mercredi 1 août 2012

Pourquoi ce blog ?

Singulier parcours que celui de Jacques Soustelle (1912-1990).

Avec le général Salan et Bastien-Thiry, son nom est le plus fréquemment (et à juste titre) associé à la cause de l'Algérie française. On aurait tort, pourtant, de l'enfermer dans cet épisode de son existence, certes significatif et marquant. En fait, pendant des décennies, Soustelle a joué des rôles de premier plan dans la vie politique et intellectuelle française de l'après-guerre.

Issu d'une famille à la fois cévenole, protestante et ouvrière, il naît à Montpellier et grandit à Lyon, où sa mère l'élève seule (ses parents ayant divorcé alors qu'il avait 5 ans). Etudiant studieux et brillant, il obtient l'agrégation de philosophie, puis se spécialise dans les civilisations mésoaméricaines (passion qu'il partage avec Georgette Fagot, la femme de sa vie qu'il épouse dès 1931) et s'épanouit dans la recherche de terrain au Mexique (auprès des Indiens otomis et lacandons). En 1937, Paul Rivet le nomme sous-directeur du tout nouveau Musée de l'Homme.

Par ses affinités politiques, il se situe à gauche de la SFIO dans les années 30 : il écrit des articles dans le journal L'Université républicaine (organe de la LAURS), dans le mensuel Masses de René Lefeuvre, dans le bulletin Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert, ainsi que dans l'hebdomadaire Vendredi d'André Chamson. Antifasciste et antiraciste, il est membre de la LICA et du CVIA, et contribue à la revue Races et Racisme. D'abord pacifiste, il devient anti-munichois en 1938.

Lors de la guerre de 1939-40, le jeune ethnologue est l'adjoint de l'attaché militaire français à Mexico. Refusant l'armistice et le régime de Vichy, il est parmi les résistants de la première heure et rallie le général de Gaulle. Un tournant majeur dans son cheminement politique. Vite remarqué par de Gaulle, celui-ci le charge d'organiser des comités de soutien à la Résistance extérieure au Mexique et dans toute l'Amérique latine, puis le choisit comme commissaire national à l'Information de la France libre (1942), et enfin comme responsable en chef de la Direction générale des services spéciaux (1943).

Après la Libération, il remplace le résistant socialisant Gaston Cusin comme commissaire régional de la République à Bordeaux. Dans le Gouvernement provisoire de la République, il est ministre de l'Information, puis des Colonies (1945). Il participe par la suite à la fondation du RPF et en est même le secrétaire général (1947-51). Elu député du Rhône en 1951 (et conseiller municipal à Lyon en 1953), il prend la tête du groupe parlementaire gaulliste à l'Assemblée nationale. Bref, Soustelle est ce qu'on appelle un baron du gaullisme.

Nommé par Pierre Mendès France gouverneur général de l'Algérie (février 1955-février 1956), il y mène une politique énergique de main tendue aux populations musulmanes (création des SAS en septembre, apportant instruction scolaire et soins médicaux aux campagnes reculées, ce dispositif sera maintenu par son successeur socialiste Robert Lacoste) et prône l'intégration totale (et non l'assimilation). Les mesures essentielles préconisées par le « plan Soustelle » sont le déblocage d'investissements d'urgence et l'institution du collège électoral unique. Les 20-21 août 1955, Soustelle est confronté aux massacres déclenchés par le FLN dans le Constantinois. Autre événement décisif dans sa vie : de cette épreuve, il sort persuadé que toute négociation est vaine avec la rébellion des fellagha. Peu après avoir été relevé de ses fonctions de gouverneur, il fonde l'USRAF (Union pour le salut et renouveau de l'Algérie française), association visant à rassembler les partisans de l'Algérie française de tout bord politique : on y trouve des gaullistes (Michel Debré, Roger Frey), des indépendants du CNIP (Roger Duchet, Robert Bruyneel), des démocrates-chrétiens (Robert Schuman, Georges Bidault), des socialistes (Marcel-Edmond Naegelen), des radicaux (André Morice, Bernard Lafay), des progressistes (Albert Bayet, Paul Rivet). En novembre 1956, Guy Mollet le charge de plaider le dossier de la France au siège des Nations unies. En septembre 1958, il échappera de peu à un attentat du FLN (les exécutants arrêtés et condamnés à mort seront graciés, sur sa demande personnelle).

Aux côtés de Léon Delbecque, il est mêlé au coup d'Alger du 13 mai 1958, et concourt donc au retour de De Gaulle et au renversement de la IVe République. Sous la présidence de ce dernier, il occupe les postes de ministre de l'Information (1958-1959) et de ministre délégué chargé des DOM-TOM, du Sahara et de l'énergie atomique (1959-1960). La politique de dégagement en Algérie, assumée de plus en plus clairement par le chef de l'Etat, suscite les premiers désaccords de fond en 1959. Au sein de l'UNR (dont il est membre du comité central), Soustelle défend fermement la cause de l'Algérie française et l'autonomie du parti par rapport au pouvoir présidentiel, et affronte Albin Chalandon. La « semaine des barricades » (janvier 1960) exacerbe les divergences dans les rangs gaullistes et provoque son éviction du gouvernement. En avril de la même année, son exclusion du parti est décidée par une majorité du comité central, non sans entraîner la dissidence de plusieurs parlementaires du groupe UNR (René Moatti, Charles Béraudier, Pierre Picard, Jean Miriot) et d'éléments de la fédération rhodanienne (où il est très populaire). C'est la rupture finale et définitive entre Soustelle et de Gaulle.

Devenu un opposant de premier ordre, Soustelle fonde avec Georges Bidault le Comité de Vincennes (juin 1960), dans le but de réaliser la synergie des forces encore favorables au maintien de l'appartenance du territoire algérien à la République française : des personnalités comme Robert Lacoste, Maurice Bourgès-Maunoury, André Morice, Alfred Coste-Floret (démocrate-chrétien), Roger Duchet (indépendant), le Bachaga Saïd Boualam, Jacques Heurgon ou Jules Romains y participent. En octobre 1960, il lance et préside le Regroupement national, dont François Bluche est le secrétaire général adjoint. En avril 1961, Soustelle soutient les généraux putschistes d'Alger et entre en clandestinité. Plus tard, afin d'échapper aux poursuites pour atteinte à l'autorité de l'Etat, il part à l'étranger (notamment en Italie et en Suisse) : il crée, toujours avec Bidault (ancien successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance), un « second CNR » à Rome. Lors des élections de 1965, il appelle à voter pour Lecanuet au premier tour, et Mitterrand au second (Soustelle fut membre quelque temps de l'UDSR en 1945-46). Ces années d'exil sont celles d'une lutte acharnée, implacable, tragique contre de Gaulle, ne laissant guère de place à la moindre nuance.

Cette rupture avec l'appareil gaulliste est d'interprétation délicate. Il s'agit sans doute d'une césure entre deux conceptions inconciliables du gaullisme, plutôt que d'un revirement :
–  un gaullisme idéel, théorique, « première mouture », incarné dans les espérances « algéroises » de mai-juin 1958 ;
–  un gaullisme réaliste, pratique, celui de la Realpolitik suivie avec détermination par de Gaulle.

Chez Soustelle, la fidélité à l'idée, au principe, primait sur la fidélité au chef. Il ne pouvait se résoudre à tirer une croix sur sa propre action administrative en Algérie, laquelle avait un sens dans la « politique de grandeur » qu'il souhaitait : une France conçue comme une puissance multi-continentale et pluri-ethnique, à la fois ambitieuse et généreuse, impériale et égalitaire, « romaine » pour ainsi dire. Une France qui tiendrait également tête aux visées et aux entreprises du bloc soviétique et du panarabisme. Plus opiniâtre que Michel Debré, son caractère était trop fort et son idéalisme trop exigeant pour qu'il puisse s'incliner en silence devant les choix de De Gaulle et ses « domaines réservés ». D'où son insoumission et sa révolte.

On peut mesurer l'intensité de la déception (réciproque et progressive) :
–  de Gaulle attribuera une « cervelle de colibri » (dans une allusion devant Alain Peyrefitte) à celui dont il ne pouvait douter de la valeur en lui ayant confié pendant des années des postes aussi cruciaux ;
–  Soustelle ira jusqu'à qualifier de « fasciste » un leader qu'il a servi politiquement avec dévouement pendant 19 ans.

Bénéficiant de l'amnistie de 1968, Soustelle revient en France : favorable à l'Alliance atlantique et à la construction européenne, à la modernisation économique et au progrès social, il affiche un positionnement politique centriste, soutient Alain Poher lors de la présidentielle de 1969 et fonde un petit parti, le Mouvement National Progrès et Liberté (1970). C'est à ce titre qu'il est élu une nouvelle fois conseiller municipal de Lyon (1971) et député du Rhône (1973). Lors des municipales de 1971, des figures de la majorité UDR (Louis Joxe, Jacques Chaban-Delmas) lui apportent leur appui, au grand dam de Jacques Vendroux et de Christian Fouchet qui quittent alors l'UDR en signe de protestation. A l'occasion des législatives de 1973, Progrès et Liberté prend part à la coalition du Mouvement réformateur fondée par Jean Lecanuet (Centre démocrate) et Jean-Jacques Servan-Schreiber (Parti radical valoisien), se retrouvant ainsi aux côtés du Centre républicain (André Morice), du Parti de la démocratie socialiste (Emile Muller) et du Parti libéral européen (Jean-Paul David). Proche de Louis Pradel (le maire centriste de Lyon) et siégeant au groupe parlementaire des réformateurs/centristes/démocrates sociaux, Soustelle réprouve le Programme commun et l'Union de la gauche socialo-communiste, tout en se permettant de critiquer sévèrement Giscard d'Estaing à propos de certaines orientations de sa politique étrangère. L'échec de sa candidature à la succession de Pradel (municipales de 1977), puis sa défaite face au RPR Michel Noir (législatives de 1978) l'amènent à s'éloigner du jeu politique.

Dans les années 80, suite à l'élection de Mitterrand, il se fait le contempteur acerbe de la gauche au pouvoir (notamment dans les colonnes du Figaro).

Parallèlement à toutes ses activités d'homme politique et d'éditorialiste sous les IVe et Ve Républiques, Soustelle a poursuivi sa carrière scientifique à l'EPHE et à l'EHESS. En 1974, le Premier ministre Jacques Chirac lui confia la mission de rédiger un rapport sur la recherche française en archéologie et en anthropologie. En 1983, son oeuvre d'ethnologue est reconnue et récompensée par son élection à l'Académie française (c'est le gaulliste Jean Dutourd qui le reçut solennellement au sein de l'institution, l'année suivante).

Dans la Revue des Deux Mondes, au fil des années 70 et 80, il développa des analyses tranchées tant sur la politique intérieure française que la géopolitique, mais en s'appuyant souvent sur un raisonnement rigoureux, sur son propre bagage scientifique, une solide et vaste culture générale, une lecture attentive de sources informatives variées.

D'aucuns, par ignorance ou par mauvaise foi, ont simplifié à outrance, caricaturé ses prises de position (discutables par ailleurs). Ainsi, il lui a été reproché abusivement, entre autres choses :
–  de s'être abandonné à une complaisance coupable pour les dictatures de droite instaurées en Amérique latine, alors qu'il a souligné que les coups d'Etat militaires y étaient les conséquences de l'agitation sanglante de groupes armés gauchisants (terrorisme, guérilla), en outre il s'est refusé à mettre sur le même plan le régime autoritaire du général Stroessner au Paraguay (tolérant dans une certaine mesure des partis et une presse d'opposition) et le totalitarisme castriste à Cuba ;
–  de s'être fait l'avocat de l'apartheid et du « pouvoir blanc » en Afrique du Sud, alors qu'il a, au contraire et à maintes reprises, salué la politique de démantèlement (par pans entiers) du système de l'apartheid conduite par le président Botha, il s'est par ailleurs inquiété des accointances communistes de l'ANC et de sa stratégie maximaliste ;
–  d'avoir sombré dans une xénophobie et une islamophobie sommaires en décalage complet avec l'intégration qu'il avait promue en Algérie, alors que ses lignes très dures sur les dernières vagues d'immigration algériennes s'expliquent largement par sa douloureuse rancoeur envers les suites des accords d'Evian et l'ingratitude subie par les réfugiés harkis, enfin ses appréhensions quant aux dogmes musulmans furent anciennes (partagées par son ami Lévi-Strauss) et ne l'ont nullement empêché de croire en la possibilité d'un islam modéré et ouvert.
 
Force est de constater qu'il y a chez lui des constantes importantes (malgré son glissement politique graduel), qui donnent une cohérence à une vie particulièrement dense et tumultueuse : intérêt soutenu (mêlé de sympathie affectueuse) pour les cultures dites « primitives » (d'Amérique centrale et méridionale, mais aussi d'Afrique noire et d'Océanie), curiosité éclectique, volontarisme fébrile, obstination dans l'engagement, souci de mettre en concordance ses convictions profondes et ses actes, liberté de ton, esprit critique aigu, refus viscéral du racisme biologique, défiance pour le communisme de facture soviétique (surtout après le pacte Molotov-Ribbentrop), philosémitisme (avec pour corollaire un sionisme ardent).

L'altérité, la coexistence (le « vivre-ensemble », comme on dit de nos jours), le déclin des civilisations et la survie des identités culturelles sont certainement des thèmes clés pour aborder le personnage dans la multiplicité de ses facettes. Influencé par d'autres anthropologues subtils (Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss, Paul Rivet, Alfred Métraux), Soustelle était profondément attaché à la préservation des différentes cultures, sans pour autant accepter le préjugé selon lequel les pays du Tiers Monde seraient fatalement condamnés à la fange des archaïsmes, du sous-développement et de la dictature : d'ailleurs, il considérait certains pays décolonisés comme des exemples de réussite (tels la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Cameroun et le Kenya). Anticommuniste et exaspéré par la rhétorique tiers-mondiste, son occidentalisme n'était pas un atlantisme classique : il souhaitait vivement une unité et une coopération accrues des nations occidentales face aux périls extérieurs, sans que cela n'implique chez lui une obéissance béate et inconditionnelle aux Anglo-Américains.

La vocation de ce blog n'est pas de soumettre des idées politiques à l'approbation des lecteurs (pour ma part, je ne nourris aucune espèce d'hostilité foncière à l'égard de De Gaulle), mais de faire connaître le personnage. Et pour le connaître, il faut le lire. Si ces textes (le plus souvent polémiques) sont publiés ici, c'est parce qu'ils ont un intérêt éminemment historique : ils nous donnent un éclairage connoté (bien sûr), mais aussi original et précieux, sur diverses péripéties du XXe siècle.

Aurélien HOUSSAY


Liste des ouvrages de Soustelle, en dehors de ses travaux d'américaniste stricto sensu :

–  Envers et contre tout, tome I : De Londres à Alger (1940-1942), Robert Laffont, 1947.

–  Envers et contre tout, tome II : D'Alger à Paris (1942-1944), Robert Laffont, 1950.

–  Aimée et souffrante Algérie, Plon, 1956.

–  Le drame algérien et la décadence française, Plon, 1957.

–  L'espérance trahie (1958-1961), L'Alma, 1962.

–  Sur une route nouvelle, Editions du Fuseau, 1964.

–  La page n'est pas tournée, La Table Ronde, 1965.

–  La longue marche d'Israël, Fayard, 1968.

–  Vingt-huit ans de gaullisme, La Table Ronde, 1968.

–  Progrès et liberté, La Table Ronde, 1970.

–  Lettre ouverte aux victimes de la décolonisation, Albin Michel, 1973.

–  Rapport sur la recherche française en archéologie et anthropologie, La Documentation Française, 1975.