jeudi 18 octobre 2012

Les Aztèques du Grand Temple (1985)



Les Aztèques du Grand Temple

Par Jacques Soustelle, de l'Académie française

[Le Nouvel Observateur, n° 1079, 12-18 juillet 1985]

Trois mille ans d'histoire que les conquérants espagnols n'ont pu détruire en 1521 malgré leurs « sombres canons lançant des jets de soufre »

Quand un peuple est animé d'une foi profonde qui domine sa vision de l'univers, il est tout naturellement porté à donner à cette vision une forme matérielle dans l'art, dans l'architecture et la sculpture. Ainsi nos ancêtres du Moyen Age ont-ils bâti leurs cathédrales, véritables livres de pierre dont la structure et le décor, jusque dans les détails, reflétaient les dogmes de la religion catholique et les récits sacrés des Ecritures.

Il en a été de même chez les Aztèques. Le Grand Temple — Teocalli, « Maison des Dieux » — fut, comme Notre-Dame de Paris pour les chrétiens, le miroir où les fidèles pouvaient contempler, matérialisés dans la pierre et dramatisés en rites cruels et pathétiques, les mythes fondamentaux de leur nation et de leur culture.

De ce Grand Temple nous connaissions, jusqu'à ces dernières années, d'excellentes descriptions de témoins : mémoires de conquistadores, rapports de missionnaires érudits. Des dessins, aussi, notamment celui que détient notre Bibliothèque nationale, dans le « Codex Ixtlilxochitl ». Mais l'immense édifice, ses bas-reliefs et ses peintures murales, ses statues et ses offrandes, tout, absolument tout, avait disparu dans la tempête de fer et de feu qui avait détruit Mexico en 1521. La vaillance des guerriers aztèques s'était brisée contre « des sombres canons lançant des jets de soufre », leurs glaives d'obsidienne contre les épées d'acier. Les idoles jetées du haut des pyramides, les sanctuaires rasés, les vieux dieux abolis après trois mille ans d'histoire : au centre de la capitale de la Nouvelle Espagne ne s'élevaient plus que les palais et les sanctuaires des vainqueurs.

Les siècles ont passé. Et dans la nuit du 21 février 1978, deux ouvriers qui creusaient une tranchée, non loin du palais présidentiel, pour y faire passer un câble de la Compagnie de l'Electricité, heurtèrent de leurs outils une pierre sculptée. A la lueur d'une lanterne apparaissaient les traits d'un visage. Deux jours plus tard on dégageait un énorme disque de pierre de 3,25 mètres de diamètre. Le bas-relief qui occupe toute sa surface représente une femme décapitée et démembrée. Sur son visage se détachent des grelots : il s'agit donc de Coyolxauhqui (1), « Celle qui a des grelots peints sur le visage », déesse de la Lune, soeur et ennemie du Soleil. Sa tête est couronnée de plumes, des serpents s'enroulent autour de ses membres, un crâne grimaçant attaché à sa ceinture accentue le caractère macabre de ce tableau où symbolisme et réalisme s'entrelacent. Aux oreilles de la déesse pendent des ornements à trois éléments : un cercle, un trapèze et un triangle, signe hiéroglyphique du temps, de l'année, dans toutes les anciennes civilisations du Mexique.

Ainsi donc après quatre siècles et demi, au coeur de la moderne cité de Mexico, voilà que se révélait un des principaux personnages du drame cosmique. Quatre ans de fouilles menées avec enthousiasme par l'éminent archéologue mexicain Eduardo Matos Moctezuma ont permis de remettre au jour tout ce qui reste du Grand Temple : du même coup, une lumière nouvelle a été projetée sur la religion, l'histoire et la mentalité profonde des anciens Mexicains.

Au-dessous des superstructures détruites lors de la Conquête s'étagent les étapes successives par lesquelles est passé l'énorme complexe d'édifices dont l'humble commencement, au début du XIVe siècle, ne fut sans doute qu'une simple cabane de roseaux près du rocher sur lequel un aigle, conformément aux prophéties, avait « joyeusement » dévoré un serpent. Là avait été construit le premier sanctuaire du dieu solaire Huitzilopochtli (2), guide et protecteur de la nation. Mais, règne après règne, la piété des empereurs et du peuple avait érigé, se dressant toujours plus haut vers le ciel, des pyramides plus audacieuses. Des hiéroglyphes sculptés dans les murailles scandent pour ainsi dire l'expansion, l'ascension du temple : « Deux-Lapin » (1390) ; « Un-Lapin (1454) sous le règne de Moctezuma Ier ; « Trois-Maison » (1469) sous celui d'Axayacatl ; quant à l'inauguration finale, elle fut célébrée par l'empereur Ahuitzotl en 1487... cinq ans avant l'arrivée de Christophe Colomb aux îles Bahamas qu'il prit pour les Indes.

Mais que signifie donc cette déesse démembrée gisant au pied d'un grand escalier au sommet duquel se dresse la pierre des sacrifices devant le sanctuaire du dieu du Soleil ? Le récit mythique aztèque nous le dit : Huitzilopochtli est né du coeur du vieux pays toltèque sur la « Montagne du Serpent », le Coatepec. Sa mère, la déesse terrestre, « Celle qui a une jupe de serpents », l'a conçu miraculeusement quand une balle de plumes de colibri tombée du ciel l'a fécondée. La Lune et ses frères, les « Quatre-Cents du Sud », étoiles du ciel méridional, ont voulu assassiner leur frère le Soleil dès sa naissance ; mais lui, armé de son Xiuhcoatl (3), les a exterminés, et sa soeur ennemie, tombant du haut de la montagne, est morte démembrée. Huitzilopochtli, Soleil vainqueur, est devenu le prophète et le dieu des Aztèques. C'est ce drame, celui de la victoire du Soleil sur la nuit et les astres nocturnes, que le clergé mexicain représentait chaque année pendant le mois Panquetzaliztli, quand les victimes sacrifiées étaient précipitées, du haut de la pyramide, sur le disque de Coyolxauhqui.

Mais le symbole, en réalité, était double : cosmique, puisqu'il s'agissait de renouveler année après année le combat tragique des commencements du monde ; historique, car nous saisissons de plus en plus clairement à travers le voile du mythe que la société aztèque est passée par de profondes révolutions. La déesse brisée, c'est la femme dominée, c'est une société matriarcale devenue patriarcale, l'origine du machismo mexicain. Avec ses ornements d'oreilles qui évoquent le compte du temps, elle symbolise aussi la réforme du calendrier qui a supprimé — très anciennement, peut-être mille ans avant notre ère — le vieux calendrier de douze mois lunaires remplacés par l'année solaire de dix-huit mois.

Le sanctuaire de Huitzilopochtli se dresse au sud du Teocalli. Au nord s'élève celui de Tlaloc, le dieu de la pluie, l'ancienne déité paysanne qui régnait déjà sur le Mexique central quand les Aztèques n'étaient pas encore sortis des Sept-Cavernes de Chicornoztoc, leur mythique origine. Si le Soleil était le dieu des guerriers, Tlaloc était celui du peuple des campagnes. En associant au sommet du Grand Temple ces deux divinités, les dirigeants aztèques donnaient la preuve de leur génie politique : ils réalisaient au niveau de la religion la fusion des Anciens et des Modernes, des autochtones et des nouveaux venus.

Avec le Chacmool, messager des dieux, aux mille couleurs, à demi allongé devant sa porte, avec les grenouilles symboliques qui ornent sa chapelle, avec ses peintures murales qui reprennent en leitmotiv les yeux arrondis de Tlaloc, ce temple n'est pas moins impressionnant que celui de son rival et associé. Ainsi le Soleil et la Pluie veillaient sur la grande cité indienne et sur les champs de maïs d'où elle tirait sa subsistance.

Capitale impériale, Mexico voyait converger vers son temple les offrandes de tout un monde entre les deux océans. Plus de sept mille objets précieux ont été découverts par les archéologues ; beaucoup proviennent de provinces lointaines, du littoral du Pacifique, des montagnes de l'Oaxaca. Certains, conservés avec amour de génération en génération, témoignent de la continuité des civilisations mexicaines : un masque porte l'empreinte de Teotihuacàn, qui a fleuri pendant les six premiers siècles de notre ère, un autre évoque le style caractéristique des Olmèques qui ont dominé le Mexique entre mille et quatre cents ans avant J.-C.

Ainsi le Grand Temple nous fait-il pour ainsi dire toucher du doigt aussi bien l'univers mythique de l'Antiquité mexicaine que son histoire millénaire. Il est vraiment le monument-miroir d'une civilisation.

J. S.

(1) Prononcer : Co-yol-chaouh-ki.
(2) Prononcer : Oui-tsi-lo-potch-tli.
(3) « Serpent de turquoise ». Prononcer : Chiou-coatl.