mercredi 2 janvier 2013

La rébellion algérienne dans le cadre du pan-arabisme (1956)



LA REBELLION ALGERIENNE DANS LE CADRE DU PAN-ARABISME

par Jacques Soustelle,
Député, ancien Ministre, ancien Gouverneur Général de l'Algérie.

[Revue de Défense nationale, juillet 1956, p. 823-827]

« Qu'on apprenne donc, de gré ou de force, que tout pays qui parle arabe est notre pays. »

Cette phrase, en laquelle se condense l'essentiel du néo-impérialisme pan-arabe, a été écrite par le chef du gouvernement égyptien, le colonel Gamal Abdel Nasser.

En octobre 1954 paraissait au Caire un volume intitulé « Le destin de l'Afrique du Nord dans le passé, le présent et l'avenir », écrit en collaboration par trois auteurs. La préface, signée par le colonel Abdel Nasser, constitue un exposé à la fois concis et révélateur de la doctrine du pan-arabisme. Qu'on en juge par ces extraits :

« Nous faisons partie de l'Afrique du Nord ou c'est une partie de nous-mêmes. Ou plutôt nous et elle faisons partie de la grande patrie arabe qui s'étend des rivages de l'Atlantique aux montagnes de Mossoul. Ici comme là, nous sommes frères, enfants du même père et de la même mère. Les lieux nous séparent, mais l'unité des sentiments nous réunit, ainsi que la communauté d'origine, les liens de la religion et la trame du langage.

« Aux jours lointains de la lointaine histoire, les pas de nos pères se sont ordonnés dans le cortège de la conquête, depuis le cœur de l'Arabie jusqu'à la Palestine, l'Egypte, Barka, Kairouan et Fès, jusqu'aux rivages de l'Atlantique où se brisent les vagues, jusqu'à Cordoue, Séville et Lisbonne, jusqu'à Lyon en terre de France. Aucun d'eux n'est retourné plus tard en Arabie parce qu'ils ne se sentaient en rien étrangers dans les pays qu'ils avaient conquis, parce que les habitants des pays qu'ils avaient conquis ne les sentaient pas comme étrangers parmi eux. Et, depuis ce jour-là, les rivages de l'Atlantique forment la limite occidentale de la grande patrie arabe.

« L'étendard arabe a flotté sur la patrie arabe, de l'océan Indien à la Méditerranée, des monts de l'Atlas aux montagnes de Mossoul. Il n'a pas cessé de flotter entre ces quatre frontières, depuis treize siècles et plus, jusqu'à aujourd'hui et jusqu'à demain, jusqu'au jour où Dieu ressuscitera les morts des nations de Chosroès et de César, de Rodéric et de Charles Martel, pour qu'ils témoignent de ce qu'ils ont appris.

« Quand les navires arabes ont labouré les vagues de la mer vers la Sicile et l'Italie du Nord, pour effacer par la civilisation arabe l'idolâtrie des Roumis, il y avait sur le pont de ces navires des Maghrébins voilés, des Touaregs du désert, il y avait des Orientaux enturbannés du pays d'Antioche, des Yéménites à la maigre silhouette du sud de l'Arabie et des Egyptiens au sombre visage venus de la vallée du Nil. Sous la même bannière, tous étaient Arabes, parce que l'arabe était leur langue, et tous étaient musulmans, parce que Mahomet était leur prophète. »

C'est là que le dictateur égyptien affirme que « tout pays qui parle arabe est notre pays », et il ajoute : « Et il faut absolument que notre pays se libère ». En conclusion, il déclare sur un ton menaçant qui rappelle celui qu'employait Hitler dans ses vaticinations : « Puissent les dirigeants du monde occidental se convaincre de ces vérités avant que ne les emporte la vague destructrice et dévastatrice ! »

Ce n'est pas par hasard que nous avons cité Hitler. Rien n'est plus frappant que l'analogie entre le Führer du Grand Reich et le chef suprême de l'Egypte. Même langage à la fois grandiloquent et insolent ; mêmes méthodes de chantage et de violence à l'intérieur et à l'extérieur : parti unique, milices, camps de concentration, utilisation des minorités nationales ; mêmes doctrines fumeuses mais dynamiques, pan-germanisme ou pan-arabisme, servant de base à des revendications démesurées. D'ailleurs la ressemblance n'est pas fortuite. Dans un précieux petit ouvrage, de M. Robert Herly vient de montrer combien l'Egypte fasciste de Nasser est étroitement liée aux milieux ex-nazis allemands par le truchement des anciens officiers de Rommel qui jouent au Caire, sous le titre de conseillers, un rôle politique et militaire de première importance. A certains égards, on peut dire que l'hitlérisme poursuit sa revanche, notamment contre Israël, grâce à l'Egypte belliciste d'aujourd'hui.

Dans son « Mein Kampf », intitulé « la Philosophie de la Révolution », le colonel Abdel Nasser déclare notamment :

« Pouvons-nous ignorer la présence d'un continent africain au sein duquel le destin nous a placés, ce même destin qui a voulu qu'une lutte épouvantable fût engagée pour l'avenir de ce continent ?... Ce n'est pas en vain que notre pays est situé au nord-est de l'Afrique, et qu'il domine par sa position le continent noir... Tous les peuples du continent feront converger leurs regards vers nous, gardiens de l'issue septentrionale de ce continent, et son trait d'union avec le monde extérieur.

« Il nous est donc impossible de renoncer à nos responsabilités d'aide et d'assistance et de nous dérober à la tâche de répandre notre civilisation. »

Ainsi le pan-arabisme se prolonge en pan-africanisme.

« La situation géographique de l'Egypte, déclarait en novembre 1955 la radio du Caire, l'oblige à travailler pour la libération du continent africain la radio du Caire, l'oblige à travailler pour la libération du continent africain de toutes les formes d'impérialisme... (et à) lier les peuples africains en lutte aux peuples arabes. »

C'est ce qui explique que la radio égyptienne ne se consacre pas seulement à lancer en arabe des appels au meurtre contre les Français d'Afrique du Nord ; elle s'adresse aussi en swahili aux auditeurs de Zanzibar et d'Afrique orientale pour les exhorter à combattre l'Angleterre, et en amharique à la Somalie et à l'Ethiopie pour les dresser contre les Occidentaux. D'Egypte, l'argent et la propagande passent au Tchad et au Nord-Cameroun ; l'action de Nasser n'a pas été étrangère à la récente tentative de soulèvement de ce dernier pays. En fait, avec des moyens simples et relativement modestes, l'Egypte — se couvrant quelquefois de la Ligue Arabe — constitue actuellement le principal facteur d'agitation et de subversion dans tout le continent africain.

La rébellion algérienne, vue du Caire, n'est qu'un aspect de cette tâche, mais sans doute le plus important. L'offensive égyptienne est dirigée avant tout contre la France et la Grande-Bretagne : de ces deux puissances, c'est la France qui semble la plus faible, celle à laquelle il apparaît plus facile et plus « payant » de porter les premiers coups.

Il est évident que l'organisation terroriste créée en 1954 sous le nom de C.R.U.A. (Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action) par Benbella, Bitat Rabah, Benboulaïd, Didouche Mourad, Boudiaf, Mahsas et autres dissidents du parti nationaliste de Messali Hadj, n'aurait jamais pu jouer un rôle de premier plan ni aboutir à des résultats sérieux si le Caire, où la plupart de ses dirigeants se sont réfugiés, ne lui avait fourni une aide morale et matérielle appréciable : propagande radiophonique d'une violence inouïe, envoi de messagers, de cadres et d'instructeurs formés par l'armée égyptienne ou par l'école militaire de Bagdad, contrebande d'armes, tous ces moyens ont été et sont encore employés, et c'est grâce à eux que la rébellion de novembre 1954, simple affaire locale au début, est devenue un conflit sanglant étendu à l'ensemble de l'Algérie.

Du reste, les insurgés algériens ne dissimulent nullement leur allégeance au gouvernement du Caire. Les directives envoyées par Benbella à ses subordonnés du Constantinois portent la mention « Fait avec l'accord du Grand Frère ». Le « Grand Frère », c'est le colonel Nasser, dont la photographie orne les repaires des terroristes. C'est au cri de « l'Egypte est avec nous », « l'armée égyptienne débarque à Philippeville », que les fellagha ont déclenché les massacres abominables du 20 août 1955. Le chef rebelle des Nementcha, Chihani Bachir, dans un document saisi à la fin de l'année dernière et daté du 1er novembre, qualifiait le colonel Nasser de « Chef du Comité du Maghreb » et le remerciait pour l'envoi d'armes de guerre.

L'immixtion de l'Egypte dans les affaires algériennes va si loin que le gouvernement du Caire n'a pas hésité à prendre parti entre les diverses fractions nationalistes. Se prononçant pour le C.R.U.A. de Benbella, devenu « Front de Libération nationale », et contre le « Mouvement national algérien » de Messali Hadj, il a emprisonné depuis de longs mois Mezerna et Mekki, représentants du M.N.A.

Quant à l'idéologie pseudo-historique du racisme pan-arabe exposée par Nasser, elle devient le credo des fellagha et se traduit sous une forme populaire dans le tract suivant, diffusé par le F.L.N. dans le Constantinois :

« Rappelez-vous bien, quand nous serons indépendants, dans un minime temps nous combattrons aussi les 800 kilomètres carrés (sic) que nos ancêtres ont envahi en France. Voici les limites : Poitiers, St-Etienne, Lyon, les environs des Alpes et des Pyrénées. Toutes ces villes et terres sont celles de nos ancêtres. Après la guerre de l'Afrique du Nord, nous allons envahir les 800 kilomètres carrés qui nous appartiennent, et ports de Marseille, de Toulon, de Bordeaux, etc... »

Ces outrances peuvent faire sourire. On souriait aussi, en France, dans les années 1933-1940, quand les séides d'Hitler annonçaient leur intention, non seulement de reprendre l'Alsace, mais de rattacher au grand Reich tout le Nord de la France sous prétexte qu'il était de peuplement germanique. On a beaucoup moins souri par la suite. Certes, les moyens économiques et militaires dont dispose le pan-arabisme sont médiocres comparés à ceux du pan-germanisme. Mais notre aveuglement et notre indolence en multiplient cent fois l'efficacité. La baudruche égyptienne et pan-arabe peut encore être dégonflée. L'affaire algérienne en offre l'occasion pour peu que la France s'y attaque avec résolution et que ses alliés anglo-saxons, à commencer par la Grande-Bretagne, victime désignée n° 2, comprennent à temps de quoi il s'agit.

Lentes à s'émouvoir, les démocraties laissent toujours l'avantage initial à l'adversaire. Sauront-elles, avant qu'il ne soit trop tard, éteindre le foyer d'insécurité et de guerre allumé au Moyen-Orient et en Afrique par l'impérialisme pan-arabe ?