lundi 18 mars 2013

"L'Algérie perdue !" (9 mars 1956)



[Intervention à l'Assemblée nationale, 1ère séance du 9 mars 1956]

M. Jacques Soustelle. L'Algérie perdue ! Ces mots, mesdames, messieurs, s'ils venaient à passer dans la réalité, à se traduire dans les faits, définiraient un désastre national qui égalerait en profondeur et en conséquences néfastes les plus affreuses défaites de notre histoire.

Sedan, juin 1940, sont les seuls points de comparaison qui s'imposent à l'esprit.

Si la France était rejetée au Nord de la Méditerranée, si cette mer, aujourd'hui un passage, devenait un fossé infranchissable pour nous, notre pays cesserait du même coup d'être une puissance eurafricaine, c'est-à-dire une puissance tout court. Elle verrait se fermer devant elle ces avenues de l'Afrique qui sont celles de sa grandeur et même de son existence.

Qui donc serait assez fou pour croire que la France resterait à Dakar et à Brazzaville après avoir été chassée d'Alger ? (Applaudissements au centre, à gauche, à droite et à l'extrême droite.)

Ainsi, mesdames, messieurs, il est clair que si la France se laissait acculer à une situation telle qu'elle soit amenée à abandonner l'Algérie, ce n'est pas seulement Alger, ce n'est pas seulement l'Algérie qui serait perdue, ce serait l'Afrique ; et, en perdant l'Afrique, la France perdrait en même temps son avenir.

Sans doute, verrait-elle du même coup disparaître environ un cinquième de son économie, ruiner une large part de son industrie, réduire au chômage une large fraction de ses ouvriers, abattre son prestige, en fait, elle cesserait d'être, non seulement une grande puissance, mais tout simplement une puissance.

Croit-on, d'ailleurs, que notre indépendance et nos libertés survivraient à un tel coup ? Je redoute que si un tel malheur venait à s'abattre sur nous, la France, plongée dans une humiliation qui l'aigrirait contre elle-même et contre les autres, abandonnée à toutes les tentations de la xénophobie, de la méfiance et du désespoir, ne tombe dans les pires aventures. C'est ce que nous avons le devoir d'éviter.

Or, ce malheur insondable frappe à notre porte ; rien ne sera de trop pour y parer.

Les efforts les plus héroïques que la nation a accomplis depuis cent cinquante ans pour se défendre, pour défendre son existence et son indépendance, doivent être présents aujourd'hui à notre mémoire car c'est bien de cet ordre de grandeur qu'il s'agit. Il faut, avant tout, nous convaincre que ce n'est pas là un problème mineur ou secondaire que l'on puisse résoudre par des mesures de même nature ou par des demi-mesures, mais qu'il s'agit, au contraire, d'un de ces défis que l'histoire, périodiquement, dépose à la porte des nations et auxquels il faut répondre si l'on veut continuer à vivre, si l'on veut justifier même son existence.

Malheur à nous, à nous tous, si l'histoire, demain, et d'abord nos contemporains aujourd'hui même, pouvaient nous reprocher d'avoir reculé devant ce défi et d'avoir refusé l'obstacle.

Le Gouvernement, par le projet de loi qui nous est soumis, demande des pouvoirs spéciaux de manière à mettre en oeuvre en Algérie un programme d'expansion économique, de progrès social et de réforme administrative et aussi l'habilitant à prendre toutes mesures exceptionnelles en vue du rétablissement de l'ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire.

L'exposé de ces demandes en montre à lui seul le bien-fondé. Moi-même, pendant une lourde et dure année, j'ai trop souvent proposé, suggéré, demandé des mesures de cette nature pour ne pas être le premier à en ressentir profondément la nécessité.

M. le ministre résidant en Algérie a actuellement la terrible charge d'assurer d'abord la protection des personnes et des biens et en même temps d'y promouvoir les mesures d'expansion économique et de progrès social qui sont impérieusement indispensables. Sa tâche est si importante et si lourde qu'aucun moyen ne doit lui être marchandé pour qu'il la mène à bien. Au contraire, nous devons tous rendre hommage à son caractère et à son patriotisme, (Applaudissements au centre, à gauche et à droite) et nous efforcer d'aider celui à qui la France a confié aujourd'hui la plus grave de toutes les responsabilités.

Je tiens d'abord, mesdames, messieurs, à présenter quelques observations touchant au projet lui-même.

L'article 1er, dans son premier paragraphe, énumère un certain nombre de mesures concernant l'expansion économique, en particulier dans le domaine agricole. Elles montrent toutes que l'on a compris que l'expansion agricole de l'Algérie est liée à d'autres questions, notamment au régime foncier, c'est-à-dire à un problème juridique qui, dans ce pays où le plus souvent le régime de propriété des terres est dangereusement confus, domine l'économie même.

Je reconnais, dans l'énumération des mesures proposées, nombre de points sur lesquels j'ai dû moi-même me pencher et à propos desquels j'ai fait des propositions, bref les grands traits de ce que l'on avait appelé un plan, parfois décoré de mon nom. Tous ces points, du reste, ont fait l'objet d'études approfondies. Les textes, pour la plupart, sont prêts. Mais il faut reconnaître que la procédure normale, celle qui implique, d'abord, un débat devant l'Assemblée algérienne, l'avis ou la décision de ce corps, puis un débat devant le Parlement métropolitain, est sans aucun doute très lente et peu expéditive. Aussi est-il juste qu'on nous demande d'octroyer le pouvoir de prendre ces mesures d'une façon à la fois plus rapide et plus efficace. Pour ma part, je considère cette demande comme pleinement justifiée.

Je demande au Gouvernement de ne pas oublier un certain nombre de choses qui ne sont pas mentionnées dans le texte — celui-ci, je le suppose, n'a pas de valeur limitative — de ne pas oublier en particulier une création récente connue sous le nom de « centres sociaux », réalisation qui fait honneur, non pas à telle ou telle administration, mais à la France.

M. Robert Lacoste, ministre résidant en Algérie. Certainement.

M. Jacques Soustelle. Ces centres sociaux ont pour objet, en attaquant pour ainsi dire simultanément sur tous les fronts la misère et l'ignorance, d'élever rapidement le niveau de vie des populations autochtones, soit dans les douars lointains du bled, soit dans les bidonvilles des faubourgs urbains. Inspirés d'autres expériences sociales hardies faites dans d'autres pays, notamment — pourquoi ne pas le dire ? — au Mexique il y a une vingtaine d'années, ils permettent d'entreprendre en même temps, avec un espoir sérieux de résoudre un problème angoissant, une scolarisation totale de la jeunesse musulmane.

Ce n'est pas ici le lieu et je n'ai pas le loisir d'évoquer en détail ce grand problème, mais chacun sait que l'application des procédés normaux, même en exécutant le plan de scolarisation conçu en 1947, même en accélérant la réalisation des plans de la commission Le Gorgeu d'équipement scolaire, ne permettrait pas de donner, dans des délais raisonnables, à toute la jeunesse qui pousse à un rythme extraordinaire, les moyens de s'instruire et, par conséquent, de débuter utilement dans la vie avec des chances égales à ceux qui ont pu s'éduquer.

Or, le moyen que je signale et l'application du plan de scolarisation, totale qui a été conçu il y a peu de mois permettraient d'atteindre ce but. C'est ce que je me permets de recommander spécialement à M. le ministre résidant en Algérie.

Le paragraphe 2 de l'article 1er est relatif aux mesures économiques sur le plan industriel. J'y relève avec une particulière satisfaction un point qui me parait fondamental pour l'avenir de l'Algérie.

Si, en effet, devant la vague de folie sanglante qui s'abat sur l'Algérie, les problèmes politiques et les questions de sécurité prennent forcément le pas et se placent au-devant de la scène, il ne faut pas oublier que derrière les attentats, derrière les revendications politiques, le problème de base demeure, à savoir l'obligation d'assurer à une immense population les moyens de vivre sur un sol pauvre. (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et à gauche.)

Or, sur ce point, mesdames, messieurs, quels que soient nos efforts — et, certes, il faut en entreprendre de considérables dans le domaine de l'agriculture — même quand nous aurons par une réforme agraire que j'ai préconisée il y a plus de six mois, réparti des terres entre les fellahs ; quand nous aurons — c'est essentiel — doté ceux-ci non seulement d'une terre mais des moyens de la cultiver ; quand nous aurons accru l'effort déjà entrepris depuis plusieurs années par les secteurs d'amélioration rurale, notamment sur le plan de la coopération agricole ; quand nous aurons développé le crédit agricole de manière que le plus modeste des paysans, musulman ou européen — car il existe des petits fellahs européens, ce qu'on oublie souvent — puisse développer son exploitation et ne plus être à la merci d'une mauvaise récolte, d'un coup de siroco et d'un vol de sauterelles, il n'en restera pas moins que tout le sol algérien, bien exploité grâce à des méthodes modernes, ne permettra pas de nourrir l'ensemble d'une population qui s'accroît à raison de 250.000 bouches par an et que, par conséquent, il faut à tout prix que l'Algérie s'industrialise.

Pour atteindre ce but, il faut surmonter un certain nombre d'obstacles, en particulier le prix trop élevé de l'énergie électrique. Ce prix trop élevé est dû notamment au fait qu'au moment où l'Algérie a nationalisé l'électricité et le gaz, les réseaux algériens étaient dans un état de développement si médiocre, relativement à ceux de la métropole, qu'il fallut procéder à de très lourds investissements et que ce sont les annuités à payer qui alourdissent considérablement le prix de l'énergie en Algérie.

Je constate avec satisfaction que le Gouvernement se propose de réduire le prix de l'énergie. C'est là une condition indispensable à l'implantation en Algérie d'une industrie valable. Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'il convenait, dans ce but, d'intégrer l'Electricité et le Gaz d'Algérie à l'Electricité et au Gaz de France.

Sur le plan de la métropole, à l'intérieur des limites de notre hexagone continental, joue une péréquation nationale, expression de la solidarité nationale qui fait que les départements les plus riches viennent en quelque sorte au secours des plus pauvres et que le prix moyen d'un service ou des marchandises n'est plus celui qui découlerait des conditions économiques propres à tel ou tel département mais un prix moyen commun à l'ensemble de la nation.

C'est là une des formes sous laquelle s'est faite l'unité française. Je pense que cette péréquation nationale et cette solidarité doivent jouer au profit de l'Algérie et qu'une telle intégration devrait être étendue non seulement à l'électricité et au gaz mais encore aux chemins de fer et à la monnaie, de façon, en particulier, à faire cesser l'anomalie choquante du franc algérien distinct du franc métropolitain.

Dans le paragraphe 3 de l'article 1er, il est fait mention de l'accession des musulmans à la fonction publique.

A cet égard, je me permets de rappeler qu'il y a deux ou trois mois a été fondé à Alger, conformément à un plan établi non par le précédent gouvernement, mais par celui auquel il succédait, un centre de formation administrative qui a connu un énorme succès et où de nombreux étudiants musulmans se sont inscrits. Mais dès lors que l'on veut — c'est indispensable — ouvrir aux élites musulmanes les débouchés auxquels elles estiment légitimement avoir droit et qu'elles réclament avec une insistance devant laquelle nous devons montrer la plus grande compréhension, puisqu'elles demandent des débouchés dans l'administration et qu'il convient de les leur donner, on se heurte aux règles de la fonction publique et à une multitude de textes légaux et réglementaires,  de circulaires et d'usages qui font que souvent, pour des raisons d'importance secondaire, en tout cas bien secondaires au regard de l'importance capitale de ce problème, les Musulmans valables qui devraient bénéficier de l'accession à la fonction publique se voient écartés avec toutes les conséquences d'amertume et d'aigreur qu'un tel geste provoque.

Eh bien, devant un tel problème, il ne faut pas hésiter à trancher dans le vif et, s'il le faut, à bousculer, à interrompre pour une certaine période des règles qui, adaptées sans doute à la métropole, se révèlent trop étroites pour l'Algérie.

C'est là l'objet d'un texte qui avait d'ailleurs été préparé, il y a de cela quelque temps. Je souhaite vivement, pour ma part, que le présent gouvernement veuille bien le reprendre sinon dans sa lettre, du moins dans son esprit, grâce aux pleins pouvoirs qu'il demande.

Il est également question dans ce paragraphe de favoriser le plein emploi. A ce propos, je voudrais dire un mot de la grave question de la jeunesse musulmane inemployée.

Une des choses qui préoccupent peut-être le plus tous ceux qui ont eu à se pencher sur le problème algérien est de voir ces multitudes de jeunes gens qui non seulement ne travaillent pas, mais n'ont jamais travaillé et dont on peut dire que certains d'entre eux n'auront peut-être jamais l'occasion de travailler, si on ne procède pas aux changements indispensables.

En tout cas, nous voici devant cette masse sans emploi. Je me demande si une solution, onéreuse sans doute, mais moins que les conséquences de l'état de choses actuel, difficile peut-être, mais non impossible à réaliser, ne consisterait pas à instaurer une sorte de service national qui permettrait d'utiliser tous ces jeunes gens de telle manière qu'ils se rendent utiles à eux-mêmes et au pays, et en particulier à l'Algérie.

Nous assistons, en effet, à ce paradoxe malgré tout inconcevable, que cette Algérie où tant de jeunes gens n'ont rien à faire, dont les bras sont inemployés, est en même temps un pays où il y a d'énormes travaux à réaliser, ne serait-ce, par exemple, pour ne citer qu'un cas, que dans la zone industrielle numéro 1 de Colomb-Béchar.

Pourquoi ne mobiliserait-on pas en quelque sorte cette jeunesse dans une sorte de service pacifique et utile au premier chef, dans un service national qui lui permettrait à la fois de faire face à son problème et à beaucoup de problèmes du pays ?

Cela viendrait se relier très utilement aux dispositions envisagées concernant la mise eu valeur des ressources naturelles du Sahara. Je demande à cet égard que l'on n'oublie pas d'autres zones non sahariennes, mais pré-sahariennes cependant, en particulier celle de Tchessa et de Morsott dans l'Est constantinois.

J'en viens maintenant au dernier paragraphe de cet article, au paragraphe 5 qui implique, en particulier, une réforme administrative.

Pour ce qui est de la réforme des institutions locales, je pense que rien n'est plus urgent que de procéder à une refonte des institutions communales prenant la forme d'une démocratisation, dans le  sens de la création de communes nouvelles dont les élus pourront représenter utilement les intérêts de leurs mandants.

J'attire en même temps l'attention sur la nécessité de développer l'encadrement du pays et, en même temps, sa pacification par le système des secteurs d'administration spécialisés et des officiers d'affaires algériennes, ce corps nouvellement créé dont l'action s'est déjà montrée aussi efficace que dévouée.

Je tiens, à cette occasion, à rendre un hommage particulier à ces jeunes officiers qui, dans des bleds perdus, dans des montagnes lointaines, représentent la France sous son aspect le plus humain et s'évertuent à rétablir la paix dans les esprits et dans les coeurs, à ramener la confiance et à faire connaître notre pays comme ce qu'il doit être, c'est-à-dire avant tout comme une force de paix et d'humanité. (Applaudissements à gauche, au centre, à droite et à l'extrême droite.)

Le même texte vise l'administration centrale du gouvernement général, à cet égard, un projet avait été préparé, vers la fin de l'année dernière, par une commission que présidait M. Maspétiol et peut sans doute fournir une base toujours utile.

Je dois dire en toute franchise que la réforme de l'administration centrale du gouvernement général, si utile qu'elle puisse être ne devrait à aucun prix servir de prétexta à ce que j'appellerai par un euphémisme dont on comprendra toute la portée des « opérations de recasement », non pas de fellahs sur des terres, mais de certains fonctionnaires, plus ambitieux que capables, qui voient dans des mouvements administratifs et dans des changements de structure l'occasion de déplacer certains et d'en replacer d'autres. (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche. — Vifs applaudissements au centre et sur plusieurs bancs à droite et à l'extrême droite.)

Encore moins, ai-je besoin de le dire, une telle réforme devrait-elle servir de couverture à de petites vengeances exercées à l'appel de journalistes irresponsables, lançant des campagnes d'affabulations grotesques (Applaudissements sur certains bancs à gauche et au centre) contre des serviteurs de l'Etat qui ont fait tout leur devoir sous le précédent gouvernement et dont, en tout cas, la responsabilité dont on veut les charger n'est pas la leur, mais celle de celui qui vous parle aujourd'hui. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs et à droite.)

J'en viens maintenant, mesdames, messieurs, à l'article 5 qui demande des pouvoirs très étendus afin de prendre des mesures exceptionnelles en vue du rétablissement de l'ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire.

Il est bien évident que, seules, des mesures exceptionnelles ont permis l'an dernier de faire face à la rébellion et permettront de lui faire face demain. L'aggravation à laquelle nous assistons depuis plusieurs semaines est due pour une large part — il faut bien le reconnaître — à l'abrogation automatique de la loi sur l'état d'urgence par suite de la dissolutiondu Parlement.

Dès le lendemain de cette abrogation automatique, les pouvoirs publics eu Algérie se sont trouvés dans l'impossibilité de faire face à la situation, même dans des domaines où le bon sens le plus évident impose une action au Gouvernement et à l'administration. Que dire, par exemple, d'une administration chargée de maintenir l'ordre et d'assurer la sécurité des vies des personnes et des biens dans un territoire comme l'Algérie et qui, sachant par exemple qu'un terroriste s'est réfugié pour passer la nuit dans une certaine maison connue, ne peut pas y pénétrer jusqu'au lever du soleil parce qu'elle n'a pas le droit de perquisition de nuit ?

Que dire des possibilités d'une administration qui, sachant que les routes ou les pistes dans un certain secteur servent à des trafics d'armes ou au déplacement d'agents de l'adversaire, n'a pas la possibilité de réglementer la circulation sur ces routes, sur ces chemins ou sur ces pistes, parce que l'état d'urgence a été abrogé par la dissolution du Parlement ?

Que dire enfin de la situation où se trouvent ceux qui ont la charge du maintien de la sécurité lorsque, sachant pertinemment que dans tel douar, tel ou tel individu constitue le correspondant, l'antenne, l'auxiliaire, le ravitailleur des fellagha, la chose, néanmoins, ne peut pas être démontrée dans les formes judiciaires parce que les témoins, qui probablement n'ont pas lu Pascal, ne sont pas prêts à se faire tuer ? Dans ce cas, pourtant, l'administration ne peut pas aujourd'hui éloigner l'individu en question du village où il joue le rôle du ver dans le fruit, parce qu'elle n'en a pas le pouvoir.

Tout cela vous démontre, mesdames, messieurs, la nécessité des pouvoirs étendus que demande le Gouvernement.

J'ajoute que les Français d'Algérie — je veux dire tous les habitants citoyens français d'Algérie, musulmans comme européens — ont droit à la sécurité. C'est là le premier droit de l'homme et du citoyen, car les autres ne valent plus rien dès lors que celui-là est menacé. (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche, au centre, à droite et à l'extrême droite.)

Les Français d'origine européenne sont traînés dans la boue, attaqués de toutes manières, en métropole, par la presse ou dans des interventions publiques, traités d'exploiteurs et de colonialistes. Mettez-vous, mesdames, messieurs, pour un instant, si j'ose employer cette expression triviale, dans la peau d'un colonialiste isolé dans sa ferme avec sa femme et ses deux ou trois enfants et qui, d'un moment à l'autre — comme c'est arrivé déjà à beaucoup d'autres colonialistes du même genre — peut se voir assailli par une bande, ses enfants égorgés, massacrés sous ses yeux — je ne parle pas du sort subi par les femmes et les jeunes filles — lui-même assassiné et sa ferme brûlée ? Encore un point de présence française qui disparaît.

M. Georges Bidault. Très bien !

M. Jacques Soustelle. Alors, réfléchissons peut-être un peu avant de lancer des accusations contre ces Français d'Algérie. Disons-nous qu'en tout cas, quand bien même ils auraient des défauts et des vices — dont, d'ailleurs, ni les Auvergnats, les Provençaux ou les Bretons ne sont peut-être exempts — ces défauts et ces vices ne méritent pas la peine de mort. (Applaudissements à gauche et au centre. Vifs applaudissements à droite et à l'extrême droite.)

Quant à nos compatriotes musulmans, rien n'est plus affreux que leur sort dans les zones où domine la rébellion. Je tiens à le dire ici spécialement, car je les ai connus. J'ai connu beaucoup d'entre eux ; j'ai eu avec eux, avec les plus humbles , des contacts permanents. Je sais à quelle terreur abjecte ils sont livrés ; je sais comment cette terreur s'infiltre petit à petit, comme une peste, dans les douars et dans les mechtas, comment d'abord un cadavre égorgé, puis un autre, puis l'irruption de fellagha mutilant et brûlant finissent par briser les nerfs de ces malheureux, par les réduire à l'état d'esclaves de cette force des ténèbres. Ils ont le droit d'être défendus et nous avons le devoir de les défendre. (Applaudissements à gauche, au centre, à droite et à l'extrême droite.)

Mesdames, messieurs, en passant ainsi en revue les différents articles de ce projet de loi, j'en arrive à l'article 6 qui dispose que les pouvoirs ainsi demandés par le Gouvernement et que l'Assemblée — je n'en doute pas — s'apprête à lui accorder, prendront fin à l'expiration des fonctions du Gouvernement. Je dois dire que je ne suis absolument pas d'accord avec cette disposition. (Très bien ! très bien ! à droite.)

J'ai trop vu moi-même — et j'en ai fait l'expérience — les conséquences néfastes des solutions de continuité, des hiatus, des suspensions, de ces débats sans cesse repris, de ces lois à durée limitée et les répercussions de l'abrogation des lois visant l'Algérie par suite de la dissolution de l'Assemblée nationale, j'ai, dis-je, trop fait l'expérience de cet état de choses pour ne pas attirer très sérieusement l'attention de l'Assemblée contre ses conséquences.

Chaque fois qu'une période d'incertitude s'est instaurée, soit parce qu'un changement de gouvernement était intervenu, soit qu'un débat devait s'engager et qu'on pouvait se demander si, demain, les mêmes mesures pourraient poursuivre leur effet, chaque fois le terrorisme a repris courage et les populations menacées ont descendu une marche vers le désespoir.

C'est donc d'abord pour des raisons de la plus haute opportunité gouvernementale et administrative que je demande que cette disposition soit repoussée. Mais c'est aussi pour une raison de principe. Mesdames, messieurs — tout le monde le comprend bien — nous sommes dans une situation telle et devant un problème d'une telle nature qu'il n'y a aucune question de parti ou de personne qui puisse jouer un rôle quelconque. (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Ce n'est donc pas à tel ou tel Gouvernement que nous devons donner les pouvoirs nécessaires pour résoudre le problème de l'Algérie. Ou bien ces pouvoirs sont nécessaires, ou bien ils ne le sont pas. S'ils ne le sont pas, ne les donnons point ; s'ils le sont — et qui en doute ? — alors il faut les accorder au Gouvernement de la République. (Applaudissements sur quelques bancs à gauche, au centre et sur plusieurs bancs à droite et à l'extrême droite.)

Le Parlement a toujours la possibilité d'écarter du pouvoir le gouvernement qui ne lui conviendrait plus. Mais tant qu'il y a un gouvernement, quel qu'il soit, quel que soit le nom de son chef, qui a été investi régulièrement, et qui est le Gouvernement de la France, il doit avoir ces pouvoirs jusqu'à ce que le problème de l'Algérie ait été réglé.

Je voudrais maintenant, mesdames, messieurs, en m'excusant d'abuser de votre attention, mentionner rapidement quelques points, que le crois importants, touchant la politique générale envers l'Algérie.

Tout d'abord, nous constatons que, dans le texte qui nous est soumis — je crois d'ailleurs comprendre pourquoi et ce n'est pas un reproche que je fais au Gouvernement — certaines réformes qui me paraissent nécessaires ne sont pas mentionnées.

Il s'agit, en particulier, de celles qui, pour employer une expression bien connue maintenant, auraient pour objet de permettre à la personnalité algérienne de s'épanouir, notamment celles qui visent l'indépendance du culte musulman, le problème des biens habbous et l'enseignement de la langue arabe.

Ces réformes, en effet, doivent théoriquement être prises par décision de l'Assemblée algérienne. Je crois cependant que celle-ci n'étant pas assemblée souveraine alors que le Parlement l'est, il serait bon que l'on pensât à transposer à l'échelon métropolitain des décisions qui, sur le plan algérien, tardent depuis 1917, si mes souvenirs sont exacts.

De toute façon, les textes sont prêts et à cet égard les études ne demanderaient pas longtemps.

Quoi qu'il en soit, il y a une question de principe sur laquelle il convient de se prononcer et, pour ma part, je me prononcerai clairement, comme je l'ai toujours fait.

On se demande quelquefois s'il faut différer la mise en train de réformes économiques, sociales et même politiques tant que l'ordre n'est pas rétabli. J'ai toujours répondu et je réponds aujourd'hui : non.

M. Guy Mollet, président du conseil. Bien !

M. Jacques Soustelle. Les réformes nécessaires doivent aller de front avec la lutte pour la sécurité. (Applaudissements à gauche et sur quelques bancs au centre et à droite.) Elles sont même un élément de la lutte pour la sécurité. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

De même d'ailleurs, car tous les problèmes s'entrelacent, qu'au delà d'un certain niveau d'insécurité il n'y a plus de réformes possibles. J'en ai fait moi-même la pénible expérience lorsque, dans certaines communes éloignées, qui avaient été choisies comme communes pilotes pour un développement économique et social d'urgence, nous avons dû, hélas, renoncer à l'oeuvre entreprise parce que les chantiers à peine ouverts étaient dispersés, que les travailleurs — musulmans, bien entendu — étaient massacrés, que le matériel était brûlé et détruit et que, devant le nihilisme farouche de nos adversaires, rien n'était possible, même pas ce qui était destiné uniquement, j'en donne ma parole, à améliorer le sort des populations musulmanes que ces hommes prétendent représenter alors qu'ils en sont les pires adversaires. (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche, au centre et à droite.)

Je comprends également qu'il ne soit pas question dans le texte qui nous est soumis de considérations visant la politique internationale. Cependant, on ne m'en voudra pas, j'espère, d'en dire quelques mots.

Le rôle des interventions étrangères dans le drame algérien n'est, en effet, que trop évident et s'il s'est découvert petit à petit à nos yeux comme une scène sur laquelle le rideau se lève graduellement, aujourd'hui, c'est en pleine lumière, on peut le dire, que s'étale le complot antifrançais de l'étranger dont l'Algérie n'est, en réalité, qu'un des aspects.

Je voudrais donner quelques précisions.

Je parlerai, en premier lieu, du pays qui semble occuper le centre de cette toile d'araignée, c'est-à-dire de l'Egypte. C'est un fait connu de tout le monde que, depuis longtemps, la radio d'Egypte a lancé des appels au meurtre d'une violence inouïe, qu'elle a soutenu, encouragé toutes les attaques lancées contre la France.

Mais cela n'est qu'un des aspects.

La participation de l'Egypte — je veux dire des organes dirigeants de ce pays — est constituée en particulier, et peut-être surtout, par l'envoi régulier d'instructeurs et de messagers qui, passant par la Libye et par les déserts du Sud de ce pays, de la Tunisie et de l'Algérie, rejoignent soit les montagnes des Nementcha et des Aurès, soit celles de Kabylie de façon à y devenir les cadres de la rébellion dirigée contre la France.

Dès le mois de février de l'année dernière, il y a un peu plus d'un an, l'un d'entre eux, sous-lieutenant de l'armée irakienne envoyé en Algérie par l'état-major égyptien, était fait prisonnier les armes à la main à la tête d'un groupe de rebelles dans les montagnes de la grande Kabylie, à environ deux heures d'automobile d'Alger.

Les propos tenus par cet homme, ainsi que par d'autres qui ont été arrêtés ou faits prisonniers depuis, montrent qu'au Caire siège, avec la pleine protection des autorités du lieu, un comité de trois membres composé par Benbella, Boudiaf et Mahsas et que ce comité, dont le véritable chef n'est autre que Mohammed Benbella, est chargé de toutes les opérations de guerre contre la France en Algérie. Ce comité est « manipulé » — pour employer une expression technique — par des officiers des services spéciaux égyptiens et, en particulier, par le commandant  Ezzat Soleïman.

Il est prouvé — et le Gouvernement le sait — que seulement entre avril et août 1955 la seule bande du sud de l'Aurès et des Nementcha, celle qui est dirigée par Chichani Bachir a reçu la visite de cinq messagers venus du Caire, ce qui représente, malgré tout, une assez grande fréquence de contacts.

Le Caire intervient par l'argent ou plutôt — c'est là un des mystères de la situation — de l'argent est recueilli au Caire et dans les pays de langue arabe.

J'emprunte à un document inattaquable puisqu'il s'agit d'un tract du mouvement national algérien dirigé par Messali Hadj, une liste de fonds recueillis dans les différents pays de langue arabe depuis le mois d'octobre 1954 jusqu'au mois de janvier 1955, et qui se monte à un nombre important de millions. Je ne l'énumère pas pour ne pas fatiguer l'Assemblée.

Ce qui est certain, c'est que cet argent ne semble pas arriver. Peut-être se perd-il au passage dans des mains ou dans des poches avides ; mais il faut dire aussi que l'argent n'est pas une difficulté pour le mouvement terroriste, car le rançonnement des commerçants, des fermiers et des plus pauvres fellah a été poussé à un point de perfection vraiment extraordinaire.

Je me souviens, à cet égard, d'avoir tenu entre mes mains le carnet de comptes du trésorier — si l'on peut l'appeler ainsi — d'une bande du Nord-Constantinois et qui montrait que les plus pauvres mechtas, les paysans les plus misérables, avaient été rançonnés à raison de sommes vraiment colossales, ce qui veut dire qu'ils étaient obligés, évidemment, de vendre le peu qu'ils possédaient, leurs quelques moutons, leurs quelques sacs d'orge et qu'ils étaient ainsi réduits à la plus complète misère.

Mais j'en viens maintenant aux armes.

Beaucoup des armes qui sont saisies sur des fellagha prisonniers ou abattus sont des armes locales ou des armes de marché noir provenant particulièrement de la Tunisie.

Mais il est vrai aussi que des armes étrangères, en particulier américaines et anglaises, parviennent en Algérie. Il arrive que des rafales de mitrailleuses Thomson soient tirées contre nos troupes ; il est même arrivé, à ma connaissance, que quelques obus de mortier aient été tirés. Quant à leur origine, elle n'est pas difficile à établir.

A la fin de l'année dernière, le chef rebelle Kerbadou, du sud des Aurès, exactement du djebel Chechar, s'est rendu au général Parlange et, à la suite de cette reddition, un certain nombre d'opérations ont permis de mettre la main sur un courrier. Ce courrier, qui partait pour le Caire, contenait notamment un papier que le Gouvernement a entre les mains, rédigé en arabe, signé d'un cachet portant un croissant et une étoile et qui émanait de Chichani Bachir, chef de la fraction des Nementcha de l'armée dite de libération nationale.

Ce texte disait notamment ceci :

« Le commandement de l'armée de libération nationale, sous l'autorité du cheikh el Bachir el Chichani accuse réception de la livraison de matériel dont le détail est donné ci-dessous :

« Premièrement, quatre Thomson américaines avec un stock de 800 cartouches ;

« Deuxièmement, trente-trois fusils anglais à dix coups avec un stock de 6.600 cartouches, un fusil mitrailleur Breun avec un stock de 100 cartouches ;

« Troisièmement, vingt grenades.

« Livraison ayant emprunté la route de Tripolilaine-Sud. Il en remercie bien vivement les membres du comité du Maghreb et son chef, le commandant de la révolution, le colonel Gamal Abdel Nasser. »

Je n'ai pas besoin de dire qui est le colonel Gamal Abdel Nasser.

Le Gouvernement sait que la décision qui a conduit aux troubles du Nord Constantinois et d'Oued-Zem, au Maroc, le 20 août dernier, a été prise dans un pays neutre voisin de la France, au cours d'une réunion à laquelle assistait un diplomate égyptien.

C'est aux cris de : « La flotte égyptienne débarque ! » et « L'aviation égyptienne va bombarder ! », que des milliers de malheureux se sont lancés à l'assaut de Philippeville pour être abattus par les mitrailleuses des forces de l'ordre.

Enfin, j'ai sous les yeux la photographie — et j'ai eu entre les mains l'original — des instructions envoyées du Caire en Algérie par Mohamed Benbella, instructions fort intéressantes, d'ailleurs, puisque je lis notamment au paragraphe 13 cette directive : « Liquider toutes les personnalités qui voudraient jouer à l'interlocuteur valable ». (Mouvements à droite et à l'extrême droite.)

Mais ce qui, pour l'instant, m'intéresse dans le texte, c'est que, en tête, y est portée cette mention : «  Fait avec l'accord du grand frère ». Cette appellation rappelle curieusement le « big brother » du roman d'anticipation de George Orwell. Nous avons demandé à un certain nombre de fellagha de qui il s'agissait et la réponse a toujours été la même : « Il s'agit du colonel Abdel Nasser ».

Je voudrais dire maintenant deux mots de la Libye.

La Libye sert de base, de lieu de passage et de lien d'accueil. Sept tonnes d'armes ont été interceptées en novembre 1955, qui étaient dirigées sur l'Algérie par le Fezzan.

A Tripoli, c'est un fonctionnaire libyen, Turki Saïd, qui reçoit les réfugiés nationalistes algériens et qui organise leur passage vers l'Egypte ou, au retour, vers la Tunisie et l'Algérie.

Nous savons que, fin mai, une réception en l'honneur de ces réfugiés, ou soi-disant tels, a eu lieu, non pas chez un particulier, mais à la présidence du conseil du Gouvernement libyen.

J'ai sous les yeux — je n'en donne pas lecture pour ne pas prolonger mon intervention — la déposition d'un agent du terrorisme qui raconte cette entrevue et les propos d'encouragement qui ont été tenus aux terroristes par un haut personnage officiel du Gouvernement libyen.

En février 1955, une réunion a eu lieu sous la présidence de M. Abderrahmane Ghalhoud, ministre du Gouvernement libyen, à laquelle assistait M. Mohammed Benbella.

Au cours de cette réunion, Benbella a exigé des Libyens qu'ils obtiennent de la France l'évacuation, le plus rapidement possible, de l'oasis de Ghadamès au Fezzan, afin d'y créer une base d'opérations contre l'Algérie. Voilà — n'est-il pas vrai ? — qui éclaire d'une manière singulière le traité d'amitié franco-libyen qui a été paraphé dernièrement et dont, d'ailleurs, M. Mustafa ben Halim, premier ministre de Libye, a déclaré, le 11 octobre dernier, au Caire — je cite l'agence française de presse :

« Le traité franco-libyen est un accord d'évacuation pur et simple qui n'engage en rien la Libye ».

Enfin je voudrais dire quelques mots des influences qui jouent de l'autre côté de l'Algérie, au Maroc espagnol. Là, Benbella et Boudiaf font des séjours fréquents et surtout, à demeure, résident à Villa Nador deux personnages connus et importants, en particulier Nadir Bouzar, ancien fonctionnaire algérien de l'administration marocaine devenu pour toutes sortes de raisons, surtout privées, un ennemi farouche de la France.

Les nationalistes algériens qui parviennent au Maroc espagnol sont soumis à un criblage à Villa Nador sous le contrôle de fonctionnaires espagnols. Ceux d'entre eux qui paraissent valables sont retenus, perçoivent une allocation de 200 à 500 pesetas par mois et reçoivent un entraînement militaire au camp de Temsamam.

Un trafic d'armes a lieu entre l'Egypte et le Maroc. C'est ainsi qu'il y a quelques mois le bateau égyptien Dina échoué sur la côte du Maroc espagnol, et ces armes, passant sous le nez ou sous les yeux des autorités locales, traversent le Maroc espagnol, puis la frontière par les montagnes et servent à massacrer les civils et les militaires français en Oranie, dans le Tlemcenois.

Ainsi, de toutes parts, nous voyons se nouer contre la France en Algérie une véritable conjuration marquée du sceau du fanatisme, de la xénophobie, de l'intolérance religieuse et du racisme — car c'est de ce côté-là que sont l'intolérance, le totalitarisme et le racisme — (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche) qui a pour objet, non pas de libérer quelque peuple que ce soit, non pas pour but et pour idéal le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, mais le droit de certains à disposer de ces peuples (Applaudissements sur les mêmes bancs) surtout pour objectif lointain, mais peut-être déjà bien rapproché, de briser l'axe français Paris-Brazzaville qui passe nécessairement par Alger, au profit de l'axe du panarabisme le Caire-Maroc.

C'est pour cela, d'ailleurs, que l'Algérie est au premier plan de l'actualité, c'est pour cela que l'Algérie constitue maintenant un front. La nature et l'histoire ont voulu que ces deux lignes de force se croisent précisément en Algérie et qu'ainsi le problème pour nous soit, ou bien de maintenir ouverte cette avenue vers le Sud ou bleu d'être chassés de l'Afrique avec les conséquences que j'évoquais tout à l'heure.

Il est bien évident qu'un tel problème, sur le plan international, est d'une telle ampleur qu'il met en cause non seulement et d'abord, bien sûr, la volonté, la détermination et les forces de la France, mais encore toute la politique de celle-ci et de ses alliés, et il pose, en particulier, la question de savoir si les alliés se comporteront, en ce qui concerne l'Afrique du Nord, comme des alliés. (Applaudissements au centre, à gauche, à droite et à l'extrême droite.)

Quelques mots encore, mesdames, messieurs — et en m'excusant de prolonger cette intervention — sur un point qui, lui non plus, n'avait pas à être mentionné dans le texte qui nous est soumis, mais qui est présent à tous les esprits, c'est ce que j'appellerai le front intérieur métropolitain. (Très bien ! très bien ! au centre et à droite.)

Il n'est pas douteux, en effet, que les dirigeants, en Algérie et surtout ailleurs, du terrorisme et de la rébellion ne peuvent pas compter sur un effondrement militaire de la France en Algérie.

S'il est difficile, certes, à une armée régulière, surtout lorsqu'elle n'est pas réadaptée à sa tâche, de réduire une guérilla, il est encore plus difficile à une guérilla de battre une armée régulière en bataille rangée et de l'expulser d'un territoire.

Sur quoi peuvent donc compter les chefs de la rébellion ? Sur des pressions extérieures et sur des appuis comme ceux dont j'ai parlé, il y a un instant, et surtout, peut-être, sur l'effondrement du front intérieur métropolitain, c'est-à-dire sur l'effondrement de la volonté de résistance du peuple français. (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Ils peuvent penser, ils peuvent espérer qu'à force de sang, de dépenses, à force d'envois de renforts la France, dégoûtée, se mettra à genoux et capitulera devant eux.

C'est pourquoi, aussi important que le front de Kabylie ou de l'Aurès, aussi important que sont importantes les routes du Constantinois ou les montagnes de Marnia, est le front intérieur, ici même en France. Cela veut dire que nous avons le devoir, en donnant au Gouvernement tous les pouvoirs qu'il nous demande, de lui poser la question de savoir si, oui ou non, on tolérera que ceux que nous avons tous, responsables de la politique française à des degrés divers, envoyés en Algérie pour s'y battre afin de protéger les populations, pourront être impunément poignardés dans le dos en métropole. (Vifs applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur divers autres bancs. — Applaudissements à gauche.)

Nous avons tous une trop lourde responsabilité envers eux, comme envers le pays, pour permettre qu'on lance contre eux ce flot boueux de propagande écrite et parlée qui les compare à la Gestapo et aux S. S. tout en comparant nos adversaires aux résistants d'hier, pour permettre que soient exaltés sans cesse les exploits de ceux qui massacrent et qui mutilent, qu'en revanche toute action défensive et toute action de résistance de notre part soit stigmatisée et dénoncée.

M. Marcel-Edmond Naegelen. Très bien !

M. Jacques Soustelle. Il n'est pas possible de continuer à défendre la France et l'Algérie là-bas si on ne les défend pas ici, si on permet — pour ne citer qu'un exemple — que les hommes inculpés pour entente avec l'ennemi, bénéficiant de la liberté provisoire, puissent se rendre au Caire afin d'y prendre contact avec les chefs de la rébellion et avec Benbella lui-même.

Peut-on permettre que nos compatriotes musulmans travaillant en France qui — je tiens à leur rendre cet hommage — se privent de tout pour envoyer à leur famille des sommes considérables — beaucoup de villages de Grande et de Petite Kabylie ne vivent que grâce à l'apport fait par ces ouvriers kabyles et berbères de Paris, de Lyon on de Nancy — soient mis en coupe réglée — car l'on sait qu'ils sont rançonnés ici même en France — et qu'ils soient l'objet de pressions les conduisant à des gestes comme celui d'aujourd'hui, sans que nous puissions réagir et les défendre ? Car il s'agit encore de les défendre. (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Mesdames, messieurs, pour résoudre la question algérienne, pour apporter une solution au drame algérien, pour faire renaître dans ce pays qui est nôtre la paix et la concorde, il faut, c'est indubitable, un considérable effort et notamment — pourquoi vouloir le cacher ? — un considérable effort militaire. Et cela, d'ailleurs, parce que, quoi qu'en disent certains et malgré certaines propagandes, il n'est pas vrai qu'en Algérie nous fassions la guerre au peuple algérien ni que nous menions une répression aveugle. Car la répression aveugle, la guerre à la population musulmane ne seraient pas difficiles à conduire avec de petits effectifs munis des moyens de la guerre moderne. Pourquoi faut-il beaucoup d'hommes pour agir en Algérie ? Parce qu'il est nécessaire de disposer d'effectifs importants lorsqu'on veut défendre et protéger les populations. (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur divers bancs à gauche.)

Il suffit d'un canon avec deux servants pour bombarder un douar et le détruire ; mais il faut au moins vingt hommes pour le défendre ; et c'est pourquoi il nous faut beaucoup plus d'effectifs en Algérie pour la défense qu'il n'en serait besoin si nous y menions cette guerre inexpiable que d'aucuns nous reprochent, mentant ainsi effrontément.

En fait, notre armée — à cet égard, je tiens à rendre un particulier hommage, auquel je pense que l'Assemblée voudra s'associer, à tous ceux, métropolitains et Algériens, qui, là-bas, luttent dans des conditions souvent très difficiles pour ramener la paix et défendre, contre des agressions affreuses, contre la terreur, les populations musulmanes et européennes — notre armée, dis-je, doit faire face à deux missions : une mission défensive, qui est aussi une mission de pacification, l'implantation d'un quadrillage de sécurité qui est indispensable dans un pays dont les dimensions ne sont déjà plus à l'échelle de l'Europe, mais à l'échelle de cet immense continent africain, et souvent pénètrent de stupéfaction le métropolitain qui n'est jamais allé en Afrique du Nord ; et puis une mission offensive, consistant à rechercher les bandes, à les attaquer sur leur terrain et à leur infliger des pertes, mission qui exige cette réadaptation dont on a souvent parlé, cette reconversion du matériel, des moyens, des méthodes, reconversion indispensable mais qui, je dois le dire en toute sincérité, ne me parait pas permettre de faire l'économie d'une augmentation des effectifs.

Car, s'il faut opérer une reconversion tactique pour ce qui concerne les unités affectées à la lutte contre les fellagha sur leur terrain, à la contre-guérilla, il est indispensable, pour la défense des villages, des douars, des mines, des usines, des routes, des ouvrages d'art, des gares, des écoles, de disposer d'effectifs statiques en grand nombre.

Mais surtout, il faut que, devant cette épreuve tragique, se manifeste ce qui seul peut nous sauver et faute de quoi je ne donnerais pas cher de notre avenir : un sursaut national. (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur divers bancs à gauche.)

Le Gouvernement — je suis sûr qu'il me comprend — n'est pas là pour administrer ; c'est l'affaire de l'administration. Il est là pour guider le pays, pour lui parler, pour lui dire la vérité. Rien n'est plus urgent que de dire la vérité au pays.

Et là, est-il besoin de rappeler qu'il ne saurait être question de positions partisanes ? Pour ma part, je déclare que, quels que soient les hommes, quelles que soient les étiquettes, quelles que soient les bannières brandies, quelles que soient les querelles du passé, rien, absolument rien ne compte que le salut national, qui s'appelle aujourd'hui le salut de l'Algérie. (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur divers bancs à gauche.)

Monsieur le président du conseil, messieurs les membres du Gouvernement, il faut que vous parliez au pays, que vous lui disiez devant quel drame il se trouve, devant quelle nécessité absolue de faire un effort sur lui-même, comme aux temps les plus troublés de notre histoire.

Lancez un appel aux volontaires qui iront manifester par l'action leur solidarité envers les Algériens, comme ceux-ci, avec le corps franc d'Afrique, ont manifesté héroïquement leur solidarité envers la métropole en 1943 et en 1944. Nous leur devons bien cela ! (Applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et sur divers à gauche.)

Dites à la France que ce n'est pas une vague opération de police ni même une quelconque guerre coloniale qui se déroule là-bas, très loin. Et d'abord, parce que ce n'est pas loin, parce que l'Algérie est à côté d'ici. En quelques heures, nous y sommes. C'est une terre française qui est aussi proche de nous, de notre coeur et de notre volonté que peut l'être une province du continent.

Il faut que vous lui disiez, à ce pays qui ne demande qu'à entendre, que le moment est venu de choisir entre l'effort, certes, mais aussi le salut, et une décadence qui se révélerait irrémédiable.

Je suis convaincu que le pays refusera la décadence. (Vifs applaudissements au centre, à droite, à l'extrême droite et de nombreux bancs à gauche.)