jeudi 9 août 2012

Paraguay, coeur du continent sud-américain (1979)



JACQUES SOUSTELLE

PARAGUAY, CŒUR DU CONTINENT SUD-AMERICAIN

[Revue des Deux Mondes, septembre 1979, p. 562-571]

Le Paraguay n'est guère connu chez nous, bien que, ces temps derniers, le vaillant champion de tennis Victor Pecci ait répandu la renommée de son pays natal auprès du public français. Pourtant ce morceau de terre américaine, un peu moins grand que la France, qui occupe le cœur du continent entre les hautes régions andines, le Brésil, l'Uruguay et l'Argentine, est riche d'une telle originalité historique et humaine, d'un passé si tragique et de perspectives si brillantes, qu'il mérite l'attention et la sympathie.

Qui se souvient encore qu'au siècle dernier l'influence de la littérature française, de la mode parisienne, de nos savants et de nos ingénieurs, était au tout premier rang à Asuncion ? Un collège français pour les filles, une école française pour les garçons ; au théâtre, représentation des pièces de Victor Hugo : Lucrèce Borgia un triomphe en 1863. La bonne société faisait venir de Paris, via Buenos Aires, ses livres et ses chapeaux. Un contre-amiral français avait dessiné les plans de la forteresse de Humaïta, qui fut le quartier général de l'armée paraguayenne. Dans la médecine, dans l'art dentaire, la France détenait une place de choix.

Aujourd'hui, la présence française au Paraguay est extrêmement faible. Deux cent cinquante de nos compatriotes sont inscrits au consulat : comparé aux dizaines de milliers de Japonais ou d'Allemands, aux 300 000 Brésiliens, ce chiffre est révélateur. L'Alliance française, là comme ailleurs, fait de son mieux et compte environ 600 élèves. Une douzaine de coopérants et d'experts français (un cardiologue, un spécialiste de la culture du coton, etc.) ont été envoyés au Paraguay ces derniers temps.

J'ai eu l'heureuse surprise de retrouver à Asuncion, en la personne de notre ambassadeur, le combattant des Forces françaises libres que j'avais connu pendant la Deuxième Guerre mondiale. Cet ancien soldat du général Koenig, grièvement blessé à Bir-Hakeim, connaît bien le Paraguay et aime ce pays. Le profond patriotisme qui anime le peuple paraguayen n'est pas sans analogie avec celui des combattants et des résistants des années quarante. Et la France d'aujourd'hui, moderne, exportatrice, devrait trouver dans le Paraguay un partenaire entré résolument dans la voie du développement.

En effet, grâce au formidable barrage d'Itaïpu qui est en cours d'achèvement en coopération avec le Brésil, le Paraguay disposera dès 1982 d'énormes ressources d'énergie. Le barrage de Yacyreta, entrepris à 50 % avec l'Argentine, viendra ajouter sa production d'électricité à celle d'Itaïpu dès 1983. Il faut bien se rendre compte que le premier de ces barrages sera le plus grand du monde, égal à trois fois Assouan. On demeure confondu quand on voit les travaux titanesques qui ont permis de détourner le cours du Parana à la frontière brésilienne, triomphe de la technique au milieu d'une nature tropicale aux dimensions grandioses et aux couleurs éclatantes.

Le Paraguay sera le premier exportateur d'énergie du monde, lui-même pour se transformer, pour créer des industries sur son sol. Grâce à la stabilité politique dont il jouit depuis 1954, n'ayant pas de problème démographique puisque sa population, d'ailleurs fort jeune (56 % des Paraguayens ont moins de vingt ans), s'inscrit avec 2 millions 800 000 habitants dans les limites d'un territoire de 407 000 km2, largement couvert de forêts, abondant en vastes espaces et en terres fertiles, enfin assuré de posséder une monnaie d'une solidité inaltérable, le pays peut s'engager dans le processus de modernisation sans courir les dangers auxquels succombent beaucoup d'économies qui sont, comme on dit, « mal parties ».

Dès lors, ce n'est pas tellement le présent, mais un avenir proche, qui devrait inciter les Français à se tourner vers le Paraguay pour contribuer à l'essor qui s'annonce. Les dispositions légales que les pouvoirs publics ont arrêtées, notamment la loi n° 550 de 1975 relative aux « investissements pour le développement économique et social », sont destinées à encourager les investissements dans les domaines agricole, forestier, industriel, touristique, par des mesures telles que des exonérations fiscales, des suppressions de droits de douane, des facilités pour le rapatriement des bénéfices, le tout constituant un régime extrêmement libéral.

A ce propos, il convient de noter que si la puissance publique s'attache à orienter l'activité économique dans le cadre de plans quinquennaux (actuellement est en vigueur le plan 1977-1981) et en suit avec attention le cours, elle s'interdit d'étatiser l'économie, qui demeure fondamentalement une économie libre de marché. La croissance a été modérée mais constante, de l'ordre de 3,2 % par an, pendant les sept ou huit dernières années, et l'inflation remarquablement réduite, contrastant fortement avec les chiffres élevés des pays voisins. Toutes ces observations rendent d'autant plus regrettable la faiblesse de nos échanges avec ce pays : nous arrivons au dixième rang en ce qui concerne les importations, après l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Le président de la République, général Alfredo Stroessner, a bien voulu m'assurer de l'intérêt qu'il porte au développement des relations économiques entre son pays et le nôtre. Venant d'un homme d'Etat qui incarne et garantit depuis vingt-cinq ans une stabilité unique en Amérique du Sud, une telle assurance mérite d'être retenue et devrait encourager les Français à reprendre, comme au siècle dernier, la route d'Asuncion.

Si, comme on peut l'espérer, le Paraguay devient dans les deux dernières décennies du siècle un des pays-clés du continent, il ne fera que renouer avec un passé prestigieux aux lumières et aux ombres fortement contrastées.

Asuncion, fondée le 15 août 1537 par le capitaine espagnol Juan de Salazar y Espinosa, fut bien avant Buenos Aires la capitale des provinces du rio de la Plata. Les noms de conquistadores aux extraordinaires aventures, tels que le fameux Alvar Nunez Cabeza-de-Vaca, sont liés à cette histoire ancienne de la ville. Jusqu'au milieu du XVIe siècle, le mirage de l'El Dorado pousse vers les sources des grands fleuves, vers les hautes cordillères où l'empire inca avait façonné le fabuleux métal, les Espagnols avides de richesses. Puis le mirage s'estompe, les aventuriers se font cultivateurs, éleveurs, sur le sol fertile, le long des cours d'eau. Là, ils se trouvaient face à des tribus indiennes souvent belliqueuses, intelligentes, dotées d'une culture originale, les Guaranis. De siècle en siècle, la quête de la « Terre sans Mal », yvy marâ'ey, donnait l'impulsion à des migrations inlassables. Contrairement à ce qui s'est passé sur les côtes du Brésil ou en Argentine, les Européens et les Indiens coexistèrent. Comme au Mexique, le métissage commença dès le début de l'époque coloniale. Les jésuites, arrivant en 1589, entreprirent dix-neuf ans plus tard la plus audacieuse expérience sociale de l'époque : ils créèrent, en trente villages regroupant 250 000 Indiens, une sorte de république socialiste et théocratique soustraite à l'influence des Espagnols, serre chaude au sein de laquelle le peuple indien à la fois défendu et coupé du monde put conserver son identité et sa langue sinon sa culture religieuse. Singulière collectivité que celle-là, soumise au pouvoir paternaliste des missionnaires qui, le cas échéant, casque en tête et l'épée à la main, commandaient des milices indigènes pour repousser les incursions des bandeirantes portugais. Quand en 1767 les jésuites, expulsés d'Espagne et des colonies, durent quitter le Paraguay, ils laissaient, enraciné dans le pays, un peuple solidement organisé en communautés.

Le Paraguay est le seul pays latino-américain où une langue indigène, le guarani, soit parlée par tous, Métis ou Indiens, au même titre que l'espagnol. On estime que 55 % des habitants sont bilingues (espagnol et guarani), 40 % — les Indiens — ne parlent que guarani, et 5 % ne parlent qu'espagnol. Le « guarani paraguayen » — celui des citadins d'Asuncion, des cultivateurs ou des éleveurs des provinces — est une langue commune dont se distinguent les quelque 15 à 20 dialectes locaux — le mbya, le toba, etc. — parlés dans les villages purement indigènes. C'est la koiné guarani qu'on entend dans les rues de la capitale ou à la radio, c'est elle qu'on peut lire dans une partie de la presse quotidienne, et il existe dans cette langue toute une littérature (1).

Autre trait particulier à ce pays : il a conquis son indépendance, en 1811, non point directement contre l'Espagne, mais contre l'Argentine qui venait de s'émanciper. C'est qu'au long de la période coloniale le centre du pouvoir s'était déplacé du nord vers le sud, d'Asuncion à Buenos Aires. En repoussant le régiment du général Belgrano, le Paraguay prenait conscience de lui-même. Il se posait en s'opposant. Dès lors son histoire sera marquée du sceau d'une irréductible identité, originale et réfractaire à toute pression extérieure. En vingt-six ans de dictature, l'étrange et farouche Dr José Gaspar Rodriguez Francia, admirateur de Rousseau et de Robespierre, austère et passionné, forge un Etat. Quand Francia meurt en 1840, le Paraguay existe : il peut désormais, sous la conduite du président Carlos Antonio Lopez, de 1844 à 1862, s'ouvrir au monde extérieur et se lancer dans une carrière de progrès économique et social sans risquer de s'y dissoudre.

C'est l'époque où le Paraguay connaît un essor exceptionnel. Le premier chemin de fer du continent sud-américain, le premier télégraphe, symbolisent la modernisation du pays. Bien que le Paraguay soit « une terre sans rivages » isolée au milieu de la masse continentale, les navires qui voguent sur le rio de la Plata, sur le Parana et le Paraguay relient Asuncion au reste du monde, à l'Amérique du Nord et à l'Europe : surtout à l'Europe, et à la France. Et c'est à Paris (le Paris du Second Empire, avec son luxueux décor dont l'éclat dissimule les bas-fonds décrits par Zola), que le fils du président paraguayen, Francisco Solano Lopez, jeune général de vingt-sept ans, ambassadeur auprès du gouvernement français, rencontre la femme qui sera l'héroïne romantique du plus sanglant drame national.

Elisa Lynch, belle Irlandaise devenue française par son mariage avec un officier, M. de Quatrefages, revenue à Paris après un séjour en Algérie, est âgée, en 1853, de dix-huit ans. Aux Tuileries, invitée à un bal donné par l'empereur des Français, elle est fascinée par le général paraguayen. Elle le suivra à Asuncion et demeurera jusqu'au bout sa compagne en dépit des intrigues, et quelquefois des outrages. Quand en 1862 Carlos Antonio Lopez meurt, son fils lui succède à la présidence. Mais Francisco Solano Lopez, ceux qui l'aiment et son pays sont voués à un destin tragique. Dès 1865, la guerre la plus meurtrière de l'histoire sud-américaine se déchaîne : d'un côté la triple alliance du Brésil, de l'Argentine et de l'Uruguay, soutenue en sous-main par l'Angleterre ; de l'autre le Paraguay, seul.

La disproportion des forces, des effectifs, des armements, est immense. Certes, Solano Lopez, nommé maréchal, rassemblant autour de lui toutes les forces de la nation, mobilisant les femmes et les enfants, appuyé par des volontaires étrangers dont des Français tels que le capitaine Rougeot, des chasseurs d'Afrique, réussira à contenir pendant cinq ans l'invasion. Il remportera des victoires, comme celle de Curupayty. Mais toutes les batailles, qu'elles soient gagnées ou perdues, entament et détruisent le potentiel humain. C'est un fantôme d'armée, une armée de fantômes, épuisés par les marches et émaciés par les privations, qui succombe enfin le 1er mars 1870 au Cerro Cora. Solano Lopez, sommé de se rendre, refuse en s'écriant « Muero con mi patria ! » (« Je meurs avec ma patrie »). Il est abattu sur place.

Son fils aîné « Panchito », âgé de quatorze ans, est déjà tombé le même jour.

Le « Muero con mi patria ! » résonne de génération en génération comme l'ultime cri de passion et de sacrifice d'un peuple.

Tout au long de cette effroyable épreuve. Elisa, « Madame Lynch » dont notre compatriote Henri Pitaud a retracé la pathétique histoire, n'a pas quitté l'homme qu'elle aimait. Elle l'enterra de ses mains, puis prit le chemin de l'exil. Elle devait mourir à Paris seize ans plus tard.

Le Paraguay d'aujourd'hui vénère sa mémoire en même temps que celle de Solano Lopez. Après le dernier combat, le Paraguay semblait condamné à être rayé de la carte. Sa population était tombée d'un million à 200 000 habitants dont seulement 28 000 hommes.

Son extraordinaire vitalité, pourtant, l'a sauvé, à tel point qu'en 1935 il pouvait remporter la victoire dans la terrible guerre du Chaco contre la Bolivie sous le commandement d'officiers instruits par l'armée française. Enfin, après une vingtaine d'années de vicissitudes politiques, les élections de juillet 1954 amenaient au pouvoir le général Alfredo Stroessner soutenu par le parti « Colorado » (« rouge ») actuellement majoritaire dans le pays.

Le Paraguay avait été le premier pays de tout le continent américain, avant les Etats-Unis et avant le Brésil, à abolir l'esclavage. De même, c'est un décret du président Carlos Antonio Lopez, le 7 octobre 1848, qui a déclaré les Indiens citoyens « à part entière » de la République. Comme tous les Etats américains dont une partie importante de la population est composée d'Indiens, le Paraguay se trouve confronté aux problèmes de la politique dite « indigéniste » : faut-il, comme jadis les Jésuites, préserver l'Indien de contacts nuisibles, le faire vivre en vase clos dans un système paternaliste ? Peut-on l'incorporer à la nation, à la culture dominante, sans détruire sa propre culture et s'exposer à commettre un ethnocide ? Peut-on le laisser sans une protection spéciale subir l'impact de la civilisation moderne ? Autant de questions angoissantes auxquelles il n'existe pas de réponse unique, car le mot « Indien » recouvre des réalités très différentes. Un Aztèque du Mexique central, un Maya du Yucatan, un Yanomami de l'Amazonie, un Guarani du Paraguay, ne peuvent pas être traités de la même manière. Les vrais ethnologues, les vrais « indigénistes », se gardent bien soit de prêcher l'assimilation pure et simple des Indiens à nos façons de vivre, soit de lancer des dénonciations furibondes contre les changements inévitables.

Tous les pays concernés créent des institutions telles que la Fundação national do Indio au Brésil ou l'Instituto national Indigenista au Mexique. Leur tâche est infiniment délicate et difficile. Au Paraguay, l'Instituto nacional del Indigena (INDI) fondé en 1975, bénéficie du fait qu'il se trouve en face d'une population guarani relativement homogène et non pas devant une diversité déconcertante de cultures et de langages comme la FUNAI au Brésil ou FINI au Mexique.

En outre, les experts agricoles, ingénieurs agronomes, etc., que l'INDI envoie auprès des communautés indigènes pour les assister ne se heurtent à aucun problème de communication, puisque tous, citadins métis comme paysans indiens, parlent guarani. Ces communautés paraissent avoir conservé une forte structure traditionnelle. Leurs « caciques » se réunissent périodiquement pour se concerter. La population indienne s'accroît actuellement selon un rythme plus rapide que la moyenne du pays : 3 % au lieu de 2,6. Elle va donc en augmentant, comme c'est d'ailleurs le cas dans beaucoup d'autres zones de l'Amérique, y compris aux Etats-Unis.

Souvent, au Paraguay, j'ai eu l'impression de me retrouver quelque part dans ce qu'on appelle au Mexique les « Terres chaudes », dans l'air tiède de la campagne veracruzaine. Asuncion, malgré ses 450 000 habitants et son rythme rapide de croissance, demeure une ville de maisons peu élevées, de jardins et de parcs, de verdure et de fleurs. Les paysages paraguayens, animés par mille rivières, sont parmi les plus beaux du monde, et les forêts à peine entamées de loin en loin par les hommes leur confèrent une dimension de majesté et de mystère. Au cœur de certaines de ces forêts, dans la sierra de Amambay, on peut voir au flanc du Cerro Guazi, derrière un épais rideau de jungle, d'énigmatiques entailles à la surface des rochers. Le Paraguay est un de ces pays, de plus en plus rares, où il y a encore quelque chose à découvrir.

Et surtout il y a le peuple paraguayen. Le plus étonnant de tout cela, c'est qu'après tant de tribulations, de souffrances, de sang versé, de redressements opiniâtres, ce peuple ne soit ni effondré ni durci à l'excès. Patriote, certes, il l'est avec une passion profonde et sérieuse : il n'est que de voir le Panthéon des héros, au cœur de la capitale, véritable sanctuaire de l'idéal national. Mais point de xénophobie, point d'arrogance. Au contraire, les Paraguayens passent à juste titre, dans cette partie du monde, pour les plus accueillants et plus souriants des Sud-Américains. Même dans les bureaux de l'Ayuntamiento ou de la présidence où s'élabore l'avenir, l'atmosphère reste détendue autour des petites tasses de café ou de maté. Dans un pays où chacun, même modestement, se nourrit et vit sous un toit, les mœurs ne sont pas marquées par la violence que nous connaissons trop souvent chez nous : les rues d'Asuncion demeurent paisibles et sûres.

Dans le monde agité et dangereux qui est le nôtre, nul ne peut prophétiser : qu'il suffise de souhaiter que les années qui viennent voient s'ouvrir une ère de cordiale coopération entre la France et le Paraguay. Ainsi renouerait-on avec la prestigieuse tradition des deux présidents Lopez, quand Asuncion regardait vers Paris.

JACQUES SOUSTELLE

(1) L'érudit toulousain Georges Baudot a publié une traduction française de poèmes et de récits guaranis dans ses Lettres précolombiennes (Toulouse, Ed. Privat, 1976).