mardi 26 février 2013

C'est inadmissible (1981)



Jacques Soustelle (*)

"C'est inadmissible"

[Le Figaro Magazine, 14 novembre 1981]

Le transfert des archives au gouvernement algérien est inadmissible en droit comme pour des raisons de fait. En droit, parce que tout ce qui s'est passé en Algérie avant le premier jour de l'indépendance relevait de la seule souveraineté française. Ou bien veut-on, par ce biais, accréditer la thèse selon laquelle la présence de la France était illégitime ? Quant aux raisons de fait, elles sont d'une évidence aveuglante : vengeances, règlements de comptes, diffamations, falsification de l'histoire trouveraient facilement dans ces archives l'alibi et la justification de documents manipulés et tronqués au gré de la passion qui inspire déjà les campagnes anti-françaises auxquelles nous assistons actuellement. Le patrimoine historique que ces archives représentent n'appartient ni à un parti, ni à un gouvernement, mais à la nation. Nul n'a le droit d'en disposer.

(*) Ancien gouverneur général de l'Algérie, ancien ministre chargé du Sahara.

vendredi 1 février 2013

Retour d'Amérique (1960)



Retour d'Amérique. La France paie cher les hésitations de sa politique algérienne.

[Article de Jacques Soustelle dans Carrefour, 13 avril 1960]

Il y a trois ans, rentrant de New York où j'avais passé deux mois comme délégué aux Nations Unies pour y défendre la cause de la France en Algérie, je rendais compte de ma mission au président du Conseil d'alors, M. Guy Mollet. Et j'essayais de lui démontrer l'impérieuse, l'urgente nécessité pour notre pays de contrebattre la propagande antifrançaise du F. L. N. et de la Ligue arabe auprès des Américains, d'éclairer l'opinion de ce peuple ami.

En 1960, je reviens d'un séjour plus bref, que j'ai fait en tant que personne privée, invité par une Université. Personne ne m'avait confié de mission et je n'aurai de rapport à présenter à personne. Cependant, si j'en avais un à faire, il serait substantiellement semblable à celui que j'avais soumis en son temps à M. Guy Mollet. Une seule différence : l'action à entreprendre est plus urgente aujourd'hui qu'alors, parce que notre position là-bas s'est dégradée.

Voilà la réalité. Elle est évidente pour quiconque veut la constater et réfléchir. L'opinion américaine est plus convaincue que jamais que la France doit le plus tôt possible « rendre sa liberté » à l'Algérie, qu'on s'imagine comme une « colonie » opprimée. Comme elle a tendance à tout voir sous un éclairage simple et brutal, sous lequel il n'y a que du noir et du blanc, elle est sincèrement persuadée que l'Algérie doit accéder à l'indépendance et que le seul obstacle à cet aboutissement naturel et heureux du conflit réside dans l'obstination d'une poignée de « colons » et d'une armée réactionnaire.

Cette conviction, je tiens à le dire, n'est nullement entachée d'animosité à l'égard de la France. Si elle est aussi générale, même parmi nos meilleurs amis, ce n'est pas aux Américains que nous devons nous en prendre, mais a nous-mêmes. L'état actuel de leur opinion est une résultante ; il découle de plusieurs facteurs, dont les plus importants sont une certaine tradition américaine, les efforts intelligents de nos adversaires, et nos propres erreurs.

Quant au premier point, on sait combien la pensée et même l'instinct des Américains demeurent marqués, comme d'une empreinte indélébile, par les origines de leur république. Treize colonies se sont émancipées en combattant pour conquérir leur indépendance ; à cette période glorieuse sont liés les souvenirs de ce que chaque citoyen américain apprend à l'école, les noms prestigieux des Washington, Franklin, Jefferson, et la plus profonde fierté nationale. D'où cette idée aussi simple que fondamentalement fausse, selon laquelle tout territoire qui devient indépendant accomplit par là même un progrès. Qu'il n'y ait rien de commun entre les colons européens qui se révoltèrent au XVIIIe siècle contre leur métropole et les insurgés panarabes, entre la domination britannique d'alors et la symbiose franco-algérienne d'aujourd'hui, c'est pour nous une évidence, mais c'est encore à New York une thèse nouvelle et surprenante. J'ai vu des interlocuteurs cultivés et intelligents, des universitaires, des journalistes qui suivent de près les affaires mondiales, « découvrir » avec étonnement des faits aussi certains que l'enracinement en Algérie de plusieurs générations de Français ou la présence de plus de 100 000 Musulmans sous nos drapeaux. Etait-ce leur faute de l'ignorer ? Ou n'était-ce pas plutôt la nôtre ?

Quoi qu'il en soit, disons-nous bien que la pente irréfléchie et traditionnelle de l'opinion américaine étant toujours de prendre parti pour la « colonie » contre la métropole, on n'aura rien fait là-bas tant qu'on n'aura pas répandu la connaissance de la réalité algérienne, tant qu'on n'aura pas démontré que l'Algérie n'est pas une colonie, que Ferhat Abbas n'est pas Washington, que les Européens d'Algérie ne sont pas un petit groupe d'oppresseurs et que la France n'exerce pas en Algérie une domination rétrograde.

Dans la 56e rue l' « Arab Information Center ».

J'ai mentionné aussi les efforts intelligents de nos adversaires. Il faut les reconnaître, car on ne se grandit pas en sous-estimant l'ennemi. La propagande F. L. N. et panarabe est admirablement organisée. Depuis cinq ans, elle est animée par un « Arab Information Center » qui a ses bureaux à New York dans la 56e rue et qui, fort habilement, s'est assuré les services d'un conseiller américain en « relations publiques », lequel, moyennant honnête rémunération, s'est mis en devoir de « vendre » le panarabisme comme il aurait vendu une marque de détergents.

Je ne citerai qu'un exemple de l'activité de ce Centre. Il y a aux Etats-Unis 5 000 étudiants arabes disséminés dans toutes les Universités — et l'on sait le rôle capital de ces Universités dans la formation de l'opinion. Or, ces étudiants sont en fait 5 000 agents de renseignements et de propagande. Par le truchement de l' « Organisation of Arab students in the U. S. A. », ils reçoivent une fois par mois des questionnaires à remplir et des directives à suivre. Ils doivent rendre compte de toute manifestation pro-française ou pro-sioniste, fournir les noms des conférenciers et tous renseignements les concernant, donner des précisions sur les Américains qui se montrent favorables à la France ou à Israël, etc. En même temps, on leur fournit des thèmes de propagande antifrançaise et antisioniste, enrichis de « faits » et anecdotes ; ils sont chargés de répandre cette « bonne parole » dans des conversations, des cercles d'études, des conférences, d'écrire des lettres aux journaux locaux, etc. C'est ainsi, par exemple, que des récits sur les « atrocités » françaises en Algérie sont inlassablement diffusés partout : à l'Université où j'ai parlé, des étudiants arabes « décrivaient » des villages entiers massacrés par nos troupes, avec autant de détails que s'ils avaient assisté eux-mêmes à ces horreurs.

Cela n'est naturellement, qu'un des moyens utilisés par cette propagande multiforme. Un autre consiste à envoyer en Tunisie des reporters qui splendidement reçus là-bas, décrivent avec complaisance « l'armée de libération ». Un des quotidiens à grand tirage de New York vient de publier une série d'articles d'une journaliste qui, se vantant d'avoir été « sur le front algérien », fait un éloge dithyrambique des fellagha, tandis que les Français sont accusés à chaque ligne des crimes les plus abjects.

Une autre méthode fructueuse a tout simplement recours à certains journaux ou livres publiés en France. On traduit en anglais et on diffuse largement des ouvrages tels que La Question ou La Gangrène, des extraits de L'Express ou de France-Observateur voire du Monde. L'élément chrétien n'est pas négligé : on utilise abondamment la littérature progressiste éditée en France, on fait venir à New York l'abbé Bérenguer expulsé d'Algérie. Bref, tout est mis en œuvre avec ingéniosité, et avec agressivité.

En face de cette campagne qui n'a pas cessé depuis cinq ans, notre bilan est mince. Non certes que les services d'information de l'ambassade de France à Washington et à New York manquent de bonne volonté et d'intelligence, mais ils manquent de moyens et de doctrine. Les sommes mises à leur disposition sont dérisoires, comparées à celles que l'adversaire met en jeu. Quelques films de télévision, quelques publications les épuisent. Tout se passe comme si l'importance capitale de cette bataille auprès de l'opinion américaine — c'est-à-dire, en dernière analyse, puisque les Etats-Unis sont une démocratie régie par l'opinion, cette bataille pour le soutien américain — échappait encore aux milieux dirigeants de Paris.

Mais il y a plus grave : c'est l'absence de doctrine. Certes, il est bon et utile d'exposer les réalisations économiques et sociales de la France en Algérie, mais face à une propagande agressive et percutante c'est peu de chose. Tout le monde, aux Etats-Unis, a entendu parler des « atrocités » françaises, personne des massacres et des mutilations perpétrés par les fellagha. Tout le monde comprend, ou croit comprendre, ce que signifierait l' « indépendance » de l'Algérie, mais personne ne comprend ce que la France veut finalement faire ce qu'elle accepte et ce qu'elle refuse.

Les fonctionnaires chargés de défendre notre politique ne savent pas eux-mêmes exactement en quoi elle consiste. Ils ne savent pas non plus très bien quelle attitude adopter face aux attaques du F. L. N. Faut-il répondre ? Doivent-ils attaquer le F. L. N. à leur tour ? Doivent-ils au contraire affecter une réserve de bon ton ? Personne, semble-t-il, ne répond à ces questions. Reçoivent-ils des directives précises ? Je l'ignore. Ce qui est certain, c'est que l'immense majorité de l'opinion américaine croit que l'autodétermination n'a d'autre but que l'indépendance. Elle croit aussi — car le communiqué du 7 mars, malheureusement, l'a proclamé, et la propagande F. L. N. s'est emparée de cette malencontreuse affirmation — que la France n'a pas fait autre chose en Algérie, depuis cent trente ans, que d'y exercer sa domination directe. Nos représentants, qui ont dû passer en un an et demi de l' « Algérie française » à l' « Algérie algérienne », ne savent plus très bien ce qu'ils doivent dire ou ne pas dire. Aussi, finalement, trouve-t-on plus sûr et moins risqué d'envoyer d'éminents conférenciers discourir sur Molière ou Marcel Proust que sur le problème algérien.

Rendre coup pour coup.

Je sais bien qu'une propagande offensive est mal goûtée de notre diplomatie traditionnelle, et on peut regretter avec les tenants de celle-ci que le monde de 1960 soit devenu ce qu'il est. Il faut pourtant vivre avec son époque, rendre coup pour coup et ne pas enfouir dans les placards les documents, hélas ! peu agréables à voir, qui édifieraient les Américains sur la façon dont le F. L. N. pratique la démocratie.

Il faudrait surtout expliquer ce que l'Algérie est et ce qu'elle n'est pas, ce que sont et ce que ne sont pas les « colons » et les rebelles, ce que veut et ce que fait l'armée. J'ai vu de mes propres yeux ce qu'un simple citoyen, muni de renseignements sérieux et d'une connaissance raisonnable de la langue du pays, peut faire pour dissiper certains préjugés ou même, ce qui est déjà beaucoup, pour ébranler des certitudes erronées et créer chez l'interlocuteur américain, toujours désireux de fairplay, un doute quant aux affirmations tranchantes qu'il tenait pour indiscutables. Mais encore faut-il que ceux qui sont chargés de « débourrer les crânes » (car c'est bien de cela qu'il s'agit) aient eux-mêmes une ligne précise à suivre. J'ai le regret de constater qu'à cet égard nous ne sommes pas plus avancés que nous ne l'étions en 1957.