samedi 15 septembre 2012

Menaces sur l'Amérique latine (1981)



JACQUES SOUSTELLE

MENACES SUR L'AMERIQUE LATINE

[Revue des Deux Mondes, mars 1981, p. 541-547]

Dois-je le dire ? Je suis quelquefois effrayé par l'abîme d'incompréhension que je vois s'ouvrir, et s'élargir, entre la France et les nations cependant fraternelles du continent américain, celles qui parlent des langages apparentés au nôtre et qui, malgré les ravages de l'expansion linguistique anglo-saxonne, admirent la culture française et tournent encore leurs regards vers Paris.

Oui, il faut avoir le courage de le reconnaître, l'image que les moyens de communication projettent devant les Français n'est guère favorable à ces pays. Que peuvent penser nos concitoyens quand on ne les entretient à longueur de journée, de semaine, de mois, que de violations des droits de l'homme, de régimes intolérables, de misère insupportable ? Publicistes, journalistes, prêtres même font chorus avec les opposants exilés. On échafaude une légende autour d'un terroriste comme le Che Guevara, on voue à l'exécration un général Videla. Même quand le tableau n'est pas poussé au noir, même quand il tend vers le rose, il est souvent infidèle et déforme grossièrement la réalité : c'est le Mexique des charros à guitares, le Brésil du carnaval de Rio et des candomblés pour touristes.

Pendant ce temps, les porte-parole de l'intelligentsia dite « progressiste », après avoir porté aux nues successivement Staline, Ho Chi Minh, Mao et Pol Pot, continuent — jusqu'à la prochaine désillusion — à vanter le « socialisme » de Fidel Castro, c'est-à-dire une dictature qui, se maintenant depuis vingt ans par la force brutale, n'a fait que remplir les prisons, vider les boutiques et exporter ses jeunes gens comme chair à canon au service de l'impérialisme russe en Afrique.

Il est manifeste que notre vision de l'Amérique latine est faussée. Des préjugés, des clichés, des slogans s'interposent, comme un verre coloré, entre nos yeux et le réel. Surtout, un voile épais d'ignorance recouvre certains secteurs de ce réel, ceux qui précisément nous amèneraient à mieux comprendre ces pays qu'une longue tradition d'amitié nous rend si proches. On oublie, ou l'on feint d'oublier, que les nations d'Amérique latine sont depuis vingt ans — pour ne pas remonter au-delà — menacées par la subversion. Beaucoup de faits qui peuvent choquer les opinions occidentales (surtout s'ils sont présentés d'une certaine manière) s'expliquent par leur origine, qu'il faut rechercher dans ces menaces ; on s'aperçoit alors qu'il ne s'agit pas là de monstrueuses et irrationnelles anomalies, mais de réactions de défense face à des agressions.

Ce qu'on appelle « le cône Sud » de l'Amérique offre des exemples particulièrement clairs de ce processus menace - réponse.

Quiconque n'a pas vécu, ou connu à travers des témoignages personnels, ce que fut le terrorisme en Uruguay et en Argentine, ne peut comprendre ce qui s'est passé dans ces deux pays. Enlèvements, tortures, assassinats, perpétrés par les Tupamaros ou les Montoneros, se multipliaient selon un rythme hallucinant. C'était l'horreur des Brigades rouges italiennes multipliée par dix ou par cent. Les détails que j'ai pu connaître sur les « prisons du peuple » où croupissaient, dans des conditions inouïes d'inhumanité, les victimes d'enlèvements, sont de nature à faire frémir. A l'insécurité permanente s'ajoutaient, inévitablement, l'effondrement de l'économie, la paralysie, une inflation exorbitante.

Devant une telle situation, ou bien les deux nations s'abandonnaient à la discrétion de ces féroces agresseurs, ou bien elles avaient recours — les méthodes habituelles de gouvernement s'étant révélées inefficaces — aux forces armées. Pour qui connaît si peu que ce soit le déroulement des événements en Argentine, il est indéniable que l'armée n'est intervenue qu'en réponse aux supplications des civils épouvantés par l'anarchie sanglante qui engloutissait le pays lors du déclin du péronisme ; et elle n'a accepté qu'avec réticence le rôle dont on voulait la charger.

Et, en Uruguay, croit-on que ce pays, le plus démocratique du continent — la Suisse de l'Amérique, disait-on —, se soit doté de gaieté de cœur d'un régime militaire ? Mais, tout observateur de bonne foi ayant vécu à Montevideo à cette époque le confirmera, les attentats, les prises d'otages, les rançonnements avaient rendu la vie impossible aux citoyens.

Bien qu'un peu particulier, le cas du Chili est analogue. Dans ce pays — si éminemment civilisé et de tradition démocratique à l'européenne — la violence, moins déchaînée que chez ses voisins, était peut-être plus inquiétante parce que jouissant de la protection de l'Etat. Les extrémistes du M.I.R. voyaient leurs agissements couverts par le gouvernement.

De mortuis nil nisi bonum : sans porter atteinte à la mémoire du président Allende, force est d'observer, d'abord, qu'il n'avait obtenu lors de l'élection présidentielle qu'un tiers des voix, ce qui ne l'autorisait évidemment pas à faire tomber le Chili dans le gouffre du communisme ; et ensuite qu'en autorisant la formation de milices prétendues populaires, il avait violé la Constitution qui prohibait explicitement une telle mesure. De plus, comme ailleurs, la marxisation du régime entraînait la ruine de l'agriculture, la disette, la révolte des ménagères, une inflation torrentielle. C'est sur ce fond de tableau que se déclencha l'intervention des forces armées.

C'est Bismarck, je crois, qui a dit qu'on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s'asseoir dessus. Les régimes militaires improvisés en réponse à un trouble profond de la société, pour prévenir une catastrophe, souffrent (et font souffrir) de deux maux : le premier, c'est qu'ils commencent mal, dans la violence et sans pouvoir éviter des abus ; le deuxième, c'est qu'ils ont grand-peine à se terminer. Rien n'est plus difficile, aucun processus n'est plus délicat et ne demande plus de temps que de passer sans secousse grave du pouvoir des forces armées au pouvoir civil. Qu'on en prenne pour exemple la longue et lente évolution du Brésil sous la direction du général Figueiredo.

Il est, certes, facile, quand on est tranquillement installé à Paris ou dans telle autre capitale occidentale, jouissant de toutes les garanties de la civilisation et de la démocratie, de distribuer les éloges — parcimonieusement — et les blâmes —  abondamment — au nom de cette conscience universelle que n'émeuvent guère les atrocités, dès lors qu'elles se couvrent du pavillon du progressisme, de la décolonisation et autres idoles de notre temps. Savoir d'où proviennent et comment sont devenus possibles les bouleversements politiques et les excès qui les accompagnent, renoncer à ne voir que du blanc ou du noir pour percevoir les nuances de réalités complexes, discerner enfin, par-delà les péripéties, les constantes qui régissent depuis deux siècles l'amitié de la France et de l'Amérique latine, c'est plus difficile et moins spectaculaire. Pourtant c'est bien ainsi que l'on peut sauvegarder à long terme le précieux capital moral que notre pays détient encore sur le continent américain.

Des quatre Etats du « cône Sud », le Paraguay apporte en quelque sorte a contrario la démonstration énoncée dans les paragraphes qui précèdent : là, point de subversion ni de terrorisme, car la stabilité assurée depuis vingt-cinq ans a maintenu la paix civile, et le régime n'a pas eu besoin de recourir à des mesures extrêmes de coercition. Sans doute objectera-t-on — et il ne manque pas de journalistes et d'organismes divers pour le faire — que le général Stroessner, président de la République depuis 1954, jouit de pouvoirs très étendus. Cela est vrai ; il en a presque autant que le président de la République française, et un peu plus que le président des Etats-Unis. La nature et l'extension de ses attributions ressemblent fort à celles du président du Mexique, mais il est rééligible, alors que son homologue mexicain ne l'est pas. Qu'il s'agisse donc d'un régime à exécutif fort, personne ne le niera. Cet exécutif s'appuie sur un parti puissant, le parti Colorado (« rouge »), qui est implanté partout dans le pays, dans les administrations, dans les villages, mais qui n'est pas un parti unique ; la loi électorale n° 600, de 1965, qui comporte une certaine « dose » de représentation proportionnelle, permet aux partis minoritaires de remporter un tiers des sièges au Parlement. Le système politique paraguayen se rapproche, en cela, de celui qu'a mis en route la réforme politique du président mexicain José Lopez Portillo, grâce à laquelle l'opposition détient actuellement cent sièges sur quatre cents à la Chambre, la majorité demeurant au P.R.I., le parti révolutionnaire institutionnel, domine tout le panorama politique au sud du rio Grande.

La Constitution du Paraguay, loin de se prêter à des orientations dictatoriales qu'elle condamne d'ailleurs expressément dans son article 40, comporte une foule de dispositions fort libérales, qu'il s'agisse des droits de l'homme ou des libertés de pensée et d'opinion ; quiconque aura passé quelque temps à Asuncion n'aura pas manqué de remarquer combien la presse s'exprime librement. Il n'est pas non plus sans intérêt de signaler que le Paraguay est le seul pays d'Amérique où l'espagnol et un langage indien, le guarani, soient officiellement et effectivement sur un pied d'égalité.

On a écrit beaucoup de sottises sur le Paraguay, en oubliant son passé ancien et récent toujours tragique, l'incroyable ténacité de son attachement à son identité nationale, l'abîme où l'avaient plongé les guerres de 1870 et du Chaco. Ce pays à la fois courageux et paisible s'engage aujourd'hui dans la voie du développement moderne en participant avec ses voisins brésiliens et argentins à la construction d'immenses barrages. Il disposera dans les années qui viennent de ressources exceptionnellement importantes. On doit reconnaître que s'il peut aujourd'hui tirer pour son peuple le maximum d'avantages de sa position géographique, c'est en grande partie grâce à la stabilité d'un régime qui a écarté de lui les horreurs du terrorisme et de la guérilla.

L'entreprise de la subversion ayant échoué au Sud semble maintenant se tourner vers l'Amérique centrale et la mer des Caraïbes. Castro, devenu l'homme à tout faire des Russes, leur valet d'armes en Afrique et leur porte-parole auprès des prétendus « non-alignés », mène une offensive à la fois antillaise et centre-américaine. Aux Antilles, il vient d'essuyer un échec cuisant quand les électeurs de la Jamaïque, en dépit des pressions, menaces et exactions, ont battu à plate couture le gouvernement Manley (pro-cubain) et porté au pouvoir le parti travailliste de M. Seaga. Cherche-t-il une compensation en déstabilisant les départements français de la Guadeloupe et de la Martinique ? Cela paraît peu douteux, car les armes et les explosifs viennent probablement de Cuba, de même que la phraséologie marxiste.

En Amérique centrale, le nouveau régime, succédant à celui du général Somoza, a bénéficié au départ d'une sorte de crédit moral dû, dans une large mesure, beaucoup moins à ses qualités propres, réelles ou supposées, qu'au peu de considération dont jouissait le somozisme. Ce crédit s'est déjà beaucoup amenuisé et va s'effritant, depuis que la junte sandiniste au pouvoir, refusant à donner la parole au peuple du Nicaragua par les élections promises, s'alignant de plus en plus sur les positions communistes, faisant assassiner Somoza à Asuncion par un commando terroriste, jette le masque de la démocratie. L'afflux massif au Nicaragua de Cubains camouflés en techniciens ou éducateurs — n'ont-ils pas affirmé avoir réussi à supprimer en trois mois l'analphabétisme, prétention évidemment ridicule ? — n'est pas de nature à rassurer.

Quant au Salvador martyrisé où les bandes armées communistes s'acharnent contre un gouvernement qui avait pourtant pris l'initiative de la réforme agraire, quant au Guatemala où règne de plus en plus l'insécurité, ils apparaissent comme des bastions assiégés dont la chute ferait tomber toute cette partie du continent, de la frontière mexicaine au Panama, dans la sphère d'influence cubaine et soviétique.

Certes, l'instabilité est quasi permanente dans ces deux pays. Depuis leur indépendance, au début du XIXe siècle, ils n'ont guère connu la paix civile. On rappellera la révolte paysanne au Salvador, terriblement réprimée il y a quarante ans par Maximiliano Martinez Hernandez ; au Guatemala, ce fut la dictature du général Ubico, fervent admirateur de Hitler, puis la tentative pro-soviétique d'Arbenz et l'assassinat de son successeur Castillo Armas. Mais il n'est pas douteux que cette instabilité chronique s'est aggravée et s'aggrave de jour en jour. On peut se demander si ce n'est pas en fin de compte le Mexique, vaste et peuplé, riche d'une économie développée et de ressources pétrolières énormes, qui est visé par ce mouvement tournant.

Le nouveau président des Etats-Unis aura à se pencher dès son entrée à la Maison-Blanche sur l'échiquier latino-américain. Toute une contre-propagande intéressée et tendancieuse, qui s'est répandue en Amérique latine, mais dont la source est souvent à Washington ou à New York, s'efforce de brandir comme un épouvantail un Ronald Reagan armé du trop fameux big stick, du « gros bâton » qui a jadis (avant que Roosevelt ne formule la « politique du bon voisin ») appuyé des régimes peu recommandables. Les dirigeants de La Havane et de Moscou seraient trop heureux si le président des Etats-Unis tombait dans le piège qui lui est tendu. D'un autre côté, la politique de Jimmy Carter, qui consistait à remplacer des régimes autoritaires plus ou moins favorables à l'Occident par des régimes totalitaires ennemis, a évidemment fait faillite.

Qu'on le veuille ou non, la clé de l'Amérique centrale est à Mexico. Par sa langue et sa culture, par sa richesse et son prestige, c'est le Mexique qui paraît le mieux à même d'exercer dans cette partie du monde une influence stabilisante pour y sauvegarder la démocratie. Première nation latine au sud du bloc nord-américain, le Mexique tend naturellement à porter ses regards au long de l'isthme qui relie les deux masses continentales, comme aux temps anciens de Tula et de Tenochtitlan. Son intérêt n'est certainement pas de laisser un expansionnisme à la fois idéologique et militaire s'avancer pas à pas vers sa frontière et vers les sources de sa puissance énergétique. Appelé à jouer un rôle de plus en plus actif, au cours des prochaines années, dans le monde latino-américain, il ne pourrait longtemps admettre qu'un travail de sape, commandé par un impérialisme étranger, s'attaque à la région dont il fait partie.

La géopolitique a ses exigences. Face à la tentative d'hégémonie qui se profile à l'horizon centre-américain, la question ne manquera pas de se poser : Washington ou Mexico ? La réponse qui lui sera donnée entraînera de très vastes conséquences pour l'Amérique latine tout entière.

JACQUES SOUSTELLE