samedi 13 octobre 2012

Lettre au Monde (10 octobre 1962)



UNE LETTRE DE JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 10 octobre 1962]

Nous avons reçu, manuscrite et sous signature authentique, la lettre suivante :

Monsieur le directeur,

J'ai lu récemment dans un quotidien parisien que huit pays occidentaux (les partenaires de la France dans le Marché commun, plus la Suisse, l'Autriche et l'Espagne) s'étaient mis d'accord pour traquer sur leur territoire les « activistes » dont la liste leur a été communiquée par le Quai d'Orsay.

Ainsi, semble-t-il, si l'on n'a pas encore réalisé l'Europe des patries, on a déjà fait l'Europe des polices.

Le Monde sera-t-il assez indépendant du pouvoir pour publier les réflexions que me suggère cette nouvelle ?

1) Jamais ni dans le passé récent, ni dans un passé plus lointain, on n'avait vu les gouvernements d'Europe occidentale conclure des accords de ce genre. C'est ainsi que les dirigeants du F. L. N., à l'époque où ils faisaient ouvertement la guerre à la France par tous les moyens, y compris le terrorisme, ont toujours pu circuler et séjourner dans divers pays tels que l'Italie et l'Allemagne fédérale. Le chef de tueurs Omar Harraigue, qui organisa l'attentat du 15 septembre 1958, au cours duquel j'échappai de très peu à la mort, trouva asile dans un de ces pays. A fortiori, les Italiens antifascistes, les Allemands antihitlériens et les Juifs fuyant la persécution nazie ne furent-ils jamais inquiétés en France. C'est à une grave innovation, contraire même dans certains cas à leur propre Constitution (par exemple à l'article 10 de la Constitution italienne), que consentent ces Etats, cédant aux pressions de Paris, puisqu'elle revient à supprimer le droit d'asile politique admis jusqu'à présent par tous les pays du monde dit « libre » ;

2) Ce refus du droit d'asile s'applique aux « activistes ». Mais qu'est-ce qu'un « activiste » ? Il apparaît que c'est quelqu'un qui déplaît à l'Elysée. La liste plus ou moins fournie ou imposée par le gouvernement français aux gouvernements voisins, et que j'ai sous les yeux, comprend pêle-mêle des personnalités inculpées et d'autres qui ne le sont pas, des parlementaires et des avocats, des militaires et des civils. Le seul trait commun aux cinquante et quelques victimes de cette opération « d'amalgame », typique des régimes totalitaires, est qu'elles ont manifesté sans ambages leur opposition à la politique algérienne du régime et mis en doute sa légitimité constitutionnelle. Il resterait à démontrer que ce soit là un crime valant à ses auteurs ou complices d'être pourchassés comme des malfaiteurs dans toute l'Europe. Pour peu que le régime continue sur sa lancée, la liste noire aura bientôt décuplé, car il me semble que le crime de lèse-majesté tend à devenir plus fréquent depuis l'annonce du plébiscite. Quoi qu'il en soit, retenons qu'un « activiste », c'est-à-dire un homme que toutes les polices doivent traquer, emprisonner, exiler ou livrer, c'est tout simplement quelqu'un dont le nom figure sur une liste établie par on ne sait qui dans l'entourage de qui on sait, au gré de rancunes et de haines qui trouvent là une facile vengeance ;

3) On ne peut que se demander avec curiosité et tristesse comment des Etats qui tiennent encore à leur souveraineté peuvent admettre chez eux l'intrusion directe de policiers et de « barbouzes » venus de Paris ; comment des Etats démocratiques peuvent concilier leurs principes avec la coopération qu'ils apportent à un régime d'arbitraire qui, ne tolérant aucune opposition, veut étendre à toute l'Europe ses méthodes inquisitoriales ; comment des Etats qui ont aboli chez eux la peine de mort peuvent envisager de livrer des hommes coupables de délits d'opinion à un Etat qui, usant et abusant des juridictions d'exception, pratique la liquidation physique de ses adversaires.

Quand la dictature aura pris fin — non sans dégâts, comme toutes les dictatures — et que se sera dissipé le nuage déformant créé par la propagande obsessionnelle du régime pour les besoins de sa « chasse aux sorcières », l'épisode que je commente apparaîtra comme un manquement honteux de l'Occident démocratique à l'idéal dont il se réclame.

Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'assurance de ma sincère considération.

Jacques Soustelle.