dimanche 21 octobre 2012

Discours devant l'Assemblée algérienne (23 février 1955)



[Discours de Jacques Soustelle à une séance solennelle de l'Assemblée algérienne, 23 février 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 259-267]

Je ne dissimulerai pas mon émotion au moment où, par votre entremise, je reprends contact avec cette Algérie que j'ai connue pour la première fois, il y a douze ans.

C'est ici, à Alger, que la France s'est refait un Etat, qu'elle a retrouvé sa souveraineté, qu'elle a restauré sur ce sol africain et français les lois de la République.

Les murs mêmes de cette enceinte ne résonnent-ils pas encore des paroles historiques par lesquelles le général de Gaulle y annonça au monde que la France avait repris de plein droit sa place parmi les nations éprises de liberté ? C'est ici qu'autour de chefs prestigieux, se reforma l'armée d'Afrique. Les noms des généraux de Monsabert, Giraud, Juin, de Lattre de Tassigny, demeurent liés dans nos mémoires à cette résurrection épique qui fit reparaître sur les champs de bataille d'Italie, de France et d'Allemagne, les drapeaux de nos armées, portés au plus fort des combats par les fils de l'Algérie, fraternellement mêlés, une fois de plus, dans l'espoir et le sacrifice. N'oublions pas ce fait unique dans l'histoire des hommes : une Métropole envahie et subjuguée qui fut enfin libérée par ses enfants d'outre-mer.

Il y a deux jours, dans les montagnes de l'Aurès, j'ai serré la main à quelques vétérans de la dernière guerre ; j'ai vu leurs décorations et les traces de leurs blessures. (...)

Personne n'ignore qu'il y a là, sur notre sol et sous notre sol, d'énormes potentialités de travail, d'énergie et de production. Certes, nous ne devons pas spéculer sur elles, et c'est pourquoi j'ai mis l'accent sur l'immédiat et sur des travaux moins spectaculaires dont la nécessité nous paraît absolument impérieuse.

Je n'ignore pas davantage les difficultés auxquelles se heurte l'activité industrielle en Algérie. L'aide aux entreprises industrielles et commerciales demeurera une des préoccupations principales de notre administration.

Quoi qu'il en soit, je ne m'étendrai pas sur le détail des études et des décisions à intervenir. J'espère qu'un avenir très proche apportera à tous des précisions concrètes. Mais je désire insister sur un point, à mes yeux primordial : nous ne réussirons que si nous savons, tous tant que nous sommes, administrateurs, élus, responsables à divers titres de secteurs variés de l'activité algérienne, si nous savons, dis-je, entraîner dans cette croisade contre la faim, les couches les plus profondes du peuple.

Le temps n'est plus où l'on pouvait espérer faire paternellement le bonheur d'une population sans qu'elle s'associât elle-même à la tâche entreprise. C'est dire quel immense effort d'éducation il nous faut fournir pour dissiper l'ignorance et l'indifférence, sœurs de la misère et inspiratrices du désespoir.

J'entends mener avec énergie la lutte contre l'analphabétisme. Le plan de scolarisation établi à l'issue de la dernière guerre s'applique et continuera à s'appliquer. Mais ce n'est pas tout. A une situation exceptionnelle, et c'est bien notre cas en Algérie, il faut faire face par des méthodes exceptionnelles ; multiplier les moyens déjà considérables, mais pourtant limités, dont nous disposons en les utilisant sous des formes adaptées à l'urgence, lancer des initiatives de combat sur les points où le besoin est le plus grand, associer étroitement à l'instruction proprement dite la formation technique et l'éducation civique, donner l'assaut à l'ignorance grâce à des missions culturelles riches, non seulement de savoir, mais de sympathie, telles seront nos méthodes, méthodes offensives, concrètes, peu orthodoxes sans doute, adaptées sans formalisme aux réalités du pays et du moment.

Si nous pouvons à juste titre être fiers de l'élite autochtone qui s'est déjà constituée et qui s'accroît sous l'égide de la France, veillons à l'alimenter et à grossir ses rangs en puisant dans les masses. (...)

Ce ne sont pas les Français d'origine autochtone qui sont dressés contre les Français d'origine métropolitaine, mais une minorité très exiguë qui dirige ses coups à la fois contre les uns et contre les autres.

Les deux communautés ont les mêmes adversaires. Entre elles il ne doit subsister ni suspicion ni crainte. Prenons garde de ne pas nous laisser entraîner dans le cycle infernal de la peur et de la violence.

Aux populations autochtones qui dans leur immense majorité sont restées sourdes aux appels des agitateurs, je dis : ne craignez rien, la France protège tous ses enfants. Elle ne confond pas les innocents et les coupables. Elle vous rendra la paix et, dans la tranquillité recouvrée, elle vous guidera vers un avenir meilleur.

Les administrateurs de tous rangs travaillent et luttent dans des conditions souvent très dures. J'entends qu'ils puissent compter en toutes circonstances sur le soutien actif du Gouverneur général. Je compte, à mon tour, sur leur sens des responsabilités dont ils ont donné tant de preuves. Investis d'une autorité que leur confère l'Etat, il leur appartient de l'exercer avec fermeté et humanité. J'ai décidé de leur donner en priorité des moyens accrus pour remplir leur lourde tâche.

J'adresse aussi, messieurs, sûr d'être en communauté d'idées avec vous tous, un salut particulier aux instituteurs, notamment aux instituteurs du bled qui, dans des conditions si difficiles et quelquefois périlleuses, poursuivent leur noble mission.

Aux Français d'origine métropolitaine que l'inquiétude étreint — et qui saurait leur en faire grief ? — je m'adresse pour leur confirmer, s'il en était besoin, la volonté inébranlable de la France : rien ne sera négligé pour rétablir l'ordre dans le pays et dans les esprits.

Est-il besoin de rappeler l'ampleur et la rapidité de l'effort fourni par la Métropole dès les premiers instants ? Depuis lors, toutes les énergies des pouvoirs publics ont été tendues vers ce but. Aucun doute, aucune incertitude ne doivent subsister quant à notre détermination inflexible de soustraire l'Algérie aux lendemains terribles que certains voudraient lui préparer. La France est ici, chez elle, ou plutôt l'Algérie et tous ses habitants sont partie intégrante de la France, une et indivisible. Tous doivent savoir ici et ailleurs que la France ne qui quittera pas plus l'Algérie que la Provence ou la Bretagne. Quoi qu'il arrive, le destin de l'Algérie est français.

Oui, messieurs, le destin de l'Algérie est français ! Cela signifie qu'un choix a été fait par la France, — ce choix s'appelle l'intégration.

Sur cette route, nous devons nous engager sans réserve et sans retour.

Sans doute, il ne s'agit pas de fermer les yeux devant les réalités, d'appliquer mécaniquement à cette terre africaine ce qui a été conçu et réalisé ailleurs. Il faut au contraire tenir le plus grand compte de la géographie, de l'histoire, de l'ethnologie propre à cette région.

Mais, compte tenu de tout cela, le but à atteindre est marqué : faire chaque jour davantage de l'Algérie une province, originale certes, mais pleinement française.

C'est vers ce but qu'il faut marcher, c'est dans ce sens que s'inscrit la ligne du progrès.

Intégration n'est pas uniformisation : il serait néfaste de placer l'Algérie sur le lit de Procuste d'une conception purement juridique et sans contact avec les faits, mais nous devons clairement et définitivement prendre comme règle que tout pas en avant ne peut aller que dans cette direction, et qu'il faut faire un pas chaque jour.

Il faut le faire, empiriquement, au mieux des situations changeantes, mais sans jamais perdre de vue le terme qui nous est assigné. A ceux qui s'étonneraient d'une telle prise de position, il me serait facile de rappeler que la France métropolitaine, aujourd'hui si fortement intégrée dans toutes ses parties, s'est formée, au cours des siècles, de provinces que la carence des communications tenait éloignées de Paris plus que ne l'est Alger de nos jours, qui connaissaient des lois, des monnaies, des coutumes totalement différentes, et où le pouvoir central n'était que faiblement représenté.

Dans la France de l'ancien régime, la vieille province montagnarde du Midi d'où je tire moi-même mon origine fut pendant longtemps soulevée contre l'autorité royale, et l'on y parla la langue d'oc, à l'exclusion du français, jusqu'à une époque récente.

Dans le monde d'aujourd'hui, où les distances se sont contractées, où la communication des pensées est instantanée, l'Algérie est déjà bien plus proche de la Métropole, matériellement et intellectuellement, que ne l'étaient, il y a deux siècles, Nîmes ou Toulouse par rapport à l'Ile-de-France.

Conservons présente à l'esprit cette vision des évolutions nécessaires : elle nous enseigne que le temps travaille pour ceux qui le respectent, c'est-à-dire pour ceux qui ne perdent pas le leur. Et s'il faut du temps pour que l'arbre porte des fruits, alors plantons-le tout de suite et sans attendre, pour que la récolte mûrisse plus tôt.

Dans l'immédiat, nous avons une charte, votée par le Parlement et qui est notre loi : c'est le statut de l'Algérie. Son application progressive et loyale est un devoir pour tous. En accord avec l'Assemblée algérienne, nous nous efforcerons de préparer et de prendre, ou de faire prendre, les mesures tendant à cette application.

Parmi celles-ci, je désire signaler en passant celles qui doivent avoir pour objet non de plaquer sur la réalité algérienne un décor inadapté, mais de faire évoluer réellement les institutions locales de ce pays, d'une part, en associant pleinement et plus étroitement chaque jour les populations à la gestion de leurs intérêts et, d'autre part, en rapprochant l'administration des administrés.

C'est dans ce sens, notamment en mettant au point la création d'arrondissements nouveaux, que nous aborderons la réforme des communes mixtes que le statut nous fait une obligation d'entreprendre. Il nous faut donc remembrer, pour ainsi dire, la vie locale, en tenant le plus grand compte, d'une part, des réalités historiques et sociales propres à chaque région, et, d'autre part, des activités économiques existantes ou en voie de création.

Mais, messieurs, rien ne serait fait de valable si nous ne décidions d'attaquer tous ces problèmes économiques, culturels, administratifs, politiques, en les considérant avant tout comme des problèmes humains, d'abord parce que les solutions politiques ne sont pas tout, le bulletin de vote n'est pas un billet de logement ni un ticket de repas, mais surtout parce que l'homme ne vit pas de pain seulement, il ne vit pas non plus d'institutions ou de textes : il vit aussi de dignité !

L'aspiration à la dignité humaine est une force immense, elle est au cœur même de toute démocratie. La solidarité sociale, le respect mutuel, l'abandon des querelles et des discriminations, tels sont les principes qui doivent guider notre action.

Et si d'aucuns étaient tentés de sourire et de dire que ces principes sont peut-être un peu élevés, je leur répondrai qu'il faut viser haut si l'on veut toucher juste.

Pour ce qui me concerne, messieurs, je ne crois pas me faire une fausse idée de la mission qui m'a été confiée par la France si je dis qu'elle consiste avant tout à être ici le garant de la justice, l'arbitre impartial, dévoué au seul service de l'Etat, le guide ferme et humain de tous ceux dont la protection m'est remise.

Restaurer l'ordre et la paix dans l'équité, car l'injustice est le pire des désordres, donner, dans le cadre des lois, l'impulsion du progrès aux activités économiques, culturelles et administratives, enfin, assurer avec vous tous, l'évolution de ce pays vers son destin, telles sont les grandes tâches que votre coopération efficace doit permettre au Gouverneur général, sinon d'accomplir, au moins de mettre en chantier.

J'entends, pour ce faire, m'entourer de vos conseils et aussi, grâce à des contacts personnels et directs, puiser, parmi tous les éléments valables de la population, les informations et les suggestions qui nous permettront d'orienter nos décisions.

Engageons-nous donc tous ensemble, avec espoir et avec foi, sur un chemin, difficile et abrupt certes, mais le seul qui soit digne de nous et de la France.

jeudi 18 octobre 2012

Les Aztèques du Grand Temple (1985)



Les Aztèques du Grand Temple

Par Jacques Soustelle, de l'Académie française

[Le Nouvel Observateur, n° 1079, 12-18 juillet 1985]

Trois mille ans d'histoire que les conquérants espagnols n'ont pu détruire en 1521 malgré leurs « sombres canons lançant des jets de soufre »

Quand un peuple est animé d'une foi profonde qui domine sa vision de l'univers, il est tout naturellement porté à donner à cette vision une forme matérielle dans l'art, dans l'architecture et la sculpture. Ainsi nos ancêtres du Moyen Age ont-ils bâti leurs cathédrales, véritables livres de pierre dont la structure et le décor, jusque dans les détails, reflétaient les dogmes de la religion catholique et les récits sacrés des Ecritures.

Il en a été de même chez les Aztèques. Le Grand Temple — Teocalli, « Maison des Dieux » — fut, comme Notre-Dame de Paris pour les chrétiens, le miroir où les fidèles pouvaient contempler, matérialisés dans la pierre et dramatisés en rites cruels et pathétiques, les mythes fondamentaux de leur nation et de leur culture.

De ce Grand Temple nous connaissions, jusqu'à ces dernières années, d'excellentes descriptions de témoins : mémoires de conquistadores, rapports de missionnaires érudits. Des dessins, aussi, notamment celui que détient notre Bibliothèque nationale, dans le « Codex Ixtlilxochitl ». Mais l'immense édifice, ses bas-reliefs et ses peintures murales, ses statues et ses offrandes, tout, absolument tout, avait disparu dans la tempête de fer et de feu qui avait détruit Mexico en 1521. La vaillance des guerriers aztèques s'était brisée contre « des sombres canons lançant des jets de soufre », leurs glaives d'obsidienne contre les épées d'acier. Les idoles jetées du haut des pyramides, les sanctuaires rasés, les vieux dieux abolis après trois mille ans d'histoire : au centre de la capitale de la Nouvelle Espagne ne s'élevaient plus que les palais et les sanctuaires des vainqueurs.

Les siècles ont passé. Et dans la nuit du 21 février 1978, deux ouvriers qui creusaient une tranchée, non loin du palais présidentiel, pour y faire passer un câble de la Compagnie de l'Electricité, heurtèrent de leurs outils une pierre sculptée. A la lueur d'une lanterne apparaissaient les traits d'un visage. Deux jours plus tard on dégageait un énorme disque de pierre de 3,25 mètres de diamètre. Le bas-relief qui occupe toute sa surface représente une femme décapitée et démembrée. Sur son visage se détachent des grelots : il s'agit donc de Coyolxauhqui (1), « Celle qui a des grelots peints sur le visage », déesse de la Lune, soeur et ennemie du Soleil. Sa tête est couronnée de plumes, des serpents s'enroulent autour de ses membres, un crâne grimaçant attaché à sa ceinture accentue le caractère macabre de ce tableau où symbolisme et réalisme s'entrelacent. Aux oreilles de la déesse pendent des ornements à trois éléments : un cercle, un trapèze et un triangle, signe hiéroglyphique du temps, de l'année, dans toutes les anciennes civilisations du Mexique.

Ainsi donc après quatre siècles et demi, au coeur de la moderne cité de Mexico, voilà que se révélait un des principaux personnages du drame cosmique. Quatre ans de fouilles menées avec enthousiasme par l'éminent archéologue mexicain Eduardo Matos Moctezuma ont permis de remettre au jour tout ce qui reste du Grand Temple : du même coup, une lumière nouvelle a été projetée sur la religion, l'histoire et la mentalité profonde des anciens Mexicains.

Au-dessous des superstructures détruites lors de la Conquête s'étagent les étapes successives par lesquelles est passé l'énorme complexe d'édifices dont l'humble commencement, au début du XIVe siècle, ne fut sans doute qu'une simple cabane de roseaux près du rocher sur lequel un aigle, conformément aux prophéties, avait « joyeusement » dévoré un serpent. Là avait été construit le premier sanctuaire du dieu solaire Huitzilopochtli (2), guide et protecteur de la nation. Mais, règne après règne, la piété des empereurs et du peuple avait érigé, se dressant toujours plus haut vers le ciel, des pyramides plus audacieuses. Des hiéroglyphes sculptés dans les murailles scandent pour ainsi dire l'expansion, l'ascension du temple : « Deux-Lapin » (1390) ; « Un-Lapin (1454) sous le règne de Moctezuma Ier ; « Trois-Maison » (1469) sous celui d'Axayacatl ; quant à l'inauguration finale, elle fut célébrée par l'empereur Ahuitzotl en 1487... cinq ans avant l'arrivée de Christophe Colomb aux îles Bahamas qu'il prit pour les Indes.

Mais que signifie donc cette déesse démembrée gisant au pied d'un grand escalier au sommet duquel se dresse la pierre des sacrifices devant le sanctuaire du dieu du Soleil ? Le récit mythique aztèque nous le dit : Huitzilopochtli est né du coeur du vieux pays toltèque sur la « Montagne du Serpent », le Coatepec. Sa mère, la déesse terrestre, « Celle qui a une jupe de serpents », l'a conçu miraculeusement quand une balle de plumes de colibri tombée du ciel l'a fécondée. La Lune et ses frères, les « Quatre-Cents du Sud », étoiles du ciel méridional, ont voulu assassiner leur frère le Soleil dès sa naissance ; mais lui, armé de son Xiuhcoatl (3), les a exterminés, et sa soeur ennemie, tombant du haut de la montagne, est morte démembrée. Huitzilopochtli, Soleil vainqueur, est devenu le prophète et le dieu des Aztèques. C'est ce drame, celui de la victoire du Soleil sur la nuit et les astres nocturnes, que le clergé mexicain représentait chaque année pendant le mois Panquetzaliztli, quand les victimes sacrifiées étaient précipitées, du haut de la pyramide, sur le disque de Coyolxauhqui.

Mais le symbole, en réalité, était double : cosmique, puisqu'il s'agissait de renouveler année après année le combat tragique des commencements du monde ; historique, car nous saisissons de plus en plus clairement à travers le voile du mythe que la société aztèque est passée par de profondes révolutions. La déesse brisée, c'est la femme dominée, c'est une société matriarcale devenue patriarcale, l'origine du machismo mexicain. Avec ses ornements d'oreilles qui évoquent le compte du temps, elle symbolise aussi la réforme du calendrier qui a supprimé — très anciennement, peut-être mille ans avant notre ère — le vieux calendrier de douze mois lunaires remplacés par l'année solaire de dix-huit mois.

Le sanctuaire de Huitzilopochtli se dresse au sud du Teocalli. Au nord s'élève celui de Tlaloc, le dieu de la pluie, l'ancienne déité paysanne qui régnait déjà sur le Mexique central quand les Aztèques n'étaient pas encore sortis des Sept-Cavernes de Chicornoztoc, leur mythique origine. Si le Soleil était le dieu des guerriers, Tlaloc était celui du peuple des campagnes. En associant au sommet du Grand Temple ces deux divinités, les dirigeants aztèques donnaient la preuve de leur génie politique : ils réalisaient au niveau de la religion la fusion des Anciens et des Modernes, des autochtones et des nouveaux venus.

Avec le Chacmool, messager des dieux, aux mille couleurs, à demi allongé devant sa porte, avec les grenouilles symboliques qui ornent sa chapelle, avec ses peintures murales qui reprennent en leitmotiv les yeux arrondis de Tlaloc, ce temple n'est pas moins impressionnant que celui de son rival et associé. Ainsi le Soleil et la Pluie veillaient sur la grande cité indienne et sur les champs de maïs d'où elle tirait sa subsistance.

Capitale impériale, Mexico voyait converger vers son temple les offrandes de tout un monde entre les deux océans. Plus de sept mille objets précieux ont été découverts par les archéologues ; beaucoup proviennent de provinces lointaines, du littoral du Pacifique, des montagnes de l'Oaxaca. Certains, conservés avec amour de génération en génération, témoignent de la continuité des civilisations mexicaines : un masque porte l'empreinte de Teotihuacàn, qui a fleuri pendant les six premiers siècles de notre ère, un autre évoque le style caractéristique des Olmèques qui ont dominé le Mexique entre mille et quatre cents ans avant J.-C.

Ainsi le Grand Temple nous fait-il pour ainsi dire toucher du doigt aussi bien l'univers mythique de l'Antiquité mexicaine que son histoire millénaire. Il est vraiment le monument-miroir d'une civilisation.

J. S.

(1) Prononcer : Co-yol-chaouh-ki.
(2) Prononcer : Oui-tsi-lo-potch-tli.
(3) « Serpent de turquoise ». Prononcer : Chiou-coatl.

samedi 13 octobre 2012

Lettre au Monde (10 octobre 1962)



UNE LETTRE DE JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 10 octobre 1962]

Nous avons reçu, manuscrite et sous signature authentique, la lettre suivante :

Monsieur le directeur,

J'ai lu récemment dans un quotidien parisien que huit pays occidentaux (les partenaires de la France dans le Marché commun, plus la Suisse, l'Autriche et l'Espagne) s'étaient mis d'accord pour traquer sur leur territoire les « activistes » dont la liste leur a été communiquée par le Quai d'Orsay.

Ainsi, semble-t-il, si l'on n'a pas encore réalisé l'Europe des patries, on a déjà fait l'Europe des polices.

Le Monde sera-t-il assez indépendant du pouvoir pour publier les réflexions que me suggère cette nouvelle ?

1) Jamais ni dans le passé récent, ni dans un passé plus lointain, on n'avait vu les gouvernements d'Europe occidentale conclure des accords de ce genre. C'est ainsi que les dirigeants du F. L. N., à l'époque où ils faisaient ouvertement la guerre à la France par tous les moyens, y compris le terrorisme, ont toujours pu circuler et séjourner dans divers pays tels que l'Italie et l'Allemagne fédérale. Le chef de tueurs Omar Harraigue, qui organisa l'attentat du 15 septembre 1958, au cours duquel j'échappai de très peu à la mort, trouva asile dans un de ces pays. A fortiori, les Italiens antifascistes, les Allemands antihitlériens et les Juifs fuyant la persécution nazie ne furent-ils jamais inquiétés en France. C'est à une grave innovation, contraire même dans certains cas à leur propre Constitution (par exemple à l'article 10 de la Constitution italienne), que consentent ces Etats, cédant aux pressions de Paris, puisqu'elle revient à supprimer le droit d'asile politique admis jusqu'à présent par tous les pays du monde dit « libre » ;

2) Ce refus du droit d'asile s'applique aux « activistes ». Mais qu'est-ce qu'un « activiste » ? Il apparaît que c'est quelqu'un qui déplaît à l'Elysée. La liste plus ou moins fournie ou imposée par le gouvernement français aux gouvernements voisins, et que j'ai sous les yeux, comprend pêle-mêle des personnalités inculpées et d'autres qui ne le sont pas, des parlementaires et des avocats, des militaires et des civils. Le seul trait commun aux cinquante et quelques victimes de cette opération « d'amalgame », typique des régimes totalitaires, est qu'elles ont manifesté sans ambages leur opposition à la politique algérienne du régime et mis en doute sa légitimité constitutionnelle. Il resterait à démontrer que ce soit là un crime valant à ses auteurs ou complices d'être pourchassés comme des malfaiteurs dans toute l'Europe. Pour peu que le régime continue sur sa lancée, la liste noire aura bientôt décuplé, car il me semble que le crime de lèse-majesté tend à devenir plus fréquent depuis l'annonce du plébiscite. Quoi qu'il en soit, retenons qu'un « activiste », c'est-à-dire un homme que toutes les polices doivent traquer, emprisonner, exiler ou livrer, c'est tout simplement quelqu'un dont le nom figure sur une liste établie par on ne sait qui dans l'entourage de qui on sait, au gré de rancunes et de haines qui trouvent là une facile vengeance ;

3) On ne peut que se demander avec curiosité et tristesse comment des Etats qui tiennent encore à leur souveraineté peuvent admettre chez eux l'intrusion directe de policiers et de « barbouzes » venus de Paris ; comment des Etats démocratiques peuvent concilier leurs principes avec la coopération qu'ils apportent à un régime d'arbitraire qui, ne tolérant aucune opposition, veut étendre à toute l'Europe ses méthodes inquisitoriales ; comment des Etats qui ont aboli chez eux la peine de mort peuvent envisager de livrer des hommes coupables de délits d'opinion à un Etat qui, usant et abusant des juridictions d'exception, pratique la liquidation physique de ses adversaires.

Quand la dictature aura pris fin — non sans dégâts, comme toutes les dictatures — et que se sera dissipé le nuage déformant créé par la propagande obsessionnelle du régime pour les besoins de sa « chasse aux sorcières », l'épisode que je commente apparaîtra comme un manquement honteux de l'Occident démocratique à l'idéal dont il se réclame.

Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'assurance de ma sincère considération.

Jacques Soustelle.

mercredi 10 octobre 2012

Interview à Appel de la France (août 1962)



Extraits de l'interview de

Jacques SOUSTELLE

Membre du Comité exécutif du C.N.R.

[Appel de la France (journal du « Conseil National de la Résistance »), n° 5, août 1962]

Q. — Votre hostilité envers le régime actuel de la France est connue. Procède-t-elle seulement de votre désaccord avec la politique suivie en Algérie, ou a-t-elle d'autres motifs ?

R. — Il va de soi que je désapprouve de toutes mes forces « une politique » — si l'on peut employer ce terme — qui, fondée sur le reniement systématique de la parole donnée, aboutit à la plus désastreuse faillite. Ce régime est une monstruosité qui n'a de nom dans aucune langue. C'est une république sans démocratie et une monarchie sans légitimité. L'homme qui détient le pouvoir s'en est emparé en faisant de fausses promesses, puis, une fois votée la Constitution qu'il avait lui-même présentée au pays, il l'a systématiquement violée et mise en pièces. Comment qualifier un système de gouvernement dans lequel l'Exécutif, mécontent d'un tribunal pourtant exceptionnel et crée par lui, le supprime pour le punir de ne pas avoir condamné à mort un adversaire politique ? Que dire d'un régime sous lequel on recommence un procès quand il n'a pas donné satisfaction au chef de l'Etat.

La IVe République est morte des excès du parlementarisme, des abus du pouvoir législatif. Ces excès et ces abus, nous ne voulons plus les revoir. Mais le régime actuel — le despotisme mal éclairé fondé sur l'arbitraire policier, les prisons et les camps de concentration — est tombé dans l'excès opposé. L'Exécutif absorbe tout, s'arroge tous les pouvoirs, abaisse la représentation nationale, foule aux pieds les libertés des citoyens. C'est le régime le plus totalitaire qui existe à l'Ouest du rideau de fer.

Q. — Beaucoup de Français se demandent ce qui lui succéderait s'il venait à s'effondrer. Communisme, fascisme, parlementarisme à la mode de la IIIe ou de la IVe République ?

R. — Pour ce qui est du fascisme, je ris quand j'entends de braves gens croire « Le fascisme ne passera pas ! » alors qu'il est déjà passé ! Il est même installé à l'Elysée. La seule différence entre les régimes fascistes des années 30 et celui que nous subissons, c'est que Duce et Führer exerçaient la dictature pour agrandir leurs pays, tandis que notre Guide l'exerce pour le diminuer. Jamais dans l'histoire on n'a vu un Etat déployer autant d'efforts pour livrer une province et pour écraser ses propres nationaux quand ils refusent d'abaisser leur drapeau.

Quant au communisme, vous observerez que le Parti Communiste, tout en se livrant pour la galerie à des manifestations d'opposition verbale, se garde bien d'attaquer à fond le régime et son Guide. Lors du référendum du 8 avril dernier, c'est le vote massif des communistes qui a épargné au Chef de l'Etat l'humiliation de ne pas atteindre la majorité des électeurs inscrits. C'est qu'à l'heure actuelle de Gaulle est le meilleur atout du communisme, et cela pour deux raisons : d'abord parce qu'il anéantit devant lui, tel un rouleau compresseur, les forces et les structures qui pouvaient faire obstacle au communisme, parce qu'il a brisé l'armée, ligoté le Parlement, baillonné l'opposition nationale, divisé profondément la nation : ensuite parce qu'il fait le jeu du communisme international en ébranlant l'alliance atlantique et en poursuivant une politique chimérique et périmée d'hégémonie en Europe. Plus le régime actuel se prolonge et étend ses ravages, plus les chances du communisme augmentent.

Alors, me direz-vous, le retour au passé ? Non, certes ! Je l'ai dit et je le répète : nous ne voulons plus revoir les ennuis des régimes précédents. Rétablir les libertés fondamentales que les déclarations des Droits de l'Homme et nos Constitutions successives ont garanties, restaurer l'équilibre entre les pouvoirs, rendre son indépendance à la justice. Voilà ce que nous voulons.