dimanche 21 octobre 2012

Discours devant l'Assemblée algérienne (23 février 1955)



[Discours de Jacques Soustelle à une séance solennelle de l'Assemblée algérienne, 23 février 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 259-267]

Je ne dissimulerai pas mon émotion au moment où, par votre entremise, je reprends contact avec cette Algérie que j'ai connue pour la première fois, il y a douze ans.

C'est ici, à Alger, que la France s'est refait un Etat, qu'elle a retrouvé sa souveraineté, qu'elle a restauré sur ce sol africain et français les lois de la République.

Les murs mêmes de cette enceinte ne résonnent-ils pas encore des paroles historiques par lesquelles le général de Gaulle y annonça au monde que la France avait repris de plein droit sa place parmi les nations éprises de liberté ? C'est ici qu'autour de chefs prestigieux, se reforma l'armée d'Afrique. Les noms des généraux de Monsabert, Giraud, Juin, de Lattre de Tassigny, demeurent liés dans nos mémoires à cette résurrection épique qui fit reparaître sur les champs de bataille d'Italie, de France et d'Allemagne, les drapeaux de nos armées, portés au plus fort des combats par les fils de l'Algérie, fraternellement mêlés, une fois de plus, dans l'espoir et le sacrifice. N'oublions pas ce fait unique dans l'histoire des hommes : une Métropole envahie et subjuguée qui fut enfin libérée par ses enfants d'outre-mer.

Il y a deux jours, dans les montagnes de l'Aurès, j'ai serré la main à quelques vétérans de la dernière guerre ; j'ai vu leurs décorations et les traces de leurs blessures. (...)

Personne n'ignore qu'il y a là, sur notre sol et sous notre sol, d'énormes potentialités de travail, d'énergie et de production. Certes, nous ne devons pas spéculer sur elles, et c'est pourquoi j'ai mis l'accent sur l'immédiat et sur des travaux moins spectaculaires dont la nécessité nous paraît absolument impérieuse.

Je n'ignore pas davantage les difficultés auxquelles se heurte l'activité industrielle en Algérie. L'aide aux entreprises industrielles et commerciales demeurera une des préoccupations principales de notre administration.

Quoi qu'il en soit, je ne m'étendrai pas sur le détail des études et des décisions à intervenir. J'espère qu'un avenir très proche apportera à tous des précisions concrètes. Mais je désire insister sur un point, à mes yeux primordial : nous ne réussirons que si nous savons, tous tant que nous sommes, administrateurs, élus, responsables à divers titres de secteurs variés de l'activité algérienne, si nous savons, dis-je, entraîner dans cette croisade contre la faim, les couches les plus profondes du peuple.

Le temps n'est plus où l'on pouvait espérer faire paternellement le bonheur d'une population sans qu'elle s'associât elle-même à la tâche entreprise. C'est dire quel immense effort d'éducation il nous faut fournir pour dissiper l'ignorance et l'indifférence, sœurs de la misère et inspiratrices du désespoir.

J'entends mener avec énergie la lutte contre l'analphabétisme. Le plan de scolarisation établi à l'issue de la dernière guerre s'applique et continuera à s'appliquer. Mais ce n'est pas tout. A une situation exceptionnelle, et c'est bien notre cas en Algérie, il faut faire face par des méthodes exceptionnelles ; multiplier les moyens déjà considérables, mais pourtant limités, dont nous disposons en les utilisant sous des formes adaptées à l'urgence, lancer des initiatives de combat sur les points où le besoin est le plus grand, associer étroitement à l'instruction proprement dite la formation technique et l'éducation civique, donner l'assaut à l'ignorance grâce à des missions culturelles riches, non seulement de savoir, mais de sympathie, telles seront nos méthodes, méthodes offensives, concrètes, peu orthodoxes sans doute, adaptées sans formalisme aux réalités du pays et du moment.

Si nous pouvons à juste titre être fiers de l'élite autochtone qui s'est déjà constituée et qui s'accroît sous l'égide de la France, veillons à l'alimenter et à grossir ses rangs en puisant dans les masses. (...)

Ce ne sont pas les Français d'origine autochtone qui sont dressés contre les Français d'origine métropolitaine, mais une minorité très exiguë qui dirige ses coups à la fois contre les uns et contre les autres.

Les deux communautés ont les mêmes adversaires. Entre elles il ne doit subsister ni suspicion ni crainte. Prenons garde de ne pas nous laisser entraîner dans le cycle infernal de la peur et de la violence.

Aux populations autochtones qui dans leur immense majorité sont restées sourdes aux appels des agitateurs, je dis : ne craignez rien, la France protège tous ses enfants. Elle ne confond pas les innocents et les coupables. Elle vous rendra la paix et, dans la tranquillité recouvrée, elle vous guidera vers un avenir meilleur.

Les administrateurs de tous rangs travaillent et luttent dans des conditions souvent très dures. J'entends qu'ils puissent compter en toutes circonstances sur le soutien actif du Gouverneur général. Je compte, à mon tour, sur leur sens des responsabilités dont ils ont donné tant de preuves. Investis d'une autorité que leur confère l'Etat, il leur appartient de l'exercer avec fermeté et humanité. J'ai décidé de leur donner en priorité des moyens accrus pour remplir leur lourde tâche.

J'adresse aussi, messieurs, sûr d'être en communauté d'idées avec vous tous, un salut particulier aux instituteurs, notamment aux instituteurs du bled qui, dans des conditions si difficiles et quelquefois périlleuses, poursuivent leur noble mission.

Aux Français d'origine métropolitaine que l'inquiétude étreint — et qui saurait leur en faire grief ? — je m'adresse pour leur confirmer, s'il en était besoin, la volonté inébranlable de la France : rien ne sera négligé pour rétablir l'ordre dans le pays et dans les esprits.

Est-il besoin de rappeler l'ampleur et la rapidité de l'effort fourni par la Métropole dès les premiers instants ? Depuis lors, toutes les énergies des pouvoirs publics ont été tendues vers ce but. Aucun doute, aucune incertitude ne doivent subsister quant à notre détermination inflexible de soustraire l'Algérie aux lendemains terribles que certains voudraient lui préparer. La France est ici, chez elle, ou plutôt l'Algérie et tous ses habitants sont partie intégrante de la France, une et indivisible. Tous doivent savoir ici et ailleurs que la France ne qui quittera pas plus l'Algérie que la Provence ou la Bretagne. Quoi qu'il arrive, le destin de l'Algérie est français.

Oui, messieurs, le destin de l'Algérie est français ! Cela signifie qu'un choix a été fait par la France, — ce choix s'appelle l'intégration.

Sur cette route, nous devons nous engager sans réserve et sans retour.

Sans doute, il ne s'agit pas de fermer les yeux devant les réalités, d'appliquer mécaniquement à cette terre africaine ce qui a été conçu et réalisé ailleurs. Il faut au contraire tenir le plus grand compte de la géographie, de l'histoire, de l'ethnologie propre à cette région.

Mais, compte tenu de tout cela, le but à atteindre est marqué : faire chaque jour davantage de l'Algérie une province, originale certes, mais pleinement française.

C'est vers ce but qu'il faut marcher, c'est dans ce sens que s'inscrit la ligne du progrès.

Intégration n'est pas uniformisation : il serait néfaste de placer l'Algérie sur le lit de Procuste d'une conception purement juridique et sans contact avec les faits, mais nous devons clairement et définitivement prendre comme règle que tout pas en avant ne peut aller que dans cette direction, et qu'il faut faire un pas chaque jour.

Il faut le faire, empiriquement, au mieux des situations changeantes, mais sans jamais perdre de vue le terme qui nous est assigné. A ceux qui s'étonneraient d'une telle prise de position, il me serait facile de rappeler que la France métropolitaine, aujourd'hui si fortement intégrée dans toutes ses parties, s'est formée, au cours des siècles, de provinces que la carence des communications tenait éloignées de Paris plus que ne l'est Alger de nos jours, qui connaissaient des lois, des monnaies, des coutumes totalement différentes, et où le pouvoir central n'était que faiblement représenté.

Dans la France de l'ancien régime, la vieille province montagnarde du Midi d'où je tire moi-même mon origine fut pendant longtemps soulevée contre l'autorité royale, et l'on y parla la langue d'oc, à l'exclusion du français, jusqu'à une époque récente.

Dans le monde d'aujourd'hui, où les distances se sont contractées, où la communication des pensées est instantanée, l'Algérie est déjà bien plus proche de la Métropole, matériellement et intellectuellement, que ne l'étaient, il y a deux siècles, Nîmes ou Toulouse par rapport à l'Ile-de-France.

Conservons présente à l'esprit cette vision des évolutions nécessaires : elle nous enseigne que le temps travaille pour ceux qui le respectent, c'est-à-dire pour ceux qui ne perdent pas le leur. Et s'il faut du temps pour que l'arbre porte des fruits, alors plantons-le tout de suite et sans attendre, pour que la récolte mûrisse plus tôt.

Dans l'immédiat, nous avons une charte, votée par le Parlement et qui est notre loi : c'est le statut de l'Algérie. Son application progressive et loyale est un devoir pour tous. En accord avec l'Assemblée algérienne, nous nous efforcerons de préparer et de prendre, ou de faire prendre, les mesures tendant à cette application.

Parmi celles-ci, je désire signaler en passant celles qui doivent avoir pour objet non de plaquer sur la réalité algérienne un décor inadapté, mais de faire évoluer réellement les institutions locales de ce pays, d'une part, en associant pleinement et plus étroitement chaque jour les populations à la gestion de leurs intérêts et, d'autre part, en rapprochant l'administration des administrés.

C'est dans ce sens, notamment en mettant au point la création d'arrondissements nouveaux, que nous aborderons la réforme des communes mixtes que le statut nous fait une obligation d'entreprendre. Il nous faut donc remembrer, pour ainsi dire, la vie locale, en tenant le plus grand compte, d'une part, des réalités historiques et sociales propres à chaque région, et, d'autre part, des activités économiques existantes ou en voie de création.

Mais, messieurs, rien ne serait fait de valable si nous ne décidions d'attaquer tous ces problèmes économiques, culturels, administratifs, politiques, en les considérant avant tout comme des problèmes humains, d'abord parce que les solutions politiques ne sont pas tout, le bulletin de vote n'est pas un billet de logement ni un ticket de repas, mais surtout parce que l'homme ne vit pas de pain seulement, il ne vit pas non plus d'institutions ou de textes : il vit aussi de dignité !

L'aspiration à la dignité humaine est une force immense, elle est au cœur même de toute démocratie. La solidarité sociale, le respect mutuel, l'abandon des querelles et des discriminations, tels sont les principes qui doivent guider notre action.

Et si d'aucuns étaient tentés de sourire et de dire que ces principes sont peut-être un peu élevés, je leur répondrai qu'il faut viser haut si l'on veut toucher juste.

Pour ce qui me concerne, messieurs, je ne crois pas me faire une fausse idée de la mission qui m'a été confiée par la France si je dis qu'elle consiste avant tout à être ici le garant de la justice, l'arbitre impartial, dévoué au seul service de l'Etat, le guide ferme et humain de tous ceux dont la protection m'est remise.

Restaurer l'ordre et la paix dans l'équité, car l'injustice est le pire des désordres, donner, dans le cadre des lois, l'impulsion du progrès aux activités économiques, culturelles et administratives, enfin, assurer avec vous tous, l'évolution de ce pays vers son destin, telles sont les grandes tâches que votre coopération efficace doit permettre au Gouverneur général, sinon d'accomplir, au moins de mettre en chantier.

J'entends, pour ce faire, m'entourer de vos conseils et aussi, grâce à des contacts personnels et directs, puiser, parmi tous les éléments valables de la population, les informations et les suggestions qui nous permettront d'orienter nos décisions.

Engageons-nous donc tous ensemble, avec espoir et avec foi, sur un chemin, difficile et abrupt certes, mais le seul qui soit digne de nous et de la France.