samedi 7 décembre 2013

Où veut-on en venir à Pretoria ? (1977)



POINT DE VUE
Où veut-on en venir à Pretoria ?

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 3 décembre 1977]

La politique de la France envers l'Afrique australe, et plus spécialement à l'égard de l'Afrique du Sud, apparaît de plus en plus comme un tissu de contradictions allant jusqu'à l'absurdité et qui laissent perplexe tout observateur objectif.

Comment expliquer, en effet, que notre pays, ou tout au moins sa diplomatie officielle, réprouve l'apartheid mais refuse de reconnaître des Etats tels que le Transkei où toute discrimination raciale est abolie ?

Comment concilier le souci lancinant que nos porte-parole expriment quant à ce qu'ils appellent les violations des droits de l'homme en Afrique du Sud, avec leur silence quand ces mêmes droits sont violés de la façon la plus atroce par des Amin Dada, Sekou Touré ou Macias N'Guema ?

Comment comprendre que notre ministère du commerce extérieur s'efforce de conclure avec la République Sud-Africaine de très importants contrats particulièrement profitables à notre économie (comme, par exemple, ceux qui concernent la production d'énergie nucléaire pacifique, à Koeberg) alors même que le gouvernement français s'aligne sur l'ONU, et sa "majorité automatique", renie sa signature en refusant de livrer à l'Afrique du Sud les navires que celle-ci lui a déjà payés à 60 % ?

Que signifie l'acharnement avec lequel nos diplomates s'associent aux opérations onusiennes qui ont pour but d'entraver ou de faire dévier le processus pacifique d'accession à l'indépendance de la Namibie - où le gouvernement de Pretoria a, de lui-même, aboli les lois d'apartheid, - et de valoriser le mouvement terroriste Swapo, dont le chef, Nujoma, ne cache pas, dans ses voyages à Moscou et à La Havane, son allégeance envers l'impérialisme soviétique et son appendice cubain ?

On pourrait multiplier de telles questions. Il est difficile de saisir pourquoi notre action en Afrique résiste au communisme sur la frontière du Zaïre et de l'Angola, mais semble vouloir lui ouvrir les portes de l'Afrique australe.

Refus, griefs et discriminations

Le refus obstiné que l'on oppose à la reconnaissance de la République du Transkei ne repose sur aucune justification. Prétendra-t-on que la création d'Etats à base ethnique est une suite, une confirmation de l'apartheid ? Il n'aurait pas fallu alors reconnaître le Botswana et le Lesotho, créés selon le même principe par la puissance coloniale britannique. Le même geste est-il louable s'il est accompli par Londres, et blâmable, s'il est le fait de Pretoria ? Ce qui est certain, c'est que le Transkei est un Etat véritable, avec ses trois millions d'habitants sur un territoire fertile, vaste comme la Belgique, doté d'abondantes ressources en eau et de 300 kilomètres de côtes. Il est gouverné selon un système parlementaire - avec une opposition reconnue - par des Africains noirs à tous les échelons et sans immixtion étrangère. L'attitude négative de la France à son égard est d'autant plus incompréhensible que nous nous sommes précipités pour reconnaître l'Angola, où vingt mille mercenaires non Africains sont le seul soutien d'un régime de dictature.

On objecte qu'au moment où un Bantoustan devient indépendant, ses ressortissants qui vivent et travaillent en territoire sud-africain y sont considérés comme des immigrés. C'est exactement ce qui est arrivé aux Algériens, Maliens, Sénégalais, Malgaches, etc. : hier citoyens français, ils sont devenus en France travailleurs immigrés comme résultat de la décolonisation, qui a fait d'eux les citoyens de pays indépendants. C'est une contradiction bien étrange que de dénoncer le statut discriminatoire imposé aux Noirs en Afrique du Sud et de protester en même temps contre leur accession au statut de citoyens de nouveaux Etats.

Mentionnons, pour l'écarter aussitôt, l'objection qui consiste à alléguer que les Bantoustans, même politiquement indépendants, demeurent inclus dans l'orbite de l'économie sud-africaine. C'est un fait incontestable que la République Sud-Africaine possède l'économie la plus puissante, et de loin, de tout le continent. Ce qu'on impute comme grief au Transkei est vrai du Botswana, du Lesotho, du Swaziland, de la Namibie - et même de l'Etat marxiste-léniniste du Mozambique, dont l'économie chancelante tire de la R.S.-A. le plus clair de ses ressources. Ce n'est tout de même pas une raison pour que le Quai d'Orsay - bien que son chef ait été vertement tancé à Maputo par le président Samora Machel - rompe avec le Mozambique !

L'élément essentiel de l'hostilité que notre diplomatie manifeste à l'égard de Pretoria, c'est, nous dit-on, la politique d'apartheid suivie par le gouvernement de M. Vorster et dénoncée par l'ONU comme contraire aux principes relatifs aux droits de l'homme.

Il serait facile de faire observer que si les mesures discriminatoires à l'encontre des Noirs, des métis et des Indiens sont, en effet, contraires à nos principes, l'antisémitisme qui sévit dans certains pays, tels que l'U.R.S.S., les internements arbitraires dans de prétendus hôpitaux psychiatriques où tout est mis en œuvre pour briser les volontés et les camps de concentration, ne le sont pas moins.

Maintenir ou rétablir le dialogue

Pour ne parler que de l'Afrique, un dixième seulement des Etats de ce continent se conforment à un minimum de règles démocratiques, et nombre d'entre eux pratiquent les emprisonnements massifs, la torture et les exécutions sans jugement. Il est quelque peu étrange que les vertueuses indignations de l'ONU ignorent tout ce qui n'est pas l'Afrique du Sud.

Si l'on s'efforce de dépasser le niveau de la polémique et des slogans et de regarder en face la réalité, on s'aperçoit qu'en Afrique du Sud un processus de transformation est en marche. Trois issues peuvent, théoriquement, être envisagées : le statu quo, la réforme, la révolution. L'immobilisme n'est pas considéré comme valable par une fraction croissante, et déjà très influente, de la population blanche. La révolution, la guerre civile ? Comment ne pas voir que la violence déchaînée précipiterait dans l'aventure le pays le plus développé, le plus riche du continent, celui dont la situation géographique, géopolitique, sur la route du pétrole, est d'une importance vitale pour l'Europe ? On sait bien qui tirerait profit du désordre et de l'affrontement que d'aucuns, dans de confortables bureaux, rêvent de provoquer.

Alors ? Ni statu quo ni révolution : les réformes. Est-il utopique de les prévoir, de les espérer ? Non, certes. Je peux affirmer, par expérience personnelle, qu'il y a quelques années on voyait encore au Texas ou en Louisiane plus de traces d'apartheid qu'on n'en voit aujourd'hui à Johannesburg.

L'évolution, qui s'est produite en Amérique, peut se réaliser en Afrique. D'ores et déjà, beaucoup d'aspects de l'apartheid ont effectivement disparu.

Les prises de position courageuses d'hommes publics, tels que M. R. ("Pik") Botha, ministre des affaires étrangères, marquent une orientation nouvelle.

Une élite afrikaans, jusque dans les fonctions les plus importantes de l'Etat, est convaincue qu'il faut, en combinant la mise en place des nouveaux pays indépendants avec l'abolition progressive des discriminations, faire baisser la tension et trouver une solution originale au problème non moins original des relations inter-ethniques dans un pays où coexistent plusieurs "nationalités" d'origines et de langages différents, y compris des Asiatiques, des Européens anglophones, les descendants des Boers et ceux des huguenots français.

Cette élite de réformateurs, qu'on appelle les verligte ("éclairés"), doit être encouragée dans l'intérêt de l'humanité et de la paix.

Or nous faisons tout le contraire.

Les propos acerbes dont on abreuve non seulement le gouvernement de Pretoria, mais le peuple afrikaans, les critiques perpétuelles et souvent injustes, ne tenant aucun compte des mesures antiségrégationnistes déjà prises, les mauvais procédés, comme celui qui consiste à déchirer les contrats conclus et à mettre l'embargo sur des navires déjà payés (croit-on que des sous-marins ou des avisos puissent être utilisés contre la guérilla ou par la police dans les rues ?), tout cela exacerbe naturellement une réaction nationaliste bien compréhensible. On croit affaiblir les "durs" de l'apartheid ? Mais non : on les renforce. Personne dans le monde d'aujourd'hui n'accepte que l'étranger dicte sa politique à un gouvernement souverain. Aucun pays n'admet des ingérences et des pressions qui portent atteinte à son libre arbitre. Nous, Français, ne tolérerions pas qu'on vienne, de l'extérieur, nous imposer par la menace telle ou telle mesure au profit, par exemple, des travailleurs immigrés, sur le sort desquels il y aurait pourtant beaucoup à dire, même en le comparant à celui des habitants de Soweto.

L'aveugle hostilité que l'on montre à la République Sud-Africaine ne peut que durcir les extrémismes et va à l'encontre du but poursuivi. Elle décourage les modérés, partisans de réformes raisonnables, et, faisant croire, à tort, aux plus violents opposants que le monde extérieur est prêt à voler à leur aide, les pousse vers de folles aventures.

Qu'on n'objecte pas que cette politique a la caution des Etats-Unis, de M. Andrew Young et même de M. Carter. La politique de la France ne doit-elle pas se décider d'abord chez nous ? Il est compréhensible que le président des Etats-Unis soit soucieux de reconquérir les suffrages des électeurs afro-américains qui, paraît-il, lui échappent. C'est son problème et non le nôtre. La France sera fidèle à sa vocation dans la mesure où elle contribuera à favoriser en Afrique australe une évolution pacifique, excluant les atrocités et la dictature marxiste que subissent d'autres pays africains.

Ce n'est pas par de vaines et blessantes récriminations que l'on peut espérer trouver la voie d'un règlement équitable au sud du continent. Il me paraît urgent, au contraire, de rétablir entre les Sud-Africains et nous-mêmes un climat de confiance aujourd'hui profondément perturbé. Alors que du nord au sud de l'Afrique semblent se multiplier les foyers de conflit, l'intérêt général est d'éviter ce qui pourrait "déstabiliser" un pays qui est à la fois la première puissance africaine et une partie intégrante du monde occidental. Ajouterai-je que c'est aussi l'intérêt de la France ?

En politique comme dans d'autres domaines, il faut savoir ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas. Faire imprudemment le jeu de l'expansionnisme soviétique me paraît une grave erreur. Provoquer, par de maladroites ingérences, un réflexe de résistance à l'évolution et aux réformes, c'est compromettre l'avenir. Ecoutons plutôt les sages Africains comme le président Houphouët-Boigny : au lieu de juger et de condamner, maintenons ou rétablissons le dialogue.

(*) Député réformateur du Rhône, ancien ministre.

N.D.L.R. - Les intertitres sont de la rédaction.

lundi 2 décembre 2013

Réalité ou mythe de l'impérialisme soviétique (1978)



Réalité ou mythe de l'impérialisme soviétique

JACQUES SOUSTELLE (*)

[Le Monde, 10 juillet 1978]

Deux conceptions s'affrontent actuellement dans les chancelleries occidentales. Selon la première, le test de l'Angola, qui a permis aux Soviétiques de mesurer l'inertie des démocraties, leur a donné à penser qu'ils pouvaient désormais étendre impunément leur influence en Afrique. Mettant à profit les tensions internes et externes qui déchirent le continent, ils ont pu installer leur domination en Angola, s'enraciner en Ethiopie, puis consolider brutalement leur pouvoir au Yémen. Ils menacent la route des grands pétroliers autour de l'Afrique. Seule l'Afrique australe, avec ses immenses ressources minières et sa position stratégique incomparable, leur échappe encore : aussi mobilisent-ils contre elle non seulement leurs propres forces, mais tout ce que la démagogie et l'illusion peuvent apporter à leur aide aux Nations Unies, à l'O.U.A., voire en Europe.

Les tenants de la seconde conception haussent les épaules. Les dirigeants soviétiques ? De vieux messieurs qui ne se lanceraient pas dans une aventure. La "déstabilisation" de l'Afrique ? Elle se fait toute seule, spontanément. Le plan de "recolonisation" de l'Afrique ? Il n'existe que dans l'imagination trop fertile de gens que l'anti-communisme primaire entraîne à l'affabulation.

Cette école du "et alors ?" ("And so what ?" School) affiche un calme imperturbable. Que vingt mille Cubains en armes imposent la dictature d'Agostinho Neto à Luanda ; qu'un pont aérien inonde d'armes modernes l'Afrique orientale ; que les guérillas équipées et entraînées par les Russes et leurs satellites massacrent en Rhodésie ; que le Zaïre, la Mauritanie, le Tchad, deviennent les cibles d'attaques multiformes ; que les coups d'Etat et les assassinats en chaîne bouleversent l'équilibre fragile de l'Arabie... il en faudrait davantage pour ébranler les impavides fonctionnaires qui, à Washington, Londres ou Paris, attendent que leur optimisme de commande soit démenti par les faits comme il l'a toujours été jusqu'à présent partout où l'Occident démocratique a reculé devant l'assaut des totalitaires.

Deux observations s'imposent : d'abord il serait absurde de croire à une série de coïncidences non reliées entre elles quand des foyers de subversion s'allument successivement, et selon un rythme de plus en plus rapide, de telle sorte que les minerais de la plus haute importance économique et stratégique et les voies maritimes par lesquelles l'Europe reçoit l'essentiel de son pétrole sont mis en danger. Il faut une dose considérable d'aveuglement ou de cynisme pour prétendre que ces agressions convergentes sont le fait du hasard ou d'une instabilité congénitale des régimes africains.

Ensuite, il est toujours dangereux de sous-estimer un adversaire. Leonid Brejnev ne se fait pas photographier avec un couteau entre les dents. Mais nous le dépeindre aujourd'hui comme un inoffensif vieillard "sans imagination, enfermé dans un schéma bureaucratique et incapable d'avoir la moindre audace" - pour citer les propos attribués à un haut responsable français par un quotidien du matin, - c'est ne faire honneur ni aux dirigeants soviétiques ni au public français invité à se repaître de ces billevesées. Si l'invasion de l'Angola par une armée cubaine portée sur les ailes de l'aviation russe, si l'irruption massive des Soviétiques dans la corne de l'Afrique, si le coup de théâtre sanglant d'Aden ne sont pas des actes d'audace, c'est que les mots français ont perdu leur sens.

On nous dit aussi que les Russes ont subi quelques déboires, par exemple en Egypte, d'où Sadate les a promptement éjectés : de là à déduire que le nationalisme inhérent aux peuples africains réussira tôt ou tard à éliminer le néo-colonialisme soviétique, il n'y a qu'un pas, qu'on franchit volontiers. "Laissons l'U.R.S.S. s'enliser dans le marécage africain", raisonnent de fins stratèges. On aurait tort de prendre les Russes pour des sots ou pour des enfants de chœur.

Un relent munichois flotte actuellement dans l'atmosphère confinée des chancelleries. Certains milieux occidentaux se refusent à voir la réalité. On en vient à tolérer de la part de l'U.R.S.S., de ses satellites ou de ses fantoches, des agissements que l'on condamnerait avec détermination s'ils étaient imputables aux Etats d'Afrique ou d'Amérique du Sud qui servent de cibles aux critiques les plus acerbes. Quel, tollé ne s'élèverait-il pas dans le monde si le général Pinochet envoyait des troupes chiliennes en Afrique pour y soutenir tel ou tel régime de son goût !

L'aveuglement plus ou moins volontaire des démocraties ne risque-t-il pas de décourager, en Afrique, les gouvernements, comme celui d'Abidjan, ou les mouvements, telle l'UNITA de Jonas Savimbi, qui s’efforcent de soustraire le continent à une recolonisation machinée par Moscou ? La question se pose, n'en doutons pas, un peu partout, du Sahara au Zambèze.

Une force internationale

La France a eu le mérite de se dresser, par la force quand il le fallait, contre les entreprises de "déstabilisation" du continent noir.

On ne peut lui demander, on ne peut demander à un seul pays d'Europe, de jouer le rôle de "brigade des incendies" et de se porter à tout instant dans n'importe quel endroit où les incendiaires prennent l'initiative. Ainsi se pose de façon aiguë le problème d'une force internationale, interafricaine de préférence, capable de faire face aux menaces qui surgissent et qui ne manqueront pas de se multiplier si l'on ne fait rien.

La fureur de l'agence Tass, les propos hostiles d'Agostinho Neto déclarant la France "ennemie", montrent que la fermeté du président de la République et du gouvernement a été efficace.

En revanche, le discours conciliant de M. Vance, l'envoi à Luanda d'un émissaire qui appartient à l'équipe de M. Andrew Young, la volonté proclamée d'éviter tout affrontement avec l'U.R.S.S. à propos de l'Afrique, l'extraordinaire tolérance manifestée à l'égard de l'intervention cubaine - tout cela est de nature à consolider le pouvoir des dictateurs marxistes de l'Angola et du Mozambique, et surtout de faire entendre à La Havane et à Moscou la voix de l'"appeasement".

En Rhodésie-Zimbabwe, l'entente enfin conclue entre la minorité d'origine européenne et les représentants qualifiés des autochtones conduit de façon irréversible mais pacifique à l'instauration d'un régime de "majority rule", sans discrimination raciale, c'est-à-dire au but que les Occidentaux avaient assigné à leurs démarches auprès de M. Ian Smith. Il semblerait donc raisonnable que, conformément aux promesses contenues dans le Livre blanc britannique et d'ailleurs au simple bon sens, les sanctions qui visent à ruiner l'économie rhodésienne soient levées. Or on persiste à traiter en ennemi le gouvernement transitoire qui constitue pourtant la seule chance pour le pays d'évoluer dans la paix vers le but que tout le monde prétend viser.

L'argument avancé à Washington et à Londres - quelquefois même, malheureusement, à Paris - consiste à laisser entrevoir la possibilité de faire rentrer dans le circuit légal les mouvements terroristes baptisés "Front patriotique" et leurs leaders Mugabe et N'Komo. Il est pourtant évident que ces dirigeants, responsables des atrocités qui ont endeuillé la Rhodésie encore tout récemment, n'entendent pas accéder à un compromis.

Le choix qui s'ouvre devant les Occidentaux à propos de la Rhodésie n'est donc pas entre la "solution interne" en cours de réalisation et une solution plus large englobant le "Front patriotique". Il est entre la "solution interne" et le chaos, la domination totalitaire, la soviétisation.

Pourquoi la diplomatie française se compromet-elle dans cette ténébreuse affaire, où notre pays n'a rien à gagner ? Pourquoi lutter contre la "déstabilisation" au nord de l'Equateur, et la favoriser au sud ?

En Namibie aussi, un processus constitutionnel et démocratique est engagé. Le gouvernement sud-africain, sans que personne ne semble lui en savoir gré, a pris de lui-même la décision de supprimer les mesures discriminatoires de l'apartheid en Namibie, nouvelle que la presse et les médias ont pratiquement passée sous silence. La diplomatie occidentale s'obstine néanmoins à vouloir introduire le loup dans la bergerie, en l'espèce la SWAPO en Namibie. Là encore, nous sommes en présence d'une organisation terroriste, agissant par l'assassinat politique, dirigée par un leader, Nujoma, qui passe plus de temps à Moscou et à La Havane qu'en Afrique.

Pourquoi, dès lors, notre diplomatie joint-elle ses démarches à celles des autres membres du "groupe des cinq" (Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Allemagne fédérale) en faveur de l'inclusion de Nujoma et de ses guérilleros dans le cadre constitutionnel ? Autant vaudrait, au Sahara occidental, ouvrir les portes de la Mauritanie au Front Polisario. Notre gouvernement fait le contraire, au Sahara, et il a raison. Mais peut-on longtemps mener deux politiques contradictoires sur le même continent ?

Selon des informations qui ont cessé d'être confidentielles, le brusque revirement de la politique américaine s'insérerait dans un plan d'ensemble : une sorte de Yalta africain. Les Occidentaux, sous le leadership de Washington, renonceraient à tenir tête aux Russes en Afrique.

Ainsi l'on sauverait la "détente" en évitant l'affrontement des deux super-puissances.

Quand on se remémore les résultats des accords de Yalta, en 1945, arrachés par Staline à un Roosevelt déjà moribond, livrant à la domination russe des millions d'Européens, la perspective d'un Yalta africain est inquiétante.

Qui contrôlerait à la fois le détroit de Bab-el-Mandeb et la route maritime du Cap tiendrait à sa merci notre Europe industrielle. C'est donc notre sort qui se joue en Afrique.

Certains milieux économiques, dit-on, rêvent de réaliser de "bonnes affaires" avec les Etats africains marxistes. Lénine n'a-t-il pas écrit quelque part que les capitalistes vendraient un jour au communisme la corde destinée à les pendre ?

(*) Ancien ministre des DOM-TOM et du Sahara.

mercredi 20 novembre 2013

Lettre à Mario Andreazza (1982)



Lettre de Jacques Soustelle, Président de la Société des Américanistes, à Mario Andreazza, ministre de l'Intérieur, Brasilia.

[Journal de la Société des Américanistes, tome 68, 1982, p. 231]

Le 5 mai 1982

Monsieur le Ministre,

Au cours de l'année 1981, le « Groupe d'Information sur les Amérindiens » (GIA) a suivi avec une extrême préoccupation la dégradation de la situation des indiens Yanomami du Brésil et l'absence de mesures officielles pour y mettre un terme de façon satisfaisante.

C'est donc avec satisfaction que nous avons accueilli votre récente initiative d'interdire la région habitée par ces indiens dans le Territoire Fédéral de Roraima et l'Etat d'Amazonas à toute entreprise économique par la Portaria GM no. 25 du 9 mars 1982. Nous n'ignorons pas toutefois que, dans la législation indigéniste brésilienne, le concept d'« area interditada » est une formule juridique transitoire destinée à assurer la protection du territoire d'un groupe indigène en phase d'« attraction ».

C'est pourquoi nous nous permettons de faire de nouveau appel instamment à vous afin que soit rapidement créé le « Parque Indigena Yanomami » (en conformité avec l'art. 28 du Statut de l'Indien de 1973) qui seul permettra de garantir, par la protection effective et indiscutable de leur territoire et la mise sur pied d'un programme d'assistance — notamment médicale — la survie physique et l'intégrité culturelle de ces indiens.

Nous espérons vivement que le Gouvernement brésilien saura mener jusqu'à leur terme les mesures positives que vous venez de prendre et ainsi renouer avec la grande tradition indigéniste du Maréchal Rondon.

Dans l'espoir que notre requête se trouvera prise en considération, nous vous prions, Monsieur le Ministre, d'agréer l'assurance de notre haute considération.

Le Président,
Jacques SOUSTELLE

Copie à l'Exmo. SP. Paulo Moreira Leal, Presidente de la FUNAI, Brasilia D.F.

samedi 9 novembre 2013

Hommage au général de Gaulle (1970)



M. JACQUES SOUSTELLE, ancien ministre.

[Hommages du monde au général de Gaulle, Paris, Editions du Palais Royal, 1970, p. 96]

Au moment du départ du général de Gaulle, nul ne peut oublier qu'il fut le chef des Français libres pendant la Deuxième guerre mondiale. Rassemblant autour de lui les forces de la résistance, il joua un rôle historique, capital pour la restauration de notre indépendance et la sauvegarde de la France d'outre-mer. Revenu aux affaires beaucoup plus tard, après l'échec d'une tentative d'action politique, le général de Gaulle devait hélas décevoir les espoirs que beaucoup de Français avaient placés en lui... Le bilan de la deuxième phase du gaullisme est, tout compte fait, lourdement négatif, ce qui n'ôte rien, je le répète, à la valeur de ce qui a été fait par le général de Gaulle comme leader de la résistance. Quoi qu'il en soit, l'Histoire jugera et la France continue.

samedi 2 novembre 2013

"Nous avons entendu dire tout à l'heure que l'anti-communisme équivalait à l'anti-France. Eh bien, les socialistes ont alors été maintes fois anti-français" (9 avril 1975)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 9 avril 1975]

M. Jacques Soustelle. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mes chers collègues, l'Assemblée nationale se réunit et ce débat s'engage alors que le monde, l'Europe et la France se trouvent devant des situations dramatiques.

En Asie, dans une tempête de flammes et de sang, les armées communistes descendent vers le Sud en imposant par la force leur régime à des populations qui fuient avec toute l'énergie du désespoir.

Au Moyen-Orient règne une dangereuse tension qui peut faire craindre d'un instant à l'autre la reprise d'un conflit. A l'est de la Méditerranée, depuis l'affaire de Chypre, entre deux partenaires de l'alliance du traité de l'Atlantique Nord, la Grèce et la Turquie, subsiste une tension également lourde de péril.

Enfin, tout près de nous, nous suivons avec attention, avec sympathie et avec inquiétude, l'évolution de la démocratie portugaise dont nul ne peut dire ce qu'elle sera demain et si les libertés à peine conquises y seront encore garanties dans quelque temps.

M. Guy Ducoloné. C'est contre vos amis qu'elles l'ont été !

M. Jacques Soustelle. En ce qui concerne l'Europe, trop longtemps différée, sa construction n'avance pas, c'est le moins qu'on puisse dire. On peut même se demander si elle ne recule pas ; en tout cas elle s'enlise.

Enfin, en France, bien qu'il ne faille pas céder au pessimisme systématique et à l'alarmisme, il faut reconnaître qu'une certaine anxiété se fait jour dans la population, malgré les résultats non négligeables obtenus par la politique du Gouvernement et que M. Coulais vient de rappeler avec précision et bon sens.

Il est de fait que malgré ces succès partiels règne dans notre pays une inquiétude que le groupe des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, au nom duquel j'ai l'honneur de prendre la parole cet après-midi, ressent profondément.

Je m'empresse d'ajouter que cette anxiété, que ce souci, notamment à propos de sa situation de l'emploi, ne sont le monopole de personne. Ce n'est pas le nôtre, pas davantage, bien entendu, celui de l'opposition, bien qu'elle fasse grand étalage et grand tapage sur ce point. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et sur plusieurs bancs de l'union des démocrates pour la République.)

Dans cette conjoncture difficile, à certains égards dramatique, le parti communiste, qui est contre la guerre, naturellement, sauf lorsqu'elle permet d'imposer le régime communiste (applaudissements sur les mêmes bancs), qui est contre les régimes militaires, sauf lorsque les militaires sont plus ou moins teintés de marxisme (applaudissements sur les mêmes bancs), qui est contre les grèves là où règne un régime communiste, mais qui les approuve lorsqu'il s'agit de disloquer notre économie, qui est pour la démocratie lorsqu'il est dans l'opposition et pour la dictature lorsqu'il peut l'exercer lui-même, ce parti nous offre aujourd'hui comme une panacée, la perspective de renverser le Gouvernement, car par le dépôt de cette motion de censure, il s'agit bien de cela.

M. Guy Ducoloné.
Il a trouvé !

M. Jacques Soustelle. Le parti communiste, jusqu'à présent, niait l'existence même de la crise. Reportez-vous au journal L'Humanité d'il y a quelque temps, ou aux affiches qui étaient collées sur nos murs : la crise était une invention diabolique du Gouvernement et de la majorité. (Rires sur les mêmes bancs.)

La crise n'avait aucune existence réelle. C'était le capitalisme qui en déclenchait l'apparence dans on ne sait trop quel souci sadique de porter atteinte aux droits des travailleurs.

Et voici maintenant que, renversant complètement sa position, le parti communiste, qui, je le répète, niait l'existence même de la crise, aujourd'hui l'exagère et cherche même à déclencher dans ce pays un climat de panique.

Tout à l'heure, M. Paul Laurent rendait le Gouvernement responsable de cette crise, qui, cependant, est mondiale et n'épargne ni les pays occidentaux dont le gouvernement est socialiste ni même les pays de l'Est sous régime socialiste ou communiste.

D'ailleurs l'une des causes essentielles de cette crise, et notamment de l'inflation qui sévit de toutes parts, n'est-ce pas la hausse excessive des prix du pétrole que je n'ai pas entendu le parti communiste condamner, bien au contraire, puisque dans ses publications et dans son quotidien il n'a jamais cessé, avec une persévérance digne de remarque, de soutenir, conjoncture étonnante, la cause des émirs arabes. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

Cependant, tout le monde sait, à commencer par le parti communiste, que la motion de censure ne saurait aboutir. C'est pourquoi nous avons l'impression d'être ici comme des figurants : nous jouons un rôle dans un psychodrame rituel monté par le parti communiste et auquel nous devons participer bon gré mal gré, tout le monde ne pouvant être à Tahiti. (Rires sur les mêmes bancs.)

Nous y prendrons donc part et nous demanderons d'abord à quoi rime, au fond, cette motion de censure.

On a parlé de rite, et il est vrai qu'on a voulu en célébrer un : mais au-delà de cette considération, ne s'agit-il pas, en réalité. d'obliger les socialistes et les radicaux de gauche — mentionnons-les au passage (Rires sur les mêmes bancs) — à respecter leurs engagements ?

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est M. Marchais. Ce n'est pas moi qui ai déclaré : « Chaque fois que le parti socialiste a pu se passer des communistes, il l'a fait, et ce n'était pas pour mener une politique de gauche ». C'est M. Marchais qui l'a dit.

Ce n'est pas moi qui ai dit que M. Mitterrand n'a signé le programme commun que parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. C'est encore M. Marchais. (Rires et applaudissements sur les mêmes bancs.)

Il ne l'a pas dit à moi seul car il ne me fait pas bénéficier de ses confidences ; il a tenu ces propos devant plusieurs millions de téléspectateurs. Je crois pouvoir estimer que cela représente le point de vue du parti communiste.

Comme je le soulignais tout à l'heure, on peut considérer qu'il y a eu un changement dans l'attitude du parti communiste, puisqu'il niait l'existence de la crise et que maintenant, au contraire, il la proclame et il l'exagère. En fait, il croit que la crise est très profonde, qu'il s'agit d'une crise générale de toutes les sociétés libérales et. qu'elle doit aboutir à leur effondrement.

Dans cette conjoncture, la motion de censure n'est qu'un élément très secondaire mais qui tend à marquer la position irréductible du parti communiste obligeant ses partenaires à s'aligner sur lui.

Cette motion de censure fait partie d'une politique d'ensemble comme les meetings, dits unitaires où l'on voit le maire socialiste d'une grande ville côtoyer ceux qui ont voté contre son budget municipal. (Rires sur les mêmes bancs.)

C'est un moyen de reprendre en main des alliés dont on craint qu'ils soient par trop indociles.

Bref, c'est le témoignage d'un phénomène historique que nous connaissons bien depuis un demi-siècle, c'est l'éternelle méfiance des communistes à l'égard des sociaux-démocrates.

Fort heureusement, la démocratie dite bourgeoise, dont on prétend qu'elle est dépassée, permet ces jeux subtils qui ne manqueraient pas de disparaître aussitôt, si elle cessait d'être bourgeoise.

Pour ce qui me concerne, mes chers collègues, j'ai assez vécu pour me souvenir, par exemple, de ce que me disait Edouard Benès. en 1943, à Alger.

Il avait confiance dans ses alliés communistes. Il pensait que ceux-ci respecteraient la démocratie en Tchécoslovaquie. Eh bien, on sait ce qui en est advenu  !

Sans aller aussi loin, pourquoi les socialistes français ne se souviendraient-ils pas — autre exemple — des leçons d'un homme comme celui dont je m'honore d'avoir été le disciple et l'ami, Paul Rivet, qui était des leurs, ou encore des oeuvres et des souvenirs d'un Léon Blum ou d'un Vincent Auriol ?

M. Alain Vivien. Nous n'avons pas de leçons à recevoir de vous  !

M. Jacques Soustelle. Pourquoi ne se référeraient-ils pas à Ramadier ou à Jules Bloch, que vous ne pouvez récuser, messieurs, et qui avaient une autre attitude que vous vis-à-vis du parti communiste ? (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République. — Interruptions sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche.) Nous avons entendu dire tout à l'heure que l'anti-communisme équivalait à l'anti-France. Eh bien, les socialistes ont alors été maintes fois anti-français et notamment à l'époque du pacte Hitler-Staline. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux et sur divers bancs des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

J'en viens maintenant au texte de la motion de censure qui nous est soumis.

Elle commence par une affirmation assez étonnante visant la propagande officielle.

M. Hubert Ruffe. C'est une diversion ! Vous avez toujours fait cela !

M. Jacques Soustelle. Si certains apparaissent fréquemment sur les écrans, ce sont précisément les chefs de l'opposition, bien qu'ils se lamentent sans cesse du fait qu'on ne leur donne pas la parole. Tout le monde ici et beaucoup de Français constatent pourtant que sur les petits écrans on voit souvent leur visage et on entend fréquemment leurs paroles.

Que l'on ne parle pas alors de propagande officielle ! Je ne crois pas qu'il existe un pays quelconque où l'opposition dispose d'autant de moyens d'expression qu'en France. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

Quant à la motion elle-même, elle m'a surtout frappé par son caractère irréel, onirique, dirais-je presque, car la référence au programme commun, les slogans dont parlait tout à l'heure M. Coulais, présentent un aspect véritablement détaché des réalités.

Tout le début semble extrait de ce que nous appelons dans le jargon parlementaire le « Barodet », c'est-à-dire le recueil des engagements électoraux. Il s'agit vraiment d'un panneau électoral : il y en a pour tout le monde, toutes les catégories sociales y passent, sauf une, peut-être, dont je dirai quelques mots tout à l'heure.

Nous nous trouvons en pleine démagogie.

M. Hubert Ruffe.
Et vous vous y connaissez !

M. Jacques Soustelle.
Peut-être sommes-nous aussi en pleine mythologie.

Nous sommes en tout cas en plein galimatias (Rires), car j'aimerais que l'on m'explique ce que signifie : « une nouvelle division du travail et des marchés, à l'intérieur de la sphère d'influence mondiale du capitalisme ».

Les éclaircissements des deux premiers orateurs ne m'ont pas fait comprendre le sens de cette expression.

J'observe que pour la première fois une motion de censure déposée par l'opposition de gauche mentionne la politique étrangère. Dans les précédentes, si ma mémoire est bonne, il n'en était pas question.

Dans le domaine de la politique étrangère, on reproche au Gouvernement et au Président de la République une certaine réinsertion de la France dans l'O.T.A.N. Il serait facile d'examiner toutes les décisions prises ces derniers temps pour remarquer qu'il n'y a rien de nouveau à ce sujet sauf, peut-être, une coopération plus ouverte que précédemment. (Rires sur les bancs des communistes.)

Quoi qu'il en soit, cette coopération a été admise sous la précédente présidence. Ce n'est pas sans surprise que j'ai lu certaines signatures — je ne mentionnerai aucun nom — au bas du texte de la motion de censure. Ce sont celles de députés dont on s'étonne qu'ils prennent parti contre un retour réel ou supposé vers l'alliance atlantique : autant que nous les connaissons, et quelquefois depuis de nombreuses années, cela n'a jamais été leur position.

Ce n'est pas non plus la position du programme commun, car si je me réfère à cet évangile que j'ai soigneusement compulsé, dans sa quatrième partie, chapitre III, je relève que le programme commun fait reposer la politique étrangère du gouvernement éventuel de la gauche sur la dissolution simultanée des forces de l'organisation du traité de l'Atlantique Nord et du traité de Varsovie, ce qui n'est pas du tout la même chose que de vouloir dissoudre unilatéralement les forces de l'O.T.A.N. C'est même, en un sens, le contraire.

J'ai sous les yeux le Journal officiel qui relate une séance de l'Assemblée nationale, en 1966, séance à laquelle je n'assistais pas, d'ailleurs...

M. Guy Ducoloné. Pourquoi  ? Où étiez-vous?

M. Jacques Soustelle. J'étais... en voyage, mon cher collègue, vous le savez bien ! (Exclamations sur les bancs des communistes et des socialises et radicaux de gauche. — Applaudissements et rires sur de nombreux bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

Une motion de censure avait été alors déposée sur le bureau de l'Assemblée nationale. Je vais en lire deux paragraphes.

« Constatant que le Président de la République a décidé de retirer les forces françaises de l'O.T.A.N. sans consulter le Gouvernement ni le Parlement français...

« Considérant, d'une part, que cette décision en l'absence d'une politique positive de rechange, notamment en matière de politique européenne, isole la France et crée par là une situation dangereuse pour notre pays  : »

Je vois, au bas de cette motion, des signatures, notamment — je ne les citerai pas toutes — celles de MM. Chandernagor, Max Lejeune, Longequeue, Guy Mollet, Defferre et Mitterrand. (Rires et applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République. — Exclamations sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche.)

J'en viens maintenant à la partie positive, si on peut l'appeler ainsi, de la motion de censure qui propose cinq mesures ou séries de mesures pour mettre fin à la situation. C'est parce que le Gouvernement — précise-t-on — refuserait ces mesures que l'on demande à notre Assemblée de lui infliger la censure. J'observe d'abord que la quatrième mesure préconisée concerne les investissements productifs et sélectifs, et je note que cette requête est parfaitement conforme à la politique du Gouvernement, telle qu'elle a été maintes fois définie ; je laisse d'ailleurs à M. le Premier ministre le soin de l'exposer mieux que je ne saurais le faire. En tout cas, j'ai cru comprendre que telle était bien la politique du Gouvernement en ce domaine. Par conséquent, sur ce point tout au moins, l'opposition sourcilleuse a reçu satisfaction.

Mais comme, dans le même temps, elle condamne, dans l'autre paragraphe, ce qu'elle appelle « l'exportation à outrance », elle apporte une restriction sévère à ces investissements sélectifs dont, par ailleurs, elle demande la promotion. J'avoue au demeurant ne pas très bien savoir ce qu'est l'exportation à outrance, ni où est la limite entre la bonne et la mauvaise exportation ; sans doute devrait-on nous l'expliquer. Quant aux autres mesures, elles sont généralement contradictoires. Il est évident, par exemple, que le dépôt d'un collectif tendant à la création massive d'emplois publics n'est pas compatible avec la lutte contre l'inflation.

D'autres propositions ne sont, comme le disait jadis un président du conseil, que des « paroles verbales ». Des expressions comme « des mesures sociales et fiscales propres à juguler la hausse des prix et à assurer la relance de la consommation... » ou encore « la suppression des gaspillages... » sont à l'évidence commodes, mais ne recouvrent aucune réalité. En fait, la motion ne propose aucune solution sérieuse, et son adoption ne ferait qu'ouvrir une crise politique se superposant à la crise économique et sociale.

Aussi le groupe des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux s'adresse-t-il au Gouvernement, qu'il soutient, comme il soutient le Président de la République. Et si la Constitution nous conduisait, non point à ne pas voter une motion de censure, mais à voter une motion de confiance, nous la voterions.

Cela étant dit, nous tenons aussi à faire part de notre angoisse au Gouvernement.

Certes, les mesures déjà prises, dont certaines ont tout à l'heure été énumérées à cette tribune, sont positives. Néanmoins, nous redoutons que le chômage partiel, par exemple, ne soit pas encore suffisamment maîtrisé. Nous croyons savoir qu'il existe à cet égard un plan du Gouvernement et nous aimerions que celui-ci en informe le plus tôt possible la représentation nationale. Nous sommes préoccupés de l'impact psychologique — et par conséquent politique — sur les jeunes, sur ceux qui n'ont pas connu les crises précédentes, de la difficulté qu'ils rencontrent pour trouver un emploi.

M. Guy Ducoloné.
Il existe, cet impact !

M. Jacques Soustelle. Nous suggérons que, devant la baisse inquiétante de l'activité du bâtiment, on relance au moins le secteur des logements sociaux dont, par ailleurs, il existe toujours une demande importante.

Nous appelons l'attention du Gouvernement, d'une part, sur la réduction du pouvoir d'achat, qui résulte, pour nombre de travailleurs, du fait que leur horaire hebdomadaire est tombé de quarante-huit heures ou plus à quarante heures ou moins, d'autre part, sur l'endettement des jeunes ménages, notamment, qui ont engagé certaines dépenses qu'ils doivent couvrir par des traites ou par des paiements échelonnés.

En outre, nous savons bien que les petites et moyennes entreprises, que les difficultés du moment conduisent à fermer, pourront difficilement rouvrir ; c'est pourquoi nous demandons au Gouvernement de les aider au maximum. (Interruptions sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes.) Enfin, je faisais observer tout à l'heure qu'il était une catégorie
dont la motion de censure ne fait pas mention, celle des rapatriés.

M. Raoul Bayou. Qui les a abandonnés ?

M. Jacques Soustelle. Nous déplorons la lenteur inexplicable de la liquidation de dossiers concernant notamment les personnes âgées. Il est étonnant — j'en vois, hélas ! des exemples tous les jours — de constater que des personnes âgées de quatre-vingt-dix ans et plus n'ont pas encore obtenu ce qui, de toute manière, leur est dû.

Bien que nous soyons en période de basse conjoncture et malgré les difficultés du moment, il est essentiel de ne pas porter atteinte à la recherche fondamentale dans les domaines scientifiques de tous ordres, car c'est elle qui permet de relancer l'avenir et de maintenir à la France la place qu'elle doit occuper dans le monde.

Ainsi, nous demandons au Gouvernement d'accentuer le caractère social de sa politique.

Certes, dans la conjoncture actuelle, il serait facile de céder au démon de la démagogie. A certains égards, il est aujourd'hui plus aisé d'être dans l'opposition que dans la majorité, tout au moins pour se produire sur les estrades et pour lancer des slogans électoraux. (Applaudissements sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, et du groupe des républicains indépendants.)

Mais nous ne nous prêterons pas à une opération qui, nulle sur le plan économique et social, serait ruineuse sur le plan politique. Nous conseillons aux communistes et à leurs alliés temporaires de régler leurs problèmes entre eux et non pas aux dépens du pays. (Applaudissements prolongés sur les bancs des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux, des républicains indépendants et de l'union des démocrates pour la République.)

vendredi 1 novembre 2013

Réponse à Jacques Berque (1967)



M. Jacques Soustelle répond à M. Jacques Berque

[Le Monde, 10 juin 1967]

Nous avons reçu la lettre suivante de M. Jacques Soustelle :


L'article de M. Jacques Berque sur le "problème palestinien" publié par le Monde du 2 juin appellerait de nombreuses observations. Je me bornerai à exposer brièvement les suivantes :

1) La Palestine historique, celle que la société des nations, après l'effondrement de l'Empire ottoman, confia en mandat à la Grande-Bretagne, comprenait tout le territoire qui appartient aujourd'hui à l'Etat d'Israël et au royaume hachémite de Jordanie. Malgré la diaspora, des groupes juifs n'ont jamais cessé de se maintenir dans ce territoire, à Jérusalem, à Hébron, à Safed, à Tibériade notamment. Cette Palestine a subi deux partages : d'abord en 1922, quand l'Angleterre en a détaché la plus grande partie pour créer la Transjordanie ; puis en 1947, quand l'O.N.U. décida de partager ce qui restait entre un Etat juif et un Etat arabe.

Personne n'ignore que cette solution, pourtant si mauvaise à bien des égards, fut acceptée par les Sionistes mais repoussée par les Arabes, qui passèrent à l'attaque, sporadiquement, dès novembre 1947, et en masse le 14 mai 1948. Comme résultat de la guerre déclenchée par eux, l'Etat hébreu prit la forme que nous lui connaissons, et la dynastie hachémite annexa à son royaume, devenu la Jordanie, les importantes régions de Naplouse et d'Hébron, ainsi que la moitié de Jérusalem. Les juifs qui y résidaient furent chassés ou massacrés.

Deux conséquences, me semble-t-il, peuvent être déduites de ces faits :

- qu'on le veuille ou non, l'O.N.U. et les grandes puissances, y compris l'Union soviétique, ont approuvé en 1947 un partage fondé sur l'attribution aux Arabes de la plus grande partie de la Palestine et aux Juifs d'un tronçon à peine viable économiquement et stratégiquement ;

- s'il n'existe pas d'Etat arabe palestinien, cela est dû non aux Israéliens mais à la Jordanie.

2) La doctrine constante du sionisme jusqu'en 1948 a consisté à associer les Arabes palestiniens à la construction du futur Etat, qui était conçu, comme suite à la déclaration Balfour de 1917, comme devant s'étendre à l'ensemble de la Palestine. En 1919, l'émir Fayçal avait conclu à ce sujet un accord avec le docteur Haïm Weizmann, leader du sionisme. Et le chef "révisionniste" Jabotinsky, en déposant devant la commission royale présidée par lord Peel en 1937, précisait qu'il y avait place en Palestine (dans la Palestine historique, bien entendu) "pour un million d'Arabes, un million de leurs descendants, des millions de Juifs, et la paix".

Pourquoi le partage est-il devenu inévitable ? Il est impossible de retracer ici les émeutes antisémites de 1920, de 1929, et surtout de 1936-1939, fomentées avec l'aide de bandes irakiennes et syriennes, par le Comité suprême arabe et le trop fameux mufti El Hadj Aminé El Husseïni. Pogroms, massacres, pillages et viols, attaques contre les kibboutzim, les travailleurs des champs, les voyageurs, se succédèrent. Dès que la guerre éclata, le mufti gagna l'Allemagne, prononça à la radio des discours incendiaires pour amener les Arabes à la cause de l'Axe et suggéra aux dirigeants nazis la "solution finale" de la question juive, c'est-à-dire l'extermination de tous les Israélites d'Europe. Ce n'est un secret pour personne que les Arabes du Moyen-Orient, entre 1940 et 1944, croyaient à la victoire de l'hitlérisme et l'appelaient de leurs vœux, alors que les juifs palestiniens prenaient part à la guerre aux côtés des alliés.

3) En 1948, alors que les armées arabes convergeaient contre le nouvel Etat, considéré comme une proie facile, les gouvernements des pays arabes et les dirigeants des communautés musulmanes en Israël (à Haïfa par exemple) sommèrent les Arabes résidant sur le territoire israélien de le quitter immédiatement en leur promettant qu'ils y reviendraient bientôt en conquérants pour s'emparer des villes, des fermes, des plantations arrachées aux Hébreux. Les autorités israéliennes supplièrent les Arabes de ne pas suivre ce pernicieux conseil. Plus de dix mille restèrent ; ils sont aujourd'hui deux cent cinquante mille, citoyens d'un pays démocratique et progressif, représentés au Parlement, ayant leurs municipalités, leurs écoles, leur langage reconnu et un niveau de vie bien supérieur à celui des pays voisins. Les cinq cent mille environ qui sont partis (certains après avoir attaqué les districts juifs, comme ce fut le cas notamment des Arabes de Jaffa contre Tel-Aviv) sont maintenant un million, dont une proportion indéterminée de non-réfugiés inscrits frauduleusement sur les listes d'assistance (cent soixante mille selon le rapport Clapp à l'O.N.U.). Leur intégration dans les pays voisins (quarante-cinq millions d'habitants), pourtant aidée par une administration spéciale de l'O.N.U., l'U.N.R.W.A., et des sommes considérables, s'est heurtée au mauvais vouloir des gouvernements arabes, qui les ont laissés croupir dans l'oisiveté, étant soucieux de conserver cet argument contre Israël et cette force explosive en vue d'un conflit futur.

4) A partir de 1948, Israël a reçu cinq cent mille réfugiés juifs provenant d'Irak, du Yémen, de Syrie, etc., pays d'où ils avaient dû fuir les pogroms et les mesures de discrimination raciale. Il les a intégrés à sa vie nationale sans que l'O.N.U. ou l'U.N.R.W.A. lui aient apporté une aide quelconque.

5) A plusieurs reprises, et notamment lors de la quinzième session de l'Assemblée générale des Nations Unies, le 28 novembre 1960, le gouvernement israélien s'est déclaré prêt à indemniser les Arabes réfugiés dans les pays voisins, à condition, bien entendu, que les gouvernements arabes indemnisent les juifs chassés de la Vieille Ville de Jérusalem, d'Hébron et des divers pays arabes où ils ont abandonné leurs biens. Faisant un geste de conciliation, il a même débloqué, par une mesure unilatérale, des comptes bancaires appartenant à des réfugiés arabes de Palestine. Ce geste n'a été suivi d'aucune contrepartie.

Il est évident, pour conclure, qu'un règlement d'ensemble doit être recherché, en vertu duquel les réfugiés arabes et les réfugiés juifs devront être indemnisés et une coopération économique établie pour toute cette région du Moyen-Orient.

mardi 15 octobre 2013

Le retour des Mayas (1983)



DOCUMENT

GEORGES SUFFERT FAIT LE POINT AVEC JACQUES SOUSTELLE

Le retour des Mayas

[Le Point, n° 547, 14 mars 1983]

Les civilisations apparaissent et meurent. Comment ? Pourquoi ? Questions aussi lancinantes que la contemplation des étoiles. Jacques Soustelle, pourtant, suggère ici quelques hypothèses à propos des Olmèques et des Mayas, qu'il observe, émerveillé, depuis près de cinquante ans. On ne présente pas Soustelle. Plus de vingt livres sur les civilisations amérindiennes. Dont le dernier, paru ces jours-ci, « Les Mayas » (Flammarion). Soustelle a rédigé le texte, choisi une à une les photos de ces sites énigmatiques.

Georges Suffert : On commence par Chateaubriand ?

Jacques Soustelle : Pourquoi pas ? Avouez que sa méditation laisse rêveur...

G.S. : « Je suis tombé, dit-il, dans les réflexions mélancoliques que fait naître l'aspect de ces monuments pompeux qui, avant leur chute, dominaient les bois, et qui portent maintenant des forêts sur leurs combles écroulés. Ces tumuli en pierre ou en brique, ces pyramides quadrangulaires..., ces monuments, à demi grecs de Mitla, à demi égyptiens de Palenque, quelle main les a bâtis, creusés, sculptés, gravés ? » Quand écrit-il ces réflexions sur les Mayas que vous avez eu le vice d'aller dégoter je ne sais où ?

J.S. : Le 10 septembre 1836. On avait mis à sa disposition quelques dessins qui allaient voir le jour en 1844 : « Antiquités mexicaines ». Imprimeur : Firmin Didot Frères, 56, rue Jacob. Pourquoi cette citation et cette date sont-elles révélatrices ? En ceci : il y a un siècle et demi, les Mayas existent à peine. Cortés a rencontré les Aztèques, Pizarro, les Incas. Et l'immense zone maya, dont les temples et les pyramides résistent sous l'énorme végétation tropicale, on l'ignore.

G.S. : A quelle date la prise de conscience ?

J.S. : Entre 1880 et aujourd'hui. Le grand type, ce fut sir John Eric Sidney Thompson. Il est mort il y a sept ans. Mais nous n'en avons pas fini avec les Mayas. Si je vous révélais que deux de mes anciens élèves commencent à maîtriser l'écriture maya...

G.S. : Soyez gentil. N'allons pas trop vite. Si on essayait de situer dons le temps et sur la carte tout ce fatras d'Olmèques, de Toltèques, de Mayas, d'Aztèques, etc.

J.S. : Regardez la carte. Le continent nord-américain se resserre, la côte fait une boucle autour du golfe du Mexique. Le Yucatan s'étire comme s'il voulait rejoindre Cuba, puis nous redégringolons vers l'Amérique centrale, à travers le Guatemala, Belize, le Honduras, le Salvador, etc. Je propose pour la commodité du raisonnement que l'on coupe en deux la zone par une ligne qui en gros court ouest-sud-ouest/est-nord-est. Quelque part entre les quatre fleuves, les rios Panuco et Lerma, un peu plus au nord, les rios Papaloapan et Balsas, un peu plus au sud. Au-dessus de ces fleuves, ce que j'appellerai le centre ; au-dessous, le sud.

G.S. : Ça commence quand ?

J.S. : Chi lo sa ! Je vais me permettre de formuler votre question autrement. Depuis quand disposons-nous de signes, de vestiges, de traces indiscutables ? 1500 avant Jésus-Christ, environ. Et cela aussi bien dans le centre qu'au sud. C'est un frémissement pré-maya en quelque sorte. Quelques siècles plus tard, surgissement très étrange des Olmèques. Ils se situent, comme vous pouvez le voir sur la carte, au nord-est du sud. Donc, ils s'insèrent comme un coin dans une zone en effervescence. Et en un siècle, ils se détachent (je vous renvoie au livre que je leur ai consacré, « Les Olmèques » [Arthaud]). Ils ne ressemblent à personne, mais ils influenceront centre et sud. En 1000 avant Jésus-Christ, ils sont au sommet de leur splendeur. Ils disparaissent brusquement quatre siècles avant notre ère. Disons qu'ils ont dominé une partie de la zone pendant six à huit siècles. L'écart de temps qui nous sépare des cathédrales.

G.S. : Avant d'aller plus loin dans votre description globale, dites-moi pourquoi ils sont nés et pourquoi ils ont disparu.

J.S. : Je n'en sais rien. Ne croyez pas que je me débarrasse de ce petit problème. J'ai commencé à travailler sur les Mayas en 1932 ; nous sommes en 1983. Ça fait un demi-siècle, si je compte bien, non ? Et vos deux questions n'ont pas cessé de me tarauder le cerveau. Si cela vous intéresse, je peux vous suggérer de lire les quelque deux cents à trois cents livres qui ont été consacrés au sujet. Il en existe d'excellents. Mais ce ne sont que des hypothèses. Je vais me borner à attirer votre attention sur deux points qui accroîtront simplement votre perplexité. Les hommes qui ont constitué ces civilisations amérindiennes ne possédaient ni animaux domestiques, ni engins de traction, ni roues, ni métaux et ignoraient le verre. Ni l'Egypte, ni Sumer, ni la vallée de l'Indus, ni l'ancienne Chine n'ont été à ce point démunies. Voilà pour le décollage. Si je voulais employer le jargon d'aujourd'hui, je dirais qu'ils ont réussi à émerger grâce au software, sans hardware. Logiquement incompréhensible.

La disparition brutale de leur civilisation, maintenant. Nous n'avons acquis que des certitudes négatives. Les Olmèques s'arrêtent, je vous l'ai dit, en 400 avant Jésus-Christ ; les Mayas — nous allons y revenir — vers la fin du premier millénaire après Jésus-Christ. Or, dans les deux cas, il ne s'agit ni de tremblement de terre, ni de guerre, ni d'épidémie.

G.S. : Vous avez bien une petite idée...

J.S. : Vague. Incertaine. Même l'hypothèse d'un déclin démographique ne colle pas. Tout se passe comme si, un beau matin, on avait décidé la grève générale illimitée. On ne croit plus aux dieux, les prêtres s'occupent trop de mathématique et d'astronomie, les gens s'éloignent des sanctuaires, se contentent de survivre ; l'eau et les plantes réoccupent le territoire et commencent à éroder les pyramides. Vous allez me dire que ce n'est pas très convaincant. Je vous l'accorde. Pour le moment, je n'ai rien de mieux à vous offrir.

G.S. : Revenons à la chronologie. Voilà les Olmèques disparus.

J.S. : A partir de là, les deux branches se séparent. Quelques dates (ultra-schématiques) concernant l'évolution de ce que j'appelle le centre. Un siècle avant notre ère, début de la construction de la pyramide de Teotih. Lorsque le Christ naît, Teotihuacan est achevé. Nous sommes, pour fixer les lieux, à quarante kilomètres de ce qui sera Mexico. En 650, cette civilisation-là disparaît. Deux siècles d'obscurité. Et, en 856, première inscription due aux Toltèques. Ceux-là sont au nord de l'actuel Mexico. Ils durent deux à trois siècles. Tula, leur capitale, tombe en 1168. Ne croyez pas que les Aztèques suivent tout de suite.

Ça serait trop simple. Ceux-là descendent probablement du nord du Mexique. Et ils ne créent Mexico qu'en 1325. Lorsque Cortés entre dans la ville, il découvre, stupéfait, une agglomération de cinq cent mille habitants — comme l'Europe n'en possède aucune. Mais il ignore qu'elle n'a guère plus de deux cents ou trois cents ans.

G.S. : Venons-en aux Mayas.

J.S. : C'est l'autre branche, celle du sud. N'oubliez pas que cette zone-là est marquée par une imprégnation pré-maya depuis déjà un bon millénaire. Pourtant, la première date maya repérable est de 292 après Jésus-Christ ; la dernière, de 909. Ensuite, la dégringolade commence, c'est l'époque toltéco-maya. En 1250, il ne reste rien, et le premier explorateur qui viendra buter sur ces tas de cailloux dissimulés sous les arbres gigantesques arrivera en 1787. Deux ans avant le début de la Révolution.

G.S. : Pardonnez la naïveté de ma question. On voit convenablement les liaisons Olmèques-Toltèques-Mayas-Aztèques. Mais avec les Incas ?

J.S. : Pas de liaison. C'est un autre monde. Bien sûr, il y eut sans doute des voyageurs ; et puis après ? A votre avis, que connaissait un citoyen crétois (de la période minoenne) concernant les habitants de notre Provence ? Probablement rien. La zone sud de la civilisation maya et le nord de la zone inca sont distantes de quelque trois mille kilomètres ; il n'y en a que quinze cents entre la Crète et la zone qui sera Marseille.

G.S. : Revenons un instant sur cette succession des civilisations pré-maya et maya. Elles naissent et meurent. Puis renaissent ailleurs. Il y a tout de même des points communs ?

J.S. : Certes. Mais il y a bien davantage de différences. Observez une statuette olmèque et une figurine maya, et dites-moi ce qu'elles ont de semblable. Je vais plus loin. Dans la zone maya elle-même, lorsque vous passez la frontière non écrite qui sépare les cités du Peten et le nord du Yucatan, à trente kilomètres de distance, les styles changent radicalement. Comme si l'on passait directement du roman au baroque. Pourquoi ? Autre énigme. Je veux revenir un instant sur le problème de l'émergence de ces civilisations. Pourquoi ne pas admettre, là comme ailleurs, le mécanisme des causalités multiples ? J'ai essayé d'expliquer cela dans un livre déjà ancien « Les quatre soleils » (Plon). Commençons par faire la part du hasard. Il y a des hommes presque partout et ils se groupent en villages avant même la révolution néolithique. Je retiens ensuite la thèse du « défi ». Survivre avec ou malgré l'eau, survivre malgré ou grâce au soleil, etc. Reste à savoir pourquoi, dans des conditions climatiques similaires, il se passe ici quelque chose et là rien. Admettons qu'il ait existé des milliers de micro-civilisations embryonnaires. Quatre-vingt-dix-neuf sur cent échouent. Il faut donc d'autres conditions pour assurer l'émergence. Pourquoi pas des chefs historiques ou des conquérants ? Dernière remarque : n'oubliez pas que la durée moyenne de vie active n'excède pas trente ans. Donc — et là, il s'agit d'une certitude — il n'y a de civilisation que grâce à la transmission du savoir accumulé.

G.S. : Je vais vous demander de décrire ce que l'on sait de la manière de vivre des Mayas. Mais auparavant, une information à l'usage des néophytes : comment sait-on tout cela ?

J.S. : Mon Dieu ! A partir de toute une série de sciences qui ne sont pas encore bien connues. Je passe sur la datation par le carbone 14, dont tout le monde a entendu parler. Je vous rappelle toutefois qu'elle est récente ; un quart de siècle tout au plus. C'est grâce à elle que nous avons remis les Olmèques à leur place. Nos prédécesseurs s'étaient trompés de mille cinq cents ans. Ensuite, la palynologie...

G.S. : Connais pas.

J.S. : Disons que c'est la science de la transmission par les pollens, recueillis et étudiés au microscope. Ça permet de suivre par exemple l'évolution du (ou des) maïs. Entre autres. La dendrochronologie, ou, si vous préférez, le système de datation par la coupe des arbres. La thermoluminescence, qui étudie les céramiques par bombardements de rayons minuscules. Et bien d'autres sciences...

G.S. : Décrivez-nous l'empire maya.

J.S. : D'abord, ce n'est pas un empire, mais des villes libres. Cela ressemble — toutes choses égales d'ailleurs — davantage à la Grèce qu'à Rome. Pas vraiment de capitale, bien que Tikal en ait tenu lieu. En tout cas, cette ville domine l'univers maya dès le IIIe siècle de notre ère et atteint son apogée au début du VIIIe siècle. Ce que les photos permettent mal de mesurer, c'est la taille de la ville. Nous avons reconstitué avec exactitude la maquette de Tikal. C'est immense. Même taille et même somptuosité, approximativement, pour Copan, qui se situe à l'autre extrémité du pays maya ; Palenque est admirable mais un peu plus petite. Bien entendu, ce sont des villes-temples. Les habitants vivaient sans doute dans la proximité immédiate. Mais ça devait être dans des maisons de bois. D'où leur disparition pure et simple.

G.S. : On pourrait creuser. En général, quelques mètres au-dessous de la surface, on découvre les restes des instruments domestiques.

J.S. : Bien sûr. Mais à ce compte-là il faudrait creuser partout. Passons. Chaque ville avait ses dieux, son style, et, en même temps, tout le monde se copiait. On échangeait les techniques et les mythes. Les animaux clés sont, en gros, les mêmes partout : le serpent, le jaguar, etc.

G.S. : Le climat était le même qu'aujourd'hui ? Il y avait autant d'eau et de marécages ?

J.S. : Certainement. La meilleure preuve c'est qu'ils n'ont pas cessé de déplacer de la terre, de faire d'immenses remblais. Il s'agissait de drainer l'eau et de surélever le niveau du sol. Ces soubassements sont d'ailleurs toujours là. Les Mayas avaient inventé l'un des ancêtres du béton.

G.S. : La forme des monuments ?

J.S. : Que vous dire ? Je ne peux que vous conseiller de regarder les photos. Il y a de tout. Des socles de pyramide surmontés de temples ; des pyramides de quinze à cinquante mètres que tout le monde peut gravir sur de minuscules escaliers à pic. (On réussit assez bien la montée, mais il y a des gens qui redescendent assis. Il ne faut pas se moquer d'eux ; les grandes pyramides de Tikal représentent un immeuble moderne d'une vingtaine d'étages. C'est très impressionnant.) Vous savez, c'était d'étranges personnages. Dans le nord du Yucatan, nous avons trouvé une route, large, lisse ; elle a près de cent kilomètres de long. Or réfléchissez à ceci : ils n'avaient pas de roues. Quel pouvait bien être l'usage de cette route ? Je pense qu'elle avait essentiellement une fonction cérémonielle. Mais j'avoue que je suis bien incapable de le prouver.

G.S. : Autre énigme, la datation. J'ai bien du mal à m'y retrouver.

J.S. : Mais c'est tout simple. Tout part d'une année zéro. Dans ce que l'on appelle, dans notre langage, « le compte long », l'année zéro se situe en 3113 avant notre ère...

G.S. : Que s'est-il passé ce jour-là ?

J.S. : Je ne suis pas devin. Au vrai, personne n'en sait rien. Pour vous brouiller un peu plus l'esprit, je vous rappelle que le compte long olmèque et le compte long maya ne placent pas le point zéro à la même date. Pourtant, le système de comptabilité et d'écriture est en gros le même. Il nous a fallu quelques années avant de repérer cette différence de datation des deux civilisations. Revenons aux Mayas. Donc, en 3113 avant notre ère, il se passe là-bas quelque chose, et quelqu'un décide que le monde connu est entré dans une ère nouvelle. L'islam en a fait tout autant, la Révolution française a essayé à son tour de remettre les montres à midi ; mais, en fin de compte, c'est le christianisme qui a imposé sa datation à la planète. En tout cas, à partir de l'an zéro de l'ère maya, les mathématiciens astronomes ont inventé un calendrier en cinq périodes. D'abord le jour ; ensuite le mois (qui a vingt jours) ; puis l'année (qui a 360 jours) ; le katun (7 200 jours, soit 19,71 ans) ; enfin le baktun (144 000 jours : 314,20 ans). C'est un peu compliqué, non ? A Tikal, vous pouvez lire une série de glyphes, qui se lisent : 8.12.14.8.15. C'est clair ?

G.S. : Pas vraiment.

J.S. : Cela veut dire que, depuis la date zéro (4 Ahau 8 Cumhu, 12 août 3113 av. J.-C), il s'est écoulé 15 jours, 8 « mois » de 20 jours, 14 années tun de 360 jours, 12 katun et 8 baktun, soit 1 243 615 jours. Nous sommes donc en 292 de notre ère. C'est la plus ancienne datation maya préclassique.

G.S. : Avec 360 jours, il leur en manquait cinq et quelques pour boucler l'année.

J.S. : Exact. Lorsque le citoyen Fabre d'Eglantine — compositeur d'« Il pleut, il pleut, bergère » — invente le calendrier révolutionnaire, il décide que l'année aura 12 mois de 30 jours. Faites le calcul, il lui en manquait aussi 5. Bref, la Révolution a recommencé la même approximation que les Mayas.

G.S. : Vous avez utilisé le terme de glyphe...

J.S. : Ça vous intrigue, hein ? Vous n'êtes pas le premier. Je simplifie. Dans toute la zone maya, nous trouvions, sur les murs, sur les pyramides, sur les stelles, des pierres sculptées. Nous avons entrepris de classer les dessins ; puis — mais il a fallu de longues années — nous avons commencé à reconstituer l'évolution de chacun de ces glyphes. Au départ, ce sont des espèces de dessins symboliques ; petit à petit, chacun d'entre eux se simplifie, et nous aboutissons à une sorte d'écriture cunéiforme. Aujourd'hui, nous commençons à pouvoir lire ces glyphes et, plus près de nous, les manuscrits précolombiens.

G.S. : De quoi parlent-ils ?

J.S. : Essentiellement des dieux, de l'avenir et des astres. Les Mayas étaient fascinés par les astres. Je sais bien qu'un certain nombre de faux savants font de toutes les pierres levées des observatoires. C'est plus souvent faux que vrai. Mais dans le cas des Mayas, pas d'erreur possible. A Uaxactun, il vous suffit de vous placer en haut de l'escalier de la pyramide centrale, et vous n'avez plus qu'à regarder les trois temples qui vous font face. Au centre, le point exact où se lève le soleil les 21 mars et 21 septembre (équinoxes). A l'extrémité du temple de gauche, le lever du soleil le 21 juin ; à l'extrémité du temple de droite, le lever du soleil le 21 décembre (solstices). Tout hasard est impossible.

G.S. : Combien de glyphes repérés aujourd'hui ?

J.S. : Antoine Vollemaere — qui fut l'un de mes élèves, il y a bien longtemps de cela —  en recense 700 à 800.

G.S. : Je reviens à votre année 3113 avant Jésus-Christ. Vous connaissez le jour exact ?

J.S. : Le 12 août 3113. Ce jour-là, un prophète est né, un serpent s'est envolé, la Lune a eu rendez-vous avec le Soleil, ou bien rien du tout. Ce qui est certain, c'est que la mémoire collective, un an, dix ans, cent ans, mille ans, quatre mille ans après (le double de l'ère chrétienne), continuait à se référer à ce 12 août.

G.S. : Le 12 août est-il un jour de fête aujourd'hui au Mexique ou au Guatemala ?

J.S. : Pas que je sache. Lentement, à partir du VIIIe siècle, cette petite lumière perdue au fond des temps a commencé à s'éteindre. Je vous signale toutefois que, d'après les Mayas, le monde a une fin. Elle est datée. Si ça vous amuse, je vais vous donner la date : en 2015. C'est demain.

G.S. : Ils étaient plus forts que Nostradamus ?

J.S. : Soyons sérieux. Nous connaissons en gros la cosmogonie maya. Pour la plupart d'entre eux, il y a eu quatre soleils avant le nôtre. Celui qui nous éclaire est donc le cinquième. Pour les Mayas, la Terre est plate et carrée. Elle est posée sur le dos d'un immense reptile qui nage à la surface de l'océan. Au-dessus de notre tête, treize cieux, et sous la terre neuf enfers. Le Soleil et la Lune sont le premier couple de l'Histoire. Bien entendu, c'est la Lune qui fait des frasques. Excusez-moi, les Mayas étaient, semble-t-il, un peu machos, comme on dit maintenant. La Lune devint la maîtresse de l'étoile du matin ou des nuages, Vénus ou ces grandes choses blanches qui dérivent au-dessus de nos têtes. Dans toute l'Amérique moyenne, la croyance au lapin lunaire existe. Il y aurait sur la Lune l'ombre d'un lapin. Plus révélateur, l'histoire du maïs. N'oubliez pas que sa culture correspond sans nul doute à une révolution dans les techniques agraires et les modes d'alimentation. Or le maïs était là, sous une forme sauvage. Comme le blé au Moyen-Orient. L'essentiel était de le repérer, d'apprendre à recueillir les graines, à retourner la terre pour les semer, etc. Or, pour les Amérindiens, ce sont les animaux qui auraient apporté aux hommes les premiers grains de maïs. La fourmi, le renard, le chat sauvage, le coyote, le perroquet et le corbeau, entre autres. Du coup, nous connaissons quelques-uns des animaux clés de l'antiquité maya.

G.S. : Dans cette étonnante histoire de l'émergence et du déclin d'une civilisation qui, sous des formes variées, dure au moins quelque deux mille cinq cents ans, avez-vous le sentiment d'une vague logique ? Ou bien, au contraire, ne s'agit-il que d'une série de batailles, de hasards, de transmissions, sans queue ni tête — mis à part la beauté ?

J.S. : Pas commode de répondre à votre question. Dans ce genre de recherche d'un sens, il faut avancer sur la pointe des pieds. Pourtant, il y a quelque chose. Au départ, il y a les dieux et les paysans ; entre eux, les prêtres. Puis, un début d'interprétation du monde. Les prêtres sont tiraillés entre ce que l'on peut appeler l'encadrement du peuple et la recherche. Bien sûr, il y a des rois, des soldats et des révolutions. Mais c'est un peu l'écume des jours. Le plus frappant, quand vous contemplez, par exemple, Tulum, c'est que vous êtes saisi par la modernité de ce que l'on appelle d'ailleurs « le Castillo ». Il y a donjon, enceinte fortifiée au-dessus de la mer. Nous sommes à l'époque des royaumes combattants. On est progressivement passé de l'ère religieuse à celle des querelles dynastiques. Fin des pyramides et début des places fortes. Ça ne vous rappelle rien ?

G.S. : Cela vous semble une évolution inéluctable ?

J.S. : Non. Il me semble percevoir cette espèce de courbe à travers l'histoire de ceux que l'on appelle les Mayas. J'espère que nous en saurons davantage d'ici quelques années. Mais j'ai bien aimé mon travail. Parfois, je me demande s'il existe encore beaucoup de civilisations cachées dans les forêts. Je crois que c'est fini. Le mystère n'est plus dans l'espace mais dissimulé dans l'ombre des siècles morts. Plus nous remontons le temps, plus l'obscurité est profonde. Avouez que les Mayas sont l'une des gloires de l'Amérique.

jeudi 10 octobre 2013

Préface à Savimbi. Demain la Liberté (1988)



PREFACE

[Savimbi. Demain la Liberté (ouv. col.), Paris, Nouvelles Editions Latines, 1988, p. 7-10]

L'adage romain est toujours d'actualité : « Ex Africa semper aliquid novi ». L'Afrique est sans cesse capable de nous surprendre. Qui eût prédit, il y a encore quelques semaines que le maréchal Mobutu et le président Botha se rencontreraient au Zaïre ? Après N'Komati entre la République Sud-Africaine et le Mozambique, voilà que de multiples entretiens avec l'Angola suscitent un vif espoir de paix. Il faut tout de même remarquer que si cet espoir existe en dépit de mainte manœuvre dilatoire, c'est grâce aux initiatives audacieuses de Pieter Botha, qui ne se laisse pas décourager par les attaques injurieuses et les menaces de sanctions.

Notre Europe occidentale ne se rend pas suffisamment compte de l'immensité de l'enjeu africain. Les faits précis, les chiffres brutaux restent le plus souvent ignorés, noyés sous les flots de propagande. Qui tient l'Afrique tient l'Europe. Tenir l'Afrique, c'est avant tout dominer l'Afrique du Sud, disposer de ses minerais stratégiques, contrôler les routes maritimes au long de ses côtes et par là le trafic pétrolier à destination de l'Europe. D'où les campagnes de presse et de médias, le terrorisme de l'A.N.C. et du parti communiste, et l'afflux de mercenaires cubains en Angola, 40 000 hier, 60 000 aujourd'hui, avec leurs « conseillers » russes et est-allemands. Telle est la réalité qu'on s'attache à occulter derrière le décor en carton-pâte de prétendues préoccupations humanitaires.

Voici heureusement un livre qu'on pourrait qualifier d'antidote à la désinformation. Ce n'est pas une œuvre de caractère doctrinal ou théorique — bien qu'on y trouve des explications très claires — mais un triple témoignage par les hommes qui ont vécu l'expérience africaine, et notamment celle de la résistance africaine la plus authentique face à l'impérialisme communiste.

Edouard Sablier, spécialiste des problèmes du Tiers-Monde, dont l'ouvrage « Le Fil Rouge » analyse la redoutable machinerie du terrorisme international ; Yves Bréhéret, grand reporter, qui sait voir et décrire : l'un et l'autre auprès d'Olivier d'Ormesson, maire de sa commune homonyme depuis plus de quarante ans et député au parlement de Strasbourg depuis dix ans, qui, loin de se borner à gérer tranquillement ses mandats, s'est passionné et pour le Liban chrétien et pour l'Angola résistant de Jonas Savimbi, luttant sans trêve face à la coalition gauchisante qui s'est encore illustrée récemment en accueillant en grande pompe à Strasbourg le chef du terrorisme raciste au Proche-Orient.

Un des aspects les plus émouvants de ce livre est la description de la personnalité de Jonas Savimbi dans sa « capitale » de brousse Jamba. J'ai vécu moi-même cette expérience, et j'ai gardé de ce géant noir parlant un excellent français (ancien étudiant à Lausanne) un souvenir qui coïncide exactement avec le récit d'Olivier d'Ormesson. Ce dernier a rendu cinq fois visite au chef de la résistance angolaise, et c'est grâce à son action persévérante face à la mauvaise volonté des pouvoirs en place qu'a pu être réalisée la visite de Savimbi à Strasbourg et à Paris.

On ne manquera pas d'être frappé par le sectarisme haineux d'une partie du Parlement européen et de certains hauts-dignitaires de la Commission des Communautés à Bruxelles contre Jonas Savimbi et d'une façon générale contre quiconque s'oppose à la main-mise soviétique sur l'Afrique. De ce parti-pris Olivier d'Ormesson donne de multiples exemples. J'en retiendrai un seul : le vote scandaleux par lequel, après maint incident, le parlement de Strasbourg refusa de condamner l'affreux supplice de necklace ou collier enflammé, infligé par le terrorisme de l'A.N.C. à ses victimes (noires), brûlées vives pour les « punir » de leur refus d'adhésion à la secte.

Fort heureusement il s'est trouvé dans le même parlement des élus de diverses nationalités, britanniques, belges, allemands, luxembourgeois, suffisamment courageux pour se joindre à Olivier d'Ormesson et aller constater par eux-mêmes qui était et ce que signifiait Jonas Savimbi. Particulièrement symbolique fût la présence à Jamba de Franz von Stauffenberg, fils de cet officier qui essaya, sans y parvenir, de libérer l'Allemagne et l'Europe en éliminant Hitler. Le triple témoignage que ce livre apporte devrait faire réfléchir les Français, et plus particulièrement notre gouvernement, sur la nécessité de définir et de mener à bien une politique africaine cohérente et ferme. La défense de l'Europe en dépend. L'histoire retiendra avec stupeur que les Européens, en ce XXe siècle finissant, ont laissé sans réagir la Russie soviétique envahir par Cubains interposés l'Afrique australe et l'Ethiopie pour contrôler le continent qui constitue un élément essentiel de notre sécurité et de notre indépendance.

Dans l'immédiat, le retour à la paix passe par le départ des mercenaires cubains de l'Angola, ce qui entraînera ipso facto la solution du problème de la Namibie. Quant à l'Angola lui-même, on peut espérer qu'une fois les forces étrangères évacuées, il sera possible de reconstruire une unité nationale que Savimbi, quant à lui, a toujours souhaitée. L'intérêt des peuples africains, celui des Européens et celui de la France coïncident sur ce plan : telle est la conclusion que fait apparaître ce livre, avec le poids d'un document de première main et la lucidité d'une réflexion nourrie par l'expérience.

Jacques SOUSTELLE
de l'Académie Française

mercredi 2 octobre 2013

Pour la paix (1979)



POINT DE VUE
Pour la paix

JACQUES SOUSTELLE *

[Le Monde, 4 janvier 1979]

Il est en Afrique un pays grand comme les quatre cinquièmes de la France qui possède un sol fertile, un sous-sol riche en minerais et en charbon ; ce pays s'est affranchi de toute discrimination raciale ; il est dirigé par un exécutif composé d'un Blanc et de trois Noirs, et son gouvernement comporte un nombre égal de Noirs et de Blancs.

Etonnant paradoxe, l'existence de ce pays. La Rhodésie est niée par la communauté internationale. L'ONU lui impose depuis treize ans un boycottage rigoureux. Des groupes terroristes, armés et entraînés par l'Union soviétique, Cuba et l'Allemagne de l'Est, qui s'efforcent d'y semer le désordre, bénéficient du soutien des Nations Unies. Les Etats démocratiques de l'Occident se refusent à établir quelque relation que ce soit avec son gouvernement. C'est à grand-peine que le premier ministre, M. Ian Smith, et ses collègues autochtones ont été autorisés à se rendre à Washington, où le président Carter s'est abstenu de les recevoir. Bref, la Rhodésie est un Etat paria. On prétend que ce qui justifie ce traitement discriminatoire, unique dans le monde d'aujourd'hui, est le caractère "raciste" de son régime. La minorité blanche de deux cent soixante mille Rhodésiens d'origine européenne opprimerait la majorité noire, sans parler des quelques dizaines de milliers d'Asiatiques et de métis. Elle maintiendrait un système de discrimination raciale analogue à l'"apartheid" que l'on reproche à l'Afrique du Sud (pourtant reconnue, elle, par la plupart des Etats) et concentrerait jalousement entre ses mains tout le pouvoir politique. Or tout cela est faux.

Pas de ségrégation raciale

Pour écarter tout de suite un mauvais argument, précisons que le Land Tenure Amendment Act a ouvert aux Noirs toutes les terres cultivables en dehors de celles (terres "tribales") qui leur étaient réservées. Autrement dit, aux 44 % des terres que les Noirs possédaient déjà sous le régime précédent, s'ajoutent l'accès à 36 % des terres "ex-blanches".

Non seulement il n'y a pas trace de ségrégation raciale en Rhodésie, mais l'observateur impartial ne peut manquer d'être frappé par le nombre et la qualité des cadres africains qu'il rencontre à tous les niveaux, depuis les ministres jusqu'aux chefs d'entreprise, dans les services publics, dans les professions libérales. J'ai pu m'entretenir avec des économistes, des avocats, des hommes d'affaires, des enseignants, des fonctionnaires, des prêtres. Qu'ils appartiennent à l'ethnie shona, la plus nombreuse, à celle des Ndébélés ou à des groupes moins importants, ils font preuve de qualités intellectuelles et humaines qui ne sont en rien inférieures à celles de leurs collègues blancs. Dans les réunions et les débats auxquels j'ai pris part, ils détenaient généralement une large majorité, ce qui ne semblait gêner personne. Parmi les professions exercées par ces Africains, je note celles de directeur de production, de directeur de vente, de président de chambre de commerce, de président de syndicat agricole, de doyen de faculté, de professeur d'université, de médecin, de vétérinaire, d'hôtelier et naturellement de ministre.

Un des facteurs qui expliquent ce haut niveau de l'élite autochtone est évidemment l'université de Salisbury : dès sa création en 1955, elle avait expressément rejeté toute discrimination raciale (article 4 de sa charte) ; actuellement, la majorité des étudiants sont africanisés, et l'on note une augmentation rapide du nombre des jeunes filles autochtones qui entrent à l'université.

Le pourcentage des Noirs qui servent sous l'uniforme est considérable : trois pour un Blanc dans l'armée, quatre pour un dans la police, seize pour un dans les services de surveillance et de sécurité.

Décrire la Rhodésie comme un pays raciste où une majorité autochtone serait opprimée relève du délire ou de l'imposture.

En fait, il n'y a pas en Rhodésie lutte pour le pouvoir entre les Blancs et les Noirs : cette lutte se situe entre les Noirs qui sont au gouvernement et ceux qui veulent les en chasser.

Ce derniers, N'komo et Mugabé, chefs d'un "Front patriotique" qui multiplie les atrocités... contre les Noirs dix fois plus que contre les Européens, savent que s'ils se présentaient aux élections dans les conditions normales d'une démocratie, ils ne dépasseraient probablement pas 20 % des suffrages. Ils cherchent donc à prendre par la violence tout le pouvoir.

Du Mozambique, ou de Zambie, leurs groupes armés poussent des raids en territoire rhodésien, puis se replient après avoir assassiné et incendié. Au hasard des nouvelles, on relève l'extermination de la famille Chiriwa, des Noirs, vingt-trois personnes tuées dont neuf femmes et treize enfants de deux à six ans ; la "liquidation" de la famille Lalloo, des Indiens ; le meurtre des passagers d'un avion civil abattu le 3 septembre par un missile Sam-III de fabrication russe. Si les villes sont calmes - l'atmosphère business as usual de courage tranquille m'a rappelé l'Angleterre assiégée de 1940. - la terreur sévit dans les campagnes. J'ai vu les pitoyables victimes des guérilleros marxistes refluer vers les villages où les hôpitaux accueillent les enfants déshydratés et affamés, les femmes en pleurs. Ce sont les Noirs, dont certains affectent hypocritement de se soucier, qui souffrent le plus des coups des terroristes.

Un aveuglement désastreux

L'aveuglement de l'Occident est désastreux. En dépit de leurs Kalachnikov et de leurs missiles soviétiques, les terroristes n'auraient aucune chance de s'emparer du pouvoir qu'ils convoitent s'ils n'étaient encouragés par les complaisances du "monde libre". Le Conseil œcuménique des Eglises ne va-t-il pas jusqu'à inonder d'argent chrétien ceux qui brûlent les missions et tuent les Noirs, protestants ou catholiques ? L'ONU ne reconnaît-elle pas le Front patriotique comme seul représentant authentique de la Rhodésie ?

L'évêque (méthodiste) Abel Muzorewa, un des trois membres autochtones du Conseil exécutif, m'a dit avec tristesse : "Nous avons aboli la discrimination raciale, nous avons conclu le 3 mars dernier l'accord constitutionnel sur le principe "un homme, une voix" (one man, one vote), nous allons d'un même pas vers le gouvernement de la majorité noire, il y a déjà autant de ministres africains que de ministres européens, et malgré tout cela le monde continue à nous accuser, à soutenir nos adversaires, à nous imposer le boycottage. Est-ce juste ?"

Il ajoute : "Les sanctions n'ont qu'un résultat : elles privent la Rhodésie de ressources qui lui seraient nécessaires pour accroître le budget de la santé ou augmenter les salaires. Qui en souffre ? D'abord les Africains, hélas !"

Ian Smith me dit : "Tout ce que les Occidentaux ont exigé, nous l'avons fait. J'ai moi-même, à Washington, proposé une "table ronde" de tous les partis, y compris de ceux qui nous combattent. On ne nous répond qu'en maintenant les sanctions économiques. Est-ce juste ?"

Il faut bien reconnaître que ce n'est pas juste. Les sanctions, qui durent depuis treize ans ne ruineront pas la Rhodésie. Mais elles freinent son essor. L'économie rhodésienne est contrainte de vendre et d'acheter par intermédiaire, donc de vendre bon marché et d'acheter cher. La non-reconnaissance internationale ne détruira pas la Rhodésie. Mais elle encourage le terrorisme et retarde le retour à la paix.

Tandis que Washington, et l'Europe, s'obstinent au mépris de toute justice - et au seul profit de l'impérialisme russe, - à dénier à la Rhodésie le droit d'exister, la Zambie rouvre sa frontière. J'ai vu les trains franchir le Zambèze à côté des prodigieuses cataractes de Victoria-Falls : le cuivre zambien descend vers le Sud, le maïs rhodésien et les engrais sud-africains montent vers Lusaka. La réalité impose aux pays de l'Afrique australe, par-delà les rhétoriques et les ambitions déchaînées, un minimum de solidarité.

La Zambie du président Kaunda a ouvert et maintenu ouverte sa frontière alors même que l'aviation rhodésienne pulvérisait des camps de terroristes sur son territoire : les Zambiens ne se sont pas souciés de prendre le parti des intrus qui campent sur leur sol.

Le gouvernement Smith-Muzorewa-Sitholé-Chirau a été amené à renvoyer au printemps prochain les élections prévues dans l'accord de mars dernier : le texte de la future Constitution n'est pas prêt, l'enregistrement des électeurs n'est pas terminé. Ce délai n'a aucune signification politique. On aurait tort d'y voir, comme certains commentateurs se sont empressés de le faire, un retour en arrière par rapport au plan arrêté en mars. Le gouvernement a aussi annoncé son intention de maintenir, après les élections, l'union multiraciale qui règne actuellement. Comment pourrait-il en être autrement, puisque les Rhodésiens blancs ne sont pas des "colons" qui pourraient à la rigueur regagner une métropole, mais en fait des Africains comme les autres, liés à toutes les autres ethnies, sur le même sol, par un destin commun.

Et la France ? Comme les autres pays occidentaux, elle n'entretient aucune relation diplomatique ou consulaire avec Salisbury. Mais à la différence des autres, elle n'a pas non plus de relations économiques, tandis que les businessmen de divers pays, laissant leurs gouvernements pérorer, font de fructueuses affaires. Les Britanniques eux-mêmes, comme l'a révélé un scandale récent, confient à M. Owen les vertueuses indignations et aux compagnies pétrolières le ravitaillement de l'ex-colonie "rebelle". On ne voit pas très bien quel intérêt peut avoir la France à s'aligner sur les plus extrémistes de l'ONU alors que la Rhodésie offrirait à nos exportateurs, à nos Industries, à notre production de biens d'équipement, de magnifiques occasions, dont profitent de persévérants Allemands et d'astucieux Japonais.

Une politique constructive et réaliste devrait se fixer pour but la levée des sanctions, la fin du boycottage, le soutien à toute initiative susceptible de conduire dès le printemps prochain à des élections démocratiques. L'Afrique entière, et le monde, ont tout à gagner à ce que la Rhodésie, échappant à la subversion, poursuive son évolution librement, dans la concorde et dans la paix.

(*) Ancien ministre.

mardi 1 octobre 2013

Avant-propos à Sahara et Communauté (1960)



AVANT-PROPOS de Jacques SOUSTELLE

[Sahara et Communauté de Marc-Robert Thomas, Paris, PUF, 1960, p. IX-XII]

AVANT-PROPOS

La grande mutation dont le Sahara est depuis quelques années l'objet et en même temps le théâtre est, non seulement pour notre pays, mais aussi pour l'ensemble français et, je crois, pour l'Europe elle-même, un fait capital. Je l'ai dit souvent déjà. On ne le redira jamais assez. Car, si les perspectives économiques qu'ouvre ce fait sont aujourd'hui en gros connues et comprises par l'opinion publique — tout le monde en effet comprend ce que représente le pétrole du Sahara — il est moins certain que celle-ci ait acquis la juste vue de ce que la mise en valeur des richesses sahariennes peut et doit permettre à des plans très divers.

A la connaissance exacte de ce qu'est le Sahara, de ce que nous y faisons, des objectifs qui y sont les nôtres et, pourquoi le taire, des difficultés que nous y avons rencontrées ou que nous y rencontrons encore, cet ouvrage de M. Marc-Robert Thomas apporte une contribution aussi solide qu'opportune.

Son auteur avait soutenu brillamment devant la Faculté de Droit d'Aix-en-Provence, en décembre 1958, une thèse de doctorat consacrée au Sahara français. C'est cette thèse, dont le texte a été allégé sur certains points, complété sur d'autres et mis à jour sur tous — car tout continue à aller très vite au Sahara — qui forme la substance de ce livre aujourd'hui accessible à un public non spécialisé.

Sur le Sahara en soi — son passé lointain et proche, son statut de droit international public, sa géographie physique et humaine, son économie (ressources, infrastructure, organisation), ses nouvelles structures politiques et administratives — on trouvera dans les chapitres qui suivent réponse à toutes les questions importantes ; et souvent un aiguillon pour poursuivre auprès des spécialistes la satisfaction plus complète des curiosités que l'auteur aura éveillé...

Sans doute le capitaine Thomas, commissaire de l'Air, lui-même fils d'officier saharien, a-t-il été, par sa jeunesse marocaine, par l'imprégnation familiale, particulièrement préparé à éprouver les sortilèges du désert... Je vois, d'autre part, dans l'ouvrage de Marc-Robert Thomas un signe de tout ce qu'il peut y avoir de fécond, à cause même peut-être, de ces différences ou certains croient voir des antinomies, dans les rencontres de l'Armée et de l'Université... Que le Sahara soit l'occasion d'une de ces rencontres, cela porte aussi une grande espérance.

samedi 21 septembre 2013

Lettre à Julio César Turbay Ayala (1979)



Lettre de Jacques Soustelle à S. E. Julio С. Turbay A. Président de la République de Colombie, Palacio de San Carlos, Bogotá, Colombie.

[Journal de la Société des Américanistes, tome 66, 1979, p. 360]

Le 27 avril 1979.

Monsieur le Président.

La Société des Américanistes a appris avec une vive émotion les nouvelles tragiques de la répression des indiens membres du C.R.I.C. (Cauca).

Cette organisation, défendant des titres traditionnels de propriété des indiens et leurs droit à la culture, a vu certains de ses dirigeants assassinés avec la complicité probable des autorités, ses locaux saccagés, son personnel séquestré et torturé, ses archives saisies et démantelées.

Notre Société, indignée de ces violations systématiques du droit des indigènes et de leurs associations, demande instamment aux autorités colombiennes de faire cesser ces persécutions, de libérer les personnes détenues, de poursuivre les assassins et de rétablir les droits légaux des indigènes du Cauca.

Je prie Votre Excellence de bien vouloir recevoir l'assurance de ma haute considération.

Jacques Soustelle,
Président de la Société des Américanistes.

dimanche 15 septembre 2013

Du néo-colonialisme sans profit (1970)



Du néo-colonialisme sans profit

JACQUES SOUSTELLE

[Le Monde, 27 octobre 1970]

En dépit de promesses et de déclarations officielles, des troupes françaises continuent à être engagées dans le conflit du Tchad.

Par une ironie du destin, il se trouve que le sinistre épisode de Largeau est survenu au moment même où paraissaient les Mémoires du général de Gaulle, dans lesquels l'ancien président exalte les bienfaits du dégagement et de la décolonisation. Nous avions déjà compris, à propos de l'Algérie, que la décolonisation consistait à engloutir dans le gouffre sans fond des finances de MM. Ben Bella et Boumediène l'argent que l'on refusait de consacrer à un territoire demeuré français. Faut-il admettre, à la lumière de l'expérience tchadienne, qu'elle consiste aussi à faire tuer nos soldats pour sauvegarder les intérêts de tel ou tel Etat africain ou plutôt les intérêts de ses dirigeants plus au moins provisoires ?

Il est quelque peu étrange qu'après avoir pleurniché pendant des années à propos de l'insupportable fardeau en argent et en hommes que son empire imposait à notre pays, et après avoir célébré comme la plus glorieuse des victoires la liquidation de la France d'outre-mer, on semble trouver normal le gaspillage de nos deniers, voire du sang de militaires français, au profit de régimes étrangers qui ne nous sont plus rien.

Evoquera-t-on des intérêts français à défendre ? Qu'on excuse ma brutalité : je connais le Tchad depuis vingt-huit ans, et je crois pouvoir affirmer que ni économiquement ni stratégiquement il ne vaut les os d'un seul soldat français. Quand la France d'outre-mer s'étendait d'Alger à Brazzaville, du Sénégal au Soudan, le Tchad jouait, au cœur de nos territoires et du continent noir, ce rôle de plaque tournante qui lui a conféré, entre 1940 et 1944, une importance stratégique exceptionnelle. Mais il n'y a plus de France d'outre-mer, il n'y a même plus de communauté.

Rien ne justifie l'engagement de troupes françaises dans un combat qui ne nous concerne pas. Pourquoi d'ailleurs s'évertuer à défendre Fort-Lamy pour M. Tombalbaye quand on n'a pas défendu Alger, Oran, Bône, les orangeraies de la Mitidja et le pétrole du Sahara pour un million et demi de Français ?

La doctrine officielle de la France en 1970 demeure celle que lui a léguée le règne précédent. C'est la "décolonisation". Bien que je tienne cette théorie pour absurde et son application pour funeste, on en devrait retirer au moins un avantage : celui de mettre fin aux dépenses et aux aventures coloniales. Poursuivre en Afrique une politique néo-colonialiste sans profit pour notre pays paraît profondément illogique.

Où s'élabore, qui façonne la politique africaine de la France ? Ni les électeurs ni le Parlement n'en savent rien. On a soutenu puis abandonné l'abbé Youlou, on a sauvé Léon M'Ba, on a misé sur le général Bokassa qui, du reste, nous tourne le dos aujourd'hui... Pourquoi ? En vertu de quels choix ? Quelle est la vue d'ensemble qui sous-tend une action en apparence au moins fort incohérente ?

Cette incohérence éclate d'ailleurs à propos du Tchad de façon particulièrement frappante. Les rebelles du Nord, combattants islamiques, ne peuvent que jouir de la sympathie agissante des pays dits arabes, notamment de la Libye et du Soudan. Or ces pays sont précisément ceux que notre politique extérieure en Méditerranée et au Proche-Orient comble de flatteries, d'attentions et de faveurs, comme par exemple les ventes d'armements. Ainsi, la France se trouve-t-elle en quelque manière engagée dans les deux camps, pour l'actuel régime tchadien que défendent nos troupes, et contre lui en tant qu'amis des colonels libyens eux-mêmes soutiens des insurgés. Espérons que ce paradoxe n'ira pas jusqu'à créer une situation où nos soldats seraient frappés par des armes fournies par nous-mêmes à tel ou tel pays arabe ami des rebelles. Il n'en reste pas moins quelque peu acrobatique pour la diplomatie française de combattre au Tchad ce pan-islamisme qu'on approuve hautement à Tripoli.

Il est évident que si l'Assemblée nationale décidait de s'acquitter loyalement de la mission de contrôle que la Constitution lui confie expressément, elle s'attacherait à obtenir, non seulement des explications mais le redressement des erreurs commises. Elle exigerait qu'il soit mis fin à une aventure coûteuse, sanglante et inutile.

On pourra, certes, alléguer que ni l'actuel gouvernement ni l'actuel chef de l'Etat ne sont entièrement responsables de ce qui arrive au Tchad, ayant trouvé cette affaire dans l'héritage qui leur a été laissé le 28 avril de l'année dernière. Cela est vrai. Mais combien d'années faudra-t-il encore aux dirigeants de la politique française pour s'émanciper ? Combien de temps encore la France devra-t-elle s'enliser dans les incohérences du règne précédent ? C'est une belle chose que la continuité, mais si elle consiste à persévérer dans l'erreur, elle risque de coûter cher à la nation.