samedi 8 décembre 2012

Déclaration radiodiffusée sur l'exécution des résistants du Musée de l'Homme (1942)



[Déclaration de Jacques Soustelle à la BBC, 11 juin 1942]

Il y a quatorze années, en 1928, une petite équipe de jeunes gens, guidés et inspirés par l'un des plus grands savants de notre temps, le professeur Paul Rivet, s'attelaient à la tâche de créer, en France, un centre d'études, de recherche et d'éducation pour la science de l'Homme.

Il leur fallut dix ans pour réaliser l'œuvre qu'ils s'étaient promis d'accomplir. Ils se firent, d'étudiants qu'ils étaient, explorateurs, architectes, professeurs. Tantôt, dans la poussière du Trocadéro démoli, ils édifiaient le nouveau musée de l'Homme, véritable palais des Sciences sociales ; tantôt, ils parcouraient les continents et les mers, du Groenland au Brésil, de Dakar à Nouméa, pour accumuler les observations, étudier la vie des peuples exotiques, arracher au sol le témoignage des civilisations perdues.

En 1938, quand fut inauguré le musée de l'Homme, la France occupait enfin un des premiers rangs dans le monde sur le plan des sciences humaines. Des centaines d'étudiants fréquentaient les cours.

Le grand public, le public populaire en particulier, prenait conscience de la vaste communauté mondiale, si diverse, et pourtant une, à laquelle nous appartenons. Oui, cet effort tenace, entrepris et poursuivi dans la pauvreté, dans le labeur, dans le sacrifice des ambitions personnelles, commençait à porter ses fruits. Cette poignée de travailleurs ardents avait élevé un monument unique à la science française et à l'humanité, car la vocation de la France, là comme ailleurs, c'est d'être la source de pensées universelles.

Leur œuvre, dans sa vigueur scientifique, était un défi au racisme, aux doctrines dégradantes d'esclavages et d'exploitation, à la nouvelle barbarie qui déjà menaçait le monde.

Cette petite équipe fervente, j'en ai fait partie, j'en fais encore partie, malgré l'éloignement et la guerre, et il n'est rien dans ma vie dont je sois plus fier, sauf d'avoir répondu oui à l'appel du Général de Gaulle, celui qui nous redonnera la France. Et, si je parle aujourd'hui, c'est parce que les barbares provisoirement triomphants ont saccagé cette œuvre si humaine et française.

Notre maître, notre ami Paul Rivet, est en exil. Et deux des nôtres, des plus purs et des plus nobles, sont tombés sous les balles des fusilleurs allemands.

L'un d'entre eux, Vildé, spécialiste des peuples du Nord de l'Europe, travailleur infatigable, a été assassiné au mont Valérien, le 23 février, avec 80 martyrs. Je revois encore son visage aux traits rudes sous ses cheveux blonds, sa bouche taciturne qui ne s'ouvrait que pour répondre brièvement par un « Bon ! » laconique, lorsqu'on lui demandait encore un effort, encore un peu plus de travail. Il est mort héroïquement, avec calme, en forçant l'admiration de ses bourreaux.

L'autre s'appelait Anatole Levitsky. Il cachait une volonté de fer sous des dehors tranquilles, presque effacés. Au début, il étudiait le jour, gagnait sa vie pendant la nuit comme chauffeur de taxi. Ses connaissances et sa capacité de travail étaient étonnantes. Nous l'avions mis à la tête d'une section de techniques comparées, où ses recherches et son labeur acharnés promettaient les plus beaux progrès à notre jeune science. Et c'était aussi le meilleur des camarades, le plus désintéressé, le plus digne de confiance. De 1937 à la guerre, il n'est pas de jour où nous n'ayons étudié, travaillé, espéré ensemble.

Et voilà qu'on nous les a tués ! Voilà les hommes que la racaille germanique et la racaille encore plus méprisable des complices de l'ennemi, à Paris ou à Vichy, assassinent ou font assassiner tous les jours. Ils n'étaient ni juifs, ni communistes, puisque c'est de cela, paraît-il, qu'on les accuse. L'eussent-ils été, du reste, que le crime n'aurait pas été moins odieux. C'étaient simplement de jeunes Français pleins de foi, des chercheurs, des savants. C'est pour cela qu'on les a tués, parce que le plan diabolique des envahisseurs, pour exterminer le peuple français, exige d'abord la destruction impitoyable de ceux qui pourraient l'élever et le guider.

Mes camarades martyrisés, nous ne vous oublierons pas, et nous vous vengerons. Je le dis pour les assassins ; je le dis pour les complices ; je le dis pour ceux — que nous connaissons bien mieux qu'ils ne le croient — qui ont livré ces deux êtres d'élite aux bouchers hitlériens. Il n'y aurait pas de justice sur la terre si ce sang, le plus innocent et le plus pur, n'était pas lavé. L'heure des jugements viendra.

Tout sera mesuré, pesé, rétribué, à chacun selon ses œuvres. Nous qui étions entrés dans la vie pour accomplir une œuvre de paix et de savoir, ce sont eux, les Boches, eux les traîtres, qui nous ont mis des armes dans la main et la haine au cœur. Et pas seulement à nous, mais aux Tchèques, aux Polonais, aux Norvégiens, aux Hollandais, aux Grecs, aux millions d'Européens qui attendent et qui espèrent.

Il est trop tard maintenant, les forces du mal que vous avez déchaînées sont en marche, irrésistiblement, contre vous. Elles ne s'apaiseront, elles ne fermeront leurs ailes sombres que le jour où la justice aura vengé nos martyrs. Alors, et alors seulement, nous pourrons reprendre notre tâche.

Oui, quand nos drapeaux flotteront sur Paris délivré, nous sentirons dans notre cœur l'exigence poignante de ceux qu'on nous a pris, des camarades qu'on nous a tués. Je sais quel est leur vœu, car je les ai trop connus pour ignorer leur volonté. C'est qu'il faut reprendre l'œuvre commencée, relever les ruines, refaire une France plus belle, plus saine, plus libre, cette France que nous saurons construire comme ils l'auraient voulu et pour laquelle ils sont morts.