noir) recueille actuellement des dizaines de milliers de signatures pour protester contre les projets de sanctions.

Et si les sanctions sont un coup d'épée dans l'eau ? Après tout, dix ans de boycott n'avaient pas mis la Rhodésie à genoux, et l'économie sud-africaine est autrement solide que celle de la Rhodésie. Alors ? Eh bien ! on se sera ridiculisé.

Autre question : en quoi ce déploiement de bruit et de fureur fait-il progresser vers une solution des problèmes sud-africains ?

En fait, en prenant parti aussi imprudemment dans un domaine aussi sensible, on assume la responsabilité de compromettre gravement les chances d'une solution pacifique. On encourage le terrorisme, qu'il s'agisse de celui de l'A.N.C. ou de celui de la S.W.A.P.O. ; en même temps, on fournit un argument de poids à l'opposition conservatrice du docteur Treurnicht, à savoir : « A quoi bon se lancer dans des réformes difficiles et coûteuses, puisque le monde entier continue à nous insulter et à nous combattre ? » Est-ce cela qu'on veut ? A-t-on pour but de saper les positions réformistes du président Botha, pour ne laisser face à face que deux extrémismes ? Croit-on que le parti conservateur, s'il arrivait au pouvoir, serait plus conciliant que le parti national ?

Les dénonciations et les objurgations de notre gouvernement se trompent d'adresse. C'est l'A.N.C. qui organise les émeutes et les assassinats. C'est à l'A.N.C. qu'il conviendrait de présenter un ultimatum. Curieuse démarche : quand l'incendie fait rage, on se garde de toucher aux incendiaires et on blâme les pompiers !

Un soupçon vient naturellement à l'esprit : et si tout cela n'était qu'une manœuvre de politique intérieure ? Déjà le sénateur Kennedy avait donné l'exemple : sa campagne démagogique sous prétexte de dénoncer l'apartheid n'avait en réalité qu'un but, celui de gagner les voix des électeurs noirs aux Etats-Unis. C'était tellement évident que les Noirs de Soweto lui ont refusé la parole et que même Mgr Tutu — qui l'avait invité — dut se désolidariser de lui ! En France, actuellement, la haine contre l'Afrique du Sud demeure le seul point commun entre le parti socialiste et le parti communiste. La nostalgie de l'union de la gauche n'expliquerait-elle pas qu'on maintienne soigneusement ouvert le passage entre P.S. et P.C. ? De même que les Arabes ne s'entendent que pour détruire Israël, la gauche française ne pourrait-elle refaire son unité, ne fût-ce que pour le temps d'un scrutin, aux dépens du Boer, de l'Afrikaner, commode bouc émissaire ?

L'offensive communiste

« Une guerre civile entre Noirs » (a black civil war), c'est en ces termes que le premier ministre du Kwa-Zoulou, Gatsha Buthelezi, a défini les événements tumultueux de ces dernières semaines.

Et c'est bien là ce que la plupart des comptes rendus publiés en Occident par la presse et les médias se sont gardés de révéler. Ouvertement ou implicitement, on affirme ou on laisse entendre que les morts et les blessés, dans les communautés noires du Transvaal ou du Cap, sont les victimes de la police, donc des Blancs (car on passe sous silence, bien entendu, que la police est multiraciale). Or le fait est là : les victimes sont des Noirs assassinés, lynchés, brûlés vifs par d'autres Noirs. Il s'agit d'élus municipaux, de maires et de conseillers, de fonctionnaires locaux, de policiers. On ressuscite pour les accabler l'appellation infamante de « collabos ». Ce sont en fait les cibles de la subversion.

Cette subversion est officiellement à base raciale ou ethnique, c'est l'African National Congress (A.N.C.), organisation terroriste dont la façade « légale » est l'U.D.F. (United Democratic Front) ; derrière ce double décor, c'est le parti communiste, dont les drapeaux rouges marqués de la faucille et du marteau ont fait tout récemment leur apparition parmi les émeutiers. Ainsi les masques sont tombés. Le communisme s'enhardit au point de se montrer à visage découvert. Evidemment une décision a été prise à un niveau élevé pour lever le voile du secret. Il est donc clair qu'en soutenant l'émeute et en condamnant le gouvernement de P.W. Botha c'est le communisme que l'on renforce et que l'on aide à conquérir la plus riche proie africaine.

Il est significatif que le colonel du K.G.B. Joseph Slovo, lituanien soviétique infiltré en Afrique australe depuis des années, sorte maintenant de l'ombre où il se cachait en se dissimulant derrière le président-fantoche noir de l'A.N.C. Oliver Tambo. Voilà qu'il se découvre, qu'il parle, qu'il donne des interviews. Chassé du Mozambique en raison de l'accord de N'Komati entre Botha et Machel, il plastronne à Lusaka. On apprend ainsi qu'il est bel et bien le chef du « Fer de lance » (Umkhonto we Sizwe) de l'A.N.C, c'est-à-dire tout ce qui est terrorisme et guérilla ; que c'est lui qui a monté en juin 1980 le raid de commando destiné à faire exploser les citernes de Sasol, le complexe de liquéfaction du charbon ; que désormais l'A.N.C. va pratiquer le terrorisme urbain. Personne ne peut sérieusement prétendre, après de telles déclarations (notamment une interview au Washington Post), que les exactions commises dans certaines localités noires sont spontanées, fruits d'une indignation profonde et authentique. Les cocktails Molotov (appelés là-bas petrol-bombs) et les grenades soviétiques ne poussent pas sur les arbres. Même l'évêque Tutu n'a pu supporter sans en être horrifié le spectacle des atrocités dont ont été victimes les élus et fonctionnaires noirs.

Il s'agit bien évidemment — conformément aux règles depuis longtemps codifiées de la guerre révolutionnaire — de casser toutes les structures administratives, de rompre tout contact entre les autorités et la population pour prendre celle-ci totalement en main.

Face à cette offensive, ou bien l'on tergiverse et l'on recule comme en Calédonie ou à la Guadeloupe, ou bien l'on défend la population contre la terreur. Il n'y a pas de moyen terme.

Botha contre l'apartheid

Toute cette agitation, ces meurtres, ces destructions sont justifiés, nous dit-on, par la lutte contre l'apartheid, ce monstre dont tout le monde parle à tort et à travers, le plus souvent avec une profonde ignorance.

Apartheid : « développement séparé ». On en fait plus qu'on ne croit, sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Quand les autorités brésiliennes réservent à certaines tribus amazoniennes un territoire qui leur est spécialement affecté, c'est de l'apartheid, avec l'approbation des milieux scientifiques et politiques les plus libéraux. En Nouvelle-Calédonie, les terres des tribus : apartheid encore ! Quand, avec les meilleures intentions du monde, on revendique en France, pour les immigrés maghrébins et musulmans, des écoles et des mosquées bien à eux, c'est aussi de l'apartheid. La juxtaposition sur le même sol d'ethnies et de cultures différentes entraîne automatiquement, que ce soit par un processus pacifique ou par des affrontements dramatiques comme à Chypre ou au Liban, des « développements séparés ».

Or la République sud-africaine, en trois siècles d'Histoire, a vu se créer sur son territoire une situation extraordinairement complexe, conséquence d'une suite de migrations et de guerres : Anglais contre Boers, bien sûr, mais aussi Zoulous contre Tswanas et d'une façon générale un peu tout le monde contre tout le monde. Résultat : une mosaïque de peuples, d'ethnies, de langages. Des Blancs — subdivisés encore entre Afrikaners de langue néerlandaise, protestants hollandais et huguenots français, et anglophones ; des Asiatiques, Indiens ou Malais ; des Métis dont certains ont conservé quelques traits des autochtones — les seuls autochtones sud-africains — hottentots ; enfin des Noirs venus tardivement d'Afrique centrale, et divisés par le langage et les coutumes en une dizaine d'ethnies différentes.

Il est donc faux et absurde de répéter le slogan : « majorité noire », à moins de tomber soi-même dans l'erreur raciste, le racisme anti-blanc n'étant pas plus recommandable que le racisme anti-noir.

L'apartheid n'est pas une invention des Afrikaners. La discrimination raciale existait sous le régime colonial britannique, comme elle a existé jusqu'à ces dernières années dans les Etats américains du Sud. Le parti national a cru bon de codifier ce qui n'était qu'un usage. D'où ce qu'on a souvent qualifié de « petty apartheid », discrimination vexatoire, ségrégation qu'on pouvait encore observer en vigueur au Texas ou en Louisiane il y a quelques années, et qui en Afrique du Sud, n'en déplaise aux critiques attardés, est en voie de disparition rapide. On peut même dire que ces discriminations ont mis moins longtemps à disparaître en Afrique du Sud qu'aux Etats-Unis. Il suffit d'aller, par exemple, aux magnifiques piscines de Sea Point à Capetown ou dans les meilleurs hôtels de Johannesburg pour constater que l'apartheid a cessé d'y sévir.

Plébiscité en 1983 par 66 % des suffrages du corps électoral blanc, le président Botha a entrepris avec courage, malgré la violente opposition conservatrice, de mener à bien tout un plan de réformes qui va, naturellement, bien au-delà de la simple liquidation des formes visibles de la discrimination. Il s'est attaqué dans un premier temps à la Constitution ; Indiens et Métis ont désormais accès au Parlement et aux ministères. Un organe original, le President's Council, également multiracial, joue un rôle important d'orientation.

C'est dans ce cadre nouveau que des décisions très significatives ont été prises, qu'il s'agisse des mariages et des relations interraciales, du syndicalisme noir, de la propriété, etc. On peut dire que, pendant la session du Parlement, de janvier à juillet, presque chaque jour a vu s'écrouler un pan de l'apartheid. Il est puéril de nier l'évidence, à savoir que P.W. Botha, se conformant à son mot d'ordre : « s'adapter ou mourir », est en train de porter des coups redoublés à l'apartheid au sens péjoratif du mot. Il est même le premier à l'avoir fait depuis 1948. Les tenants du conservatisme ne s'y trompent pas, qui le dénoncent avec virulence.

Les communautés noires disséminées sur le territoire (et rappelons une fois de plus que ni les Noirs ni personne ne peut se targuer d'un « droit du premier occupant ») posent deux catégories de problèmes. Celles qui sont demeurées, par la coutume et le langage, proches de leurs origines et groupées en ethnies, peuvent légitimement prétendre à se gouverner elles-mêmes, soit dans le cadre de territoires autonomes possédant leurs propres autorités, soit sous forme d'Etats nationaux politiquement indépendants tout en faisant partie de l'espace économique sud-africain. Ces ethnies peuvent passer d'un statut à l'autre, de celui de territoire autonome comme par exemple le Lebowa à celui d'Etat comme le Bophuthatswana. Il existe actuellement six territoires et quatre Etats.

C'est à propos de ces derniers que les plus extravagants contresens sont monnaie courante. On entend dire à tout instant que ces Etats ne sont pas dignes d'être reconnus, qu'ils sont misérables, qu'ils n'ont aucune réalité. On leur reproche d'être — par je ne sais quelle mystérieuse relation maléfique — des suppôts de l'apartheid, alors qu'il s'agit d'Etats noirs où ne sévit aucune discrimination.

Quand le président Lucas Mangopé, chef de l'Etat du Bophuthatswana, est venu récemment à Paris, on a pu assister, lors de sa conférence de presse, à un spectacle dégradant : de prétendus journalistes se sont permis d'insulter grossièrement cet homme d'Etat, ce qu'ils n'auraient pas osé faire s'il ne s'était agi d'un Noir. Ces soi-disant anti-racistes se sont montrés, en la circonstance, fort infectés de racisme ! Le cas du Bophuthatswana est significatif : cet Etat, grand comme la Suisse, est le premier producteur de platine du monde en dehors de l'U.R.S.S. Il est riche, aussi, par le tourisme, avec le remarquable complexe de Sun City. Sur cinq millions de Tswanas, il en regroupe quatre. Le million restant se trouve au Botswana. Ce qui souligne le ridicule des positions onusiennes, c'est que le Botswana, désertique et minoritaire, est reconnu ; le Bophuthatswana ne l'est pas. Pourquoi ? Parce que le premier a reçu l'indépendance des mains de la Grande-Bretagne, le second de celles de l'Afrique du Sud : vérité à Londres, erreur à Pretoria.

En dehors des communautés noires groupées dans le cadre des territoires ou des Etats, il y a les Urban Blacks, les Africains « détribalisés » comme on dit en Afrique francophone, qui peuplent les townships dont le type est Soweto. Il s'agit donc de gens qui ne parlent plus guère, ou plus du tout, un idiome indigène, mais plutôt l'afrikaans ou parfois l'anglais, et qui n'ont plus de racines hors des townships. Sur seize à dix-sept millions de Noirs (dont cinq millions et demi de Zoulous), environ 50 % vivent dans les Etats ou dans les territoires autonomes, 50 % sur le territoire de la République ; de ces 50 %, un peu plus de la moitié habitent dans les townships. Autrement dit, la question des droits civiques, notamment celle du vote et de la représentation aux divers niveaux de l'administration et du gouvernement, se pose pour cinq à six millions de Noirs. Ceux qui vivent dans les Etats ou dans les territoires autonomes exercent évidemment leurs droits chez eux.

Que n'a-t-on pas dit et écrit sur les townships comme Soweto ! « Ghetto », « bidonville », aucun qualificatif n'était trop dur pour évoquer une vision d'épouvante. Pour avoir plusieurs fois visité Soweto, je crois équitable de rétablir les faits. Il s'agit là d'une ville composée de plusieurs quartiers, certains modestes ou même pauvres, d'autres fort corrects, voire cossus. Les installations les moins confortables, sortes de dortoirs ou bicoques en matériaux légers, sont celles des immigrés dont une forte proportion d'illégaux. En revanche, des maisons élégantes, avec jardin, garage, et même piscine, se vendent pour 40 000 rands (environ 200 000 F) et trouvent facilement preneur. Les voitures sont nombreuses, depuis le véhicule d'occasion jusqu'à l'auto toute neuve : il y a quelques mois, me trouvant à Soweto, j'appris que deux Rolls-Royce venaient d'y être achetées. La ville compte un nombre d'établissements publics, brasseries, églises, cinémas, écoles, et même une Alliance française ; elle possède aussi un magnifique hôpital et une maternité où les femmes de la ville peuvent bénéficier de tous les soins pour la somme de 1 rand (5 F).

Naturellement, il est toujours possible à des « reporters » malhonnêtes de photographier ou de filmer quelque bâtiment délabré, quelque dépôt d'ordures, pour proclamer : « Voici Soweto, abominable ghetto noir. » On pourrait en faire autant en France, à Paris même, en sélectionnant tel ou tel « îlot » crasseux en voie d'abandon. Ces procédés sont constamment employés pour diffamer l'Afrique du Sud. Ils font partie de l'immense entreprise de « bourrage de crâne » dont ce pays est victime en Occident.

Le fait est que bien des travailleurs immigrés en Europe, chez nous ou ailleurs, ne seraient pas fâchés de disposer de logements comme ceux de Soweto.

Le problème des townships n'est pas là : il concerne les droits civiques. Etant donné qu'il ne saurait être question de renvoyer les habitants de ces villes vers des Etats ou des territoires avec lesquels ils n'ont plus rien de commun, il est évident qu'on doit mettre en œuvre des structures et des procédures qui leur permettent d'exercer sur place leur droit à être représentés et à participer au pouvoir.

Le président Botha a explicitement reconnu l'importance de ce problème ; aussi a-t-il déjà fait un grand pas en organisant l'élection de conseils municipaux par la population des villes noires. Soweto et des dizaines d'autres villes ont élu leurs maires et leurs conseillers. Si les leaders anti-apartheid étaient sincères, ils devraient se réjouir de ce premier pas et participer à la vie communale. Hélas ! Ce sont précisément ces maires et ces conseillers élus, ainsi que les fonctionnaires, noirs eux aussi, des communes, que les terroristes de l'A.N.C. ont pris pour cibles. On brûle leurs maisons, on les assassine. Curieuse façon de saluer un progrès dans la voie de la démocratie !

Certes, ce premier pas devrait être suivi d'autres mesures, de manière que les Noirs urbanisés puissent participer au pouvoir politique à tous les niveaux comme c'est le cas des Indiens et des Métis. A cette fin, P.W. Botha avait annoncé la mise en place d'un « forum » largement ouvert où tous les Sud-Africains, quelle que soit leur couleur, devaient discuter pour envisager la suite. Il s'agissait de parvenir à un consensus pour élaborer des structures où aucun secteur de la population ne serait ni opprimé ni oppresseur. Ce n'est pas par hasard que les dirigeants de la subversion ont déclenché leurs violences précisément à ce moment-là : il leur fallait empêcher à tout prix que s'ouvrît ce « forum » d'où aurait pu naître une véritable « nouvelle donne » pour les Noirs : il leur fallait conserver ceux-ci comme masse de manœuvre et, pour cela, saboter les réformes. Le colonel lituanien a bien travaillé : beaucoup de temps et de bonne volonté, et beaucoup de vies humaines, ont été gaspillés en pure perte.

Les échanges de vues qui auraient dû avoir lieu librement ayant été renvoyés sine die par suite de la terreur, nul ne peut dire ce que sera la solution du problème des droits civiques des habitants des villes noires, seul élément important de l'apartheid qui demeure en vigueur. Arrivera-t-on à créer une chambre du Parlement qui représenterait ce secteur de la population ? Mettra-t-on sur pied des « cantons », au sens helvétique du terme, dans un système confédéral ? Ce qui est certain, c'est que P.W. Botha s'attaquera à cette difficulté avec sa ténacité coutumière... à moins qu'à force d'hostilité et d'aveuglement le « monde libre » n'ouvre les portes au chaos et à l'aventure.

Où veut-on en venir ?

Avec la réforme constitutionnelle, le Parlement et le gouvernement pluriraciaux, l'abrogation des lois ségrégationnistes sur les mariages et les relations sexuelles, celle de la loi sur la « job réservation » ou verrouillage des emplois, l'autorisation accordée au syndicalisme des Noirs, l'abolition des discriminations dans les lieux publics, plages, hôtels, etc., la liquidation de l'apartheid est presque complète. C'est ce qui soulève d'une part l'inquiétude des conservateurs, notamment dans les milieux afrikaners du Transvaal, et d'autre part la fureur des subversifs qui voient leur échapper le levier dont ils comptent se servir pour détruire l'Etat de droit et lui substituer leur dictature.

Aussi, quand on voit se développer dans nos pays la campagne d'intoxication dite «anti-apartheid», en fait campagne raciste anti-blanche, et que même le gouvernement d'un pays civilisé comme le nôtre joint sa voix au concert d'imprécations dont le chef d'orchestre est à Moscou, on est en droit de poser la question : « Où veut-on en venir ? »

Trois hypothèses, en effet, se présentent à l'esprit.

La première, et assurément celle que devraient appeler de leurs vœux tous ceux qui sont sincèrement attachés à la démocratie et aux droits de l'homme, c'est qu'après une phase de violences qui a contraint le gouvernement de Pretoria à réagir par la force de l'ordre, le parti des Verligte, des « éclairés » que représentent des hommes d'Etat comme P.W. Botha, « Pik » Botha ou Gerrit Viljoen, puisse, dans la paix rétablie, poursuivre l'élaboration et l'application de son plan de réformes, mettant fin radicalement à toute forme de discrimination raciale (1).

Deuxième hypothèse : aucun peuple ne tolérant aisément qu'on lui dicte sa conduite de l'étranger, l'injure et la menace à la bouche, un white backlash, fait d'amertume et de déception, entraînerait les électeurs blancs à renverser la politique réformiste, à hisser au pouvoir le parti conservateur. On reviendrait alors, dans de très mauvaises conditions, à la case de départ.

Troisièmement, et c'est bien ce qu'espèrent les terroristes avoués ou honteux, les agents du K.G.B. et leurs compagnons de route, il n'est pas impossible que l'Afrique du Sud s'enfonce dans le chaos, et qu'à la faveur des désordres et du désespoir s'établisse un pouvoir dictatorial et totalitaire. Ce pouvoir s'appuierait pour la forme sur quelque formule mystificatrice du genre « one man, one vote », en fait sur la force brutale, sur des milices, peut-être sur des Cubains ou des Nord-Coréens à la manière de l'Angola ou du Zimbabwe.

Un tel aboutissement constituerait une effroyable tragédie non seulement pour les populations de toutes origines de l'Afrique du Sud, mais pour le monde encore libre et tout particulièrement pour l'Europe occidentale. Il est à peine besoin de rappeler ici que si l'Afrique du Sud, source de matières premières indispensables à notre économie, et position stratégique déterminante sur les routes maritimes, tombait aux mains de l'impérialisme soviétique, le destin de l'Europe serait sombre, peut-être désespéré.

Est-ce cela qu'on veut ?

Qu'un tel désastre soit ardemment désiré par l'impérialisme communiste, rien de plus naturel. Mais comment expliquer l'attitude, soit de démocrates assurément sincères, soit de chrétiens qui contribuent de leur mieux à rendre possible une issue fatale à notre indépendance et à nos libertés ?

Tel le fabuleux catoblépas, cet animal qui dévorait ses propres pieds sans même s'en apercevoir, l'Occident cède trop souvent à une sorte de vertige d'autodestruction. Ce qu'on a appelé l'esprit de Munich quand les démocraties ne cessaient de reculer devant Hitler, cet esprit suicidaire de démission souffle encore sur nos nations.

La conspiration dont l'Afrique du Sud est la victime n'est en réalité qu'un aspect d'un plus vaste complot ourdi par le marxisme que secondent et renforcent les auxiliaires plus ou moins conscients de la subversion, ceux que Lénine qualifiait d'idiots utiles, les prétendus « pacifistes » qui dénoncent les armements de l'Ouest et jamais ceux de l'Empire communiste, le World Churches Council et sa branche sud-africaine qui a fait la notoriété de Mgr Desmond Tutu, les obsédés du « tiers-mondisme » et tous les agents d'influence qui mènent la campagne de diffamation contre les Blancs sud-africains comme hier contre les Français d'Algérie, aujourd'hui contre les « Caldoches » et les Blancs antillais.

L'exemple de l'ex-Rhodésie devenue Zimbabwe devrait faire réfléchir ceux qui croient possible de composer avec le terrorisme. Dieu sait de quelles « garanties », sous l'égide de lord Carrington, n'avait-on pas entouré la naissance du nouvel Etat après avoir écarté d'abord le Blanc Smith puis le Noir Muzorewa ! Tout avait été prévu, affirmait-on, pour assurer la coexistence pacifique des populations dans un système démocratique. Or qu'a-t-on vu se produire ? La marche irrésistible à la dictature marxiste et au parti unique, la persécution et d'atroces exactions contre l'ethnie noire minoritaire, et bien entendu le racisme anti-blanc et l'étiolement d'une économie demeurée florissante malgré le boycott.

La chance de l'Afrique du Sud, c'est qu'elle ne dépend d'aucune « métropole » encline à la braderie. La tradition boer à laquelle s'attache le souvenir de Paul Kruger (si populaire en France au début de ce siècle) est une leçon de résistance. En se défendant, l'Afrique du Sud nous défend. Nous serions bien inspirés, pour le salut de la France et des libertés démocratiques, de comprendre et de soutenir l'effort des Sud-Africains.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) A ce propos, il n'est que juste de rappeler que l'antisémitisme, malheureusement si répandu, en particulier dans le tiers monde et en U.R.S.S., n'existe pas en Afrique du Sud. Mais Mgr Tutu, lui, a cru bon de se déclarer favorable à l'O.L.P. et à l'antisionisme. On sait ce que cela veut dire...

Le présent article a été écrit avant le discours prononcé le 15 août par le président Pieter W. Botha et les réactions qu'il a suscitées. Comme on pouvait s'y attendre, chacun est demeuré sur ses positions ; les ennemis de l'Afrique du Sud n'ont fait que confirmer leur hostilité sans rien proposer de positif. Cette péripétie n'est ni la première ni la dernière. Il est cependant de plus en plus clair que le but recherché par les organisations subversives n'est pas la liquidation de l'apartheid, mais bien celle de l'Etat sud-africain et l'instauration d'un régime « tiers-mondiste » prosoviétique analogue à ceux de l'Angola, du Zimbabwe ou de Madagascar.

J. S.