dimanche 27 janvier 2013

Discours à Radio-Alger (22 mai 1958)



[Discours de Jacques Soustelle à Radio-Alger, 22 mai 1958, texte reproduit dans L'espérance trahie (1958-1961), Paris, L'Alma, 1962, p. 267-269]

Françaises, Français, qui m'écoutez ce soir, ce n'est pas un chef ni même un porte-parole d'une faction rebelle qui vous parle, c'est un Français comme vous, bouleversé jusqu'au fond de son âme par le spectacle auquel il assiste depuis six jours sur cette terre d'Algérie et qui veut passionnément vous faire part de la vérité.

Depuis mon arrivée ici, j'ai vu chaque jour sur le Forum une marée humaine couronnée de drapeaux et de banderoles battre les murailles du Palais du Gouvernement, non pour l'investir mais pour clamer sa foi et sa confiance. A Oran, à Boufarik, à Mostaganem, les mêmes visions se sont présentées à moi. Partout, nos compatriotes musulmans, nos frères musulmans comme on dit ici aujourd'hui, sont en nombre, souvent en majorité, mêlés à la foule des Français d'origine métropolitaine. Partout les mêmes clameurs s'élèvent en tempête : « Vive la France ! Vive l'Algérie française ! Vive de Gaulle ! » En français et en arabe, les banderoles proclament l'attachement farouche de tous les Algériens à la mère patrie, aux chefs de l'Armée, à tous ceux dont le nom symbolise le maintien de l'Algérie au sein de la France. La Marseillaise déploie ses ailes au-dessus de ces foules comme dans les plus grandes journées de notre histoire. Oui, en vérité, c'est la France qui est plébiscitée chaque jour et chaque heure dans toutes les villes et tous les villages d'Algérie. C'est un immense référendum spontané qui, de ce côté de la Méditerranée, répond à tous les doutes et dissipe toutes les incertitudes. L'Algérie française est une réalité.

Que s'est-il passé ? demandez-vous. Je me le demande moi-même. Ce qui est certain, c'est qu'un choc psychologique d'une portée incalculable vient de secouer le pays. Ce n'est pas seulement la communauté musulmane qui revient à la France, c'est la communauté européenne qui, dans un élan de nuit du 4 août, ouvre ses bras à nos frères arabes et berbères. Les barrières sont balayées, la fraternisation triomphe dans la rue et sur les places, la femme musulmane voit s'ouvrir la porte de son émancipation aux côtés de la femme européenne. Pourquoi ? Parce que la volonté inébranlable qui s'est affirmée de conserver à tout prix l'Algérie, parce que la prise de position ferme de l'Armée ont enfin rassuré ceux qui doutaient, soulevé le poids écrasant de la terreur et fait planer sur cette terre torturée une immense espérance. Peut-être la métropole n'a-t-elle pas suffisamment compris, au cours des derniers mois, l'angoisse des Algériens. Trop de propagandes facilitées par la faiblesse de l'Etat leur dépeignaient jour après jour des perspectives d'abandon. Trop de symptômes leur faisaient redouter que les souffrances et les sacrifices fussent rendus vains par des manœuvres politiques à Paris. Ils se sont vus acculés à ce que le ministre de l'Algérie dénonçait par avance comme « un Dien-Bien-Phu diplomatique ». Alors le peuple et l'Armée se sont dressés pour infliger un coup d'arrêt à cette politique fatale d'abandons successifs, qui, d'humiliation en humiliation, conduirait l'Algérie à sa perte et la France au désastre.

L'Histoire dira que c'est bien ici, en Algérie, que le coup d'arrêt a été donné. Les Comités de Salut Public, où s'associent Européens et Musulmans, ont surgi des profondeurs du peuple pour exprimer son désespoir hier, aujourd'hui son espérance et sa volonté. L'Armée, conduite par des chefs respectés comme le général Salan, le général Massu, les généraux Jouhaud, Allard et bien d'autres, est intervenue pour donner à ce soulèvement populaire une structure ordonnée et veiller à ce que sa mission primordiale de lutte contre l'ennemi F. L. N. ne fût pas compromise. Une grande voix française l'a dit, et je le répète : l'Armée a bien fait. Ah ! ne croyez pas ceux qui vous disent que ce peuple et cette Armée se sont dressés contre la France ou contre la République ! La France ? C'est pour n'en être jamais séparés qu'ils ont mêlé leur énergies dans le sursaut patriotique du 13 mai. La République ? J'ai fait acclamer son nom par des centaines de milliers d'Algériens. L'Algérie française revendique fièrement la devise républicaine : liberté, car c'est pour elle que l'Armée combat ici ; égalité, car tous les Algériens ensemble ont décidé de mettre fin aux discriminations et aux injustices du passé ; fraternité, car c'est elle qui, comme une vague, submerge d'une frontière à l'autre tout ce vaste morceau d'Afrique. Jamais depuis cent trente ans, l'Algérie n'a été plus proche du cœur de la France généreuse et humaine à qui elle adresse aujourd'hui un appel solennel et poignant.

Car elle vous dit, cette Algérie française, à vous, Français de la métropole : « Dix millions d'êtres humains, de la Méditerranée au Sahara, ont enfin pris la résolution historique d'être à jamais Français membres à part entière d'une libre communauté, en effaçant d'un coup toutes les rancœurs et toutes les haines d'autrefois. Ils tendent leurs mains vers vous. Ces mains tendues, allez-vous les laisser retomber dans le vide. »

Dites-vous bien que les événements qui se sont accomplis ici depuis le 13 mai sont irréversibles. La roue de l'Histoire ne peut pas revenir en arrière. Rien ne peut effacer ce fait qu'en un éclair tout le peuple algérien a pris conscience de sa volonté, qui est de demeurer dans la France, sans distinction d'origine ni de confession. On a beaucoup discuté depuis des années sur des notions un peu abstraites comme l'autonomie, la fédération, l'intégration. Aujourd'hui, il n'y a plus de discussion possible, car l'intégration est faite dans les cœurs et les âmes, et il ne reste plus qu'à régler le passage dans la réalité de cette volonté communautaire qui s'est exprimée avec une force bouleversante.

Si l'Algérie tout entière clame aujourd'hui sa foi dans le général de Gaulle, c'est parce que d'instinct elle fait appel à lui, symbole du pur souci national en dehors de toutes les factions, du rassemblement des territoires, du respect de toutes les communautés associées à la France, pour que, sous son arbitrage incontesté, l'unité se refasse au plus tôt entre les deux rives françaises de la Méditerranée.

mercredi 2 janvier 2013

La rébellion algérienne dans le cadre du pan-arabisme (1956)



LA REBELLION ALGERIENNE DANS LE CADRE DU PAN-ARABISME

par Jacques Soustelle,
Député, ancien Ministre, ancien Gouverneur Général de l'Algérie.

[Revue de Défense nationale, juillet 1956, p. 823-827]

« Qu'on apprenne donc, de gré ou de force, que tout pays qui parle arabe est notre pays. »

Cette phrase, en laquelle se condense l'essentiel du néo-impérialisme pan-arabe, a été écrite par le chef du gouvernement égyptien, le colonel Gamal Abdel Nasser.

En octobre 1954 paraissait au Caire un volume intitulé « Le destin de l'Afrique du Nord dans le passé, le présent et l'avenir », écrit en collaboration par trois auteurs. La préface, signée par le colonel Abdel Nasser, constitue un exposé à la fois concis et révélateur de la doctrine du pan-arabisme. Qu'on en juge par ces extraits :

« Nous faisons partie de l'Afrique du Nord ou c'est une partie de nous-mêmes. Ou plutôt nous et elle faisons partie de la grande patrie arabe qui s'étend des rivages de l'Atlantique aux montagnes de Mossoul. Ici comme là, nous sommes frères, enfants du même père et de la même mère. Les lieux nous séparent, mais l'unité des sentiments nous réunit, ainsi que la communauté d'origine, les liens de la religion et la trame du langage.

« Aux jours lointains de la lointaine histoire, les pas de nos pères se sont ordonnés dans le cortège de la conquête, depuis le cœur de l'Arabie jusqu'à la Palestine, l'Egypte, Barka, Kairouan et Fès, jusqu'aux rivages de l'Atlantique où se brisent les vagues, jusqu'à Cordoue, Séville et Lisbonne, jusqu'à Lyon en terre de France. Aucun d'eux n'est retourné plus tard en Arabie parce qu'ils ne se sentaient en rien étrangers dans les pays qu'ils avaient conquis, parce que les habitants des pays qu'ils avaient conquis ne les sentaient pas comme étrangers parmi eux. Et, depuis ce jour-là, les rivages de l'Atlantique forment la limite occidentale de la grande patrie arabe.

« L'étendard arabe a flotté sur la patrie arabe, de l'océan Indien à la Méditerranée, des monts de l'Atlas aux montagnes de Mossoul. Il n'a pas cessé de flotter entre ces quatre frontières, depuis treize siècles et plus, jusqu'à aujourd'hui et jusqu'à demain, jusqu'au jour où Dieu ressuscitera les morts des nations de Chosroès et de César, de Rodéric et de Charles Martel, pour qu'ils témoignent de ce qu'ils ont appris.

« Quand les navires arabes ont labouré les vagues de la mer vers la Sicile et l'Italie du Nord, pour effacer par la civilisation arabe l'idolâtrie des Roumis, il y avait sur le pont de ces navires des Maghrébins voilés, des Touaregs du désert, il y avait des Orientaux enturbannés du pays d'Antioche, des Yéménites à la maigre silhouette du sud de l'Arabie et des Egyptiens au sombre visage venus de la vallée du Nil. Sous la même bannière, tous étaient Arabes, parce que l'arabe était leur langue, et tous étaient musulmans, parce que Mahomet était leur prophète. »

C'est là que le dictateur égyptien affirme que « tout pays qui parle arabe est notre pays », et il ajoute : « Et il faut absolument que notre pays se libère ». En conclusion, il déclare sur un ton menaçant qui rappelle celui qu'employait Hitler dans ses vaticinations : « Puissent les dirigeants du monde occidental se convaincre de ces vérités avant que ne les emporte la vague destructrice et dévastatrice ! »

Ce n'est pas par hasard que nous avons cité Hitler. Rien n'est plus frappant que l'analogie entre le Führer du Grand Reich et le chef suprême de l'Egypte. Même langage à la fois grandiloquent et insolent ; mêmes méthodes de chantage et de violence à l'intérieur et à l'extérieur : parti unique, milices, camps de concentration, utilisation des minorités nationales ; mêmes doctrines fumeuses mais dynamiques, pan-germanisme ou pan-arabisme, servant de base à des revendications démesurées. D'ailleurs la ressemblance n'est pas fortuite. Dans un précieux petit ouvrage, de M. Robert Herly vient de montrer combien l'Egypte fasciste de Nasser est étroitement liée aux milieux ex-nazis allemands par le truchement des anciens officiers de Rommel qui jouent au Caire, sous le titre de conseillers, un rôle politique et militaire de première importance. A certains égards, on peut dire que l'hitlérisme poursuit sa revanche, notamment contre Israël, grâce à l'Egypte belliciste d'aujourd'hui.

Dans son « Mein Kampf », intitulé « la Philosophie de la Révolution », le colonel Abdel Nasser déclare notamment :

« Pouvons-nous ignorer la présence d'un continent africain au sein duquel le destin nous a placés, ce même destin qui a voulu qu'une lutte épouvantable fût engagée pour l'avenir de ce continent ?... Ce n'est pas en vain que notre pays est situé au nord-est de l'Afrique, et qu'il domine par sa position le continent noir... Tous les peuples du continent feront converger leurs regards vers nous, gardiens de l'issue septentrionale de ce continent, et son trait d'union avec le monde extérieur.

« Il nous est donc impossible de renoncer à nos responsabilités d'aide et d'assistance et de nous dérober à la tâche de répandre notre civilisation. »

Ainsi le pan-arabisme se prolonge en pan-africanisme.

« La situation géographique de l'Egypte, déclarait en novembre 1955 la radio du Caire, l'oblige à travailler pour la libération du continent africain la radio du Caire, l'oblige à travailler pour la libération du continent africain de toutes les formes d'impérialisme... (et à) lier les peuples africains en lutte aux peuples arabes. »

C'est ce qui explique que la radio égyptienne ne se consacre pas seulement à lancer en arabe des appels au meurtre contre les Français d'Afrique du Nord ; elle s'adresse aussi en swahili aux auditeurs de Zanzibar et d'Afrique orientale pour les exhorter à combattre l'Angleterre, et en amharique à la Somalie et à l'Ethiopie pour les dresser contre les Occidentaux. D'Egypte, l'argent et la propagande passent au Tchad et au Nord-Cameroun ; l'action de Nasser n'a pas été étrangère à la récente tentative de soulèvement de ce dernier pays. En fait, avec des moyens simples et relativement modestes, l'Egypte — se couvrant quelquefois de la Ligue Arabe — constitue actuellement le principal facteur d'agitation et de subversion dans tout le continent africain.

La rébellion algérienne, vue du Caire, n'est qu'un aspect de cette tâche, mais sans doute le plus important. L'offensive égyptienne est dirigée avant tout contre la France et la Grande-Bretagne : de ces deux puissances, c'est la France qui semble la plus faible, celle à laquelle il apparaît plus facile et plus « payant » de porter les premiers coups.

Il est évident que l'organisation terroriste créée en 1954 sous le nom de C.R.U.A. (Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action) par Benbella, Bitat Rabah, Benboulaïd, Didouche Mourad, Boudiaf, Mahsas et autres dissidents du parti nationaliste de Messali Hadj, n'aurait jamais pu jouer un rôle de premier plan ni aboutir à des résultats sérieux si le Caire, où la plupart de ses dirigeants se sont réfugiés, ne lui avait fourni une aide morale et matérielle appréciable : propagande radiophonique d'une violence inouïe, envoi de messagers, de cadres et d'instructeurs formés par l'armée égyptienne ou par l'école militaire de Bagdad, contrebande d'armes, tous ces moyens ont été et sont encore employés, et c'est grâce à eux que la rébellion de novembre 1954, simple affaire locale au début, est devenue un conflit sanglant étendu à l'ensemble de l'Algérie.

Du reste, les insurgés algériens ne dissimulent nullement leur allégeance au gouvernement du Caire. Les directives envoyées par Benbella à ses subordonnés du Constantinois portent la mention « Fait avec l'accord du Grand Frère ». Le « Grand Frère », c'est le colonel Nasser, dont la photographie orne les repaires des terroristes. C'est au cri de « l'Egypte est avec nous », « l'armée égyptienne débarque à Philippeville », que les fellagha ont déclenché les massacres abominables du 20 août 1955. Le chef rebelle des Nementcha, Chihani Bachir, dans un document saisi à la fin de l'année dernière et daté du 1er novembre, qualifiait le colonel Nasser de « Chef du Comité du Maghreb » et le remerciait pour l'envoi d'armes de guerre.

L'immixtion de l'Egypte dans les affaires algériennes va si loin que le gouvernement du Caire n'a pas hésité à prendre parti entre les diverses fractions nationalistes. Se prononçant pour le C.R.U.A. de Benbella, devenu « Front de Libération nationale », et contre le « Mouvement national algérien » de Messali Hadj, il a emprisonné depuis de longs mois Mezerna et Mekki, représentants du M.N.A.

Quant à l'idéologie pseudo-historique du racisme pan-arabe exposée par Nasser, elle devient le credo des fellagha et se traduit sous une forme populaire dans le tract suivant, diffusé par le F.L.N. dans le Constantinois :

« Rappelez-vous bien, quand nous serons indépendants, dans un minime temps nous combattrons aussi les 800 kilomètres carrés (sic) que nos ancêtres ont envahi en France. Voici les limites : Poitiers, St-Etienne, Lyon, les environs des Alpes et des Pyrénées. Toutes ces villes et terres sont celles de nos ancêtres. Après la guerre de l'Afrique du Nord, nous allons envahir les 800 kilomètres carrés qui nous appartiennent, et ports de Marseille, de Toulon, de Bordeaux, etc... »

Ces outrances peuvent faire sourire. On souriait aussi, en France, dans les années 1933-1940, quand les séides d'Hitler annonçaient leur intention, non seulement de reprendre l'Alsace, mais de rattacher au grand Reich tout le Nord de la France sous prétexte qu'il était de peuplement germanique. On a beaucoup moins souri par la suite. Certes, les moyens économiques et militaires dont dispose le pan-arabisme sont médiocres comparés à ceux du pan-germanisme. Mais notre aveuglement et notre indolence en multiplient cent fois l'efficacité. La baudruche égyptienne et pan-arabe peut encore être dégonflée. L'affaire algérienne en offre l'occasion pour peu que la France s'y attaque avec résolution et que ses alliés anglo-saxons, à commencer par la Grande-Bretagne, victime désignée n° 2, comprennent à temps de quoi il s'agit.

Lentes à s'émouvoir, les démocraties laissent toujours l'avantage initial à l'adversaire. Sauront-elles, avant qu'il ne soit trop tard, éteindre le foyer d'insécurité et de guerre allumé au Moyen-Orient et en Afrique par l'impérialisme pan-arabe ?

mardi 1 janvier 2013

Liberty or License ? (1979)



LIBERTE OU PERMISSIVITE ?

[Intervention de Jacques Soustelle à la 5e session de la Conférence de Jérusalem sur le terrorisme international (organisée par l'Institut Jonathan), 5 juillet 1979, texte reproduit dans International Terrorism: Challenge and Response de Benjamin Netanyahu (dir.), New Brunswick-Oxford, Transaction Publishers, 1989, p. 250-252, traduit de l'anglais par Aurélien Houssay]

La définition la plus précise du terrorisme est la suivante : tuer des innocents aussi ouvertement, aussi spectaculairement que possible, dans le but d'intimider d'autres personnes, de saper les Etats démocratiques, de provoquer un effondrement de la loi et de l'ordre. Du début de la guerre d'Algérie en 1955 aux activités terroristes dans plusieurs pays africains aujourd'hui, des attaques de l'OLP contre des écoliers ou des athlètes israéliens à l'attentat aveugle contre des pubs et des hôtels en Irlande du Nord, les victimes des terroristes ont été principalement des enfants, des civils et des touristes.

Il convient de souligner, par conséquent, que les cibles des terroristes ne sauraient être comparées à celles, par exemple, des combattants de la Résistance en France sous l'occupation nazie. Ce ne sont pas des objectifs militaires. Le but des attaques terroristes n'est pas d'affaiblir physiquement une armée. Il s'agit de créer un état de faiblesse psychologique. Le terrorisme est une variété de la guerre psychologique.

De ces remarques découle l'importance primordiale de la réaction des médias face au terrorisme. Lorsque les tueurs de l'OLP ou du "Front patriotique" massacrent de malheureux enfants en Israël ou de pauvres agriculteurs noirs au Zimbabwe, ce qu'ils cherchent à travers ces morts c'est de parvenir à s'imposer à l'attention du public dans le pays concerné ou à l'étranger. Ils tuent pour délivrer un message. Mais qui diffuse de fait ce message ? Les agences d'information, la presse, les médias : la radio et la télévision. D'où leur énorme responsabilité.

Si l'on considère jusqu'où les terroristes sont prêts à aller (par exemple, l'enlèvement de diplomates suivi de menace de mort) pour obtenir seulement que des déclarations prolixes et fanatiques soient diffusées et imprimées, on réalise que ce qu'ils cherchent est la publicité, que ce qu'ils craignent plus que tout est le silence.

Le silence est-il possible ? Dans les Etats démocratiques, la réponse est évidemment non. Un gouvernement soviétique peut donner des ordres à sa Pravda ou à ses Izvestia ; aucun gouvernement occidental ne peut bâillonner les journaux de Paris ou de Londres. La presse dans une démocratie est censée publier "toutes les informations qui méritent d'être imprimées". "Couvrir" les informations est le devoir des journaux et des médias.

D'autre part, la couverture des informations doit-elle dégénérer en une propagande plus ou moins flagrante, même si involontaire, en faveur des meurtriers ? Après tout, pratiquement tous les pays occidentaux ont des lois qui imposent des limites à la publication de textes sordides et obscènes. En droit français, le fait même de "louer un acte qualifié de crime" est lui-même punissable. Une telle règle pourrait être appliquée à la couverture extrême, ouvertement favorable aux actions terroristes.

Ceci, cependant, ne résout pas le dilemme le plus fréquent de la démocratie : soit tolérer un comportement criminel, soit imposer des restrictions excessives à la liberté de la presse. Dans de nombreux cas (en laissant de côté les commentaires ouvertement pro-terroristes des journaux communistes, par exemple), le gain psychologique recherché par les tueurs est fourni par la presse ou les médias, non pas comme un acte d'assentiment conscient, mais par le sensationnalisme irréfléchi, par un goût de la dramatisation, un manque de compréhension des véritables enjeux.

La corruption du langage

Soit spontanément, soit du fait des influences insidieuses de certains milieux (par exemple, les faux "libéraux" qui sympathisent avec les terroristes de l'OLP, ou les agents soviétiques déguisés en démocrates de gauche, ou même certains chrétiens "oecuméniques" égarés), une modification du vocabulaire a lieu. Les meurtriers sont appelés "patriotes", "combattants de la liberté", "guérillas". Aucune allusion à leur cruauté bestiale et à leurs lâches attaques visant des civils désarmés, des paysans et des écoliers. Les termes mêmes utilisés pour les nommer fournissent aux terroristes une aura d'héroïsme. Cacher une bombe à retardement dans un panier ou un sac pour qu'il explose et tue ou mutile vingt ou cinquante passants innocents n'est rien d'autre qu'une des formes les plus basses du meurtre de masse. Appeler ça un acte de résistance, ou une "opération contre l'ennemi sioniste" lui donne une teinte pseudo-militaire. Quand un groupe de tueurs assassine un otage, neuf fois sur dix, les journaux annoncent que la victime a été "exécutée", comme si c'était le résultat d'une peine en vertu de la loi, ce qui serait "respectable".

De toute évidence, aucun gouvernement ne peut ordonner à la presse d'utiliser ou de ne pas utiliser tel ou tel vocabulaire. Il n'est pas non plus possible pour tout Etat démocratique de réglementer par décret la longueur des articles, la taille des gros titres, le ton plus ou moins sensationnel des descriptions. Cela reviendrait à la censure, ce qui ne serait admis par aucun Parlement dans quelque circonstance que ce soit, à part un véritable état de guerre.

La seule voie vers une solution semble donc être une action vigilante ayant pour but de susciter la retenue de la part des journalistes et des médias. Une telle action pourrait avoir lieu à différents niveaux, au niveau des directeurs de journaux ou de stations de radio ou au niveau des journalistes eux-mêmes. Des réunions et des conférences devraient être organisées pour montrer à la presse responsable ou aux gens des médias le danger du vocabulaire paramilitaire ou pseudo-révolutionnaire, ou l'opportunité de couvrir les actions terroristes d'une manière sobre, objective, excluant toute sorte de dramatisation. Une attention particulière devrait être portée aux faux prétextes "idéologiques" que les terroristes aiment à invoquer, afin de montrer l'inanité de leurs prétentions. En résumé, l'effort principal à mener consiste à ouvrir les yeux de ceux qui contribuent, de bonne foi, au succès de la guerre psychologique du terrorisme international.