jeudi 2 août 2012

Qui furent les premiers résistants ? (1986)



JACQUES SOUSTELLE

QUI FURENT LES PREMIERS RESISTANTS ?

[Revue des Deux Mondes, janvier 1986, p. 128-132]

En publiant ce livre (1), qui apporte à l'histoire de la Résistance une contribution rendue nécessaire par l'excès de propagande tendancieuse, allant jusqu'à l'imposture, dont cette phrase de notre histoire a été trop souvent l'objet, Alain Griotteray parle de ce qu'il connaît bien, et pour cause ! Il est orfèvre. Ils ne sont pas si nombreux, ceux qui peuvent comme lui rappeler qu'ils descendirent dans la rue le 11 novembre 1940 pour défier l'occupant nazi.

Nous n'étions pas nombreux non plus à Londres, autour du général de Gaulle. Mais notre mérite, je le crois bien, était moindre que celui des tout premiers résistants de l'intérieur : les bombes sur la capitale anglaise, c'était bien sûr la mort qui tombait du ciel, l'incendie, la destruction, mais non la menace lancinante, omniprésente, de l'envahisseur installé chez nous, avec sa Gestapo, ses prisons, ses tortionnaires.

Dès les premières semaines, reprendre le contact avec la France occupée et alimenter la « flamme de la Résistance », tel fut un des soucis essentiels des Français libres, Passy, à qui Griotteray rend un juste hommage, réussit le tour de force de créer, en partant de zéro, le service de renseignement et d'action, le fameux B.C.R.A., qui devint trois ans plus tard la pièce maîtresse de la machinerie complexe, cent fois ravagée par l'ennemi et la trahison, constamment remise en marche et malgré tout efficace dont j'assumai la direction sous l'autorité du gouvernement d'Alger.

Quand, en juin 1944, l'armada alliée se lança à l'assaut de la « forteresse Europe » hitlérienne, nous disposions, dans toute la France, de groupes armés, de maquis, de saboteurs, de réseaux, de terrains d'atterrissage, d'émetteurs de radio : tout un monde secret mis en place au prix d'immenses sacrifices. Mais, en 1940, personne ne pouvait prévoir que la Résistance française prendrait un tel essor. Entre les rodomontades des nazis et de leurs collaborateurs qui proclamaient triomphants que l'Angleterre allait être envahie et submergée sans délai, et les jérémiades vichyssoises invitant la nation à accepter la défaite, la voix de la France ne semblait proférer aucun message de révolte et d'espoir.

Pourtant... à peine le drapeau à croix gammée flottait-il sur Paris qu'il y eut des Français assez courageux, assez clairvoyants, pour comprendre que la nation pouvait — et dès lors devait — ayant perdu la bataille des armées, s'engager dans la guerre des peuples. Et ces Français-là, nul ne saurait leur prêter d'arrière-pensées politiques au sens étroit, « politicien », du mot. Plus tard, beaucoup plus tard, après la Libération, une campagne orchestrée de désinformation s'efforça d'imposer à l'opinion publique une double équation, à savoir « résistance = gauche » et « droite = collaboration ». Cette campagne prit les proportions d'un véritable terrorisme intellectuel dans les milieux littéraires notamment, sous l'impulsion du parti communiste et de ses satellites : ne vit-on pas un écrivain catholique de grand renom tomber dans ce piège et soutenir que seule la classe ouvrière avait été fidèle à la patrie ? La vérité est que, si au cours des années une partie de ce qu'on n'appelait pas encore le peuple de gauche fit brillamment son devoir (je pense, par exemple, aux cheminots de Résistance-Fer), d'autres allèrent travailler volontairement en Allemagne, et que le parti communiste attendit juin 1941 et l'invasion de la Russie soviétique pour entrer dans la Résistance.

La vérité est également qu'une partie de ce qu'il est convenu d'appeler la droite suivit l'étendard de Vichy, et qu'une fraction sombra dans la collaboration. Mais il est aussi vrai, et cela a été systématiquement occulté, qu'au nombre des premiers résistants figurent des hommes et des femmes que nul courant de la gauche ne peut revendiquer.

La galerie de portraits, si j'ose dire, qu'Alain Griotteray nous présente avec un talent étayé par une sérieuse documentation, comporte ceux qu'il appelle « les hommes de Londres » — au premier rang, naturellement, d'Estienne d'Orves et Rémy —, ceux (et celle, à savoir Marie-Madeleine Fourcade) qu'il qualifie de « militaires », dont l'inoubliable Loustaunau-Lacau, enfin les « politiques » dont Charles Vallin, ancien lieutenant du colonel de La Rocque. A propos de Vallin, je me souviens du remue-ménage qui agita pendant quelques jours les milieux français de Londres et des Etats-Unis, principalement parmi les exilés qui ne se voulaient ni vichystes ni gaullistes, quand il arriva en Grande-Bretagne avec Pierre Brossolette. Commissaire national à l'Information, j'avais pour tâche de les aider l'un et l'autre à faire comprendre tant à l'opinion en France qu'aux pays alliés la signification profonde de la démarche commune du socialiste Brossolette et du Croix-de-Feu Vallin. La fougue de l'un, la dignité et la sincérité de l'autre calmèrent vite les vagues.

J'ai connu à peu près tous ceux dont Griotteray relate les combats, et notamment celui qu'il appelle « le franc-tireur », le colonel Ollivier, chef du réseau Jade, extraordinaire personnage que le romancier le plus doué d'imagination n'aurait pas osé inventer, et que je revois tenant son quartier général chez les nonnes d'un couvent du XIVe arrondissement. Que de souvenirs ! Pierre de Bénouville, surgissant à Alger venant de France occupée en 1943 pour aller prendre part à la reconquête de l'Italie puis se faire parachuter dans le Midi ; Duclos dit « Saint-Jacques », géant téméraire ; Henri d'Astier, fondateur avec Alain Griotteray du réseau Orion, qui fut à Alger un des principaux responsables de l'audacieuse et décisive opération du débarquement allié du 8 novembre 1942, « bissectrice » de la guerre. Je ne reprocherai pas à Griotteray de s'être limité à un nombre restreint de personnages particulièrement représentatifs et à une courte période, celle qui a suivi immédiatement la débâcle de nos armées. Plus tard, on peut relever encore bien des figures de résistants patriotes, et je me bornerai à mentionner les officiers des services de renseignement et de contre-espionnage qui se retrouvèrent à Alger après l'occupation de la zone dite « libre ».

De même il n'entrait pas dans son propos de rappeler ce que fut un des tout premiers réseaux, sinon le premier, à Paris sous l'Occupation, celui du musée de l'Homme. Le professeur Paul Rivet qui en fut l'initiateur échappa de peu à la Gestapo quand la sinistre police nazie arrêta la plupart des membres de ce réseau en 1941 (2). Humaniste au cœur généreux, Rivet était pour l'époque un homme de gauche, qui serait tenu aujourd'hui pour un fieffé réactionnaire en raison de ses prises de position lucides concernant le « tiers monde ». A Londres, René Cassin, futur prix Nobel, représentait à peu près la même tendance intellectuelle, à cent lieues du sectarisme obtus qui fit tant de ravages dans l'intelligentsia après la Libération. Il convient de dire ici que le pacte Hitler-Staline, le partage de la Pologne, le cynisme des Soviétiques et de leurs homologues du P.C.F. nous inspiraient, aux F.F.L., une salutaire méfiance à l'égard des communistes. Même quand le Parti se décida, un an presque jour pour jour après l'Appel du 18-Juin, à entrer en relation avec de Gaulle, ce qui s'était passé pendant ces douze mois ne fut pas oublié (3).

Alain Griotteray a consacré quelques pages du plus vif intérêt à ce réseau Orion dont j'ai célébré avec lui, avec Chaban-Delmas et Pierre-Henri Teitgen, le 21 septembre 1985, l'exceptionnelle aventure à la fois métropolitaine et algérienne prolongée par la chevauchée victorieuse des commandos de France. Des noms comme ceux de Jean-Baptiste Biaggi, de Pascal Arrighi et bien sûr de Paul Labbé, châtelain d'Orion en Béarn, sont associés à celui de notre auteur dans ce récit, témoignage de ce que fut réellement le premier et authentique élan de la Résistance française.

Notre époque fiévreuse, traversée de courants contradictoires et fertile en imageries tendancieuses, ne doit pas nous faire oublier qu'il y a eu dans notre pays, au moment de sa plus profonde détresse, des Français prêts à tout risquer pour sa survie, et qui ne recherchaient pour eux-mêmes ni renom ni pouvoir.

En serait-il de même demain si — ce qu'à Dieu ne plaise — la France venait à succomber à un assaut étranger ? Eh bien ! oui : je le crois. Et il est bon que les Français d'aujourd'hui sachent ce qu'une génération précédente a su faire, de façon désintéressée, sans visées partisanes et sans mesurer ses sacrifices.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) 1940 : la droite était au rendez-vous, éditions Robert Laffont, 264 p.

(2) La plupart de ces résistants furent exécutés ou déportés. Un des rares survivants se trouve être actuellement le président de la Revue des Deux Mondes, Jean Jaudel.

(3) Notamment les articles de l'Humanité de 1940 prônant la fraternisation avec l'occupant, et les démarches du P.C. auprès des nazis pour obtenir l'autorisation de publier son journal.