samedi 1 décembre 2012

Premières réflexions (1960)



Premières réflexions.

[Article de Jacques Soustelle dans Vérités sur l'Algérie et le Sahara, 16 juin 1960]

Le discours du 14 juin n'a pas fini de provoquer commentaires et controverses. Les quelques réflexions qui suivent sont rédigées après une première lecture ; elles n'ont pas la prétention d'être exhaustives.

L'orientation générale.

Je crois qu'on peut, sans parti pris, définir comme suit la ligne générale du discours : « En somme, tout va déjà bien et ira mieux demain. Français, consolez-vous de la perte de l'Empire, déjà consommée, et acceptez d'avance celle de l'Algérie, car vous serez demain ou après-demain un grand pays moderne. Du reste, il faut vivre avec son temps : les empires ne se font plus, ne sont plus à la mode — pas plus que les bateaux à voile ou les lampes à huile. »

On ne peut s'empêcher d'objecter :

1° Que la grandeur de la France ne saurait découler uniquement du rythme accru de sa production industrielle ou du développement des adductions d'eau.

2° Que le pétrole et le gaz du Sahara, dont les « réserves inépuisables » sont mentionnées à juste titre comme un élément décisif de notre redressement économique, échapperaient à la France dès lors que celle-ci serait amputée de l'Algérie.

3° Que notre temps est, contrairement à ce qu'on répète, celui des grands ensembles, consolidés comme l'U. R. S. S. qui a absorbé les « colonies » tsaristes, ou en voie de formation comme la Chine et sa zone d'influence en Asie, pour ne rien dire des Etats-Unis qui viennent « d'intégrer » deux colonies : Hawai et l'Alaska.

4° Que ceux qui déplorent la dislocation de la Communauté ne sont nullement des attardés qui rêvent à la douceur des lampes à huile, car ce qu'ils regrettent n'est pas l'Empire colonial d'hier, mais la Communauté fédérale que promettait la constitution de 1958 et qui s'est liquéfiée en un an et demi.

5° Que l'« Algérie algérienne » nous ramènerait très exactement à l'époque des voiliers : celle des corsaires d'Alger.

6° Que la sécurité de la France et de l'Europe serait réduite à néant à partir du moment où l'Algérie, cessant d'être française, offrirait sa plate-forme stratégique aux entreprises d'une puissance hostile.

7° Qu'enfin aucune considération économique ou autre ne peut justifier que des millions de citoyens français qui entendent le rester soient dépouillés de leur nationalité.

Toujours quant à l'orientation générale du discours, on notera qu'il n'y a pas un mot pour l'Armée ; qu'il n'y a pas un mot pour la population européenne d'Algérie ; que la « solution la plus française » visée dans le discours du 29 janvier a disparu ; que les chefs terroristes, durement pris à partie le 16 septembre 1959, sont traités le 14 juin avec ménagements comme « dirigeants de l'insurrection ». (...)

Du 16 septembre 1959 au 14 juin 1960, le glissement est très net. Il ne reste plus qu'une concession à faire : reconnaître officiellement le G. P. R. A., dont on peut dire que le discours du 14 juin constitue la reconnaissance officieuse. Alors que des pourparlers pour le cessez-le-feu avaient été, jusqu'à présent, seuls admis, on en vient maintenant à la négociation politique, car ce serait se payer de mots que de nier qu'une discussion sur les conditions du référendum ne soit autre chose qu'une négociation politique.

Les ravages d'une telle prise de position dans l'opinion des masses musulmanes peuvent être immenses et irréparables.

Fin de l'autodétermination.

Le trait le plus singulier de cette allocution, c'est qu'elle réaffirme l'autodétermination à la 19e minute pour la liquider à la 23e.

En effet, comment peut-on parler de choix entièrement libre alors que le Chef de l'Etat prend parti dès maintenant pour une des trois options définies le 16 septembre ? Après avoir condamné la sécession ce jour-là, puis fait condamner la « francisation » par le communiqué du 7 mars, il choisit « l'Algérie algérienne en union avec la France ». En jetant son autorité dans la balance, il sort du rôle d'arbitre qu'il avait proclamé d'abord devoir être le sien.

L' « Algérie algérienne ».

Or, cette « solution » présente une particularité digne de remarque : c'est qu'elle n'existe pas et ne peut pas exister, qu'elle est contraire à la nature des choses et à la réalité algérienne.

Il n'y a que deux issues : l'une, cruelle et catastrophique, qui est la sécession ; l'autre, la seule possible dans la paix et le progrès, qui est l'intégration.

L' « Algérie algérienne » ne peut conduire qu'à la sécession, au chaos, à la ruine de l'Algérie, au déclin de la France. Il est bien évident, en outre, que si l'on rend en quelque sorte leur liberté aux diverses populations de l'Algérie, celle qui est de culture française doit se voir reconnaître tout comme aux autres le droit de disposer d'elle-même. On ne saurait la condamner à choisir entre le massacre et l'exil.