lundi 6 août 2012

Racisme, antiracisme : mythes et réalités (1986)



JACQUES SOUSTELLE

RACISME, ANTIRACISME : MYTHES ET REALITES

[Revue des Deux Mondes, mars 1986, p. 556-574]

Alerte au racisme ! S.O.S. Racisme ! Jamais de tels cris d'alarme n'avaient retenti en France avec une telle insistance. Depuis de nombreux mois la presse et les médias leur font largement écho, et la campagne électorale semble bien devoir agiter ce thème parmi les plus chargés de passion. Au total, c'est la propagande de gauche qui manie comme une de ses rimes de prédilection l'accusation de racisme contre les partis de l'actuelle opposition et, de proche en proche, contre les Français en général. Certains organes de presse, certaines émissions de radio ou de télévision en arrivent à projeter l'image d'un peuple français viscéralement raciste. On lui fait honte, à ce peuple, de cet affreux péché. On s'efforce de le culpabiliser. Il y a là une entreprise fort bien menée, avec d'énormes moyens (dont ceux de l'Etat), pour frapper d'opprobre tout un secteur de l'opinion et de l'électorat, pour le paralyser par une sorte de terrorisme intellectuel.

C'est ainsi qu'on a pu entendre, il y a quelque temps, une voix autorisée (1) stigmatiser une étude scientifique de démographie assimilée pour la circonstance « aux théories les plus folles du nazisme ».

Il est clair que, dans un tel contexte, les notions de racisme et d'antiracisme sont devenues des instruments utilisés pour discréditer un adversaire politique.

Aussi paraît-il urgent de revenir aux définitions. La corruption du vocabulaire crée la confusion dans les esprits. On mêle un peu partout des notions telles que la race, la nation, la culture, l'ethnie, la famille linguistique. Les ethnologues se sont efforcés depuis longtemps d'introduire quelque clarté dans ce catalogue : les travaux de Claude Lévi-Strauss en sont un exemple (2). La tradition humaniste de ces grands savants que furent Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss, Paul Rivet est demeurée vivante chez les universitaires et les chercheurs français. Mais la classe politique et les médias semblent se complaire dans la confusion.

Le premier point sur lequel sont d'accord tous les auteurs sérieux, c'est que la « race » n'existe pas. Le mythe de la « race aryenne », amalgame de certains caractères physiques et d'une famille de langages, l'indo-européen, fantasme dénué de toute base scientifique, n'a fait que servir de prétexte à la plus effroyable entreprise d'oppression et de destruction de l'Histoire. Il a été opposé à un autre mythe, celui d'une prétendue « race » juive — alors que les communautés juives ashkénazes d'Europe centrale sont essentiellement composées des descendants de Khazars, de Slaves et de Tatars convertis au judaïsme (3), comme le furent aussi les Berbères du Touat et les Falashas d'Ethiopie.

Il est non moins évident que parler d'une « race » française (ou italienne, allemande, etc.) est commettre une grossière erreur.

Ce que nous saisissons dans l'histoire et dans le monde où nous vivons, ce sont des ethnies, groupes caractérisés beaucoup plus par la culture, donc par le langage et la religion, par les coutumes et l'organisation sociale, que par la conformation physique ou la couleur de la peau. Ces ethnies prennent souvent la forme de tribus, et quelquefois de nations ; les nations peuvent être pluriethniques.

Qu'est-ce que le racisme ? Au sens le plus précis du mot, c'est une doctrine et un mythe, sur lesquels se fonde la notion d'une hiérarchie entre les groupes humains, hiérarchie correspondant à une définition de ces groupes en fonction de caractères héréditaires.

Poussé au paroxysme, le racisme a trouvé son expression dans la doctrine nazie, selon laquelle une race « aryenne » pure — ces grands dolichocéphales blonds si bien représentés n'est-ce pas, par Hitler, Goebbels et Goering ! — devait exercer une domination sans limites sur les « sous-hommes » slaves. Moins pervers, mais présent, il s'exprime dans la hiérarchisation des castes, système dont la démocratie indienne ne se libère que difficilement, ou dans celle des populations comme les trois couches ethniques des oasis sahariennes : au sommet les Arabes nomades, possesseurs de troupeaux et propriétaires de palmeraies : au-dessous d'eux les Berbères, artisans et commerçants ; tout en bas, les Noirs haratine, métayers « au cinquième », esclaves de fait sinon de droit.

Toute ethnie est plus ou moins affectée d'ethnocentrisme : tout peuple a tendance à se croire le vrai, l'authentique représentant de l'humanité. C'est un fait bien connu que de nombreuses populations se désignent par le mot qui signifie « homme ». Dans le langage des Lacandons — une poignée d'Indiens parmi lesquels j'ai vécu dans la grande forêt de l'Usumacinta — « je suis Lacandon » se dit winken, « je suis homme ».

De là à passer au mépris de l'autre, ou à la crainte de l'autre, le saut est court. Aussi le terme de « racisme » peut-il être étendu pour désigner ce mépris ou cette haine entre deux ou plusieurs ethnies. Innombrables sont les formes de rejet d'un groupe humain par un autre : cela va de la plaisanterie plus ou moins injurieuse, mais malgré tout anodine, au refus de communication, à la ségrégation. Même une nation, aussi intégrée que la nôtre après mille ans de processus unitaire, connaît les tendances centrifuges de certaines provinces ou le complexe de supériorité de tel ou tel segment de la société française. Mais il faut conserver présente à l'esprit une distinction nécessaire entre le véritable racisme générateur d'oppression, de torture et de mort, et les manifestations d'un ethnocentrisme qui est consubstantiel à tout groupe humain.

Parler de « racisme » à tout propos, sinon hors de propos (n'entend-on pas quelquefois des expressions parfaitement impropres telles que « racisme anti-jeunes », « racisme anti-femmes » ?) est injuste et dangereux. Agiter l'épouvantail nazi est peut-être utile du point de vue de la polémique partisane, mais c'est commettre une mauvaise action quand il s'agit uniquement de discréditer un adversaire sur le terrain électoral.

Deux observations s'imposent à propos des campagnes en cours sur le « racisme ».

La première, c'est que la dénonciation actuelle du racisme concerne exclusivement les paroles et les actions dirigées, de la part de Français, contre des immigrés, et plus particulièrement contre des immigrés originaires d'Algérie ou d'autres pays du Maghreb. Qu'un Français frappe un Maghrébin, c'est un « crime raciste » ; qu'un Maghrébin frappe un Français, c'est un délit ou un crime de droit commun selon la gravité du fait, mais le mot « raciste » n'est pas proféré. Or il est évident qu'on peut parfaitement attaquer un individu d'une ethnie différente sans que cette considération ethnique joue un rôle ; si un voleur à la tire me prend mon portefeuille, peu importe qu'il soit Algérien ou Auvergnat.

Seconde observation : l'antisémitisme (terme d'ailleurs inexact et équivoque puisque les sémites peuvent être aussi bien arabes que juifs), plus précisément le racisme antijuif, lèpre morale qui a rongé la société occidentale jusqu'au désastre de l'holocauste, semble totalement absent des préoccupations, des manifestations, du tapage de certains « antiracistes » passés maîtres en opérations publicitaires. Mieux, ou pis : on assiste à d'étranges collusions. Comment comprendre qu'un stand de l'O.L.P. de Yasser Arafat, organisation terroriste responsable d'innombrables assassinats de juifs, ait été admis à la soirée — subventionnée par le ministère de la Culture — de S.O.S. Racisme à la Concorde en juin 1985 ? Une banderole, à l'entrée de la rue Royale, lançait ce slogan provocateur : « Pas d'antiracisme sans antisionisme (4). »

Une autre manifestation du mouvement que préside M. Harlem Désir, en décembre dernier, comptait parmi les organisations représentées à son comité de soutien (5), à côté d'associations clairement hostiles au racisme, y compris sous la forme de l'antisémitisme, telle la L.I.C.R.A., des partis ou mouvements dont les sympathies ou attaches propalestiniennes et prosoviétiques sont connues, par exemple l'Amicale des Algériens en Europe, la Ligue communiste révolutionnaire et le M.R.A.P. Même la présence à cette kermesse de représentants éminents de la classe politique actuellement au pouvoir, comme M. Jack Lang, et de revenants de 1968 tels que M. Cohn-Bendit n'a pas empêché (6) que fussent lancés des slogans « antisionistes » sur la « barbarie » israélienne. Quelques jours plus tard, de violents incidents éclataient à l'université de Jussieu : des éléments « propalestiniens » prétendaient interdire une réunion d'étudiants juifs aux cris de « O.L.P. solidarité » et « sionistes fascistes » (7). Le moins qu'on puisse dire est qu'un effort de clarification s'impose et qu'avant de donner aux Français des leçons d'antiracisme qu'ils ne méritent pas M. Harlem Désir et ses « potes » auraient fort à faire pour se désolidariser de l'antisémitisme, camouflé ou non en antisionisme.

Le M.R.A.P., associé en permanence à S.O.S. Racisme, est notoirement « proche », comme on dit, de l'Union soviétique. Etat où sévit depuis toujours un violent antisémitisme. Tandis que les juifs d'U.R.S.S. sont victimes d'une constante discrimination, que leur culture et leur religion sont opprimées, qu'il leur est interdit d'émigrer pour se rendre en Israël, le M.R.A.P. a cru bien faire en organisant la visite à Paris du grand rabbin de Moscou Adolf Chaevitch accompagné par deux auxiliaires (ou surveillants ?), MM. Golovko et Zivs. Surprise et scandale : le rabbin Chaevitch est membre du Comité antisioniste de Moscou ! Il en est de même de ses deux satellites. La « table ronde » prévue à Paris n'a réuni, autour des trois missionnaires, que des représentants du M.R.A.P. et du parti communiste. Bref, cette tentative inhabile pour associer, selon l'expression du Monde du 19 décembre 1985, « Talmud et langue de bois » s'est soldée par un retentissant fiasco (8).

Contrairement à ce que semblent croire les animateurs du mouvement « antiraciste » promaghrébin, l'antisémitisme renaît en France. Les effroyables révélations qui avaient fait apparaître aux yeux de tous, à la fin de la guerre, les conséquences inhumaines de l'aberration raciste, se sont estompées avec le temps. N'assiste-t-on pas à des tentatives comme celles du professeur Faurisson et autres « révisionnistes » pour nier jusqu'à l'existence des chambres à gaz et la réalité des massacres ? Au vieil antisémitisme de droite, jadis compromis par la « collaboration » se substitue aujourd'hui un antisémitisme de gauche qui n'est pas dénué de racines anciennes (relisons Sur la question juive, de Karl Marx), mais qui trouve actuellement de nouvelles bases d'une part en U.R.S.S., d'autre part dans le complexe arabo-palestinien.

Reprenant une tradition tsariste, les autorités soviétiques publient officiellement une abondante littérature antijuive.

Quant aux Palestiniens de l'O.L.P. et des diverses organisations terroristes obéissant ou non à Yasser Arafat, ils ont eux aussi derrière eux une tradition incarnée naguère dans l'ancien grand mufti El Hadj Amine el-Husseïni, admirateur et collaborateur de Hitler et d'Eichmann pendant la Seconde Guerre mondiale. Or ils jouissent de sympathies et d'appuis dans les milieux de gauche en France. Le délégué de l'O.L.P. à Paris bénéficie d'un statut quasi diplomatique et apparaît à tout propos sur les écrans de la télévision d'Etat pour pérorer intarissablement contre le « sionisme ».

Tout un réseau de complicités et d'influences concourt à répandre dans notre pays le poison de l'antisémitisme sous sa forme virulente, celle des intégristes et des ayatollahs. C'est ainsi que, tout récemment à Lyon, une prétendue Organisation nationale maghrébine a diffusé des tracts antijuifs assortis de menaces de représailles. Et on apprend (9) avec surprise et inquiétude qu'il existe en France une radiodiffusion dite « pirate » — curieusement, aucune démarche auprès du ministère de l'Intérieur et de la Haute Autorité n'a jamais obtenu de résultat — qui se consacre à répandre les diatribes incendiaires d'un certain « Comité Palestine vaincra » non seulement contre Israël et le sionisme, mais contre les juifs en général, et particulièrement ceux qui vivent en France.

Tandis que les mouvements du genre de S.O.S. Racisme amusent la galerie avec leurs slogans argotiques, tandis que certains évêques français tombent tête baissée dans le piège qui leur est tendu, le racisme antijuif se déchaîne dans le tiers monde. L'assassinat d'un infortuné passager du paquebot italien Achille - Lauro, handicapé cloué sur une chaise roulante, tué parce que juif, le pogrom déclenché à Djerba, en Tunisie, par le slogan que la radio de Kadhafi répétait quatre heures par jour : « Tuez les juifs, égorgez-les ! » (10), les manifestations, en Egypte, célébrant comme héros national l'assassin de sept touristes israéliens, tous ces faits, hélas ! trop significatifs, trouvent leur écho — qui l'eût cru ? — aux Etats-Unis, dans le discours de Louis Farakhan, le leader noir capable de réunir 25 000 auditeurs à Madison Square Garden pour prêcher sa croisade antisémite et faire l'éloge de Hitler (11).

Ainsi on peut adresser aux responsables des campagnes dites antiracistes de ces derniers mois trois reproches principaux :

— ils cherchent à culpabiliser les Français en taxant de « racisme » de type hitlérien nazi ce qui n'est le plus souvent que tension entre ethnies différentes et juxtaposées ;

— ils se prêtent à une récupération politique ou plutôt politicienne à l'approche de l'échéance électorale ;

— non seulement ils passent sous silence le danger de l'antisémitisme, mais encore consentent-ils à d'inadmissibles rapprochements avec le racisme antijuif le plus virulent. Pas davantage ne paraissent-ils préoccupés par le racisme antiblanc qui sévit en Calédonie ou en Guadeloupe.

En conclusion : il n'est pas vrai que le peuple français dans son ensemble soit coupable de racisme.

Il n'est pas vrai que toute tentative, tout projet conçus pour résoudre les problèmes posés par la présence sur notre sol de nombreux immigrés constituent des manifestations de racisme.

Il n'est pas vrai qu'un Français soit raciste parce qu'il préfère sa culture, celle de sa patrie historique, à des cultures étrangères. Ethnologue, je ressens plus que tout autre la relativité des cultures, des coutumes, des croyances. Je respecte les cultures des autres, je ne prétends pas qu'elles soient par essence inférieures à celle de ma tradition, mais j'estime avoir le droit de préférer celle-ci sans qu'on me taxe de racisme. Lévi-Strauss a justement dénoncé « l'abus de langage par lequel [...] on en vient à confondre le racisme [...] et des attitudes normales, légitimes même, et en tout cas inévitables. [...] Il n'est nullement coupable, ajoute-t-il, de placer une manière de vivre et de penser au-dessus de toutes les autres, et d'éprouver peu d'attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s'éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché (12) ».

Autrement dit : quelle que soit l'admiration que j'éprouve pour la civilisation du Mexique ancien, je ne propose pas d'instaurer chez nous la pratique des sacrifices aztèques ! Et je ne crois pas qu'on puisse, pour cette raison, m'accuser de racisme anti-indien... Mutatis mutandis, je ne vois pas pourquoi nous devrions tolérer, dans notre pays et sous l'égide de nos lois, la mutilation sexuelle que certains immigrés font subir à leurs filles. Racisme ? Non, certes. Préférence légitime, en faveur de notre civilisation, de nos coutumes, de notre droit, sur notre sol : oui, et pourquoi pas ?

Société multiraciale ou multiculturelle ?

Le vrai problème qui se pose à nous aujourd'hui n'est pas celui du racisme, en dépit de tout le tintamarre publicitaire, mais celui de la coexistence, au sein d'un même pays, de cultures différentes.

La société française est multiraciale dès ses origines, ou plutôt, pour employer un terme plus exact, pluriethnique. Les Celtes, les Latins, les Germaniques se sont mêlés et métissés, sans oublier une composante méditerranéenne qui trouve son homologue dans l'Afrique du Nord berbère, préarabe. Dire que la France doit être multiraciale est donc enfoncer une porte ouverte. Qu'à ces éléments fondamentaux s'ajoutent quelques apports négro-africains, antillais, voire polynésiens et sud-asiatiques, ne change à peu près rien à la composition génétique d'une ethnie française qui se définit avant tout par le langage, un certain mode de vie commun, une conscience enracinée dans l'histoire (13).

Cette société peut-elle devenir multiculturelle ? C'est là que surgit le problème de l'immigration.

On observera d'abord que notre pays a toujours été ouvert à l'immigration et que les « vagues » les plus récentes, provenant pour l'essentiel de Pologne, d'Italie, d'Espagne et du Portugal, n'ont pas soulevé de graves questions ni suscité des polémiques comparables à celles auxquelles nous assistons aujourd'hui. Ces étrangers slaves ou latins sont entrés de plain-pied dans la société française sans provoquer de remous ni de fractures.

Nos compatriotes d'Algérie, chrétiens ou juifs, chassés de leur province par les « accords » d'Evian en 1962, étaient certes citoyens français — nombre d'entre eux l'avaient prouvé sous les drapeaux en 1944 —, mais leurs origines ethniques et la culture particulière qui s'était développée en Afrique du Nord leur conféraient une nuance, une différence, par rapport à la moyenne métropolitaine. Or le fait est que ces immigrés arrivant en vagues massives — 1 200 000 « rapatriés » ou plutôt exilés — dénués de tout et mal accueillis, qu'ils fussent descendants d'Espagnols, de Siciliens, de Maltais, de juifs sépharades, d'Alsaciens ou de Poitevins, ont pris place dans la société nationale à laquelle ils ont seulement ajouté, dans notre Midi surtout, le parfum de leur terre abandonnée.

En fait, et personne n'en doute, le seul problème de l'immigration est celui des « Maghrébins », comme on dit, notamment celui des Algériens musulmans. Pourquoi ? D'abord en raison de leur nombre. Il ne s'agit pas de s'engager ici dans une bataille dérisoire autour des chiffres, sous-évalués des sources officielles ou surévalués de l'opposition. De toute manière, il existe une masse très importante de clandestins. L'essentiel n'est pas de dénombrer les Maghrébins disséminés sur l'ensemble du territoire national, mais de constater que leur concentration dans certaines localités telles que divers quartiers de Marseille, de Paris ou de Lyon aboutit, qu'on le veuille ou non, et par le seul jeu de la dynamique sociale, à créer des enclaves non françaises où, bien souvent, même les forces de l'ordre n'osent plus s'aventurer.

Par un phénomène qu'a subi, jusqu'à sa dissolution, l'Empire romain de la décadence qui laissait s'installer sur son sol des « fédérés » d'abord respectueux, bientôt arrogants et hostiles, nous assistons à la formation de « noyaux » étrangers à toute tradition culturelle française.

Le rapport de M. Jean-Michel Amaré, du Syndicat national des lycées et collèges (14), montre que le pourcentage des élèves étrangers, Nord-Africains musulmans pour la plupart, atteint de 20 % à 30 % dans les écoles de certaines grandes villes ; cette proportion monte à 80 % dans quelques banlieues. Je me souviens d'avoir entendu il y a quelques années le député-maire communiste de Vénissieux près de Lyon, aujourd'hui disparu, expliquer à Mme Simone Veil que les écoles de sa ville ne pouvaient plus faire face à l'afflux d'enfants arabes.

Devant une telle situation, ou bien on se propose l'assimilation ou, pour employer le terme scientifique, l'acculturation des jeunes étrangers — mais alors il faut s'en donner les moyens ; ou bien, et c'est le sens des propositions du professeur Berque, éminent islamisant, on s'engage dans la voie d'un développement séparé, autrement dit de l'apartheid contre lequel il est de bon ton de s'insurger quand il s'agit de l'Afrique du Sud, où d'ailleurs ce système est en voie de liquidation.

Par décret du 6 décembre 1984, le gouvernement a créé des cours de langues et cultures d'origine (L.C.O.), c'est-à-dire essentiellement d'arabe et d'enseignement coranique. Selon les statistiques officielles du ministère de l'Education, l'enseignement de l'arabe est d'ores et déjà dispensé dans 1415 établissements par des professeurs algériens. Le bulletin du Syndicat national des instituteurs Force ouvrière relève que l'apprentissage de l'arabe se fait en règle générale dans le Coran.

Il n'est donc pas surprenant que ces communautés maghrébines, principalement algériennes, d'ailleurs fortement contrôlées par l'Amicale des Algériens, c'est-à-dire le F.L.N., se retranchent et se replient sur elles-mêmes, qu'elles exigent des mosquées — on en dénombre plusieurs centaines en France — et qu'elles s'apprêtent à jouer un rôle déterminant sur le plan politique pour peu qu'on accorde imprudemment (et contrairement à la Constitution) le droit de vote aux étrangers comme le propose le parti socialiste.

Répétons-le : le nœud du problème n'est pas le nombre des immigrés, mais la formation de ghettos, réserves ou territoires interdits. Il n'est pas douteux que cette situation favorise un développement anormal de la délinquance. Pour citer le Monde du 19 décembre dernier : « Inutile de se voiler la face : aujourd'hui, en France, la délinquance étrangère est essentiellement maghrébine. » Quelques chiffres : sur 98 744 étrangers condamnés, on comptait 48 850 originaires d'Afrique du Nord. En 1984, 77,8 % des étrangers détenus dans les prisons françaises étaient des Maghrébins. Il faut observer objectivement ces faits au lieu de « jeter un voile pudique sur une réalité gênante en criant au racisme », comme l'écrit M. Robert Solé dans le quotidien mentionné plus haut.

Une des racines du mal est évidemment cette concentration, cet entassement d'immigrés dans certaines localités, ce qui, le chômage aidant, constitue un facteur criminogène. Par ailleurs, il faut voir que, si la quantité des immigrés algériens et autres maghrébins a considérablement augmenté, leur qualité — intellectuelle, culturelle — n'a pas évolué de même.

L'Algérie ne nous envoie pas des docteurs de l'islam, des oulama. Ce n'est pas Ibn Khaldoun ressuscité qui arrive à Marseille en « touriste » pour ne jamais en repartir. On exporte vers la France, ex-métropole haïe et regrettée, les meskine sans travail, les malheureux fellahs déracinés, les malades qui seront soignés aux frais de la Sécurité sociale. La plupart de ces immigrants ne sont porteurs d'aucune culture, même arabe et islamique, bien que susceptibles d'être pris en main par l'intégrisme. Ils ne peuvent donc contribuer en rien à l'édification d'une société multiculturelle.

Il faut avouer que l'époque où nous vivons n'encourage guère les projets de coexistence pacifique de cultures différentes. Le Liban écartelé, Chypre déchirée illustrent cette redoutable tendance des sociétés humaines à se scinder selon des lignes de clivage ethno-religieuses. M. Régis Debray (15) constate, à juste titre, qu'au moment même où la diffusion des techniques, les moyens de communication, la télévision devraient conduire à l'unification du marché mondial et même à une république universelle, nous assistons, au contraire, à la « libanisation » générale par « l'explosion des communautés et des sectes ».

En ce qui concerne le Maghreb et la France, il est possible que la dernière chance d'une harmonieuse fusion ait été jouée et perdue entre 1958 et 1962. L'intégration de la province algérienne à l'ensemble français, dans l'égalité et la démocratie, repoussée avec violence par les insurgés, fut non moins catégoriquement rejetée par une métropole qui redoutait, paraît-il, d'être envahie par son ancienne colonie. L'ironie de l'Histoire veut que la France, où jadis venaient travailler temporairement quelque trois cent mille Algériens, soit maintenant occupée par au moins un million d'Arabo-Berbères avec familles étendues, ménages polygames et nombreux enfants au statut incertain. Le repli frileux sur l'Hexagone, non seulement n'a pas fait obstacle à un transfert massif de populations maghrébines vers le nord — lesquelles, soit dit en passant, auraient dû demeurer en Algérie pour y savourer les délices de l'indépendance assortie du « socialisme arabe » —, mais encore a accéléré et multiplié le processus d'immigration. De ce fait, l'afflux torrentiel de musulmans arabophones dans un pays où n'existe aucune structure d'accueil ne pouvait absolument pas être canalisé vers une solution raisonnable, et cela d'autant moins que — fâcheuse coïncidence — on assiste aujourd'hui dans le monde entier à une radicalisation, à un durcissement fanatique de l'islam. Qu'il s'agisse du colonel-dictateur de Tripoli ou des ayatollahs iraniens, des miliciens chiites au Liban ou des terroristes palestiniens, le fait est que l'islam tel que nous l'avons connu jadis au Maghreb, capable de vivre en bonne intelligence avec les chrétiens et les juifs sous l'égide de la France, cet islam kharidjite avec ses Zaouïas, leurs chefs et leurs mokkadem, leurs médersas le plus souvent subventionnés par la République « laïque », cet islam tolérant s'efface chaque jour davantage. Dans le sillage du cheikh Ben Badis et de son célèbre trinôme : « l'Arabe est ma langue, l'islam est ma religion, l'Algérie est ma patrie », le fanatisme totalitaire qui est, qu'on le veuille ou non, une tentation majeure de l'islam se répand partout. N'est-il pas significatif qu'Ahmed Ben Bella, jadis marxisant, se proclame aujourd'hui fidèle disciple de Khomeyni, et encore plus que le Berbère Aït Ahmed, ex-leader socialiste au profil « occidental », se solidarise publiquement avec l'ancien président et se rallie à son aventurisme intégriste (16) ?

Il est évident que la montée en puissance de cet intégrisme islamique dans les communautés maghrébines immigrées pose le plus grave problème : inutile de chercher ailleurs la source de l'impossibilité où l'on se trouve de prévoir dans un futur raisonnable, à vues humaines, l'incorporation des Maghrébins dans la société française. L'islam militant, absolutiste, des mollahs et des moudjahidins dresse une barrière insurmontable entre cette population et les Français, même lorsque ceux-ci, d'origine espagnole ou portugaise par exemple, n'ont acquis la nationalité française que tout récemment.

Certes, l'obstacle n'était pas aussi brutal il y a une vingtaine d'années quand, après Evian, les harkis (on a englobé sous ce terme non seulement les supplétifs recrutés à partir de 1955, mais bien des fonctionnaires musulmans), ou tout au moins ceux qui ont échappé au massacre généralisé dans lequel ont péri 100 000 infortunés, sont arrivés en France, sous la conduite d'un chef prestigieux, le Bachaga Saïd Boualam. Il n'aurait pas été difficile d'intégrer à la population française ces hommes, relativement peu nombreux, qui avaient donné tant de preuves de leur dévouement. Hélas ! les gouvernements successifs ont raté l'incorporation des harkis comme ils ont raté l'indemnisation des « rapatriés ». Qu'ils aient combattu à nos côtés, sous notre drapeau, était-ce une tare ? On les a laissés, la plupart du temps, végéter en marge, sans leur montrer le centième des attentions que l'on prodigue à ceux que le F.L.N. nous envoie.

Rendre justice aux harkis survivants et à leurs enfants, leur ouvrir toutes grandes les portes de la patrie qui était déjà la leur avant la rupture de 1962 et pour laquelle ils ont souffert, tel devrait être un impératif premier d'une politique nationale envers les immigrés maghrébins. Dans ce cas, la question de la nationalité française ne se pose pas. Citoyens français ils étaient, citoyens français ils sont restés, leurs descendants également. Pour ce qui est des autres, il convient de procéder aux observations et aux distinctions nécessaires. La France n'a aucun besoin de conserver les irréguliers, les délinquants, les marginaux qui ne sont venus ici que pour bénéficier de lois sociales, d'allocations et de soins que leur propre pays ne leur assure point. Encore moins avons-nous besoin d'agitateurs révolutionnaires, d'hommes de main et de fanatiques. Leur faire repasser la Méditerranée n'aura de sens que si les mesures de contrôle nécessaires sont mises en œuvre pour éviter qu'ils ne reviennent subrepticement peu après leur expulsion.

Il faut, de plus, déconcentrer les populations maghrébines et éclaircir leurs rangs, faciliter les retours au pays d'origine, opposer une barrière solide à toute nouvelle incursion. On ne dira jamais assez combien est malsaine, génératrice de frustrations et de conflits, la situation des quartiers ou des banlieues transformés en ghettos. C'est cela qu'il faut changer en tout premier lieu. L'illusion d'une société multiculturelle une fois dissipée, ne resteront en France de façon permanente que ceux qui acceptent les lois, les coutumes, le mode de vie des Français. D'autres pourront, si la conjoncture économique le permet, venir travailler temporairement. Mais il ne saurait être question de laisser s'enraciner parmi nous, disséminées un peu partout à la façon des taches d'un jaguar, des colonies jouissant, comme c'est le cas actuellement dans certains endroits, d'une véritable extraterritorialité, avec des mœurs et une culture totalement étrangère aux nôtres, sous-tendues par une religion fanatique.

N'en déplaise à M. Roger Garaudy, musulman d'autant plus ardent que sa conversion est plus récente, le spectacle auquel il a pris part à Lyon il y a deux mois (selon le Monde du 17 décembre dernier), à savoir « un public d'hommes aux poings dressés serrant un Coran » tandis que l'orateur exaltait « l'islam, théologie de la libération [...] les Palestiniens, les Noirs d'Afrique du Sud », le tout en présence de 5 000 participants, ce spectacle n'est pas de nature à renforcer le sens de la sécurité des Français. Il n'est que trop évident que ce climat de surexcitation idéologique permet facilement à des sectes révolutionnaires de recruter les exécutants dont elles ont besoin. La France secouée par l'assaut du terrorisme proche-oriental n'a rien à perdre, et tout à gagner, à la liquidation des foyers possibles de subversion. Cet assainissement devrait aller de pair avec l'abolition des privilèges scandaleux dont jouissent les organisations terroristes les plus diverses — O.L.P., S.W.A.P.O., A.N.C., etc. — qui ont pignon sur rue à Paris tandis que les bombes font chaque jour des victimes innocentes.

Certes, et il importe de le préciser, il n'est pas question que la France démocratique s'abaisse à imiter les méthodes brutales et inhumaines que de nombreux pays du tiers monde, toujours prompts à nous donner des leçons, mettent en œuvre pour expulser les immigrés qui ont cessé d'être utiles. Tel est le cas, par exemple, du Nigeria. Encore plus frappant est l'exode des immigrés arabes chassés sans ménagement par les pays arabes. Plus d'un million d'Arabes ont été expulsés en 1985 des pays du Golfe (17). C'est la fin du boom pétrolier : du coup, l'Arabie Saoudite se débarrasse, au rythme de 60 000 départs par mois, de ses travailleurs étrangers. Le Koweït chasse les 300 000 Palestiniens qui y résidaient. Il n'est pas jusqu'au colonel Kadhafi qui ne renvoie les 400 000 Egyptiens et Tunisiens qui expédiaient chaque année près de deux milliards de dollars dans leur pays. Tout cela se fait sans étude préalable, sans concertation, dans l'improvisation.

La France se doit de ne pas traiter ses immigrés arabes comme les Arabes traitent les leurs. L'Allemagne fédérale, la Suisse, que personne ne qualifiera, j'imagine, de pays racistes et fascistes, ont réussi à inverser le flux migratoire et à comprimer sérieusement la masse des travailleurs étrangers non européens. On ne voit pas pourquoi notre République ne pourrait pas en faire autant.

Répétons, parce qu'il faut malheureusement répéter des évidences face à une propagande déchaînée, qu'il ne s'agit pas, dans tout cela, de « racisme ». Je laisse même de côté, bien que ce soit une considération importante et légitime, le coût social et budgétaire sans doute excessif que les communautés immigrées imposent à la société française. L'essentiel n'est pas là. Ce qui compte, ce qui doit déterminer demain une politique clairvoyante et affranchie des fantasmes, c'est l'échec évident et inéluctable de la tentative multiculturelle. La détérioration de l'identité française et le danger d'une sorte d'apartheid découlent de cet échec.

Une France reprenant conscience d'elle-même, rejetant l'idéologie tiers-mondiste, voudra, sans esprit d'hégémonie mais sans consentir à aucun abaissement, que ses relations avec ses anciennes provinces d'outre-mer soient régies, comme il convient, par le principe de réciprocité. Les « accords » d'Evian, jetés comme chiffons de papier alors que l'encre des signatures n'était pas encore sèche, prévoyaient que les droits des Algériens en France auraient pour contrepartie ceux des Français en Algérie. On sait ce qu'il en est advenu. Comment un gouvernement français responsable peut-il envisager de conférer le droit de vote aux immigrés chez nous, alors que ce droit, reconnu à Evian aux Français d'Alger et d'Oran, n'a jamais été respecté ? Comment se fait-il que les travailleurs algériens puissent transférer à volonté leur argent dans leur pays, alors que les malheureux Français demeurés en Algérie ne sont pas autorisés à envoyer un sou en France ? Edouard Herriot osa dire un jour que la France devrait prendre garde à ne pas devenir la colonie de ses colonies. Cet avertissement apparaît comme prophétique quand on voit un gouvernement français, un parti actuellement au pouvoir, déchaîner une campagne inouïe de calomnies et de désinformation sur le thème d'un prétendu « racisme » imputé aux Français.

Rappelons, une fois de plus, en conclusion, que tout homme, qu'il soit descendant de Français depuis la nuit des temps, fils ou petit-fils d'immigré, blanc, noir ou jaune, peut être citoyen de notre République pour peu qu'il en accepte les lois, y exerce ses droits et s'y acquitte de ses devoirs. La citoyenneté française n'est pas une défroque que n'importe qui puisse acquérir au rabais pour ses convenances, quitte à la jeter aux orties quand cela lui plaît.

Le temps est un grand maître. Au-delà des passions et des affrontements du moment, des évolutions à plus longue portée peuvent amener des solutions à des problèmes qui cessent d'être aigus. Malgré la Saint-Barthélemy et la révocation de l'édit de Nantes, les protestants ont été intégrés à la nation. Malgré l'Affaire Dreyfus et les lois vichystes, la minorité juive a sa place indiscutée dans la société française. Rien ne permet d'affirmer qu'une minorité musulmane d'origine arabo-berbère ne trouvera pas quelque jour parmi les Français un juste équilibre. Il n'est pas impossible d'énumérer les obstacles qui se dressent dans l'immédiat devant une telle perspective :

— d'abord, réitérons-le, les concentrations excessives d'immigrés inassimilés ;

— en deuxième lieu, la conjoncture islamique, lourde de dangers pour la sécurité et la démocratie en Occident en raison de la montée en puissance de l'intégrisme et du terrorisme ;

— ensuite, l'agitation maladroite et choquante de prétendus « antiracistes » et la récupération politicienne dont ils se font les complices, agitation et récupération qui heurtent et exaspèrent de nombreux Français.

Qu'on se persuade, en tout cas, que ce n'est pas en lançant des injures à tort et à travers et en essayant de culpabiliser la masse de nos compatriotes qu'on fera avancer d'un pas la solution du délicat problème de la coexistence des ethnies et des cultures. Il est grand temps que la démagogie cesse d'envenimer une question déjà difficile en elle-même, et qu'elle cède la place à une politique lucide et humaine fondée sur une vision scientifique des réalités.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française

(1) Celle de Mme Georgina Dufoix, ministre et porte-parole du gouvernement.

(2) Cf. Lévi-Strauss, le Regard éloigné, Plon, 1983. Aussi Race et histoire, o, 1952.

(3) Jean Brunhes, Races, Paris, Firmin-Didot, 1930.

(4) Cf. Tribune juive, 21 juin 1985.

(5) Cf. le Matin, 6 décembre 1985.

(6) Cf. le Monde, 10 décembre 1985.

(7) Cf. le Quotidien de Paris, 18 décembre 1985.

(8) Un récit détaillé de cette affaire a été publié dans Tribune juive du 27 décembre dernier.

(9) Cf. le Droit de vivre, organe de la L.I.C.R.A., janvier 1986.

(10) Un récit détaillé du pogrom d'octobre 1985 à Djerba a été publié par l'Evénement du jeudi du 12-18 décembre dernier.

(11) Tribune juive : 18 octobre 1985.

(12) Le Regard éloigné, p. 15.

(13) D'où l'importance absolument primordiale de la connaissance du langage et de l'enseignement de l'histoire comme facteurs de base de l'identité française.

(14) Cf. le Figaro, 9 décembre 1985.

(15) Allocution prononcée à Dakar le 18 mai 1985 dans le cadre du colloque Dialogue des cultures.

(16) Cf. le Monde, 17 décembre 1985.

(17) Edouard Sablier dans Valeurs actuelles, 9 décembre 1985.