dimanche 12 août 2012

L'Occident en désarroi (1988)



JACQUES SOUSTELLE

L'OCCIDENT EN DESARROI

[Revue des Deux Mondes, février 1988, p. 31-44]

Le passage d'une année à l'autre, de 1987 à 1988, est marqué par deux séries d'événements : d'une part, les conflits anciens et prolongés dans diverses régions du monde continuent à faire rage sans qu'apparaisse aucun espoir de solution, qu'il s'agisse de la guerre irako-iranienne, du conflit saharien (Polisario-Maroc), de l'Afghanistan envahi, de l'Ethiopie communiste en lutte contre l'Erythrée ; d'autre part, voici des faits nouveaux, qui dominent et vont longtemps encore dominer la vie des nations, notamment de la nôtre : l'accord entre Washington et Moscou qui remet en question toute la défense de notre continent ; la crise financière et économique profonde déclenchée par la panique boursière du 19 octobre dernier ; l'offensive menée contre Israël et la détérioration effrayante de la situation au Moyen-Orient.

Existe-t-il, peut-on relever un élément commun à une foule d'événements très divers mais tous lourds de dangers pour la paix et la civilisation ? Présentent-ils par quelque côté une certaine « parenté », un lien entre des réalités aussi disparates ?

A cette question, un observateur objectif croit pouvoir répondre. Ce qui caractérise l'ensemble de ces situations, c'est-à-dire, au total, la déstabilisation croissante du monde, c'est que l'Occident est absent de la scène ; l'Occident, et tout particulièrement l'Europe, étale son désarroi, son impuissance et souvent sa naïveté.

Le piteux échec de la conférence de Copenhague n'est qu'un symptôme parmi d'autres. Comment croire que l'Europe se fera réellement d'ici à la date fatidique de 1992, quand on voit les gouvernements nationaux, empêtrés dans leurs entêtements routiniers, trébucher à tout instant sur de misérables problèmes bureaucratiques et électoralistes ? Et, si la politique esquissée par l'accord Reagan-Gorbatchev s'affirme, comment cette Europe fragmentée pourra-t-elle organiser sa défense pour sauvegarder son indépendance ?

L'Europe étale son désarroi, l'Amérique sa naïveté

Certes, dans cette conjoncture, l'attitude de l'Europe et celle des Etats-Unis sont différentes, en ce sens que les Européens, à qui personne ne demande leur avis et qui doivent se borner à enregistrer les décisions que d'autres prennent au-dessus de leurs têtes, se font remarquer surtout par leur passivité et leur paralysie, tandis que l'Amérique croit sans doute avoir fait un pas décisif vers la paix mondiale. Donc : de ce côté-ci de l'Atlantique, sentiment d'impuissance, absence de prise sur le réel ; de l'autre côté, illusion et naïveté. Mais ces deux attitudes mentales ont une racine commune : la mauvaise conscience d'un Occident qui, plus de quarante ans après la Seconde Guerre mondiale, mais aussi après la Corée, le Viêt-nam, l'Algérie, n'en finit pas de se condamner lui-même et de ployer sous le poids du péché fondamental qui fut le sien, celui d'avoir dominé la planète, répandu sa culture, imposé son pouvoir.

La victoire la plus significative, la plus dangereuse pour nous tous, de la subversion incarnée dans l'Union soviétique, c'est qu'elle a réussi - avec la complicité, hélas ! de nombre de nos intellectuels, de nos prêtres, de nos journalistes et des médias - à inoculer aux Occidentaux le virus de la culpabilisation, de la conscience coupable. L'homme occidental, véritable heautontimoroumenos, en est arrivé à tenir pour évidents et indiscutables un certain nombre d'axiomes tels que (par exemple) : « Les pays pauvres sont pauvres parce qu'ils ont été pillés par les pays riches » ; « L'armement nucléaire est l'horreur absolue, le seul fait d'en posséder est un péché - sauf toutefois quand il s'agit de l'URSS et des armées du pacte de Varsovie. » D'une façon plus générale, l'Européen ou le Nord-Américain a toujours tort, le Blanc est, par définition, l'ennemi. Il n'est de racisme que celui du Blanc contre l'homme de couleur ; l'inverse n'est que la revanche bien justifiée du second contre le premier. D'où il suit que les droits de l'homme ne sont jamais invoqués que si l'on peut les utiliser comme machine de guerre contre l'Occident.

On pouvait croire que les Etats-Unis auraient enfin surmonté la profonde crise morale qui leur a fait perdre la guerre du Viêt-nam. On se demande aujourd'hui si ce n'est pas là un jugement hâtif. Le flot de propagande dont a été l'occasion le voyage à Washington de Gorbatchev - sacré « man of the year » par Time ! - n'est pas innocent. Il coïncide avec des faits précis moins innocents encore : par exemple, c'est une compagnie pétrolière américaine de premier rang, la Gulf Oil, qui, exploitant les puits de pétrole de Cabinda, paie les soldes des 40 000 mercenaires communistes cubains, soutiens du régime marxiste de l'Angola et de l'organisation terroriste SWAPO. Que penser de ces « sanctions » que le Congrès américain impose à l'Afrique du Sud, sans autre résultat jusqu'à présent que de condamner au chômage quelques centaines de mineurs noirs (1) ? Comment interpréter la brutale volte-face de la délégation américaine à l'ONU, votant contre Israël au moment où se déchaînent contre l'Etat hébreu les forces qui veulent l'anéantir ?

On ne peut qu'être fort inquiet en observant la désinvolture avec laquelle le pays qui eut le leadership du monde non communiste se comporte envers des nations et des Etats qui font partie intégrante de ce monde, et dont les ressources, la technologie, la capacité de production sont indispensables aux Etats-Unis eux-mêmes. En effet, quel serait le sort de l'industrie américaine et spécialement des industries militaires en cas de conflit, si les minéraux sud-africains venaient à faire défaut ? Si l'Europe finlandisée, y compris une Allemagne réunifiée et neutralisée, apportait à la Russie soviétique son énorme contingent de production, l'Amérique à elle seule pourrait-elle équilibrer la poussée du monde marxiste ? Et croit-on par hasard au Capitole qu'un nouvel islam triomphant sur les ruines d'Israël serait un allié pacifique et respectueux du droit ?

Les peuples ont la mémoire courte

L'Europe a connu une phase exceptionnelle de quarante-deux ans de paix (alors que le reste du monde ne cesse de brûler, d'incendie en incendie) ; ce n'est pas par hasard. La puissance écrasante de l'armement dit « conventionnel » des Soviétiques (2) était contenue par la possibilité d'une riposte nucléaire et par le « couplage » de l'Europe et des Etats-Unis. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Les hymnes à la paix des Verts allemands, et de Greenpeace, les imprécations australiennes et néo-zélandaises contre Mururoa, la satisfaction sans bornes affichée par la plupart des médias n'apportent pas de réponse à cette question. On sait que les peuples ont la mémoire courte. Raison de plus pour rappeler des faits, récents, en somme, dans la perspective historique : par exemple, le traité Hitler-Staline, qui a déclenché la guerre mondiale, Yalta, qui a livré à l'impérialisme russe la moitié de l'Europe, la duperie de l'accord d'Helsinki. De tels souvenirs devraient inciter à la prudence.

Entre les deux guerres mondiales, toute une génération d'intellectuels français, fascinée par ce que Jules Romains appelait « cette grande lueur à l'Est », est tombée dans le piège moscovite malgré les macabres mises en scène des procès qui ont « liquidé » tous les leaders bolcheviques ; il a fallu la cynique complicité du nazisme avec le communisme sur le cadavre de la Pologne pour ouvrir les yeux qu'une foi quasi mystique tenait fermés à la réalité. Ce processus ne s'accomplit pas sans des troubles, des interrogations et des regrets dont l'admirable Journal de guerre de Georges Friedmann (3) apporte le témoignage. Ce qui surprend et paraît incompréhensible, c'est qu'il se trouve aujourd'hui, chez nous, en Europe et en Amérique, des esprits assez naïfs pour se jeter tête baissée dans tous les panneaux étiquetés « détente » ou « désarmement », comme si toute l'histoire de notre continent et du monde depuis un demi-siècle avait sombré dans l'oubli total.

L'arme de la désinformation

Une fois terminée la guerre mondiale, une nouvelle guerre a commencé et n'a pas cessé depuis lors : c'est la guerre psychologique, dont l'arme favorite est la « désinformation » et le but la démoralisation de l'Occident. L'idéal n'est pas d'abattre l'adversaire à coups de canon - procédé coûteux et dangereux - mais de l'amener à douter de lui-même, à se renier, à se rendre sans combat. Déjà Hitler avait conquis la Bohême sans tirer un coup de fusil grâce à la victoire psychologique et politique de Munich. Les Soviets ont infiniment amélioré la technique ; ils disposent d'un ensemble de réseaux d'influence, à l'échelle mondiale, dont l'efficacité est décuplée par les auxiliaires souvent inconscients qui, en bons « compagnons de route » ou « idiots utiles », pour reprendre les termes de Lénine, font écho à toutes les campagnes conçues à Moscou en leur conférant un supplément de vraisemblance et de respectabilité. Qu'une personnalité du monde communiste profère certaines déclarations, ce n'est pas nécessairement important ; mais qu'un prêtre chrétien, un prix Nobel, le porte-parole d'un conseil d'Eglises, le représentant d'une organisation « humanitaire », reprenne à son compte et amplifie les thèmes fournis par la machine de guerre psychologique, alors voici que les agences de presse, les correspondants, les médias s'en emparent et les diffusent dans l'univers.

Or le message le plus insistant, la campagne permanente de désinformation menée contre l'Occident, l'arme essentielle de la guerre psychologique (4) ont pour objet d'inoculer à l'Occident le virus de la culpabilité et de l'écraser sous le poids du remords.

De ce point de vue, le tiers monde et, particulièrement, l'Afrique ex-coloniale offrent un terrain de choix aux entreprises de démoralisation.

Jetons par exemple un regard sur la Zambie ex-britannique et son président Kaunda. Ce pays, qualifié par l'Encyclopœdia Britannica comme l'un des plus riches du continent, est, aujourd'hui, après vingt-trois ans d'indépendance, au comble de la misère. Plus de 70 % de sa force de travail est inemployée. La production agricole s'est effondrée, obligeant le pays à importer des denrées alimentaires. Le pouvoir d'achat de la population a diminué de 40 % au cours des dix dernières années. La mortalité infantile est massive. Or que font, que disent les responsables de cette situation ?

Le président Kaunda lance des appels pathétiques à l'union des pays dits, emphatiquement, « de la ligne de front » contre la République sud-africaine. Sa capitale, Lusaka, est devenue le centre de toutes les intrigues et de tous les terrorismes, notamment de l'ANC et de la SWAPO.

Et, dans une interview au Financial Times, un porte-parole zambien lance cette déclaration stupéfiante : « L'Occident est en jugement » parce que, si la riche Zambie est aujourd'hui exsangue, c'est la faute de l'Occident (5) !

Le dictateur marxiste de Madagascar, l'amiral Ratsiraka, a fait approuver par référendum en 1975 un Livre rouge (6), Charte de la révolution socialiste : cette Bible du régime malgache attribue tous les maux du pays à une « économie extravertie [...] dominée par les intérêts impérialistes et néocolonialistes ». La voie du salut est celle du « socialisme » dans sa version africaine, telle que l'a vulgarisée la Déclaration d'Arusha en 1967. Autrement dit, il s'agit de ce « socialisme » qui, sous la conduite de Julius Nyerere, a ruiné en quelques années la prospère Tanzanie - ce qui explique sans doute que Nyerere ait été désigné par les divers gouvernements de la région pour présider un organisme chargé de relever leurs économies défaillantes ! C'est bien là une façon d'utiliser les compétences.

Mais revenons à Madagascar. A force de nationalisations, d'expropriations et de spoliations, l'Etat révolutionnaire mène à son gré l'économie sans se soucier de « la liberté et la démocratie bourgeoise dont on nous rebat les oreilles », car (article 14 de la Constitution) « aucun droit ne peut être invoqué pour contrecarrer l'Etat dans son œuvre d'instauration de l'ordre socialiste ». Résultat : dès le début de 1981, le pays est en état de cessation de paiement et doit solliciter un allégement de sa dette. Comme c'est le cas général dans les pays du tiers monde à option « socialiste », l'agriculture s'est effondrée : c'est ainsi que la production de riz est tombée de 262 000 tonnes à 131 000 en quatre ans. Heureusement, les colonialistes étaient là : bien que les entreprises françaises confisquées ou nationalisées par le régime de Ratsiraka représentent une valeur de 500 à 600 millions de francs, l'aide française est passée de 267 millions en 1978 à environ 1 milliard en 1982 !

La construction du socialisme en Afrique

« La construction du socialisme demeure un de nos objectifs majeurs », affirmait le président malgache en juillet 1985. Et pourquoi pas, si les Européens continuent à subventionner le « socialisme » africain ? Délesté de ses soucis grâce à la « coopération » des anciens colonisateurs, le gouvernement de Madagascar peut - par exemple - recevoir des avions de guerre russes (Mig) pilotés par des Nord-Coréens pour les faire passer en Angola, condamner Israël et soutenir l'OLP, approuver l'invasion de l'Afghanistan, reconnaître la prétendue « République sahraouie », et, d'une façon générale, se comporter en fidèle satellite de l'impérialisme soviétique.

Un bel exemple de l'incompréhension - pour employer un terme modéré - des démocraties à l'égard des réalités africaines nous est fourni par l'ex-Rhodésie, aujourd'hui Zimbabwe. Alors que ce pays demeurait prospère en dépit des dégâts causés par la guérilla marxiste, que son régime était multiracial et le gouvernement présidé par un autochtone de l'ethnie shona, Mgr Muzorewa, lord Carrington crut pouvoir régler, par une négociation hâtive à Lancaster House, les problèmes que l'évolution de la situation était en voie de résoudre. On fabriqua donc à Londres une belle Constitution bardée de « garanties » pour les droits de l'homme, les minorités ethniques et religieuses, la démocratie pluraliste. Hélas ! Assez semblables en cela aux fameux « accords d'Evian » avec le FLN, les garanties se dissipèrent en fumée ; le chef communiste Mugabe vient d'être « élu » président à vie, comme Duvalier à Haïti, une répression sanglante s'est abattue sur la tribu Ndébélé, le gouvernement est régi par un parti unique, les sièges parlementaires réservés par la Constitution à la population blanche ont été supprimés. Les fermiers blancs et les missionnaires chrétiens subissent d'incessantes exactions : toute une famille de missionnaires a été récemment massacrée dans les conditions les plus atroces. Les assassins ont laissé sur les lieux, à côté des cadavres, une inscription : « Tous les originaires de pays occidentaux ou capitalistes doivent partir. » De fait, la population non noire (Blancs, Indiens) est tombée d'environ 200 000 personnes à la moitié.

Le plus étonnant dans tout cela, c'est que, face à la dictature et au racisme, les agences de presse et les médias étalent une inconcevable complaisance. Parce que Mugabe a eu l'astuce d'obliger son rival N'Komo à entrer dans le gouvernement (« sans portefeuille »), on célèbre cet homme d'Etat magnanime. On oublie de rappeler que les miliciens - encadrés par des Nord-Coréens - de ce philanthrope ont massacré par milliers les Noirs Ndébélé, ethnie de N'Komo. On ne mentionne pas davantage la guerre sans issue que les troupes du Zimbabwe mènent au Mozambique sous prétexte de protéger le port de Beira.

Force est de reconnaître que l'opinion en Europe et aux Etats-Unis est odieusement bernée par de prétendus informateurs qui la trompent cyniquement. La SWAPO a pignon sur rue tandis qu'on rejette toute relation avec Jonas Savimbi. Mutatis mutandis, on pourrait faire des constatations analogues à propos de bien d'autres « points chauds » de l'Afrique. Ne jette-t-on pas un voile pudique sur la « recolonisation » de l'Angola par les 47 000 mercenaires cubains encadrés par 5 000 Soviétiques et Est-Allemands ? Ne se refuse-t-on pas en Europe, et notamment en France, à établir au moins un contact sérieux avec Jonas Savimbi et son armée de libération nationale ? Comment expliquer que toutes les organisations terroristes du monde, telles que l'ANC sud-africaine, la SWAPO de Namibie et l'OLP de Palestine, aient pignon sur rue chez nous, tandis qu'on rejette toute relation avec un combattant de la liberté, en outre pénétré de culture française, comme Savimbi ?

Il est évident que la présence en Angola de troupes communistes fort bien équipées par l'URSS rend impossible tout règlement de la situation en Namibie. La SWAPO, que dirige le vieil agent soviétique Nujoma, est impuissante à porter la guerre en Namibie et doit se limiter à des attentats aveugles en implantant des mines sur les routes (7). Mais les forces marxistes de Fidel Castro (payées, nous le rappelons, par une société capitaliste américaine), c'est autre chose : évidence qui semble échapper au gouvernement français, lequel a même cessé de participer au « groupe de contact » qui s'efforçait de trouver une solution acceptable.

Nulle part, peut-être, la désinformation n'est mise en œuvre de façon plus systématique qu'à propos de l'Afrique du Sud. Le mensonge règne, soit par omission, soit par machination. Les grands moyens d'information passent régulièrement sous silence les réformes profondes que le gouvernement du président Botha mène avec persévérance. On ne laisse pas les Européens savoir que l'apartheid est démantelé à plus des deux tiers, que des dizaines de mesures discriminatoires ont été abolies, que les violences et les morts qui endeuillent les quartiers noirs sont le fait de rivalités et des oppositions entre Noirs (8), que le Président sud-africain a lancé un appel, le 13 août dernier, à tous les responsables, quelle que soit leur ethnie, pour ouvrir la négociation sur le partage du pouvoir, que la population noire va voter pour désigner ses représentants au Conseil national.

Quand le lecteur moyen des journaux européens, l'auditeur ou le téléspectateur ont-ils été informés de faits précis, par exemple qu'environ 2 millions de Noirs africains immigrés travaillent en Afrique du Sud et font vivre plusieurs autres millions de personnes dans les pays voisins, ou que l'union douanière de ces pays avec l'Afrique du Sud leur rapporte un tiers de leur revenu (Botswana), plus de 60 % au Swaziland ? La stupidité de la politique des « sanctions » contre l'Afrique du Sud est éclatante, puisque l'Afrique australe entière est rattachée par toutes ses fibres à la République, et qu'en blessant celle-ci on cause à toutes les nations avoisinantes un préjudice considérable.

Même désinformation en ce qui concerne les mouvements politiques et paramilitaires en Afrique du Sud. C'est à peine si l'on mentionne de temps à autre l'Inkatha, le parti zoulou du chef Buthelezi, fort de 1 million de membres et représentant les 6 millions de Zoulous, parti progressiste et anti-apartheid, mais décidé à atteindre ses buts par les voies démocratiques. On cache à l'opinion mondiale que les principales Eglises noires, fortes de millions de fidèles, comme l'Eglise de Sion, appuient l'action réformatrice de Pretoria. En revanche, on pousse au-devant de la scène l'évêque anglican Tutu, étrange prix Nobel, dont l'influence véritable est fort restreinte, et l'on présente comme des leaders politiques respectables des chefs terroristes tels que Tambo, Nzo et le colonel du KGB Slovo, dirigeants de l'ANC et du parti communiste en étroite symbiose. Les atrocités que commettent dans les quartiers noirs les « camarades » fanatisés, qui infligent à leurs victimes l'effroyable supplice du collier enflammé, ne semblent pas émouvoir les belles âmes, si promptes à protester contre toute atteinte aux droits de l'homme.

Aveuglement à l'égard de l'Afrique du Sud

Lors de la rencontre de Dakar où, sous l'égide d'une haute personnalité française, se sont réunis quelques intellectuels sud-africains blancs et les chefs terroristes, ces derniers ont obligé leurs interlocuteurs à admettre publiquement ce que l'on appelle pudiquement « la lutte armée », en bon français les attentats, les assassinats et les tortures. L'organe officiel de l'ANC, Sechaba, dans son numéro d'octobre 1987, a catégoriquement pris position : ni rupture avec le communisme ni renonciation à la lutte armée.

Face à ces réalités, on est en droit de poser aux militants anti-sud-africains une question qui ne saurait être éludée : êtes-vous d'accord pour que la République sud-africaine, ses ressources naturelles, sa position géopolitique (9) à l'extrémité du continent, tombent, après une guerre civile atroce, dans les mains de l'impérialisme soviétique, qui inspire, arme et soutient l'organisation subversive ?

Car tel est l'enjeu. Et nul ne peut nier, pour peu que l'on connaisse l'Afrique australe, que le sort, non seulement de ce continent, mais celui de l'Europe, risquerait alors d'être scellé. Un coup d'œil d'ensemble sur l'Afrique fait voir, un peu partout, des foyers de conflit : guerre du Polisario, guerre du Tchad, guerre d'Erythrée ; les coups d'Etat se succèdent, comme ceux qui ont coûté son siège au président du Burundi et la vie au capitaine Sankara ; la famine menace ou règne, en Ethiopie notamment. S'il existe, certes, des Etats sagement gouvernés, comme la Côte-d'Ivoire, on est obligé de reconnaître qu'ils ne constituent qu'une minorité. L'Afrique, après vingt ans d'indépendance, s'enfonce dans la nuit. Elle manque de pain, de liberté et de paix. Frappés par le spectacle d'une misère grandissante, les Occidentaux n'ont cessé d'augmenter, soit au niveau des Etats, soit par les organisations humanitaires, l'aide, notamment alimentaire, à ces malheureux pays. Et, certes, qui oserait refuser à un enfant affamé la ration de lait ou de farine qui peut le sauver ? Le risque que l'on court, c'est celui d'aider non les peuples mais leurs tyrans, de renforcer des régimes inhumains, de dilapider les ressources prélevées sur l'économie de nos pays pour qu'elles soient détournées à des fins inavouables. Concrètement, peut-on secourir le peuple éthiopien sans apporter à Mengistu, ce Staline est-africain, un soutien qui le consolide ? L'aide au tiers monde sans contrôle peut bien se révéler une duperie. Quoi qu'il en soit, que les émules de Franz Fanon et autres propagandistes tiers-mondistes, tels que le Genevois Ziegler, ne viennent pas nous étourdir de leurs plaintes et de leurs revendications. L'Europe ne doit rien aux pays qui se sont détachés d'elle. Ce qu'elle fait pour eux est, ou plutôt devrait être dégagé de tout a priori politique. En tout cas, nous ne devons pas céder au chantage de ceux qui, alternativement l'injure à la bouche et la larme à l'œil, nous somment de racheter nos péchés colonialistes. L'heure de ces fantasmes est passée.

L'incendie s'étend au Proche-Orient

Après dix ans d'une guerre civile chaque jour plus affreuse, le Liban a pratiquement cessé d'exister en tant qu'Etat. Une tentative de coexistence et de coopération dans la tolérance réciproque s'y était déployée entre sunnites, chi'ites, druzes, maronites, Grecs orthodoxes, et cette expérience subtile, appuyée sur une forte influence de la culture française, a semblé d'abord réussir. Elle a, hélas ! échoué, en raison notamment de l'incursion massive des Palestiniens organisés par Yasser Arafat, Habache, Hawatmeh et autres chefs terroristes, et à cause des plans expansionnistes de la Syrie de Hafez el-Assad. Disloqué, ruiné, pleurant son bonheur ancien et ses morts, le Liban que nous avons connu et aimé, auquel la France était plus particulièrement liée, a disparu dans la tempête.

Voici maintenant que la haine et la subversion s'attaquent une fois de plus à l'Etat hébreu. Il est toujours facile à d'habiles provocateurs de lancer à l'assaut des adolescents, des enfants ignorants et fanatiques, en espérant bien - car c'est là le calcul pervers - que les réactions de la police et de l'armée auront pour résultat quelques blessés et, si possible, quelques morts : ce qui s'est passé. A partir de là, les lamentations des familles, les obsèques transformées en manifestations permettent de maintenir et d'aggraver la tension.

Avec une hâte suspecte, on s'est empressé, de divers côtés, d'affirmer que le soulèvement était purement « spontané », dû sans doute à une oppression intolérable, par Israël, de cette population arabe. Cette version des faits ne peut être accueillie qu'avec scepticisme. Les drapeaux de l'OLP ne poussent pas sur les arbres. Le but évident de ces opérations est de ternir l'image d'Israël, de faire passer Tsahal pour une armée brutale et inhumaine, et aussi de détourner contre le sionisme les sympathies dont il jouissait dans le monde. Les milieux dits « de gauche » sont particulièrement vulnérables à ce genre d'agression psychologique. On y aime le peuple juif quand il est persécuté dans les ghettos par les fauteurs de pogroms, mais beaucoup moins quand il apparaît, selon la formule célèbre, « dominateur et sûr de lui ».

Loin d'être un monopole de la droite, l'antisémitisme sévit à gauche depuis le fameux livre de Karl Marx sur « la question juive ». L'Etat le plus antisémite de la planète est l'Union soviétique, qui a pour objectif de reprendre pied au Proche-Orient. L'OLP, soutenue en Europe et notamment en France par d'étranges complaisances - n'est-il pas choquant qu'un soi-disant ambassadeur du mouvement terroriste soit reçu officiellement au ministère des Affaires étrangères ? -, avec l'obstination maniaque de sa charte fondamentale qui fixe comme but à son action la destruction d'Israël, compte sur l'URSS pour l'introduire dans une prétendue « conférence internationale », tribunal devant lequel Israël comparaîtrait en accusé pour être jugé et condamné par ses ennemis.

Yitzhak Shamir, homme d'expérience, repousse sagement ce piège, il rappelle ce que tout le monde feint d'oublier, à savoir qu'un pas, un seul, vers la paix a été fait dans la région : ce sont les accords de Camp David entre Sadate et Menahem Begin.

Ceux qui font grief aux Israéliens d'occuper des territoires arabes devraient tout de même reconnaître que, s'ils sont là, c'est parce qu'en 1967 ils ont tenu tête victorieusement à une agression qui menaçait de les anéantir. On vient maintenant exiger d'eux qu'ils se retirent, abandonnant même leur capitale historique, pour que s'établisse à côté d'eux une place d'armes vouée à leur destruction. C'est un suicide collectif qu'on leur propose : il est assez naturel qu'ils ne l'acceptent pas. Profondément décevante, et révélatrice de la psychose qui ronge les démocraties occidentales, est l'attitude qu'elles prennent face à l'agitation anti-israélienne à Gaza et en Cisjordanie. Loin de soutenir moralement dans cette épreuve le seul Etat démocratique de cette partie du monde, on l'accable : ainsi voit-on le Conseil de sécurité de l'ONU, Etats-Unis en tête et y compris la France, se placer à la remorque du clan soviétophile et lancer l'anathème sur Israël. Les délégués quasi diplomatiques de l'OLP, accueillis avec tous les honneurs, sont admis à pérorer à longueur d'émission sur les écrans de notre télévision. Qui pense encore aux innombrables victimes de la terreur, des attentats aveugles, des détournements d'avions ? On redore une fois de plus le blason de Yasser Arafat, que nous avons inexplicablement sauvé et remis en selle lors de la guerre du Liban. Pourtant, qui peut ignorer que le chef de l'OLP et ses semblables sont les ennemis les plus déterminés et les plus tenaces de toutes les valeurs de notre civilisation ?

Devant cette nouvelle montée des périls, face aux troubles persistants, l'Occident va-t-il enfin se ressaisir, prendre conscience à la fois de son intérêt et de sa puissance, pour redevenir un sujet de l'histoire mondiale et non un objet ballotté par tous les vents ? Ou bien persistera-t-il dans son aveuglement, semblable au mythique catoblépas, qui rongeait ses propres pieds sans même s'en apercevoir ?

L'Europe (10) a encore un grand rôle à jouer dans le monde, comme source de culture et comme pilier de la paix. Mais, pour cela, il faut qu'elle existe : le premier devoir d'aujourd'hui, le plus urgent, c'est bien de construire l'Europe.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) La Rand Mines a dû licencier 800 ouvriers, en décembre 1987. Autre conséquence imprévue des sanctions : les Etats-Unis ayant décidé de ne plus acheter de métaux à l'Afrique du Sud, c'est avec l'URSS et ses satellites qu'ils passent d'importants marchés. Les achats de chrome soviétique par les Etats-Unis ont été multipliés par 13.

(2) Il est vrai que, selon certains augures, cette puissance serait fortement surestimée. « Le thème de l'écrasante supériorité de l'URSS dans ce domaine (forces conventionnelles) relève du mythe », écrit C. Julien dans le Monde diplomatique, janvier 1988. Selon le même auteur, la moitié des chars soviétiques sont « tout juste bons pour la ferraille ». De telles certitudes sont bien consolantes, encore faudrait-il pouvoir les partager.

(3) Sociologue et écrivain de haut niveau, auteur notamment de De la Sainte Russie à l'URSS, Friedmann était de ceux qui espéraient que l'Union soviétique apporterait une contribution décisive au progrès humain.

(4) L'expression de « guerre psychologique », en anglais psychological warfare, a été employée par les armées alliées en 1940-1945. Il s'agissait alors de formes rudimentaires de ces actions. Plus tard, alors qu'une partie de l'armée française en avait compris l'importance, il devint « orthodoxe » de nier l'intérêt de cette technique et de liquider les services créés, notamment en Algérie, pour mener ce combat.

(5) Cf. le Monde diplomatique de janvier 1988.

(6) F. Deleris : Ratsiraka : socialisme et misère à Madagascar, Paris, L'Harmattan, 1986 ; Lucile Ramanandraibe : le Livre vert de l'espérance malgache, Paris, L'Harmattan, 1987.

(7) Ou dans les lieux publics. Une bombe de fabrication russe a été fort heureusement neutralisée à Windhoek, capitale du pays, dans un centre commercial où son explosion aurait fait de nombreuses victimes pendant la période de Noël.

(8) Le Monde du 29 décembre 1987 a bien voulu reconnaître que les troubles sanglants du Natal avaient pour cause les oppositions entre Noirs. Le même article déclare que « les plages de la région sont ouvertes à toutes les races » et qu'il y règne « une coexistence bon enfant ». Mieux vaut tard que jamais : l'abolition de l'apartheid sur les plages pouvait être observée depuis plusieurs années. Pour avoir constaté ce fait et en avoir fait état, des parlementaires français ont été traités de menteurs, de racistes, de fascistes, etc.

(9) Alexandre de Marenches, qui dirigea les services de renseignement et d'action de la France (bien des années après que l'auteur du présent article en eut été chargé par le gouvernement provisoire d'Alger), a fort justement insisté sur l'importance de la notion géopolitique, ou géostratégique, dans ses entretiens avec Christine Ockrent (Ed. Stock, 1986).

(10) On entend par là les douze Etats de la Communauté, sans pour autant oublier le problème que posent les pays qui, ne faisant pas partie de la CEE, sont membres des « vingt et un » du Conseil de l'Europe et/ou de l'OTAN. Le cas de la Turquie, notamment, doit retenir l'attention, en raison de sa situation géostratégique, comme gardienne des détroits et bastion oriental de l'OTAN.