mardi 14 août 2012

L'Afrique à la dérive, l'Occident aveugle (1984)



JACQUES SOUSTELLE

L'AFRIQUE A LA DERIVE, L'OCCIDENT AVEUGLE

[Revue des Deux Mondes, décembre 1984, p. 541-546]

Pour qui sait voir, pour qui connaît l'Afrique, le « sommet » de l'O.U.A. à Addis-Abeba jette une lumière crue sur les réalités du continent noir... et sur les fictions qui continuent, malheureusement, à dominer la politique des Etats qui le composent.

Réalités : la famine qui sévit un peu partout et surtout en Ethiopie ; les régimes dictatoriaux et tyranniques ; la corruption de prétendues élites et, en contrepartie, la misère insondable du plus grand nombre.

Fictions : les pseudo-Etats que l'on feint de traiter comme des partenaires à part entière, tel le « Polisario » promu au rang de « République démocratique » ; le « marxisme-léninisme » qui sert de décor à des dictatures brutales comme celle de Mengistu Haïlé Mariam ; les chefs de bande comme Sam Nujoma, vieil agent soviétique, accueilli comme un chef d'Etat.

La famine en Afrique est le drame le plus poignant : mais quelles en sont les causes ? La sécheresse, certes : d'où vient, toutefois, qu'en Afrique du Sud, frappée par la sécheresse au Transvaal et dans l'Etat d'Orange autant que le Sahel, personne ne meurt de faim ? Comment se fait-il que le régime de Pretoria, honni et insulté à journée faite, nourrisse non seulement toutes ses populations (blanche, indienne, métisse, noire) mais les nombreux milliers d'Africains qui se pressent en foule aux portes de cet « enfer », pour eux une sorte de paradis ?

Il faut bien observer qu'au-delà des phénomènes naturels qui poussent à la désertification du continent, d'autres causes, humaines, trop humaines, interviennent : désordre et démagogie des gouvernants, prélèvements abusifs des dirigeants sur les richesses nationales, irresponsabilité et imprévoyance, enfin guerres tribales — Ethiopie contre Erythrée, Shona du Zimbabwe contre Ndébélé, et l'éternel conflit du Tchad... A de rares et très honorables exceptions près — je pense par exemple, et cette liste n'est pas exhaustive, à la Côte d'Ivoire du président Houphouët-Boigny, au Gabon du président Bongo, au Cameroun de Paul Biya, au Kenya d'Arap-Moi —, les Etats issus de la décolonisation n'ont connu depuis vingt ans que coups de force, bruits de bottes, pouvoirs abusifs, démagogie verbale, incurie administrative. Le paysan noir, base essentielle des pays africains, ce paysan que de grands administrateurs français comme le gouverneur général Delavignette et le gouverneur général Eboué considéraient à juste titre comme l'élément le plus important, le plus fondamental de l'Afrique a été sacrifié à des aventuriers militaristes ou à des rhéteurs fumeux.

Tous ceux qui connaissent et qui aiment l'Afrique ressentent une profonde amertume quand ils voient où en sont tombés ce continent et ses peuples. L'O.N.U. et l'O.U.A. peuvent se vanter d'avoir fait du beau travail ! Jamais l'Afrique n'avait été plus malheureuse qu'aujourd'hui. Face à ce spectacle affligeant, que fait l'Occident ? Certes, on serait injuste en faisant peser sur ses épaules tout le poids du malheur africain. Qu'on le veuille ou non, la décolonisation est un fait historique ; les anciens Etats impériaux n'ont plus aucune responsabilité dans le sort actuel des ex-colonies.

Cela dit, l'humanité et l'intérêt se conjuguent pour que les pays dits « riches » (qui ne le sont pas par hasard, mais comme résultat d'efforts et de sacrifices qui les ont soumis à de rudes épreuves) n'abandonnent pas à leur malheur les infortunés Africains qui, bien souvent, partagent leur culture et n'ont pas rejeté tout ce qu'impliquaient de longues périodes de vie commune. L'humanité : il n'est pas admissible que nous laissions mourir de faim nos semblables ; l'intérêt : car l'Europe a besoin du continent noir, de ses ressources, de son espace, qu'il serait follement dangereux de laisser tomber dans des mains hostiles.

Force est de reconnaître que, face à cette double obligation, l'Occident ne réagit que faiblement et d'une façon souvent erronée.

L'aide est une belle chose... en principe. On ne peut toutefois fermer les yeux devant les faits. Cette aide — en nourriture notamment — est trop souvent dilapidée, détournée, perdue. Des milliards puisés dans les trésoreries occidentales, c'est-à-dire dans la poche de contribuables fortement secoués par la crise, quelle est la fraction qui pénètre, comme une pluie bienfaisante, jusqu'au peuple africain « de base » ? Tout porte à croire qu'il s'agit là d'une proportion infime. Du reste, l'aide d'urgence, nécessaire sans doute, n'est pas tout.

Pallier dans l'immédiat une pénurie cruelle, c'est bien, mais rien n'est résolu. C'est l'organisation tout entière des Etats noirs, leurs relations et leur coopération entre eux et avec l'Occident, qui est en question.

Ici une absurdité fondamentale saute aux yeux. L'O.U.A. exclut, combat, condamne de toutes ses forces le seul Etat africain qui soit une puissance économique, qui produise de quoi nourrir une grande partie du continent, qui se montre capable d'organiser autour de lui, dans toute l'extrémité australe, une zone de coopération et de paix. Même l'idéologie dite marxiste d'un Samora Machel s'est effacée devant cette évidence. Mais, alors même qu'à Addis-Abeba le retrait du Maroc et du Zaïre sonnait le glas de la prétendue unité africaine, on a entendu M. Nyéréré, chantre d'un prétendu socialisme africain qui a conduit son pays à la faillite, entonner une fois de plus un chant de haine contre la République sud-africaine.

On a pu voir des terroristes de la S.W.A.P.O. et de l'A.N.C., qui n'ont jamais apporté aux Africains autre chose que de la souffrance et du sang, siéger sous l'œil bonasse de M. Javier de Cuéllar, secrétaire général des Nations unies.

Il est pourtant évident :

— premièrement, qu'à moins d'une guerre mondiale et d'une invasion (nucléaire ?) de l'Afrique par les Soviets, la République sud-africaine est là pour durer, nation blanche d'Afrique à côté des nations noires ;

— deuxièmement, que le salut et la prospérité des peuples africains exigent que soient établies, entre leurs Etats et celui de Pretoria, des relations normales, diplomatiques, culturelles et économiques.

D'ailleurs, trêve d'hypocrisie : même si l'on fait semblant de l'ignorer, le volume des transactions discrètes entre l'Afrique du Sud et le reste du continent ne s'accroît-il pas d'année en année ?

Les pays occidentaux portent une lourde responsabilité dans la situation actuelle, et cela pour plusieurs raisons.

D'abord, parce qu'ils ont cru possible, par démagogie et par veulerie, de composer avec la subversion en sacrifiant leurs propres amis. Le fiasco effrayant de la politique britannique au Zimbabwe est instructif : la brillante solution imposée par lord Carrington a eu pour résultat de ruiner l'économie de la Rhodésie, demeurée florissante en dépit du boycott, et de susciter une dictature militariste assortie d'une guerre tribale sans fin.

Ensuite, les Occidentaux méconnaissent systématiquement l'action réformatrice que mène, contre vents et marées, un homme d'Etat sud-africain dont la stature grandit de jour en jour, P.W. Botha. Le nouveau président de la République sud-africaine a déjà ouvert une large brèche dans la rigide muraille de l'apartheid en instaurant le partage du pouvoir entre les Blancs et de larges catégories de non-Blancs. Il s'attaque, à sa manière soigneuse et prudente, aux problèmes que posent les populations noires des zones urbaines. Il mène cette politique pas à pas, non sans danger pour son œuvre et pour sa personne. De même, il négocie avec ses voisins, avec le Swaziland, avec le Mozambique, avec l'Angola. Il crée une zone de paix, ce qui peut entraîner un jour ou l'autre la solution de la question namibienne.

On doit ajouter que l'apartheid, sous sa forme quotidienne et mesquine, a d'ores et déjà disparu : il suffit pour s'en convaincre de pénétrer, par exemple, dans un hôtel « chic » de Johannesburg ; on y verra autant de clients noirs que de blancs, en un mélange racial qu'on n'observerait peut-être pas au même degré dans des pays qui se targuent d'avoir banni toute discrimination.

Aussi est-il profondément regrettable qu'au lieu de soutenir l'effort réformateur de P.W. Botha, de Pik Botha, de Gerrit Viljoen, les Occidentaux s'ingénient à le contrecarrer, à le gêner, au risque de fournir une victoire aux éléments les plus « durs », les plus réfractaires au changement. Ou bien veut-on que l'impérialisme soviétique s'empare des richesses de l'Afrique australe et de son potentiel stratégique ?

L'attitude de la presse et des media envers l'Afrique du Sud est contraire à tout bon sens et à toute équité. N'importe quel incident est monté en épingle avec une malveillance vigilante. En revanche, rien n'est jamais dit ni imprimé sur les progrès accomplis, sur l'immense effort mené pour l'éducation des Noirs, sur l'élévation de leurs salaires et de leur niveau de vie. On parle toujours de Soweto, ville qu'envieraient bien des travailleurs immigrés chez nous, comme d'un « ghetto », mais on ne dit jamais que sa population dispose d'un des hôpitaux les plus modernes de toute l'Afrique.

Même absurde parti pris en ce qui concerne les Etats indépendants reconnus par le gouvernement de Pretoria. On répète sans l'ombre d'une preuve que ce sont les territoires les plus pauvres du pays, alors qu'en réalité le Bophuthatswana est riche de ses mines, le Transkei de ses terres fertiles, meilleures que celles des fermiers blancs du Transvaal. Alors que la communauté internationale reconnaît la qualité d'Etats indépendants et souverains à des îlots minuscules dont la population est à peine égale à celle d'un de nos cantons, elle refuse d'admettre ces Etats sud-africains pour la seule raison que leur indépendance a été proclamée par Pretoria. On va même jusqu'à affirmer que la politique de création de ces Etats relève de l'apartheid, alors que toute discrimination raciale y est supprimée ipso facto. D'ailleurs, les mêmes critiques ferment les yeux devant la réalité ethnique, linguistique et historique, à savoir que les populations noires de l'Afrique du Sud relèvent d'une douzaine d'ethnies différentes par leur langage, leur culture et leurs traditions.

Il est temps de poser clairement la question : l'intérêt de l'Europe est-il de déstabiliser l'Afrique du Sud ? Devons-nous souhaiter que les terroristes de la S.W.A.P.O. et de l'A.N.C., les guérilleros et les poseurs de bombes armés et financés par le K.G.B., arrivent au pouvoir sur les ruines de la République sud-africaine ? Il est scandaleux que le prix Nobel de la paix soit attribué en grande pompe à un prêtre ambitieux et aigri, qui pousse à la violence et distribue aux groupes terroristes les ressources du Conseil mondial des Eglises, détournées au détriment des fidèles et au profit de la subversion communiste (1).

Il est absurde et dangereux qu'au lieu de tout faire pour que règne la paix en Afrique australe les Occidentaux, et malheureusement le gouvernement français, demeurent à la remorque de la « majorité automatique » de l'O.N.U., faisant le jeu de leurs propres adversaires. C'est là une tactique suicidaire. Un tel aveuglement ne peut conduire qu'au désastre, comme jadis l'esprit « munichois » face à l'agression hitlérienne.

Mettre fin à toute tentative (d'ailleurs dérisoire) de boycott, de blocus et de « désinvestissement », dirigée contre l'Afrique du Sud ; appuyer sincèrement les efforts réformateurs de l'actuel gouvernement de Pretoria ; faire jouer les bons offices de l'Occident en faveur du rapprochement entre tous les Etats de l'Afrique australe quel que soit leur régime, selon le précédent des accords de Nkomati ; reconnaître les Etats noirs associés à la République sud-africaine et établir avec eux de fructueuses relations économiques ; enfin exiger le retrait des Cubains, Est-Allemands et Nord-Coréens de l'Angola, de l'Ethiopie, du Zimbabwe : telles devraient être les grandes lignes d'une politique occidentale qui garantirait la paix et le progrès en Afrique, la sécurité en Europe.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) Le rapport de la « commission Eloff », qui a procédé à une enquête sur l'utilisation des fonds distribués par l'évêque Tutu, démontre que, sur 20 millions de rands, 97 % ont été affectés à soutenir les activistes et terroristes et seulement 2,2 % à l'action missionnaire proprement religieuse.