mercredi 10 octobre 2012

Interview à Appel de la France (août 1962)



Extraits de l'interview de

Jacques SOUSTELLE

Membre du Comité exécutif du C.N.R.

[Appel de la France (journal du « Conseil National de la Résistance »), n° 5, août 1962]

Q. — Votre hostilité envers le régime actuel de la France est connue. Procède-t-elle seulement de votre désaccord avec la politique suivie en Algérie, ou a-t-elle d'autres motifs ?

R. — Il va de soi que je désapprouve de toutes mes forces « une politique » — si l'on peut employer ce terme — qui, fondée sur le reniement systématique de la parole donnée, aboutit à la plus désastreuse faillite. Ce régime est une monstruosité qui n'a de nom dans aucune langue. C'est une république sans démocratie et une monarchie sans légitimité. L'homme qui détient le pouvoir s'en est emparé en faisant de fausses promesses, puis, une fois votée la Constitution qu'il avait lui-même présentée au pays, il l'a systématiquement violée et mise en pièces. Comment qualifier un système de gouvernement dans lequel l'Exécutif, mécontent d'un tribunal pourtant exceptionnel et crée par lui, le supprime pour le punir de ne pas avoir condamné à mort un adversaire politique ? Que dire d'un régime sous lequel on recommence un procès quand il n'a pas donné satisfaction au chef de l'Etat.

La IVe République est morte des excès du parlementarisme, des abus du pouvoir législatif. Ces excès et ces abus, nous ne voulons plus les revoir. Mais le régime actuel — le despotisme mal éclairé fondé sur l'arbitraire policier, les prisons et les camps de concentration — est tombé dans l'excès opposé. L'Exécutif absorbe tout, s'arroge tous les pouvoirs, abaisse la représentation nationale, foule aux pieds les libertés des citoyens. C'est le régime le plus totalitaire qui existe à l'Ouest du rideau de fer.

Q. — Beaucoup de Français se demandent ce qui lui succéderait s'il venait à s'effondrer. Communisme, fascisme, parlementarisme à la mode de la IIIe ou de la IVe République ?

R. — Pour ce qui est du fascisme, je ris quand j'entends de braves gens croire « Le fascisme ne passera pas ! » alors qu'il est déjà passé ! Il est même installé à l'Elysée. La seule différence entre les régimes fascistes des années 30 et celui que nous subissons, c'est que Duce et Führer exerçaient la dictature pour agrandir leurs pays, tandis que notre Guide l'exerce pour le diminuer. Jamais dans l'histoire on n'a vu un Etat déployer autant d'efforts pour livrer une province et pour écraser ses propres nationaux quand ils refusent d'abaisser leur drapeau.

Quant au communisme, vous observerez que le Parti Communiste, tout en se livrant pour la galerie à des manifestations d'opposition verbale, se garde bien d'attaquer à fond le régime et son Guide. Lors du référendum du 8 avril dernier, c'est le vote massif des communistes qui a épargné au Chef de l'Etat l'humiliation de ne pas atteindre la majorité des électeurs inscrits. C'est qu'à l'heure actuelle de Gaulle est le meilleur atout du communisme, et cela pour deux raisons : d'abord parce qu'il anéantit devant lui, tel un rouleau compresseur, les forces et les structures qui pouvaient faire obstacle au communisme, parce qu'il a brisé l'armée, ligoté le Parlement, baillonné l'opposition nationale, divisé profondément la nation : ensuite parce qu'il fait le jeu du communisme international en ébranlant l'alliance atlantique et en poursuivant une politique chimérique et périmée d'hégémonie en Europe. Plus le régime actuel se prolonge et étend ses ravages, plus les chances du communisme augmentent.

Alors, me direz-vous, le retour au passé ? Non, certes ! Je l'ai dit et je le répète : nous ne voulons plus revoir les ennuis des régimes précédents. Rétablir les libertés fondamentales que les déclarations des Droits de l'Homme et nos Constitutions successives ont garanties, restaurer l'équilibre entre les pouvoirs, rendre son indépendance à la justice. Voilà ce que nous voulons.