samedi 15 septembre 2012

La mythologie primitive d'après M. Lévy-Bruhl (1935)



LA MYTHOLOGIE PRIMITIVE D'APRES M. LEVY-BRUHL

L. LEVY-BRUHL, La Mythologie primitive. Le monde mythique des Australiens et des Papous, Paris, Alcan, 1935, gr. in-8, XLVII-335 p.

[Revue de Synthèse, tome IX, n° 2, juin 1935, p. 159-161]

Jamais peut-être M. Lévy-Bruhl n'avait atteint à une telle clarté persuasive pour nous rendre présent le monde mythique des populations primitives. Son dernier ouvrage nous fait non seulement comprendre mais par instants sentir, autant qu'il est possible à un Européen, le mysticisme essentiel qui oriente toute l'activité mentale d'un Australien ou d'un Papou. Le caractère fondamental de ce monde mythique, c'est sa « fluidité ». Rien n'y est fixe ni arrêté, les êtres n'y ont pas de frontières ; d'où ces représentations d'êtres mythiques, à la fois hommes et animaux, qui sont essentielles au totémisme, et que nous retrouvons dans les folklores les plus divers, sans oublier le nôtre : exemple, le Chat Botté. D'ailleurs ce n'est pas seulement la frontière entre l'homme et l'animal qui est indécise, mais aussi les limites entre homme, végétal et objet inanimé. Les cocotiers, les arcs, sont aussi représentés dans l'univers mythique par des êtres humains qui sont en même temps cocotiers ou arcs.

Mais le second caractère du monde mythique, c'est qu'il est encore là. Certes il est censé s'être développé dans un temps sui generis, que l'on situe quelques générations auparavant (c'est-à-dire à la limite la plus reculée de l'histoire) ; c'est l'Alchera des Australiens, notre « temps où les bêtes parlaient ». Mais, aujourd'hui même, le monde mythique est là qui environne le monde de tous les jours, il lui est sous-jacent et il apporte une explication toute trouvée à n'importe quel phénomène sortant de l'ordinaire. Le primitif a réponse à tout ; les mythes de son clan et de sa tribu sont une encyclopédie plus affirmative que les sciences modernes les plus avancées. En ce qui concerne, par suite, la mentalité de ces populations en face de la nature, on arriverait à distinguer deux zones : d'une part tout ce qui touche à la nature dans ses manifestations ordinaires, connues, régulières ; là le primitif fait preuve de connaissances prodigieusement précises, mais étroitement concrètes, collées à leur objet, incapables de se développer en réflexions rationnelles ; d'autre part tout phénomène insolite, inexplicable : alors le mythe intervient, et la curiosité intellectuelle à peine née est pour ainsi dire étouffée. L'intelligence demeure « au cran d'arrêt ».

C'est ici que se pose la question du « postulat logique ». Faut-il considérer, à la suite de tant d'auteurs, Tylor, Ehrenreich et bien d'autres, la mythologie et les cérémonies comme des « succédanés », respectivement, de la science et de la technique ? Le monde mythique serait le substitut de notre représentation scientifique du monde et les cérémonies, rites, etc ?, correspondraient à nos techniques fondées sur la science. C'est ce que suggèrent, en effet, les classifications à base totémique par exemple, où tous les phénomènes apparaissent comme divisés et hiérarchisés en un véritable système ; d'autre part les rites du type intichiuma en Australie paraissent bien tendre à des buts nettement utilitaires. C'est ce qu'ont pensé Spencer et Gillen, et Howitt explique l'absence de ces rites dans le Sud-Est australien par les meilleures conditions de vie des tribus qui habitent ces régions.

Mais, comme le montre M. Lévy-Bruhl, c'est transporter abusivement notre mentalité chez l'indigène. Celui-ci accomplit le rite, même s'il n'en attend aucun avantage immédiat, simplement parce que l'ancêtre mythique l'a accompli et a laissé cette tâche à ses descendants. Avant tout le rite est la « représentation dramatique » du mythe. Quant aux classifications mythiques, les assimiler à un système de connaissance serait oublier leur orientation « intensément mystique » ; et l'on vient de voir que le monde mythique, avec ses réponses toutes prêtes et ses « précédents » à tout, barre la route à la connaissance au lieu de la favoriser.

Ici paraît bien résider la difficulté centrale que soulève l'ouvrage de M. Lévy-Bruhl. Si l'on repousse la conception intellectualiste et utilitaire de Tylor ou de Spencer et Gillen, quelle solution adopter pour notre compte ? Nous voilà devant un monde mythique qui paraît jailli ex nihilo et qui, loin de pouvoir être expliqué, est la base à partir de laquelle on explique, par exemple, les rites et les cérémonies (pp. 121, 132). « Le plan mystique conditionne et domine ? le plan utilitaire » (p. 147). Position qui ne semble pas moins intenable que la précédente, car s'il est légitime et même indispensable de s'adapter à la mentalité indigène pour décrire, il n'est plus possible de continuer à le faire pour expliquer. Certes il est erroné de prêter aux primitifs un utilitarisme conscient et des visées précises de connaissance. Mais une voie au bout de laquelle on trouverait peut-être quelques explications est indiquée par M. Lévy-Bruhl lui-même (p. 180) à propos des mythes « étiologiques ». Ce n'est pas essentiellement le monde que le primitif cherche à s'expliquer ; c'est la société elle-même qui se projette en arrière, dans l'Alchera, avec ses hiérarchies, ses coutumes et ses rites. Alors, loin d'expliquer le rite par le mythe dont il serait l'imitation, peut-être faudrait-il expliquer le mythe par le rite, dont il serait la justification, et le monde mythique en général par le groupe humain qui l'a imaginé. Autrement dit, on passerait de l'explication utilitariste, qui use des causes finales, à une explication par les causes efficientes. Quelles sont les conditions objectives qui donnent naissance à ce prodigieux foisonnement d'affabulation collective ? Quels sont les rapports sociaux concrets qui servent de base à ces énormes échafaudages imaginatifs ? Telles sont les questions que l'on se pose après avoir lu cette évocation si vivante, si intimement sentie, de la mentalité primitive.

Jacques SOUSTELLE. (Paris.)