samedi 18 août 2012

Le sens des élections cantonales en Algérie (1960)



Le sens des élections cantonales en Algérie.

[Article de Jacques Soustelle dans Vérités sur l'Algérie et le Sahara, 2 juin 1960]

On ne saurait dire que les résultats des élections cantonales en Algérie contribuent à dissiper la confusion politique.

Les conditions mêmes dans lesquelles elles ont été engagées entachent leur signification d'un lourd facteur d'incertitude. La presse était maintenue sous le régime de la censure jusqu'à peu de jours avant le scrutin. Des mutations massives, des sanctions administratives, des arrestations et des inculpations avaient semé le désarroi parmi les Algériens attachés à la France. Plusieurs personnalités qui auraient été élues haut la main (le succès triomphal de Mme Lagaillarde le démontre) étaient en prison et empêchée de se présenter par une mesure sans précédent dans notre histoire. Enfin une nuée de parlementaires métropolitains s'étaient lancés sur l'Algérie et y avaient fait refleurir les méthodes de la candidature officielle que l'on croyait heureusement abandonnées, tandis que la radio d'Etat faisait ouvertement campagne pour certains candidats.

De son côté, le F.L.N. avait multiplié les menaces et, hélas, les attentats. Dans la population musulmane, l'incertitude et la terreur avaient fait de profonds ravages.

C'est donc dans un climat extrêmement trouble que s'est ouvert ce scrutin. On est obligé de dire que ce climat n'est pas amélioré par les résultats maintenant connus. Un certain nombre d'observations s'imposent.

1. Si le F.L.N. n'a pas réussi à détourner des urnes les électeurs musulmans autant qu'il l'aurait voulu, cependant les abstentions musulmanes sont dans l'ensemble beaucoup plus considérables qu'en 1958. Dans certaines circonscriptions comme à Sétif, il faut reconnaître que la proportion des abstentionnistes, qui dépasse 90 %, est catastrophique. De même le nombre des bulletins blancs est très élevé dans certaines circonscriptions comme Saint-Arnaud.

J'estime quant à moi que ces fâcheuses réalités — regrettables mais qu'il serait absurde de nier ou de passer sous silence comme le fait la presse gouvernementale — démontrent beaucoup moins la force du F.L.N. que l'étendue de la perplexité, du doute et du désarroi créés par une politique qui s'est éloignée des objectifs et de l'esprit du 13 mai. A l'enthousiasme de 1958 a succédé une morne apathie qui fait le jeu de l'adversaire. En tout cas, c'est un symptôme très grave, et qui vaut d'être attentivement médité.

2. Les agences et la presse officieuses font grand bruit autour du prétendu succès des listes gouvernementales. Pour bien apprécier la réalité, il faut tenir compte des quelques remarques suivantes.

Les listes dites « de soutien au général de Gaulle » comprennent « de tout un peu ». Dans beaucoup de localités, les candidats qui ont pris cette étiquette l'ont fait évidemment avec le seul souci de bénéficier du moins d'une neutralité bienveillante de l'administration, voire de facilités de transports ou autres. Il serait vain de rechercher là une prise de position politique.

Au hasard des listes, on relève sous cette appellation aussi bien des tenants avérés de l' « Algérie de papa » que des hommes dont les attaches avec la rébellion sont connues.

Comment interpréter, d'autre part, que des listes « de soutien au général de Gaulle » soient opposées à des listes U.N.R., comme à Blida, à Médéa, à Bou-Saâda, à Arris, ou à des listes « pour l'autodétermination » comme à Tiaret  ?

Et que signifient exactement les candidatures qui se présentent à la fois pour l'Algérie française et pour le soutien à de Gaulle, comme à Sidi-Bel-Abbès et à Sétif ?

Enfin il n'est pas douteux, pour qui connaît les personnalités en cause, que de purs « intégrationnistes » ont été élus en brandissant la bannière du Chef de l'Etat, ce qui est d'ailleurs logique puisque la déclaration du 16 septembre 1959 laisse, jusqu'à nouvel ordre, la porte ouverte vers l'intégration.

3. On ne peut que déplorer la maladresse avec laquelle certains apprentis-sorciers, croyant sans doute de bonne foi travailler pour le prestige du Président de la République, lui ont au contraire porté des coups sérieux. En se servant de ce prestige pour l'exploiter à des fins personnelles ou de clan, ils ont, dans certaines circonscriptions, fait descendre le général de Gaulle de sa position élevée d'arbitre suprême à celle de représentant d'une fraction minoritaire. Grâce à des manœuvres aberrantes, ces prétendus « gaullistes » (« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ! ») ont réussi à obtenir ce résultat mirifique que les candidats se réclamant du Chef de l'Etat ont obtenu 18 600 voix sur 72 262 à Blida, 3 777 sur 21 937 à Médéa, 1 571 sur 28 163 à Bou-Saâda, 9 512 sur 47 648 à Djelfa, 2 957 sur 87 877 à Oran-ouest, etc. Qu'il y ait à Oran-ouest plus de 2 900 gaullistes est certain, mais quelle fausse manœuvre que d'avoir engagé le nom du général dans des opérations électorales de mauvais aloi !

4. Les listes U.N.R., bâclées par des commandos métropolitains peu au courant des réalités algériennes, ont obtenu dans l'ensemble peu de succès, d'autant qu'elles ont été souvent battues en brèche par des candidatures qui se disaient plus « gaullistes » qu'elles. D'autre part, certains élus U.N.R. appartiennent notoirement à la tendance minoritaire, intégrationniste, de ce parti, et sont en opposition ouverte depuis le congrès de Bordeaux avec la direction Richard-Chalandon.

5. De nombreux candidats ont été élus sous des étiquettes « apolitiques » de « défense des intérêts locaux », de « concorde », de « fraternité », etc. Il n'est pas douteux que la plupart d'entre eux sont fermement attachés à l'Algérie française.

6. Les élections ont été beaucoup plus significatives dans les villes, où l'électeur est plus indépendant et conscient, que dans le bled où des conseils, pour ne pas dire des pressions, peuvent s'exercer. Or, le scrutin dans les villes constitue en général une défaite à la fois pour le F.L.N. et pour les « ultras » de la tendance Ortiz, qui avaient les uns et les autres préconisé l'abstention, et un succès très net, parfois écrasant, pour les candidatures favorables à l'Algérie française par l'intégration. Même Le Figaro est obligé de reconnaître que, de ce fait, le conseil général d'Alger et celui d'Oran seront en majorité intégrationnistes.

7. A Alger, sur 205 137 suffrages, 126 511 se sont portés sur les listes favorables à l'intégration, qui ont enlevé 22 sièges contre 10 ; encore certains de ces dix élus sont-ils tout aussi intégrationnistes que les premiers. A Oran, où pour la première fois la grande popularité du député-maire a été mise en échec, 72 295 voix sur 133 230 ont été recueillies par les listes intégrationnistes, qui ont enlevé 16 sièges sur 23. Même à Tizi-Ouzou la liste Algérie française est élue en entier avec 23 073 voix sur 23 867, et à Constantine la liste qui se réclamait du Chef de l'Etat est battue, tandis qu'à Bône c'est la liste Algérie française qui obtient un succès total. On pourrait multiplier les exemples même dans les localités de moindre importance. Les listes intégrationnistes ont obtenu 18 869 voix sur 25 195 à Bel-Abbès, 26 239 sur 40 875 à Mostaganem, 4 281 sur 6 072 à Sétif, 23 688 sur 30 316 à Khenchela, 10 440 sur 12 072 à Bordj-Ménaïel, 15 567 sur 18 215 à Aumale, 11 212 sur 13 874 à Mouzalaville, etc. Et il est bien évident que de tels chiffres n'ont été atteints, dans ces localités, que grâce à un vote important des électeurs musulmans.

Dans ces conditions, parler de « troisième force » est une évidente absurdité.

La seule conclusion qu'on puisse tirer de ces faits, c'est que, d'une part, l'incertitude et le doute qui rongent les masses musulmanes ont facilité la tâche du F.L.N., et que d'autre part l'idéal de l'Algérie française demeure plus vivant que jamais.