mercredi 1 août 2012

Racisme et colonisation (1938)



RACISME ET COLONISATION.

[Revue Europe, n° 182, 15 février 1938, p. 270-276]

Toute l'histoire humaine — et par histoire il faut entendre aussi cette histoire non écrite qui est encore de nos jours celle des primitifs — est faite de contacts de peuples : luttes, guerres, conquêtes, migrations, commerce, pèlerinages. Depuis des millénaires, le croisement a été la règle, le mélange des sangs a donné naissance à tous les peuples connus. « Les races pures ont disparu dès avant la période historique. » (Lester et Millot, Les Races humaines, p. 207.)

Le dernier et le plus vaste des mouvements de peuples, c'est la colonisation, qui a répandu dans le monde entier les Européens. Les premiers colonisateurs, Espagnols et Portugais, ne se réclamèrent jamais d'une supériorité raciale quelconque ; pas davantage les Français, qui ont laissé de nombreux métis dans leurs plus anciennes colonies, au Canada par exemple. Si les colons anglo-saxons ont toujours manifesté une vive répugnance pour les unions mixtes, il faut reconnaître que ce sentiment de supériorité du blanc n'a pas été codifié en doctrine raciale officielle. Au contraire, dans ces derniers temps, deux nations européennes prennent position avec violence contre toute fusion entre race « supérieure » et race « inférieure », cette dernière étant, bien entendu ; celle des colonisés. Pour l'Allemagne, l'absence de colonies fait que le racisme n'a pu donner lieu à aucune application outre-mer. L'Italie, elle, a fait coïncider la conquête de l'Ethiopie avec son adhésion officielle au racisme. Le décret-loi Lessona, en janvier 1937, interdit formellement toute relation entre les Italiens et les femmes indigènes et prohibe les mariages mixtes. En même temps, une vaste offensive contre le métissage se déclenche dans la presse.

Avant le fascisme, l'opinion publique italienne se montrait favorable à la fusion des races. Dans les possessions italiennes d'Afrique, surtout en Erythrée, à partir de 1885, le nombre des métis croissait d'une façon continue. Par ce nombre même, par le caractère ambigu de leur statut, ou plutôt de leur absence de statut, ils créaient un problème qui commença à causer des inquiétudes dès après la guerre. Déjà, en 1919, le Pr Gini proposait des mesures destinées à empêcher les mariages entre Européens et noirs. Mais il ne fut suivi ni par les milieux missionnaires, ni par les spécialistes des questions coloniales. Le P. Mauro de Leonessa, en 1921, conseillait au contraire le mariage aux Italiens qui avaient eu des enfants d'une femme indigène ; le IIIe Congrès anti-esclavagiste demandait qu'on reconnût aux métis la qualité de citoyens italiens, et qu'une loi permît la recherche de la paternité.

En dépit du fascisme, il faut attendre 1935 ou 36 pour constater un changement subit et théâtral. Le IVe Congrès anti-esclavagiste (1936) réclame des mesures tendant à abolir le métissage. Les propositions de Corrado Gini reparaissent. Et c'est selon une méthode tout à fait « totalitaire », avec un luxe impressionnant d'arguments parés de tous les oripeaux de la rhétorique, que journaux et revues entonnent l'hymne à la race supérieure.

Ecoutons un spécialiste de la Rivista delle Colonie, G. M. Del Monte, chanter cet hymne nouveau. Selon lui, les relations entre Européens et indigènes peuvent passer par quatre stades, classés dans l'ordre de l'abjection croissante :

1) Au cours de la conquête, « la nécessité physiologique... inhibe la conscience et la dignité civique du Blanc ». D'où des unions temporaires, sans lendemain, au hasard des combats et des randonnées ;

2) Le Blanc « prend goût » à la femme indigène : c'est « l'intérêt hédoniste » qui le domine ;

3) Bientôt il est atteint de « dégénérescence morale et de perversion raciale ». Même s'il y a des femmes blanches à la colonie, il préfère les indigènes ;

4) Enfin, dernier épisode de cette triste histoire, « les unions surviennent sous forme de mariage. La dignité civique du Blanc est complètement anéantie ; son prestige de membre d'une race supérieure est ravalé au niveau le plus bas ». Mieux vaut citer, n'est-il pas vrai, que résumer.

Ce tableau une fois brossé, Del Monte entreprend d'énumérer les raisons « scientifiques », qui, selon lui, justifient la plus rigoureuse ségrégation des races. On ne peut manquer d'être étonné, pour peu qu'on ait la moindre teinture d'anthropologie, devant l'effroyable faiblesse d'une théorie annoncée à si grand fracas. S'inspirant de C. Gini, notre auteur commence par reconnaître que « sans doute, les croisements de races ont eu une importance essentielle dans l'évolution des peuples ». Ils ont permis la formation de nouvelles races et le rajeunissement de populations décadentes. Mais il faut distinguer plusieurs cas. Tantôt les métissages sont favorables, comme c'est le cas pour ceux des Blancs et des Indiens américains, des Hottentots, des Polynésiens ; tantôt ils sont défavorables (Blancs et Malais) ; tantôt ils sont douteux, comme celui des Italiens et des Abyssins. « Mais, ajoute-t-il, on peut se demander si le résultat dépend de facteurs biologiques de race ou de facteurs individuels ou sociaux. » Et c'est tout. Telles sont les bases « biologiques » sur lesquelles repose, l'édifice des interdits proclamés par le ministre Lessona. En fait, il saute aux yeux que cette anthropologie inconsistante ne justifie en rien les conséquences que l'on en prétend tirer.

Pourtant, toute la campagne raciste, monotone dans sa violence, qui fait rage depuis le début de l'année 1937 dans la presse italienne, reprend sans se lasser ce type d'arguments « scientifiques », avec une assurance d'autant plus grande que les journalistes qui la mènent sont plus ignorants. « La majorité des ethnologues », affirme-t-on, considère le noir comme psychologiquement inférieur à l'Européen (Rassegno d'Oltramare). L'Azione Coloniale n'hésite pas à déclarer que « le préjugé de race a des bases rigoureusement scientifiques » ; c'est un véritable délit, ajoute-t-elle, de croire que la fusion des races puisse être un facteur de paix. Cette théorie est en opposition absolue avec « les plus élémentaires lois biologiques ». Aussi est-ce sans doute avec la conscience paisible d'un savant que le ministre Lessona (Politica di razza, Stampa, 9.1.37) édicte les quatre grands principes de la nouvelle colonisation : « Séparation nette et absolue des deux races ; collaboration sans promiscuité ; humanité et oubli des erreurs passées ; sévérité implacable pour les erreurs futures. » La science, comme on voit, peut mener loin. De son côté, le Parti fasciste publie le Décalogue du fasciste aux colonies, dont l'article 6 est ainsi conçu : « Tu ne cultiveras pas de relations habituelles avec les femmes indigènes. Le métissage a ruiné de puissants empires. »

Ce n'est pas faire injure aux dirigeants fascistes que de se demander si des raisons purement scientifiques suffisent à expliquer leur adhésion retentissante au racisme. En fait, il n'est pas douteux que la nouvelle théorie de la race supérieure et la condamnation du métissage ne recouvrent des motifs plus profonds. Del Monte, déjà cité, le reconnaît implicitement, lorsqu'il déclare que « en dehors de toute considération biologique, des considérations nationales peuvent conseiller l'isolement racial, aux Colonies, des populations conquises ». Quelles sont donc ces considérations nationales ?

D'abord, l'expérience passée a montré clairement au Duce et à ses subordonnés que le métissage ne pouvait manquer de créer de sérieux problèmes à un régime d'autorité et d'oppression. Le métis, hors des cadres de la société indigène et repoussé par les colonisateurs, cherche à conquérir l'égalité, civile et économique, avec ces derniers. Il s'instruit, il devient gênant, car il voit, souvent plus clairement que les indigènes eux-mêmes, les abus dont ils souffrent passivement. Au contraire, une société divisée en castes raciales, où une race supérieure peut dominer à jamais la race inférieure, n'est-elle pas une garantie ? Mais à une condition : que nul intermédiaire ne vienne se glisser entre les castes, nul métis qu'il faudrait ou refouler vers la caste d'en bas, ou admettre peut-être dans celle des privilégiés, exemple dangereux à la masse indigène. La ségrégation des races apparaît donc à Rome comme un moyen de perpétuer la domination italienne sur l'Ethiopie.

Ajoutons à cela que la colonisation de l'Ethiopie, selon les oracles italiens, doit être « démographique ». La péninsule surpeuplée enverra sur les hauts plateaux abyssins ses paysans faire souche. En un pays agricole comme l'Abyssinie, cette entreprise ne pourra être menée à bien que par la dépossession de l'indigène. Colons-soldats, les Italiens formeront une société blanche rigoureusement fermée et protégée contre les indigènes dépouillés. Et ils devront se perpétuer sans mélange de race ; déjà se sont ouverts en Italie des cours préparatoires destinés aux femmes fascistes qui doivent partir pour l'Afrique. Ces femmes, chargées de fonder là-bas des foyers italiens, se consacreront aussi à l'assistance, mais, restriction importante, « sans se préoccuper de l'indigène, à qui pourront penser les Missions » (Branzoli Zappi, dans l'Azione).

Enfin, comment la politique extérieure italienne aurait-elle pu dédaigner le facile tremplin que lui offre le néo-racisme pour se livrer à des attaques de plus en plus violentes contre la France ? La politique coloniale française, favorable à la fusion des races, « avilit et détruit systématiquement la race blanche, trompe et exalte les races de couleur », écrit-on : « cette politique doit être dénoncée à l'opinion publique européenne et mondiale, partout où existe un représentant de notre race, incontestablement supérieure à celles de couleur, que la France voudrait implanter en plein coeur de l'Europe ». Marco Pomilio, directeur de l'Azione Coloniale, donne pour titre à un éditorial : « La France n'est pas une puissance coloniale. » Pourquoi ? demandera-t-on. Parce qu'elle trahit sa mission, et qu'elle constitue un péril pour toutes les nations blanches par sa « négrophilie ». Je ne crois pas céder au goût des parallèles en rapprochant ces thèmes de propagande d'un passage bien connu de Mein Kampf : « Ce peuple (français) qui tombe de plus eu plus au niveau des nègres, met sourdement en danger... l'existence de la race blanche en Europe. Car la contamination provoquée par l'afflux de sang nègre sur le Rhin, au coeur de l'Europe..., etc. Le rôle que la France... joue aujourd'hui en Europe est un péché contre l'existence de l'humanité blanche. » Citons encore : « Son envahissement (de la France) par les nègres fait des progrès si rapides que l'on peut vraiment parler de la naissance d'un Etat africain sur le sol de l'Europe » (M. K., p. 621 et 622 de l'édition française). Voilà qui pourrait faire soupçonner le racisme romain d'être né plutôt en Allemagne qu'en Italie.

Remarquons en passant combien la théorie nouvelle permet de jouer sur plusieurs tableaux. En blâmant la « négrophilie » française, la presse fasciste n'oublie pas sa propagande islamique ; si l'on en pouvait douter, il suffirait de voir, dans l'Azione Coloniale, tel dessin représentant des Français qui fusillent des Arabes, aidés par des tirailleurs sénégalais. On n'oublie pas davantage de s'adresser aux métis des colonies françaises, et de leur remontrer doctement que la France, en leur permettant de naître, a commis une erreur, sinon un crime. Comment ne pas trouver significatif le synchronisme entre la campagne raciste italienne et une déclaration de métis soudanais, publiée par le Monde colonial illustré (août 1937) ? Désavoués d'ailleurs quelques jours plus tard par la mutualité soudanaise des métis, ils réclamaient du gouvernement français une loi interdisant toutes relations entre les deux races. Presque aussitôt, la presse coloniale de Rome s'emparait de cet incident et en tirait les conclusions virulentes que l'on devine. Blancs contre noirs, Islam contre noirs, métis contre blancs, le néo-racisme permet toutes les combinaisons.

Si toute cette agitation prouvait quelque chose, ce serait seulement la nécessité d'étudier sérieusement le problème du métissage, non pour prononcer des ukases au nom d'une pseudo-science, mais pour permettre à la fusion des races de s'opérer sans heurt, en même temps que celle des cultures. Le Congrès de la Recherche scientifique outre-mer, qui s'est réuni récemment à Paris, a émis un voeu dans ce sens ; l'on espère que les milieux dirigeants de l'administration coloniale n'y seront pas demeurés indifférents. Contrairement à ce qu'on veut bien dire, le problème du métissage est avant tout un problème social, celui du statut des métis dans la société composite que crée la colonisation. Des races nouvelles naissent sous nos yeux en Afrique, comme sont nées celles de l'Amérique du croisement indo-espagnol. Ce fait d'une ampleur mondiale, résultat de plus de quatre siècles d'histoire, ne saurait être effacé par aucun décret, même romain. En proclamant la ségrégation des races, le fascisme italien ne fait que se voiler la face devant la réalité, afin de mieux poursuivre son rêve d'empire.

Ce qu'on ne saurait supporter, en tout cas, c'est la triste caricature de science qui s'édifie à Rome et à Berlin, pour justifier le racisme. Aucun ethnologue, aucun anthropologue sérieux ne peut écouter sans sourire cette pitoyable logomachie. Répétons-le sans nous lasser : le monde entier n'est peuplé que de métis, à commencer par l'Allemagne et l'Italie. Si même il est possible que certains métissages soient, biologiquement, moins favorables que d'autres, il faut reconnaître que rien n'est encore prouvé à cet égard ; au contraire, les croisements les plus étranges, comme celui des Hollandais et des Bochimans (cf. l'Encyclopédie française, t. VII), sont loin d'avoir donné de mauvais résultats. Non, l'idéologie raciste n'est pas une science. Elle reflète seulement l'effroi des conquérants, qui voient leur conquête se miner elle-même en créant des peuples nouveaux, et qui voudraient suspendre la marche du temps, l'arrêter pour toujours à l'instant béni du triomphe.

JACQUES SOUSTELLE.