mardi 1 janvier 2013

Liberty or License ? (1979)



LIBERTE OU PERMISSIVITE ?

[Intervention de Jacques Soustelle à la 5e session de la Conférence de Jérusalem sur le terrorisme international (organisée par l'Institut Jonathan), 5 juillet 1979, texte reproduit dans International Terrorism: Challenge and Response de Benjamin Netanyahu (dir.), New Brunswick-Oxford, Transaction Publishers, 1989, p. 250-252, traduit de l'anglais par Aurélien Houssay]

La définition la plus précise du terrorisme est la suivante : tuer des innocents aussi ouvertement, aussi spectaculairement que possible, dans le but d'intimider d'autres personnes, de saper les Etats démocratiques, de provoquer un effondrement de la loi et de l'ordre. Du début de la guerre d'Algérie en 1955 aux activités terroristes dans plusieurs pays africains aujourd'hui, des attaques de l'OLP contre des écoliers ou des athlètes israéliens à l'attentat aveugle contre des pubs et des hôtels en Irlande du Nord, les victimes des terroristes ont été principalement des enfants, des civils et des touristes.

Il convient de souligner, par conséquent, que les cibles des terroristes ne sauraient être comparées à celles, par exemple, des combattants de la Résistance en France sous l'occupation nazie. Ce ne sont pas des objectifs militaires. Le but des attaques terroristes n'est pas d'affaiblir physiquement une armée. Il s'agit de créer un état de faiblesse psychologique. Le terrorisme est une variété de la guerre psychologique.

De ces remarques découle l'importance primordiale de la réaction des médias face au terrorisme. Lorsque les tueurs de l'OLP ou du "Front patriotique" massacrent de malheureux enfants en Israël ou de pauvres agriculteurs noirs au Zimbabwe, ce qu'ils cherchent à travers ces morts c'est de parvenir à s'imposer à l'attention du public dans le pays concerné ou à l'étranger. Ils tuent pour délivrer un message. Mais qui diffuse de fait ce message ? Les agences d'information, la presse, les médias : la radio et la télévision. D'où leur énorme responsabilité.

Si l'on considère jusqu'où les terroristes sont prêts à aller (par exemple, l'enlèvement de diplomates suivi de menace de mort) pour obtenir seulement que des déclarations prolixes et fanatiques soient diffusées et imprimées, on réalise que ce qu'ils cherchent est la publicité, que ce qu'ils craignent plus que tout est le silence.

Le silence est-il possible ? Dans les Etats démocratiques, la réponse est évidemment non. Un gouvernement soviétique peut donner des ordres à sa Pravda ou à ses Izvestia ; aucun gouvernement occidental ne peut bâillonner les journaux de Paris ou de Londres. La presse dans une démocratie est censée publier "toutes les informations qui méritent d'être imprimées". "Couvrir" les informations est le devoir des journaux et des médias.

D'autre part, la couverture des informations doit-elle dégénérer en une propagande plus ou moins flagrante, même si involontaire, en faveur des meurtriers ? Après tout, pratiquement tous les pays occidentaux ont des lois qui imposent des limites à la publication de textes sordides et obscènes. En droit français, le fait même de "louer un acte qualifié de crime" est lui-même punissable. Une telle règle pourrait être appliquée à la couverture extrême, ouvertement favorable aux actions terroristes.

Ceci, cependant, ne résout pas le dilemme le plus fréquent de la démocratie : soit tolérer un comportement criminel, soit imposer des restrictions excessives à la liberté de la presse. Dans de nombreux cas (en laissant de côté les commentaires ouvertement pro-terroristes des journaux communistes, par exemple), le gain psychologique recherché par les tueurs est fourni par la presse ou les médias, non pas comme un acte d'assentiment conscient, mais par le sensationnalisme irréfléchi, par un goût de la dramatisation, un manque de compréhension des véritables enjeux.

La corruption du langage

Soit spontanément, soit du fait des influences insidieuses de certains milieux (par exemple, les faux "libéraux" qui sympathisent avec les terroristes de l'OLP, ou les agents soviétiques déguisés en démocrates de gauche, ou même certains chrétiens "oecuméniques" égarés), une modification du vocabulaire a lieu. Les meurtriers sont appelés "patriotes", "combattants de la liberté", "guérillas". Aucune allusion à leur cruauté bestiale et à leurs lâches attaques visant des civils désarmés, des paysans et des écoliers. Les termes mêmes utilisés pour les nommer fournissent aux terroristes une aura d'héroïsme. Cacher une bombe à retardement dans un panier ou un sac pour qu'il explose et tue ou mutile vingt ou cinquante passants innocents n'est rien d'autre qu'une des formes les plus basses du meurtre de masse. Appeler ça un acte de résistance, ou une "opération contre l'ennemi sioniste" lui donne une teinte pseudo-militaire. Quand un groupe de tueurs assassine un otage, neuf fois sur dix, les journaux annoncent que la victime a été "exécutée", comme si c'était le résultat d'une peine en vertu de la loi, ce qui serait "respectable".

De toute évidence, aucun gouvernement ne peut ordonner à la presse d'utiliser ou de ne pas utiliser tel ou tel vocabulaire. Il n'est pas non plus possible pour tout Etat démocratique de réglementer par décret la longueur des articles, la taille des gros titres, le ton plus ou moins sensationnel des descriptions. Cela reviendrait à la censure, ce qui ne serait admis par aucun Parlement dans quelque circonstance que ce soit, à part un véritable état de guerre.

La seule voie vers une solution semble donc être une action vigilante ayant pour but de susciter la retenue de la part des journalistes et des médias. Une telle action pourrait avoir lieu à différents niveaux, au niveau des directeurs de journaux ou de stations de radio ou au niveau des journalistes eux-mêmes. Des réunions et des conférences devraient être organisées pour montrer à la presse responsable ou aux gens des médias le danger du vocabulaire paramilitaire ou pseudo-révolutionnaire, ou l'opportunité de couvrir les actions terroristes d'une manière sobre, objective, excluant toute sorte de dramatisation. Une attention particulière devrait être portée aux faux prétextes "idéologiques" que les terroristes aiment à invoquer, afin de montrer l'inanité de leurs prétentions. En résumé, l'effort principal à mener consiste à ouvrir les yeux de ceux qui contribuent, de bonne foi, au succès de la guerre psychologique du terrorisme international.