lundi 13 août 2012

Réalités et problèmes de l'Afrique australe (1979)



JACQUES SOUSTELLE

REALITES ET PROBLEMES DE L'AFRIQUE AUSTRALE

[Revue des Deux Mondes, février 1979, p. 269-286]

L'image des trois pays d'Afrique australe (République sud-africaine, Namibie, Rhodésie) dans l'opinion moyenne, en France comme généralement en Europe, a été dessinée par une campagne extraordinairement habile et tenace, incessamment reprise par la presse, la radio et la télévision, constamment relancée par l'Organisation des Nations unies et par d'innombrables comités, partis politiques, groupes de pression, où se retrouvent étrangement unis marxistes et chrétiens.

Du boycott des oranges sud-africaines à celui que certains « comités d'anti-accueil » ont organisé contre des ingénieurs venus de Johannesburg étudier des techniques françaises dans la région grenobloise, des nouvelles d'agences soigneusement choisies et filtrées de manière à ne jamais donner aucune nouvelle si peu que ce soit favorable à ces pays-parias, aux émissions de télévision d'une violence diffamatoire inouïe et faisant usage de falsifications grossières, tout est bon contre Pretoria, Windhoek et Salisbury.

L'opinion est à ce point saturée de propagande et tellement prévenue qu'un gouvernement habituellement respectueux de ses engagements, comme le nôtre, peut subitement renier sa signature et refuser d'exécuter des commandes déjà en grande partie payées sans que personne semble s'en étonner. Des bateaux sur lesquels étaient déjà embarqués des équipages sud-africains ont été brusquement repris. On affirme qu'ils ont été revendus... à un gouvernement sud-américain qui ne passe pas pour particulièrement respectueux des droits de l'homme. Mais qu'importe ? Ne fallait-il pas, avant tout, faire chorus avec la meute qui, à l'O.N.U., se déchaîne sans interruption contre l'Afrique du Sud, selon le rythme marqué par l'Union soviétique ?

Le continent africain, tel que la « décolonisation » l'a laissé, est fort divers. On y voit se coudoyer le meilleur et le pire. En fait de régimes totalitaires et tyranniques, par exemple, ceux de l'Ouganda avec le maréchal Amine Dada, de la Guinée de Sékou Touré, de Macias N'Guéma en Guinée Equatoriale, offrent des exemples assez parfaits. Pourtant personne ne songe à les reléguer au ban des nations. Russes, Cubains et Est-Allemands se sont implantés, les armes à la main, en Angola et en Ethiopie, au cri de « l'Afrique aux Africains ! ». Pourtant on ne dénonce que le colonialisme ou le néo-colonialisme des Blancs, d'origine britannique, hollandaise ou française, qui sont pour la plupart des Africains nés sur le sol du continent.

Hypocrisie et illogisme dressent leur tête à tout instant.

Le Bechuanaland et le Basutoland, par exemple, ont reçu leur indépendance, octroyée par la Grande-Bretagne, sous les noms de Botswana et de Lesotho. Ils sont reconnus par les Nations unies et traités comme tout membre normal de la communauté internationale. Leurs deux voisins, le Bophuthatswana et le Transkei, indépendants l'un et l'autre, ne sont reconnus par personne ; c'est qu'ils ont reçu leur indépendance non de Londres, mais de Pretoria : donc elle ne vaut rien ! Notons que les premiers Etats, particulièrement pauvres, sont beaucoup plus dépendants de la République de l'Afrique du Sud que le Bophuthatswana riche de minerais et d'industries, ou le Transkei avec ses bonnes terres de culture et d'élevage.

On en arrive à ce comble d'absurdité que l'on condamne la création des Etats noirs indépendants (il en reste encore sept à former) sous prétexte qu'ils émanent en quelque sorte de l'apartheid, alors que le premier acte de leurs gouvernements a été précisément de supprimer l'apartheid. Autre exemple : le nom de Soweto (qui n'est pas tiré d'un dialecte autochtone mais simplement des mots anglais South Western Township) est synonyme, un peu partout dans la presse internationale, de « ghetto », et même de ghetto particulièrement sordide. On est tout étonné, quand on parcourt cette ville-satellite d'un million d'habitants, de trouver une agglomération faite de petites maisons individuelles, chacune avec son jardin, simples le plus souvent, quelquefois luxueuses, avec des marchés et des magasins, trois cents écoles et autant d'églises et de temples, onze bureaux de postes, deux golfs, des brasseries, cent quinze terrains de football, etc., et surtout le magnifique hôpital (dont personne en Europe ne parle jamais) ouvert pour une somme dérisoire à tous les habitants. Le terme de « ghetto » appliqué à une telle localité — que beaucoup d'Africains « décolonisés » considéreraient comme une résidence de luxe — est évidemment déplacé.

Il n'est pas inutile de mentionner ici que l'existence même de villes-satellites comme Soweto ne découle pas du hasard, mais du fait très simple que les Noirs affluent non seulement de la République, mais d'autres pays, pour trouver en Afrique du Sud du travail et de hauts salaires. Le Mozambique marxiste tire une part importante de ses revenus des salaires versés aux 70 000 Mozambicains qui vivent et travaillent en Afrique du Sud. Du Botswana, du Lesotho, du Malawi, du Swaziland, des travailleurs viennent à Johannesburg, à Kimberley. Les salaires sud-africains sont les plus élevés de toute l'Afrique. Singulier « enfer » que cette République vers laquelle se dirigent tant d'Africains, alors qu'on n'a pas ouï-dire que les indigènes du Transvaal ou du Natal s'empressent d'aller jouir des délices du paradis marxiste à Maputo ou en Angola.

La propagande qui s'attaque à l'Afrique australe non marxiste (par contraste avec les régimes soviétophiles du Mozambique et de l'Angola) qualifie régulièrement de « racistes » les gouvernements de ces trois pays. Or la Rhodésie a un gouvernement multi-racial intérimaire, et les élections sur la base du principe « un homme, une voix » auront lieu en avril pour élire un Parlement et désigner un gouvernement sans aucune discrimination raciale. En Namibie, où l'apartheid avait disparu depuis des mois, les élections de décembre 1978 ont porté au pouvoir une Assemblée multiraciale. Le problème ethnique ne se pose vraiment qu'en République sud-africaine : aussi est-il important de bien exposer ses caractéristiques et son évolution.

Ce problème ne découle pas d'un fait de colonisation. Il n'y a pas eu d'irruption d'Européens dans une région peuplée d'autochtones qu'ils auraient soumis à leur domination ; à peu près vide à l'exception des rares Boschimans et Hottentots des régions désertiques, l'Afrique australe a été envahie par les Européens venant du Sud, par Le Cap, et par les Noirs (Bantous) venant du Nord. Ces deux invasions se sont rencontrées et heurtées de front en 1 779 sur la Fish River, à 800 km au nord du Cap. Les tribus blanches : Anglais, Hollandais, huguenots français et les tribus noires : Zoulous, Tswanas, Xhosas, etc., ont fini par se stabiliser, faisant de l'Afrique du Sud une étonnante mosaïque de langues et de religions. Il convient d'y ajouter deux autres variétés ethniques : les Asiatiques (Indiens surtout, et quelques Malais), au nombre d'environ 750 000, industrieux et actifs, et les métis de la province du Cap, deux millions.

On ne comprend rien à l'Afrique du Sud si on pose en principe qu'il y a dans ce pays deux groupes, ou deux ethnies, les Noirs et les Blancs, rigoureusement séparés et se haïssant, les premiers opprimés par les seconds. La réalité est infiniment plus complexe.

Depuis qu'en 1948 les descendants des Boers battus par l'Angleterre au début du siècle (qui ne se souvient du vénérable Paul Kruger et de la sympathie qui l'entoura en Europe ?) ont conquis, par leur suffrages, le pouvoir politique, la communauté blanche de langue anglaise, toujours très fortement retranchée dans le domaine économique, a adopté le plus souvent une attitude d'opposition.

Cette attitude se reflète dans la presse de langue anglaise. La critique contre le gouvernement s'y montre d'une rudesse extraordinaire. Le voyageur mal informé qui arrive à Johannesburg croyant que la liberté de la presse n'y existe pas est stupéfait quand il lit les quotidiens à grand tirage. Comme les représentants des grandes agences de presse telles que Reuter, U.P.I. ou A.F.P. ne se donnent pas la peine de lire l'afrikaans, ce dialecte néerlandais qui est un des deux langages officiels du pays, ils puisent leurs informations dans des journaux généralement hostiles au Parti national de MM. Vorster et P.W. Botha. Et c'est cette information à sens unique qui est seule diffusée vers l'Europe et les Etats-Unis.

Pour nous Français, il est émouvant de trouver tant de Sud-Africains dont les noms — Marais, Dutoit, du Plessis, Lagrange — évoquent le souvenir de nos ancêtres chassés par la Révocation de l'édit de Nantes. Le village de Franschhoek (« le coin français ») au milieu des vignobles créés par les huguenots, avec son musée, son mémorial et son cimetière où les tombes portent des noms français, dans un paysage splendide, devrait être le lieu privilégié d'une implantation culturelle franco-sud-africaine, non loin de la belle université de Stellenbosch.

Si l'on rappelle tout ce passé tumultueux conduisant à un présent complexe et lourd de tensions, c'est pour faire comprendre que de telles réalités ne se remodèlent pas en quelques jours ou même en quelques années au gré d'une idéologie extérieure, encore moins sous la menace et l'injure.

L'apartheid, en tant que discrimination raciale au détriment des Noirs, est déjà fort atténuée. Rien n'est plus surprenant pour le Français arrivant nourri de préjugés que de rencontrer dans son hôtel, au restaurant, dans les avions, des gens de toute couleur. Comme il est de règle pendant les périodes d'évolution et de réforme, on peut observer, jusqu'au sein du gouvernement, un courant conservateur et un courant réformiste, celui des « éclairés » (verligte). Ce dernier aura d'autant plus de chances de l'emporter que l'extérieur, l'O.N.U., les puissances occidentales, se garderont d'attitudes extrêmes et de critiques systématiques qui provoquent, naturellement, un durcissement des éléments conservateurs.

Que dirait notre gouvernement si l'aréopage de New York (où une foule bigarrée d'Etats dits « non alignés » forment une majorité automatique contre tout ce qui est occidental) s'avisait de lui dicter telle ou telle décision en matière de politique intérieure ? Même si les objurgations onusiennes se trouvaient être en partie fondées, il est certain que la réaction du gouvernement et du Parlement serait celle d'une nation blessée dans sa fierté et son indépendance. Il ne faut pas s'étonner si les campagnes de diffamation et les menaces de sanctions économiques, loin d'accélérer la liquidation de l'apartheid, renforcent ses partisans et affaiblissent les réformistes atteints dans leur patriotisme.

J'ai pu assister à Pretoria, au moment où « les Cinq » (Etats-Unis, Canada, France, Grande-Bretagne, Allemagne fédérale) négociaient sur la Namibie avec le premier ministre P.-W. Botha et le ministre des Affaires étrangères R.F. (« Pik ») Botha, à l'effet désastreux produit par des déclarations intempestives de M. de Guiringaud. Alors même que M. Stirn représentait le gouvernement français dans cette négociation, le Quai d'Orsay publia des propos fracassants du ministre annonçant que la France était prête à appliquer des sanctions à l'Afrique du Sud. Le résultat immédiat de cet impair fut de provoquer un tollé chez les Sud-Africains et de compromettre dangereusement la négociation : fort heureusement, celle-ci fut vite remise sur ses rails et aboutit à un compromis honorable.

Il faut donc bien se garder d'entrer dans le délicat problème des relations inter-raciales comme le traditionnel éléphant dans un magasin de porcelaine. La règle cartésienne est de diviser la difficulté en ses éléments. Quels sont-ils ?

1. D'abord, les Asiatiques et les métis, deux communautés généralement prospères et d'un niveau culturel élevé. Les premiers sont surtout concentrés à Durban, le port le plus important de l'Afrique orientale, et dans la province du Natal, les seconds dans la province du Cap. Si les Indiens ont conservé en grande partie leurs langages d'origine et leur religion — hindoue ou musulmane —, les métis sont de culture occidentale, et parlent surtout afrikaans. Une réforme constitutionnelle très importante est actuellement en cours, et le premier ministre a tenu à m'en exposer lui-même les principes. La Constitution nouvelle prévoit trois Parlements, trois cabinets et trois premiers ministres. Les affaires propres à chaque communauté seront traitées par le législateur et l'exécutif de cette communauté. Coiffant le tout, un conseil des ministres présidé par le chef de l'Etat traitera les affaires communes.

2. Les Noirs appartenant à des groupes ethniques déterminés : il y a neuf nations principales, parlant des langages différents bien que d'origine bantoue. Sur 18 millions d'Africains, les plus importantes de ces ethnies sont les Zoulous et les Xhosas (4 millions pour chaque groupe), les Tswanas (2 millions). La politique du gouvernement de Pretoria consiste à créer pour chacune de ces ethnies, sur le territoire qu'elle occupe, un Etat indépendant. C'est ce qui a déjà été fait en ce qui concerne les Xhosas du Transkei et les Tswanas du Bophuthatswana. Les hommes tels que K. Matanzima et Lucas Mangopé qui gouvernent ces Etats — avec des Parlements élus et des structures politiques libérales — se révèlent des dirigeants capables, et supportent aisément la comparaison avec les chefs de nombreux Etats africains. L'ostracisme dont ils sont victimes dans le domaine international n'en est que plus scandaleux.

Pour ce qui est du Kwazoulou, l'Etat destiné à l'ethnie zoulou, au nord-est du pays, on se trouve devant cette situation paradoxale que le chef Buthelezi, ministre-président du gouvernement déjà autonome de cette région, ne veut pas accéder à l'indépendance. Peuple conquérant, les Zoulous, dit-il, devraient être citoyens de la République sud-africaine, tout simplement — ce que bien d'autres autochtones redoutent d'ailleurs.

La création des Etats autochtones indépendants permet de résoudre en partie, mais en partie seulement, le problème des droits politiques des Noirs. En effet, les Xhosas, les Tswanas, demain les Vendas, etc. (et sans doute les Zoulous malgré les réticences de M. Buthelezi), peuvent ou pourront exercer leur droit de vote dans l'Etat auquel ils se rattachent. A quoi l'on objecte que, s'ils vivent par exemple à Soweto et travaillent à Johannesburg, ils ne pourront exercer effectivement ce droit qu'avec difficulté, et qu'ils devraient avoir le droit de vote pour l'élection du Parlement de la République. Mais on peut répondre à cela : d'abord qu'il est souvent très facile d'aller, par exemple, de Johannesburg ou de Pretoria à Mmabatho (capitale du Bophuthatswana) ; ensuite que la situation de ces travailleurs est très exactement celle des travailleurs immigrés chez nous, algériens par exemple qui, relevant depuis 1962 d'un Etat indépendant, ne sauraient se voir conférer un droit de vote en France.

3. Mais reste le problème des Noirs urbanisés et « détribalisés », qui n'ont pas conservé d'identité ethnique, linguistique, et qui ne se rattachent en fait qu'à des villes telles que Johannesburg, Port-Elizabeth, etc. Il est de plus en plus évident qu'il faudra mettre en œuvre un système « cantonal » (au sens suisse) leur permettant de s'administrer et d'être représentés sans passer par le canal d'Etats auxquels rien ne les relie plus. C'est là, me semble-t-il, le pas le plus difficile à franchir, mais la structure en somme confédérale qu'amorce la réforme constitutionnelle ne présenterait-elle pas un cadre possible ? D'ores et déjà, la population de ces villes noires est à même d'élire ses représentants afin d'assurer l'administration locale.

Qu'on laisse donc à l'Afrique du Sud le temps et la liberté d'organiser le monde complexe et agité que l'histoire lui a légué. Après tout, l'Union sud-africaine, regroupant la province du Cap, le Natal, l'Etat libre d'Orange et le Transvaal, n'a été fondée qu'en 1910, et la République elle-même n'aura que dix-huit ans fin mai 1979. C'est beaucoup d'arrogance d'exiger d'elle qu'elle ait réglé en un tour de main des problèmes aussi ardus.

Un dernier mot au sujet de la discrimination raciale en Afrique du Sud. Il y a une forme de racisme qui est totalement absente de ce pays, c'est l'antisémitisme, cette plaie honteuse qui, chez nous, tend périodiquement à se rouvrir. La communauté juive est nombreuse, à Johannesburg en particulier, à Port-Elizabeth aussi.

Il est courant d'entendre les propagandistes anti-sud-africains évoquer le nazisme à propos de Pretoria ou de Salisbury. Ils devraient au moins savoir que la doctrine hitlérienne n'a pas cours dans ces pays, et se rappeler que les soldats de l'Afrique du Sud ont combattu à nos côtés dans les deux guerres mondiales. Quant à Ian Smith, qu'un publiciste zélé — prêtre catholique, hélas ! — osait comparer il y a quelque temps à Hitler lui-même, faut-il mentionner une fois de plus que cet héroïque pilote de la R.A.F. a été abattu et grièvement brûlé en se battant contre la Luftwaffe ?

La Namibie (ci-devant « Sud-Ouest Africain »), presque aussi vaste que l'Afrique du Sud elle-même — 820 000 km2 contre 1 200 000 — avec quelque chose comme 800 000 habitants, présente de tout autres problèmes. Cet immense territoire en grande partie désertique n'est entré dans le courant de l'histoire mondiale qu'au XIXe siècle. L'Angleterre occupa la région de Walvis Bay qui fut annexée en 1882 à la province du Cap. Quelques années plus tard, l'Allemagne installa son pouvoir colonial sur l'ensemble du pays à l'exception de Walvis Bay. A la suite de la Première Guerre mondiale, l'Afrique du Sud reçut de la Société des Nations le mandat d'administrer le Sud-Ouest africain ex-allemand.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les forces « anti-colonialistes » au sein de l'O.N.U. entamèrent une longue série d'actions, notamment auprès de la Cour internationale de justice, pour retirer à l'Afrique du Sud le mandat qu'elle exerçait. De 1949 à 1978, le harcèlement international n'a pas cessé, tandis qu'une organisation terroriste marxiste, la SWAPO, s'efforçait de susciter des troubles à l'intérieur du pays.

L'O.N.U. a commis la grave erreur de reconnaître la SWAPO comme seule représentative des populations du pays. Or le chef de cette organisation, Sam Nujoma, soutenu, financé et armé par la Russie et Cuba, appartient à l'ethnie Ovambo, importante certes, mais qui n'est pourtant qu'un groupe tribal parmi d'autres. En fait, il y a en Namibie d'une part les Boschimans qui sont les seuls vrais autochtones, d'autre part les tribus noires dont les Ovambos, les Hereros, les Damaras, les Namas, etc., et les Blancs de langue allemande, anglaise ou afrikaans. Au total, une douzaine de peuples différents. Il est donc absurde et dangereux de conférer d'avance, arbitrairement, à l'un de ces peuples une hégémonie aux dépens des autres.

Nujoma, peu scrupuleux sur le choix des moyens, a fait assassiner l'an dernier un notable respecté, M. Kapuuo, qui appartenait à l'ethnie herero. « Jamais Nujoma n'osera rentrer en Namibie, me dit un leader herero, car nous le tuerons. » Telle est la réalité.

Face aux pressions de l'O.N.U., le gouvernement sud-africain a adopté l'attitude suivante : personne n'a le droit de décider au nom des populations sans les consulter ; c'est à elles qu'il appartient de « s'auto-déterminer ».

La conférence dite « de Turnhalle », où tous les groupes humains du territoire ont été représentés, a siégé pendant deux ans. Elle a décidé que le Sud-Ouest africain deviendrait indépendant le 31 décembre 1978. Des élections étaient prévues pour désigner, avant cette date, une Assemblée souveraine. En attendant, toutes les mesures de discrimination raciale devaient être supprimées.

On doit observer en passant qu'on chercherait vainement dans la grande presse et dans les émissions radiodiffusées des démocraties occidentales les nouvelles ou les commentaires qu'aurait dû provoquer une décision d'une telle portée. Voilà que l'apartheid était éliminée sur un vaste territoire avec l'accord de Pretoria, et l'on n'en savait rien ! Cela en dit long sur l'aveuglement volontaire et le parti pris obstiné dont l'Afrique du Sud est la cible.

La SWAPO, naturellement, ne pouvait accepter sans réagir une solution pacifique et démocratique. Cette organisation, comme toutes celles du même genre, ne veut qu'une chose : le pouvoir, et tout le pouvoir. Nujoma et ses protecteurs onusiens déclenchèrent donc une offensive diplomatique contre l'accord de Turnhalle. C'est alors que « les Cinq » entrent en scène comme d'honnêtes courtiers mais, il faut le dire avec regret, trop enclins à céder devant les menaces des terroristes et à exiger de nouvelles concessions. L'attitude de M. Waldheim, secrétaire général de l'O.N.U., a contribué à embrouiller la négociation ; bien que le gouvernement sud-africain ait accepté, le 25 avril 1978, un protocole d'accord conforme aux exigences du Conseil de sécurité, M. Waldheim publia en août un rapport qui remettait tout en question. Visiblement inspiré par le désir de donner satisfaction à Nujoma en lui permettant de « préparer » les élections par une action subversive, ce rapport renvoyait à une date indéterminée les élections et l'indépendance. En outre, il formulait des exigences inacceptables, comme la prise en main du pays par une force militaire et une administration civile « onusiennes » de près de dix mille hommes.

Le rapport Waldheim ouvrait une crise grave entre la République sud-africaine et « les Cinq ». Le gouvernement de Pretoria, excédé, fit connaître le 20 septembre 1978 qu'il rejetait ce projet et qu'il s'apprêtait à appliquer purement et simplement l'accord d'avril en vue de conférer l'indépendance à la Namibie dès la fin de l'année. D'où une effervescence subite au niveau des cinq gouvernements occidentaux et de l'O.N.U., des menaces de sanctions, des condamnations verbales, et enfin des conversations qui s'ouvrirent à Pretoria en octobre.

Fort heureusement, le bon sens a prévalu. Les sanctions ont été laissées au vestiaire. Un compromis, dont la logique formelle n'est pas le trait le plus remarquable, mais qui a permis de sortir de l'impasse, a été élaboré : les élections auraient lieu à la date fixée, la Namibie deviendrait indépendante le 31 décembre 1978, mais les autorités élues seraient invitées à tenir en 1979 de nouvelles élections sous la surveillance des Nations unies. La République sud-africaine s'engageait à soutenir ce plan auprès des dirigeants namibiens.

Les événements qui se sont déroulés depuis lors conduisent aux observations suivantes :

1. Bien que la SWAPO ait lancé un mot d'ordre de boycott appuyé de terribles menaces, 412 635 électeurs (sur 443 441 personnes susceptibles de voter) se sont inscrits sur les listes électorales, soit 93 %. Les suffrages exprimés ont été au nombre de 334 400, soit 81 % des inscrits.

2. Sur les 50 sièges de l'Assemblée constituante, la D.T.A. (Alliance démocratique de Turnhalle), mouvement multi-racial, en a obtenu 41. 6 sièges sont allés à l'AKTUR, parti « blanc », et 3 à de petits partis, dont 1 aux démocrates-chrétiens.

3. L'ordre n'a pas été troublé : la SWAPO, en dépit des rodomontades de M. Nujoma, n'a gagné ni sur le terrain de l'action violente ni sur celui de la compétition démocratique.

Quel va être l'avenir du nouvel Etat ? Il dispose d'énormes ressources minérales : diamants, uranium, etc. Certains progrès ont été accomplis au cours des deux dernières décennies dans le domaine de l'industrialisation. Politiquement, la Namibie indépendante a pris un bon départ. Trois dangers la menacent : le voisinage agressif de l'Angola marxiste et des troupes cubaines ; une recrudescence possible du terrorisme de la SWAPO, conjugué avec une offensive de l'Angola, pour établir à Windhoek un régime fantoche pro-soviétique ; enfin, l'hostilité de l'O.N.U. et la tragique incompréhension des Occidentaux, qui n'hésitent jamais à reconnaître les régimes communistes ou communisants comme celui de Luanda, mais ne s'empressent pas, c'est le moins que l'on puisse dire, de saluer la naissance d'un Etat démocratique en Namibie et d'établir des relations normales avec lui.

On m'a rapporté que certains gouvernements étaient en train d'acheter des terrains et des maisons à Windhoek pour y établir leurs ambassades. Le gouvernement français est-il de ceux-là ? Ce point ne m'a pas été précisé.

Troisième volet du triptyque de l'Afrique australe : la Rhodésie (ou Zimbabwé comme on commence à l'appeler). Ce pays se distingue de l'Afrique du Sud par l'absence d'une population de langue afrikaans et surtout par l'abolition de la discrimination raciale. La minorité blanche, anglophone, la majorité noire (essentiellement composée de deux ethnies, Shonas et Ndébélés), coexistent et coopèrent. D'abord au gouvernement, puisque le cabinet, coiffé par le conseil exécutif composé du premier ministre Ian Smith et de trois leaders autochtones, comprend un nombre égal de ministres blancs et de ministres noirs. Ensuite dans la vie économique, professionnelle, syndicale, universitaire, judiciaire, car on peut observer dans tous les domaines la présence active de cadres, de leaders, d'enseignants, de magistrats africains de haute qualité.

J'ai pu, personnellement, en une huitaine de jours, rencontrer à Salisbury ou à Bulawayo des hommes et des femmes qui, blancs ou noirs, se consacrent loyalement et efficacement à construire leur pays.

J'ai vu aussi, malheureusement, quelques résultats des attentats terroristes dont se rendent coupables les séides des chefs marxistes réfugiés en Zambie ou au Mozambique, Mugabé et N'Komo. Les victimes sont, à 90 %, des Noirs, paysans des villages, que les terroristes massacrent et pillent. Toute une vaste zone au nord-est du pays se vide de sa population qui, apeurée par les exactions, fuit vers les centres où elle espère trouver la protection de l'armée et des soins médicaux. J'ai vu des enfants noirs aux yeux trop grands, déshydratés et affamés après des jours de fuite dans la brousse, recueillis à l'hôpital des plantations de canne à sucre du « Triangle ».

Une des cibles favorites des bandes marxistes armées de fusils russes Kalatchnikov, ce sont les missionnaires et leurs fidèles. D'atroces massacres où des familles entières, y compris femmes et enfants, ont été anéanties, figurent parmi les macabres exploits des guérilleros, lesquels sont subventionnés — scandale inconcevable — par le Conseil œcuménique des Eglises que préside à Genève le pasteur nigérian Philip Porter.

Le point culminant de la guerre rhodésienne a été atteint en septembre dernier quand un missile SAM-III de fabrication soviétique a abattu un avion civil non loin de la frontière zambienne. Les survivants demeurés dans les débris de l'appareil ont été sauvagement assassinés.

Mais que signifie exactement cette guerre ? Est-ce, comme on a tendance à le croire en Europe, une guerre des Noirs contre les Blancs? Evidemment non. Une considérable majorité de la population noire soutient les leaders africains : le chef Chirau, l'évêque Muzorewa, le pasteur Sitholé, qui entourent le premier ministre Smith. Il s'agit en fait de la guerre des leaders noirs marxistes-léninistes financés et armés par l'U.R.S.S. contre les Noirs qui sont au gouvernement. C'est une lutte pour le pouvoir. Si l'on rappelle qu'il n'y a en Rhodésie aucune mesure d'apartheid, que la nouvelle loi foncière de mars 1978, tout en maintenant au profit des Noirs les terres cultivables (44 %) qui leur étaient réservées comme terres « tribales », leur ouvre pleinement accès aux terres naguère réservées aux Blancs ; que l'Université est multi-raciale ; que les forces de sécurité sont composées en majorité de Noirs ; que le gouvernement « intérimaire » s'est engagé à tenir des élections générales le 20 avril prochain sur la base du principe « un homme, une voix » et que l'Assemblée ainsi élue comprendra, naturellement, une majorité noire, on se demande pourquoi les Occidentaux, y compris les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, s'obstinent à traiter en paria ce pays courageux épris de liberté et de progrès.

Veut-on, treize ans après, continuer à faire expier à Ian Smith le sacrilège qu'il a commis en proclamant unilatéralement l'indépendance de son pays ? Combien de gouvernements africains, à l'heure actuelle, pourraient-ils être tenus pour légitimes si on leur appliquait un critère aussi rigoureux ? Ou bien veut-on que la Rhodésie, avec ses énormes richesses agricoles et minières, son charbon, son chrome, tombe comme l'Angola et le Mozambique dans la sphère d'hégémonie soviétique ? Même compte tenu des extravagances d'un Andrew Young, il ne semble pas possible que les hommes d'Etat occidentaux qui réfléchissent puissent accepter une telle perspective. Alors ? Le maintien du boycott contre la Rhodésie est incompréhensible. Il va directement à rencontre de nos principes et de nos intérêts : de nos principes, car il ne nous sied pas de pénaliser un Etat qui a pris des initiatives démocratiques comme celles de Salisbury ; de nos intérêts, car l'Europe, pauvre en matières premières, devient de plus en plus vulnérable dans la mesure où les ressources de l'Afrique lui échappent.

Treize ans de sanctions n'ont pas ruiné la Rhodésie, dont l'économie démontre une belle vitalité. Il n'en reste pas moins qu'elle doit vendre et acheter par intermédiaires, c'est-à-dire vendre bon marché et acheter cher. Aucun pays au monde, même l'atroce régime khmer rouge, n'a jamais été soumis à des sanctions aussi prolongées et aussi rigoureuses. Il est évident du reste (et l'évêque Abel Muzorewa a tenu à attirer mon attention sur ce point) que les sanctions ont pour principal résultat de diminuer les ressources de l'Etat, et notamment les crédits qu'il entend consacrer aux affaires sociales, c'est-à-dire aux populations noires dont certains prétendent, non sans hypocrisie, se faire les défenseurs attitrés.

Que sera, demain, la Rhodésie, ou le Zimbabwé ? Nous devrions parier sur sa résistance à la subversion. Il est assez curieux que le premier Etat, à part la République sud-africaine naturellement, qui ait ouvert sa frontière avec la Rhodésie soit la Zambie : leçon de réalisme dont les Occidentaux devraient tirer profit. Si le gouvernement intérimaire parvient à passer le cap d'avril, on est en droit d'espérer que le régime issu des élections permettra enfin au pays de sortir de son isolement. Il sera alors sans nul doute pour l'Europe et pour l'Afrique non marxiste, en particulier pour l'Afrique francophone, un partenaire de choix.

L'Afrique du Sud et la Rhodésie possèdent 98 % du chrome en dehors du monde communiste.

Les minerais que l'Afrique du Sud recèle dans son sous-sol vont du chrome à l'étain en passant par l'or, le platine, le vanadium, le manganèse, l'uranium, le cuivre, etc. On sait qu'elle se situe au premier rang pour l'or (59 % de la production mondiale), pour les diamants, le platine, le vanadium, etc. Seule l'U.R.S.S. possède, à l'intérieur de ses immenses frontières, des ressources comparables, souvent inférieures.

La leçon à tirer de ces observations est simple : si l'hégémonie soviétique parvenait à s'installer en Afrique australe, les Etats-Unis et l'Europe dépendraient entièrement de l'empire russe pour la survie de leur économie.

Il ne faut pas chercher ailleurs la cause réelle des attaques furibondes que l'U.R.S.S. et ses satellites de l'O.N.U. ne cessent de lancer contre Pretoria et Salisbury.

Les considérations humanitaires, l'intérêt affiché pour les populations autochtones par la Russie, qui est bien le pays le plus impérialiste et le plus raciste du monde, ne sont que des faux-semblants. Les dirigeants soviétiques savent qu'en mettant la main sur les ressources de l'Afrique australe ils en priveraient l'Europe ou plutôt ce qui en reste, le petit cap de liberté qui s'étend du rideau de fer à l'Atlantique.

Si l'on jette un coup d'œil, d'autre part, à une mappemonde, on voit bien pourquoi la subversion marxiste s'est installée au Yémen, en Ethiopie, au Mozambique et en Angola, pourquoi elle s'acharne à « déstabiliser » l'Iran sous le voile du fanatisme islamique. C'est la route du pétrole que vise l'hégémonie soviétique. A cet égard, la situation géopolitique de la République sud-africaine et de la Namibie est d'une importance capitale ; tous les navires pétroliers qui font le tour de l'Afrique passent à portée de la côte de ces deux pays. On comprend l'intérêt que la Russie soviétique attacherait à contrôler, à travers des régimes « africains » fantoches, Durban, Le Cap et Walvis Bay.

On comprend moins, en revanche, pourquoi les Etats-Unis et les quatre autres Occidentaux mènent une politique dont le plus probable résultat serait précisément de favoriser l'installation de régimes marxistes, à la dévotion de la Russie, en Afrique australe. Que les Américains, qui n'ont jamais rien compris à l'Afrique, commentent une telle erreur, passe encore ; mais les autres ? Et surtout la France ?

Quand la menace venue de l'Angola marxiste s'est précisée au Shaba, le président de la République française a pris une décision qui lui a valu, et qui a valu à la France, un immense prestige dans toute l'Afrique. Les parachutistes français ont infligé un coup d'arrêt à la subversion. Le risque était lourd, il a fallu des nerfs d'acier pour le calculer et le courir. Le résultat est là : une diagonale Luanda-Abeba à travers le Zaïre, projet ambitieux des stratèges soviétiques, a été brisée avant même d'être établie.

Mais alors, pourquoi la France fait-elle en Afrique australe, à la remorque de Washington et de Londres, le contraire de ce qu'elle fait en Afrique centrale ?

Pourquoi barrer la route à l'hégémonie soviétique au niveau de l'équateur et en même temps s'associer, au Sud, aux manœuvres de l'O.N.U. dont le but est précisément d'étendre sur cette région du monde la domination de la Russie communiste ?

J'ai dit plus haut que la Rhodésie, après treize années de sanctions, n'en possède pas moins une agriculture florissante, une industrie diversifiée et dynamique. Comme l'histoire en offre de nombreux exemples, le boycott ou le blocus ont pour effet de stimuler la créativité, de pousser à l'invention. En Afrique du Sud, les menaces de sanctions constamment proférées à New York ont provoqué des conséquences analogues. Quand les pays visés possèdent, comme c'est le cas de ceux de l'Afrique australe, des ressources agricoles et minérales hors de pair, les sanctions se révèlent infructueuses. Elles peuvent gêner, mais non mettre un gouvernement à genoux.

La seule matière première importante dont l'Afrique australe soit dépourvue est le pétrole. Mais il y a tout lieu de penser que des stocks très considérables ont été constitués. D'autre part, le procédé « Sasol » permet à l'industrie sud-africaine de produire du pétrole synthétique à partir du charbon, dont l'Afrique du Sud et la Rhodésie regorgent. Enfin, on le sait bien, il n'existe pas de boycott ou de blocus parfaitement étanche.

Toutes ces raisons font que la menace de sanctions, que l'O.N.U. et même, malheureusement, le Quai d'Orsay ont souvent brandie, est un tonnerre en carton. Elle irrite, mais ne peut avoir d'influence sérieuse sur une politique.

Une considération non négligeable doit encore être mentionnée à cet égard. Supposons pour un instant que les Occidentaux rompent les relations économiques avec l'Afrique du Sud : le résultat le plus clair d'une telle décision serait de les priver des matières premières indispensables que ce pays leur fournit. Ce seraient en somme les sanctionneurs qui se trouveraient sanctionnés. Ou alors il faudrait que nos économies aillent acheter le chrome et les autres minerais qui leur sont nécessaires à l'Union soviétique...

Il vaudrait mieux pour tout le monde cesser une fois pour toutes de nous ériger en juges (ce que nous n'admettons, quant à nous, de la part d'aucun étranger), de tenir des propos menaçants et de fulminer des condamnations.

J'observe, en Afrique du Sud comme au Transkei ou en Rhodésie, que les businessmen américains, britanniques, allemands, japonais et même italiens, laissant leurs hommes politiques et leurs gouvernements jouer leur jeu avec l'O.N.U, se placent activement dans ces pays, enlèvent des marchés, obtiennent des contrats, organisent des investissements. A de rares et d'autant plus louables exceptions près, nos chefs d'entreprises hésitent à s'engager en Afrique australe. Ils sont découragés par l'attitude du gouvernement, par la crainte de ne pas obtenir l'assurance couvrant les risques politiques, par les campagnes de presse et le tintamarre qu'entretiennent les comités et groupuscules hostiles à l'Afrique du Sud.

Il y a là un paradoxe, dans la mesure où le premier ministre exhorte les entreprises françaises à exporter, ce qui est en effet vital pour nous, tandis que certains des services et départements ministériels s'emploient à rompre les liens entre l'économie française et l'Afrique australe. Aussi voit-on, au Transkei par exemple, que nous sommes « coiffés » à tout coup par nos partenaires européens et par les Nippons.

On n'en finirait pas d'exposer toutes les absurdités auxquelles conduit le parti pris anti-sud-africain. J'ai déjà noté combien illogique était la discrimination exercée à l'encontre d'Etats comme le Transkei ou le Bophuthatswana. Autre conséquence de cette attitude : l'ambassadeur de France à Pretoria ou les consuls français devraient intervenir dans ces deux pays — si, par exemple, un citoyen ou un intérêt français y était en cause — puisque ces territoires, aux yeux de notre ministère des Affaires étrangères, font partie de la République et donc de sa juridiction ; et, en même temps, ils ne le peuvent pas puisque les autorités d'Umtata et de Mmabatho ne sont pas reconnues par nous et, de ce fait, n'existent pas officiellement pour nous.

La doctrine française a toujours été que nous reconnaissons les Etats et non les régimes. Dès lors, on ne saisit pas pour quelle raison nous persistons à ne pas reconnaître les deux Etats noirs en question alors que nous reconnaissons ceux que dirigent Neto, Macbel, Amine Dada et bien d'autres ejusdem farinae.

Pour conclure : « l'Afrique aux Africains » ? Oui, certes : ce qui signifie d'abord que l'Afrique n'est pas, ne doit pas être, aux Cubains, aux Allemands de l'Est ni aux Russes. Et ce qui signifie, ensuite, qu'un Africain blanc, descendant d'Anglais, de Hollandais ou de Français, est un Africain, au même titre que l'Africain jaune, Boschiman ou Hottentot du Kalahari, que l'Africain brun venu de l'Inde, que l'Africain noir descendu du nord vers le Natal et le Transvaal. La qualité d'Africain ne peut, en effet, découler d'un critère raciste, ce qui amènerait d'ailleurs à en exclure les Berbères et les Arabes !

La France n'a certes aucun intérêt à s'engager militairement comme elle l'a fait, cependant, et avec raison, dans des cas limités comme au Shaba ou au Tchad. L'O.N.U., qui fait chaque jour davantage la preuve de son impuissance, sinon même de sa malfaisance, devrait s'employer à écarter du continent toutes les interventions étrangères et notamment celles de l'U.R.S.S. et de ses valets d'armes. Mais notre pays a un double rôle à jouer, pacifiquement, en Afrique australe : établir, d'une part, des liens solides dans les domaines de la technologie et de l'économie, de l'industrie et de la recherche, avec les économies des trois pays de l'extrémité méridionale du continent ; d'autre part, contribuer à l'évolution des relations inter-raciales et à la mise en place d'institutions à la fois libérales et stables, non par des critiques systématiques, des objurgations et des gestes hostiles, mais par des conseils, des suggestions, une coopération intellectuelle, dans la paix et dans l'amitié.

JACQUES SOUSTELLE