mardi 4 décembre 2012

1942-1943 : quand les Français ne s'aimaient pas (1983)



LE LIVRE EVENEMENT

par Jacques Soustelle,
de l'Académie française

1942-1943 : quand les Français ne s'aimaient pas

L'Impitoyable Guerre civile, d'Henri Amouroux. (Laffont, 551 p., 95 F.)

[Le Figaro Magazine, 10 décembre 1983]

Il vient de recevoir le prix Chateaubriand pour ce livre. Sixième volet de la magistrale histoire de l'Occupation par Henri Amouroux : l'heure où le sort bascule. L'Allemagne s'enferre. La France s'installe, sur fond de pénurie et de marché noir, dans la guerre civile. Rigueur, chaleur : Amouroux nous raconte admirablement la « grande pitié » de la nation déchirée.


Henri Amouroux est en voie de devenir - que dis-je ? il est déjà - l'historien par excellence de ces terribles années de guerre et d'occupation pendant lesquelles les Français, plus divisés qu'ils ne le furent jamais, se partagèrent entre l'attentisme plus ou moins camouflé en « révolution nationale », la collaboration avec l'ennemi et la résistance. Il apporte, à relater cette période de notre vie collective, aussi chargée de bouleversements et de haines que les années de la Révolution et de la Terreur, à la fois l'attention précise du savant et la chaleur humaine de l'écrivain désireux avant tout de comprendre. Ce sixième tome d'une œuvre monumentale qui en comprendra huit est d'une lecture à la fois passionnante et attristante : fidèle à son titre, il nous expose le tableau d'une nation déchirée où des Français égarés vont jusqu'à porter l'uniforme et les emblèmes du plus féroce des occupants.

Oui, c'est bien une « impitoyable guerre civile » qui se déchaîne et s'amplifie entre 1942 et 1943, à partir du moment où, les Alliés ayant débarqué en Afrique du Nord, Hitler envahit la zone dite « libre », met fin à la fiction de Vichy, accule au suicide la flotte inactive depuis deux ans à Toulon, liquide l'armée de l'armistice. Novembre 1942 a vraiment été, pour reprendre une expression d'Alain de Serigny, « la bissectrice de la guerre ». En dépit des péripéties (notamment de « l'expédient Darlan »), et malgré les épreuves indicibles qu'il faudra encore supporter, la guerre est clairement perdue pour l'Axe. Dès lors, les hommes qui en France ont tout parié sur le triomphe de Hitler - l'ex-socialiste Déat, l'ex-communiste Doriot - redoublent de frénésie. Mais le Maréchal ? On est tenté de récrire l'histoire, d'imaginer Pétain, cédant aux objurgations de certains membres de son entourage, s'envoler pour Alger... mais non : c'est tout de même lui, avec ce qui lui reste de prestige et d'autorité, qui maintiendra au pouvoir Pierre Laval, qui promulguera la loi scélérate du 5 juin 1943 créant les tristement fameuses « sections spéciales », puis celle du 22 juillet autorisant les citoyens français à s'engager dans la Waffen-S.S., et qui patronnera officiellement la Milice. Cette époque verra la naissance des maquis. Henri Amouroux rapporte un propos significatif d'Otto Abetz, disant au Gauleiter Sauckel : « Si jamais le maquis érige des monuments en France, vous aurez le plus important de ces monuments avec la dédicace : A notre agent de recrutement principal, le maquis reconnaissant. » Et en effet, c'est le S.T.O. (*) qui jette dans l'opposition armée une foule de réfractaires, jeunes pour la plupart, les premiers maquisards. De 20 à 70 % de ceux qui devraient partir pour prêter leurs bras à la machine de guerre hitlérienne s'y refusent. A la lumière de multiples témoignages inédits, notre auteur montre comment s'organisa cette résistance spontanée aux rafles et aux déportations, dans la complicité très large de tout un peuple.

Pendant ces mois affreux de l'hiver de 1942-1943, les résistants de l'intérieur rassemblés autour du général De Gaulle, tantôt qualifiés par les uns de suppôts de la droite et de l'extrême droite, tantôt stigmatisés par d'autres comme un ramassis de juifs et de communistes, en butte aux intrigues des hiérarques vichystes d'Afrique et à l'hostilité opiniâtre de Roosevelt, ne pouvaient que reporter tous leurs espoirs sur leurs camarades de France occupée, sur ces mouvements de résistance dont les chefs - Fresnay, d'Astier, Blocq-Mascart, Bourdet, Claudius-Petit, Lecompte-Boinet, Mederic, Pineau... - entretenaient avec Londres des contacts de plus en plus fréquents et étroits. Jean Moulin (« Max »), membre de notre Comité national, représentait en territoire occupé le chef de la France combattante. Très vite se posa le problème des partis : dans la perspective désormais certaine de la victoire, ne devait-on pas les associer au combat ? Pour avoir pris part moi-même aux débats passionnés qui ont opposé à Londres des hommes d'égal patriotisme tels que Brossolette, Fresnay, Moulin, je sais combien la décision fut difficile, mais inéluctable. Le parti communiste, trop heureux de se dédouaner, se rallia avec éclat, en la personne de Fernand Grenier, au Comité national. Je vois encore le général De Gaulle, peu enclin aux épanchements, m'annoncer l'arrivée de Grenier à Londres, exultant, en me gratifiant d'une forte bourrade : avec Charles Vallin, qui apportait l'adhésion des Croix de Feu, Léon Blum et ses amis, Henri Queuille, Bidault, Jacquinot, Louis Marin, tous les partis venaient se joindre à nous pour proclamer, face aux manœuvres d'Alger, la légitimité de la résistance gaulliste.

Le 27 mai 1943, rue du Four à Paris, le Conseil national de la résistance se réunissait pour la première fois sous la présidence de « Max ». Ainsi l'unité était faite - mais les partis prenaient une hypothèque sur l'avenir. La résistance se politisait. A mesure que les Alliés remportaient succès sur succès, que Mussolini tombait, que Rommel était chassé d'Afrique, la « collaboration » se durcissait. On vit Darnand, patriote dévoyé devenu S.S. Sturmbannführer, prêter serment à Hitler, la Milice assassiner à tort et à travers, la terreur se déchaîner dans une atmosphère d'antisémitisme délirant et de rodomontades irréalistes sur une prétendue victoire du Reich. Une telle situation ouvrait, malheureusement, toutes grandes les portes aux haines personnelles, aux petites vengeances, aux représailles, à la délation. Henri Amouroux ne dissimule aucun des aspects de cette tragédie : la guerre civile est une chose affreuse.

Il ne nous laisse pas oublier non plus que la masse des Français, au milieu de ce bouleversement, des attentats, des coups de main et des assassinats, demeure confrontée aux réalités quotidiennes qui sont la pénurie et le marché noir. A beaucoup de Français, les soucis quotidiens obstruent l'horizon. Les événements qui se déroulent dans le monde ou en France même semblent ne pas les concerner : ils sont devenus de simples objets de l'histoire.

Un mois après la première réunion du C.N.R., Jean Moulin est fait prisonnier à Caluire. Christian Pineau le verra moribond ; d'autres le rencontrent, brisé et inconscient, dans les locaux de la Gestapo. Personne ne le reverra vivant. C'est sur ce drame que s'achève l'ouvrage capital d'Henri Amouroux.

(*) Service du travail obligatoire.