dimanche 5 août 2012

Second tour et troisième force (1987)



JACQUES SOUSTELLE

SECOND TOUR ET TROISIEME FORCE

Réflexions non-conformistes

Nous avons publié dans notre livraison du mois d'avril un important article de notre ami Jacques Chirac, premier ministre.

En mai, un texte de Philippe Mestre sur « Monsieur Barre ».

Enfin, en juin, il nous est agréable de faire paraître un texte de Jacques Soustelle.

Il s'agit de préparer l'élection présidentielle de 1988, qui devrait assurer le succès du candidat de la majorité.


[Revue des Deux Mondes, juin 1987, p. 574-583]

La campagne pour l'élection présidentielle de 1988, qu'on le veuille ou non, est ouverte. On peut le regretter, car il est toujours dangereux de confondre un sprint avec une course de fond ; en outre, l'atmosphère politique, déjà empoisonnée par la cohabitation, va se charger chaque jour davantage de miasmes délétères. Mais le fait est là. Dès lors que la décision qui sortira des urnes l'an prochain déterminera notre destin pour plusieurs années, il n'est pas de sujet plus digne d'attention que celui-là.

Peut-être est-il encore temps de le traiter avec une certaine sérénité avant que ne se déchaînent les passions.

Ou bien serait-il déjà trop tard pour un examen objectif des perspectives ? La séance de l'Assemblée nationale du 13 mai (anniversaire, passé totalement inaperçu, de l'événement qui, il y a vingt-neuf ans, ouvrit au général de Gaulle les portes du pouvoir) a dangereusement frôlé la limite au-delà de laquelle le débat démocratique s'efface au profit de l'invective. L'intolérance et la calomnie, les procès d'intention, la défiguration systématique de l'adversaire sévissent tant au Parlement que dans la presse et les médias. La Ve République serait-elle au bord de la déstabilisation ? On peut le redouter quand on entend un ancien premier ministre évoquer, à propos du ministre actuel de l'Intérieur, les déportations vers les camps d'extermination et les chambres à gaz, ou quand un membre du gouvernement se propose tout simplement de « délégitimer » et de rejeter hors de la communauté nationale deux millions et demi de Français, ou encore quand un procès mal engagé fournit à un avocat machiavélique l'occasion de diffamer la Résistance et l'armée française.

Symptôme non moins inquiétant, la cacophonie croissante qui règne dans la majorité parlementaire et gouvernementale RPR-UDF semble annoncer, hélas ! des lendemains qui déchantent. A qui fera-t-on croire que cette majorité est cohérente, prête à livrer bataille et à gagner, quand voltigent entre « bandes » les petites phrases assassines et les comparaisons « historiques » telles que certaines allusions au général Boulanger, dont se délecte avec gourmandise l'opposition de gauche ?

Survolant toute cette agitation dans son palais, inébranlable et serein, le président Mitterrand plane dans les sondages. Grand bénéficiaire, comme l'avait prévu Raymond Barre, de la cohabitation, il décidera à son heure d'être ou non candidat ; ce qui est certain, c'est que l'actuel imbroglio politique le place dans la position la plus favorable.

Avant d'entrer plus avant dans l'examen du problème présidentiel, je voudrais dissiper toute équivoque quant aux motifs qui me poussent à écrire cet exposé.

Je ne « roule » pour personne. N'étant candidat à rien, je ne suis habité que par une crainte, celle de voir échouer l'année prochaine l'alternance nationale et libérale que le pays a voulue en 1986. J'estime que je n'ai de leçon à recevoir de personne en ce qui concerne la Résistance, le rejet du racisme, la lutte contre le fascisme. Je m'élève contre la redoutable confusion que crée dans l'opinion un mouvement comme celui que dirige Harlem Désir, qui taxe de racisme tous les adversaires du socialisme, non sans entretenir des relations suspectes avec l'OLP, tueuse de Juifs. Je m'élève contre les blasphèmes d'un Jacques Vergés, qui ose jeter à la face de l'armée et des Français d'Algérie l'opprobre qui accable les SS et la Gestapo. Je regrette qu'il y ait dans la majorité parlementaire des hommes qui semblent prêts à concéder la victoire à la gauche. Pour moi, quel que soit le candidat le mieux placé pour battre la gauche, c'est celui-là qu'il faudra soutenir à tout prix.

Comme aurait pu dire M. de La Palice, le second tour a ceci de particulier qu'il a lieu après le premier. Plus précisément, il est largement déterminé par le premier, en raison même de la loi électorale. Tout dépend donc, d'une part, des résultats du premier tour, d'autre part, des accords conclus ou non à l'avance, qui auraient pour objet le report des voix obtenues par les candidats non retenus sur les deux candidats qui affronteraient le second tour. Il est donc évident que les positions tactiques et idéologiques prises dès maintenant pèseront lourdement sur le résultat final.

A gauche, il est vrai que les slogans antisocialistes continuent à fuser des rangs du PC et de la CGT, mais les élections partielles récentes montrent que les reports de voix s'effectuent de façon satisfaisante. L'électeur communiste est discipliné. Même si on lui a répété vingt fois que le parti socialiste « pactise » avec le patronat et la réaction, il votera socialiste au second tour si la consigne vient d'en haut. Autrement dit, si le PC reprend, en 1988, la tactique qui fut celle de Jacques Duclos lors du duel Pompidou-Poher (« bonnet blanc et blanc bonnet »), le candidat socialiste n'obtiendra que fort peu de suffrages communistes, et beaucoup d'électeurs d'extrême gauche iront, comme on dit, « à la pêche ». Mais, dans le cas contraire, l'union de la gauche se refera, fût-ce le temps d'un scrutin. En dernière analyse, cela dépendra du vent qui soufflera de l'Est.

A droite, on peut s'attendre à ce que se présentent au moins trois candidats, peut-être quatre.

Dans un pays tel que le nôtre, où la ligne de démarcation entre la gauche et la droite est mobile, où un million ou deux de suffrages font pencher la balance d'un côté ou de l'autre, il est important d'évaluer la solidité éventuelle d'un électorat.

La majorité qui siège au Palais-Bourbon est, comme l'on dit, « courte ». Et force est de reconnaître qu'elle ne s'est pas élargie dans le pays depuis un an. Usure du pouvoir ? Certes, et cela n'est qu'honorable. Mais il faut aussi tenir compte du fait que des électeurs, qui avaient apporté leurs voix au RPR et aux partis de l'UDF en 1986, ressentent un certain malaise. Ces citoyens n'ont pas apprécié des épisodes comme le retrait de la loi Devaquet devant l'émeute trotskisto-étudiante, ou le retrait des projets concernant la nationalité. D'autres, ou les mêmes, ont été choqués par l'attitude - paradoxalement plus hostile que celle du gouvernement socialiste ! - adoptée à l'égard du président Botha venu rendre hommage aux soldats sud-africains morts en France à nos côtés. Ces électeurs regrettent que le fantôme de Jack Lang continue à hanter les couloirs de la rue de Valois et la cour du Palais-Royal autour des colonnes de Buren. Ils supportent mal la perpétuelle rengaine gauchisante des médias. Ils s'alarment en constatant que, si un ministre tel que Bernard Pons mène une action positive contre la subversion en Nouvelle-Calédonie, il se trouve des éléments de la majorité pour semer le doute et se rapprocher des thèses de l'opposition. Ils observent que l'OLP jouit toujours des faveurs du Quai d'Orsay alors que l'on y boycotte Savimbi, que trois milliards et demi de l'argent des contribuables sont déversés une fois de plus dans le gouffre sans fond de l'Algérie, que notre politique outre-mer se ressent encore du tiers-mondisme naïf de Jean-Pierre Cot ou de celui, agressif, de Claude Cheysson. Pour toutes ces raisons et d'autres analogues, il est inutile de se voiler la face : la base électorale de la majorité, déjà restreinte, s'est effritée. Or l'hémorragie de suffrages à droite n'est pas compensée par un gain à gauche. Même si les Français aiment, dans la pratique quotidienne, être « gouvernés au centre », c'est-à-dire sans excès, quand ils votent c'est contre beaucoup plus que pour, et ils se portent au secours de candidats aux couleurs bien tranchées. On succomberait à une illusion fatale si l'on croyait qu'il suffirait de quelques homélies sur les droits de l'homme et de quelques concessions aux modes de la nomenklatura parisienne ou des salons gauchisants de la rive droite pour consolider une majorité actuellement fort ébranlée.

Mais revenons au problème du second tour. Il est d'autant plus grave que nous sommes, en fait, sur le fil du rasoir. C'est ici qu'il convient de prendre en compte cette aile de la majorité qui a obtenu dans le pays deux millions et demi de voix, qui a un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale, et dont le représentant est d'ores et déjà candidat à l'élection présidentielle ; je veux dire le Front national.

Aussitôt, j'entends se déchaîner un tumulte où se mêlent étrangement les voix disparates de la gauche unie et de la droite divisée. Depuis quarante et quelques années que je suis spectateur et acteur de la scène politique, je n'ai rien vu ni entendu de semblable. Certes, quand, avec le général de Gaulle, des hommes tels que Bénouville, Malraux, Rémy et quelques autres, nous avons fondé le Rassemblement du peuple français, il s'est trouvé à gauche et, hélas ! au MRP centriste et chrétien, des polémistes qui ne voyaient parmi nous que vichystes et collabos. Une certaine presse, quand nous remplissions le Vel' d'Hiv' d'une masse énorme de public populaire, ne discernait dans la foule que des colonels en retraite fleurant la naphtaline et des douairières en manteau de vison. Et, bien sûr, nous étions tous plus fascistes les uns que les autres. Cependant, ce concert d'invectives n'atteignait pas le quart du niveau dans l'outrance et l'outrage auquel est parvenue la campagne menée de toutes parts contre le FN et Jean-Marie Le Pen. Mais trop, c'est trop. Tout ce qui est excessif finit par être insignifiant.

Il n'est pas convenable ni acceptable de traiter comme on le fait un peu partout une formation politique dont font partie des résistants comme Michel de Camaret, des universitaires comme Bruno Gollnisch et Pascal Arrighi, des militants européens comme Olivier d'Ormesson. Faut-il souscrire à toutes les thèses du Front ? Certainement non, pas plus qu'il n'est obligatoire d'être en tout d'accord avec Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre, François Léotard, avec le RPR, le parti radical, le parti républicain, le centre démocratique et social. Mais faut-il nécessairement tout condamner et tout rejeter ? On reproche à M. Le Pen et à ses amis d'avoir pris comme cheval de bataille les abus de l'immigration et les thèses qui préconisent une « société multiculturelle ». On pourrait reprocher aussi justement à l'opposition, au parti socialiste notamment, d'avoir fait une machine de guerre d'un prétendu antiracisme, d'avoir monté de toutes pièces l'opération Harlem Désir, d'avoir mis en accusation le peuple français tout entier soupçonné de sentiments racistes et xénophobes. Il ne sied guère au parti socialiste d'assumer de telles positions, alors qu'il voisine au sein de l'Internationale socialiste avec des gens sans aveu comme Walid Joumblatt, qu'il cache de moins en moins sa sympathie pour les soi-disant Palestiniens et qu'il affiche son soutien aux terroristes racistes anti-Blancs de l'ANC.

Quelques observations de bon sens s'imposent au sujet des immigrés, sans qu'il y ait place pour des sentiments de haine ou de répulsion.

La première, c'est que notre pays a connu dans les années trente une situation où coexistaient un lourd chômage et une forte population immigrée. La loi du 10 août 1932 prévoyait la priorité de l'emploi au profit des citoyens français, et le retour progressif des immigrés dans leurs pays. A la veille de la guerre, le nombre des immigrés avait diminué de 50 %, et la moitié environ de ceux qui étaient demeurés en France avaient un emploi. De nos jours, la Suisse et la République fédérale d'Allemagne ont organisé le retour des travailleurs immigrés vers leurs pays d'origine, Maghreb et Turquie principalement. Dira-t-on que la Suisse et la RFA sont des pays fascistes ?

On feint de croire que le retour des immigrés en surnombre serait semblable en brutalité et en horreur aux déportations organisées par les nazis. Je demande à M. Mauroy et à ses émules de nous faire connaître où se trouvent, où se cachent les camps de la mort et les crématoires de M. Pasqua. Tout cela est absurde et scandaleux.

Il est clair qu'aucun pays, la France pas plus que d'autres, n'a d'obligation morale envers ceux des résidents étrangers qui commettent des délits sur notre sol. L'expulsion des trafiquants de drogue, par exemple, ne saurait être condamnée du point de vue des droits de l'homme.

Quant aux travailleurs immigrés honnêtes, qui sont l'immense majorité, il ne saurait être question de leur infliger un traitement inhumain, et personne, quoi que l'on en dise, ne le propose. Mais il est également évident que ni la France ni les autres pays de l'Europe occidentale ne peuvent supporter, à la longue, une forte population allogène. Une politique de retour progressif doit être élaborée et appliquée. On ne voit pas au nom de quoi des centaines de milliers de citoyens algériens disposeraient à perpétuité du droit de séjour en France avec tous les avantages sociaux que cela implique, alors que les accords d'Evian ont été traités comme chiffon de papier dès leur signature et qu'un million et demi de Français d'Algérie ont été spoliés et expulsés sans espoir de retour. La réciprocité n'est-elle pas la base de toute relation internationale ?

On parle beaucoup de « société multiraciale » et de « société multiculturelle », en confondant allègrement race et culture.

Inscrit dans les chromosomes, le groupe ethnique auquel chacun appartient est une donnée biologique, et la multiplicité des combinaisons de gènes enrichit le patrimoine génétique. La culture, c'est une autre affaire : quand entrent en jeu, notamment, des religions, des cosmovisions mutuellement incompatibles, la « multiculture » est un leurre et un danger. Une redoutable coïncidence fait que l'islam se trouve actuellement dans une phase effervescente, expansionniste et intolérante. Le Liban, jadis modèle de coexistence, a tragiquement volé en éclats. Aussi n'est-il pas souhaitable que s'implantent chez nous de multiples foyers tels que ces centaines de mosquées (plus de 450, dit-on) où le prêche du vendredi se prête à toutes les propagandes.

Le drame de l'Algérie est dû pour une large part au fait que même après cent trente ans de cohabitation, l'islam a opposé une barrière infranchissable à la fraction chrétienne ou juive de la population. Il n'est pas bon pour notre pays de laisser s'y créer des enclaves, comme certains quartiers dans de grandes villes, où la France n'est déjà plus chez elle. Il est d'ailleurs paradoxal, c'est le moins que l'on puisse dire, que l'on semble exiger de la France qu'elle reçoive et maintienne chez elle ad infinitum des masses humaines provenant de pays gouvernés actuellement par des gens qui ont tout fait, pendant des années, les armes à la main, pour se séparer de la France et pour mener une existence totalement indépendante. Pourquoi ne resteraient-ils pas chez eux pour contribuer à la reconstruction de leur pays si longtemps victime du colonialisme ?

Les apôtres de la « multiculture » oublient également que les immigrés maghrébins, à de rares exceptions près, n'apportent rien à notre culture, pas plus qu'ils ne propagent les valeurs de leur civilisation propre. Ce ne sont pas des Ibn Khaldun, des Avicenne ou des Averroès qui viennent ici enrichir notre patrimoine. Leur bagage culturel se réduit dans la plupart des cas aux souvenirs de l'école coranique et, de ce fait, à une propension grégaire à suivre des mots d'ordre déguisés en obligations religieuses. On ne peut se dissimuler le danger, pour une démocratie, de laisser proliférer sur son sol ce qui pourrait être, en cas de grave crise intérieure et (ou) extérieure, la troupe fanatisée de la subversion : souvenons-nous de cette « 7e willaya » dont les macabres exploits ont porté en France la guerre du FLN.

Enfin, pour ce qui concerne la nationalité française, on ne voit pas pourquoi (sinon pour de vulgaires préoccupations électorales) on la braderait à n'importe qui, même à ceux qui n'y attachent aucun prix, sans observer le minimum de précautions qui sont de règle dans des pays démocratiques tels que la Suisse ou les Etats-Unis. Il est aberrant et scandaleux que des jeunes gens nés en France choisissent d'aller faire leur service militaire dans une armée étrangère (ce qui est leur droit) mais puissent revenir ici pour profiter de la sécurité sociale et des divers avantages de la nationalité française. Est-ce trop exiger que leur demander de choisir ?

Les observations qui précèdent, et que l'on pourrait amplifier, démontrent que certaines thèses du FN ne peuvent être rejetées a priori comme monstrueuses et contraires aux droits de l'homme. On mesure là ce qu'il y a d'excessif et d'artificiel dans des clameurs effarouchées qui, s'en prenant d'abord à M. Le Pen et à ses amis, ne tardent pas à s'attaquer aux ministres de la majorité parlementaire particulièrement visés par la propagande de gauche, comme M. Pasqua.

En l'état actuel de l'opinion tel que le révèlent les élections partielles et les sondages, il n'est pas douteux que le candidat de droite au second tour de l'élection présidentielle risque fort d'être battu.

En effet, si la campagne qui commence continue sur le même ton, il y a peu d'apparence que les électeurs qui auront voté au premier tour pour l'un des trois ou quatre candidats de droite reportent massivement leurs suffrages sur celui qui sera demeuré présent au second tour. Si, par extraordinaire, celui-ci était M. Le Pen, on imagine difficilement que les citoyens à qui l'on aura répété mille fois qu'il est l'horreur absolue et l'incarnation du Diable se décident à voter pour lui parce qu'on leur expliquera soudainement qu'il est devenu du jour au lendemain un démocrate parfaitement acceptable. Mutatis mutandis, pourra-t-on faire voter les électeurs du FN - au moins 10 % du total - pour des candidats qui auront jusqu'au dernier moment déversé des torrents d'injures sur leur parti et son chef ?

Il est dangereux de prendre les électeurs à la fois pour des girouettes et des moutons de Panurge.

Je voudrais que les stratèges raffinés qui siègent dans les conseils de la majorité nous expliquent comment cette majorité pourra faire élire son candidat à l'Elysée en se passant des deux millions et demi de voix du FN. J'attends avec intérêt cette démonstration. Pour le moment, je persiste à croire que, si un accord n'est pas discuté et conclu avant le premier tour, clairement et au grand jour, entre toutes - je dis bien : toutes - les formations nationales décidées à barrer la route à la gauche, nous allons à la catastrophe.

A moins que...

A moins que, me souffle un petit génie malin, ce que d'aucuns considéreraient comme une catastrophe ne soit attendu par d'autres en réalité comme une manne céleste.

Le spectre de la troisième force aurait-il été mal exorcisé ? Je me souviens de la IVe République, de ce régime des partis qui, de 1946 à 1958, a fait de notre République une parodie de démocratie. L'axe de ce régime, à travers les combinaisons et les crises, c'était la troisième force, assemblage hétéroclite, sans doctrine et sans cohésion, qui rejetait (« délégitimait », comme dirait M. Malhuret) le PC à gauche et le RPF à droite. Cette troisième force feignait de gouverner, titubant de crise en crise ; Henri Queuille, alors député de la Corrèze et longtemps président du Conseil (fort brave homme au demeurant) avait formulé un jour cette maxime que Pierre-Henri Teitgen s'empressa malicieusement de répandre : « La politique, ce n'est pas résoudre les problèmes, mais faire taire ceux qui les posent. » Y aurait-il dans la majorité parlementaire des rêveurs éveillés qui, reprenant l'image de la fameuse « omelette de Lautier », verraient d'un œil serein une majorité composite, où entreraient des sociaux-démocrates, des centristes et certains « modérés », laissant dans les ténèbres extérieures les communistes, une partie plus « dure » du RPR et de l'UDF, et naturellement le FN, le tout sous l'égide d'un président de la République de gauche ?

On se récriera sans doute. Mais, après tout, ce serait logique si l'on persiste à creuser le fossé entre la majorité restreinte et l'aile droite, nationale et populaire.

Tel est, semble-t-il, l'enjeu de cette élection présidentielle. Il n'est pas trop tôt pour y penser - sérieusement.

JACQUES SOUSTELLE
de l'Académie française