lundi 27 mai 2013

Préface à L'affaire Jean Moulin : la contre-enquête (1990)



Préface

[L'affaire Jean Moulin : la contre-enquête de Charles Benfredj, Paris, Albin Michel, 1990, p. 9-15]

Cinquante ans ont passé depuis cet hiver de 1940-1941 que je vécus à Londres auprès du général de Gaulle, au sein du petit — oh ! bien petit — groupe de ceux qui se disaient et se voulaient, envers et contre tout, « Français libres ». J'ignorais alors, nous ignorions tous, qu'en même temps en France, dans les ténèbres de l'occupation et la pénombre du régime maréchaliste, une poignée d'hommes résolus et prêts à tous les sacrifices s'engageait sur le chemin périlleux — mortel pour beaucoup d'entre eux — de la résistance.

L'un de ces hommes, un des tout premiers sinon même le premier, s'appelait Henri Frenay. Je l'ai connu à Londres, à Alger, à Paris, sous ses pseudonymes, « Nef », « Charvet », comme chef du mouvement Combat, puis, ministre, écrivain, détaché (je l'ai regretté) de la vie politique, toujours semblable à lui-même avec ses convictions, sa sincérité, le prestige et l'autorité qui émanaient de sa personne. Sa disparition m'a affligé comme elle a blessé beaucoup des survivants de cette époque. Et soudain : le vacarme publicitaire, deux lourds volumes signés d'un nom inconnu, le tintamarre d'une polémique journalistique et médiatique autour de deux figures symboliques : Frenay et Jean Moulin. Que s'est-il passé ? Le livre de Charles Benfredj répond, clairement et de façon détaillée, à la question qu'on ne pouvait éviter de poser. C'est, dit l'auteur lui-même, « une défense », la défense de la mémoire d'Henri Frenay par un ami qui est un avocat de talent. Mais c'est bien davantage : une enquête d'historien, j'oserais dire de détective, précise, aiguë, qui oppose à la calomnie la lumière de la vérité et la solidité des faits.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que je n'ai pas été mêlé directement aux différends, aux querelles, qui ont opposé Frenay et Moulin, pour la simple raison que les missions qui m'ont été confiées par le général de Gaulle entre 1940 et le mois de novembre 1943 ne me mettaient pas en rapport avec la résistance qui s'organisait en France. Certes, je recueillais avec un intérêt passionné les informations que me donnaient des hommes tels que le colonel Passy, Rémy ou Pierre Brossolette, je recevais celles de Georges Bidault (« Bip »), j'apprenais avec émotion la lutte et, hélas, l'échec de mes anciens camarades du Musée de l'Homme, mais c'est seulement à partir des derniers mois de 1943, quand le Gouvernement provisoire s'était établi à Alger, que j'ai eu effectivement sur les épaules le fardeau des services d'action et de renseignement qui « coiffèrent » aussi bien le BCRA de la France libre que les anciens services du contre-espionnage émigrés de Vichy. Aussi puis-je dire que je n'ai pas eu à intervenir, avant l'arrestation de Jean Moulin à Caluire le 21 juin 1943, dans le débat entre « Nef » et « Max », entre le chef de Combat et le « commissaire délégué » du Comité national français. Je n'en suis que plus à l'aise pour faire appel à mes souvenirs et les confronter avec les précisions, les révélations qu'apporte le livre de Charles Benfredj.

Je dis bien : révélations, car il m'a fallu prendre connaissance de ce livre pour apprendre — et comprendre — certains détails dont la signification est maintenant évidente. Je prendrai pour exemple André Labarthe. Voilà un homme que j'ai rencontré à Londres dès mon arrivée, avec qui j'ai eu de nombreux entretiens, qui me séduisait par son brio, son dynamisme. De retour en Angleterre en 1942, je l'ai retrouvé — avec quelle surprise attristée ! — au cœur d'une sorte d'intrigue de cour autour de l'amiral Muselier mais surtout avec le contre-amiral Moullec, communiste... puis, avec stupeur, dans le régime néo-vichyste du général Giraud à Alger en 1943 ! Personne à Londres en 1940 ne savait qu'André Labarthe appartenait à l'équipe qui s'était formée autour de Pierre Cot et dont Jean Moulin fut un élément essentiel. De Gaulle lui-même le savait-il ? Savait-il que Jean Moulin et Pierre Cot (futur prix Staline et chef de file « progressiste ») n'ont jamais cessé de correspondre pendant la guerre et se trouvaient « en communion complète » de pensée ?

Il faut ici essayer — et ce n'est pas facile — de se replacer dans ce qui fut notre état d'esprit à Londres en 1940. Politiquement, il y avait là « de tout un peu » : certains que l'on disait ex-cagoulards, d'autres classés « de gauche ». Mis à part les irréductibles antigaullistes qui éditaient le journal France (Pierre Comert, les deux Gombault, Louis Lévy), les Français de Londres ou bien étaient incorporés à la France libre, ou bien entretenaient des rapports amicaux avec « Carlton Gardens », comme par exemple Oberlé ou Raymond Aron. En fait, le coup de massue de 1940 nous avait tous assommés, la « politique » ne soulevait en nous qu'indifférence ou hostilité. Nous rêvions une France libérée, chaleureuse, fraternelle. Les notions de partis, de rivalités, de clans, nous hérissaient. Il a fallu les débarquements anglo-saxons en Afrique du Nord, les intrigues néo-vichystes d'Alger, le pari américain sur Darlan puis sur Giraud, la mise en scène d'Anfa, pour que s'imposât peu à peu et non sans réticences le projet d'un regroupement, voire d'une résurrection des partis politiques. Le grand virage se situe entre la fin de 1942 et le printemps de 1943. Jean Moulin en a été le principal artisan pour le meilleur et pour le pire.

Encore faut-il observer qu'en février (1943) les instructions données à Jean Moulin par le général de Gaulle spécifiaient avec une insistance très marquée que le Conseil de la Résistance à constituer devait être formé de représentants des « groupements résistants », des « formations politiques résistantes », des « syndicats ouvriers résistants ». De là, par une sorte de glissement, on est passé à un CNR qui se réunit pour la première fois à Paris, le 27 mai, où les partis étaient représentés en tant que tels. Le principal bénéficiaire de cette mutation fut le parti communiste, habilement dédoublé en parti et en Front national, excellant de plus à utiliser des « sous-marins » tels que Degliame-Fouché ou Malleret-Joinville ou des « hommes de droite » étrangement proches du Parti bien que se disant « nationaux » ou même « gaullistes ».

J'ai souvent partagé, à cette époque, les craintes et la révolte de Pierre Brossolette. Je le vois encore entrouvrant ma porte à Carlton Gardens et venant me décrire les réalités de la résistance intérieure. La mission qu'il accomplit en France occupée (pseudonyme : « Brumaire ») avec Passy (« Arquebuse ») fut violemment critiquée par Moulin, notamment parce que les deux envoyés reconnurent à juste titre l'importance, l'activité et l'efficacité de l'OCM (Organisation civile et militaire) : aux yeux de Moulin, l'OCM était « de droite ». Brossolette, issu du parti socialiste, avait surmonté les rigidités du passé : il le montra en amenant à Londres, au grand scandale de quelques sectaires, Charles Vallin, ancien leader Croix-de-Feu.

Il fallut donc créer le CNR et ce Comité, trop lourd et trop dangereux pour qu'on pût le réunir fréquemment, servit de « chapeau » ou d'alibi à des groupes restreints tels que le « Comité d'Action » (Comac) et le « Comité Anti-Déportation » (CAD) que les communistes manipulèrent aisément. Henri Frenay, ayant créé et continuant à diriger le premier des mouvements de résistance, se heurta rapidement à Jean Moulin, et cela pour deux motifs principaux : d'une part, la tendance de Jean Moulin, préfet et haut fonctionnaire, à centraliser entre ses mains renseignements, communications, moyens, argent ; d'autre part, et cet aspect n'est apparu que peu à peu, en raison de la nuance politique de l'entourage de Jean Moulin, nuance « monocolore » puisque tous les hommes de confiance de Moulin (le colonel Manhès, Pierre Meunier, Chambeiron) se sont révélés communistes à la sortie de la clandestinité.

Cela, des gaullistes de la première heure tels que moi l'ignoraient. Un peu plus tard, en 1943, quand Emmanuel d'Astier de la Vigerie chef du mouvement Libération, fut chargé du ministère de l'Intérieur dans le gouvernement provisoire d'Alger, je constatai — puisque les communications entre Alger et la France occupée passaient par mes mains — que le noyautage communiste se développait dans la résistance grâce à des relais tels qu'Yves Farge et Pascal Copeau. Ce dernier, dit « Salard », protestait avec violence contre les parachutages d'officiers français et alliés auprès des maquis. Sa « bête noire » était Henri Frenay. Copeau lui-même a déclaré qu'il avait « beaucoup comploté avec Max (Moulin) pour éliminer les chefs historiques de la résistance », en premier lieu Frenay considéré comme « impossible » — parce que réfractaire à la mainmise communiste.

A la question souvent posée : « Y a-t-il eu un plan communiste de prise du pouvoir à travers la résistance et la libération ? », je réponds : oui. Moulin en fut-il l'agent pleinement conscient ou plus ou moins involontaire, guidé par ses anciennes amitiés et par son entourage ? Le lecteur du présent ouvrage en jugera ; ses précisions, et celles des œuvres de Frenay, sont impressionnantes. Ce plan a existé. Il a été déjoué grâce à trois séries de faits : d'abord, et c'est bien évident, parce que la présence massive des armées alliées sur notre territoire ne pouvait que gêner l'opération ; ensuite, parce que le nom et le prestige du général de Gaulle et l'autorité du général Kœnig se sont imposés aux aventuriers, même si ce ne fut pas sans bavures ; enfin, qu'il me soit permis de le rappeler, parce que les Services d'Action en France basés à Alger et à Londres, malgré la faiblesse de leurs moyens et les interférences politiques, réussirent à court-circuiter les organisations communistes et crypto-communistes comme le Comac, les CDL, le « 2e Bureau FFI », ce qui nous valut, à la Libération, d'être traités de « fascistes », voire de « traîtres ».

C'est qu'il était d'une importance capitale, pour les communistes, de conserver la résistance comme dans un vase clos, à l'abri de toute autre influence. Certes ils acceptaient, non sans de constantes récriminations, les armes et l'argent que Londres et Alger parachutaient (et qu'ils ont souvent détournés au détriment des mouvements non communistes) mais ils se refusèrent toujours à tout contrôle et à toute autorité sur leurs Francs-Tireurs et Partisans (FTP) qui demeurèrent hors de l'Armée secrète.

Il est clair que le problème des moyens, notamment celui des fonds nécessaires aux mouvements et aux maquis, a toujours été d'une importance primordiale : j'ai assez raclé avec Mendès France les caisses d'Algérie et d'Afrique noire. Malgré tous nos efforts, nous ne pouvions faire mieux — ou bien il aurait fallu réduire le budget du CAD (crypto-communiste), ce que d'Astier n'accepta jamais. Dès lors se justifiait amplement le recours à une source extérieure, ce qu'on a appelé « l'affaire suisse ». On doit à Pierre de Bénouville, à cette époque appelé « Lahire », d'avoir brillamment réussi à établir une liaison entre les mouvements de résistance et le centre américain de l'OSS (future CIA) à Berne. Ce fut pour la résistance française un ballon d'oxygène. Ce succès m'a toujours d'autant plus réjoui que nous obtenions par là un soutien effectif de Roosevelt alors que « F.D.R. » n'avait pour de Gaulle et pour nous qu'une vive antipathie !

Quoi qu'il en soit, on ne peut qu'être choqué par l'opposition extrêmement violente de Jean Moulin à la liaison Bénouville-Suisse. L'argumentation du « commissaire délégué » consistait essentiellement à soupçonner les mouvements, et particulièrement Frenay, de « se vendre » aux Américains et par là au général Giraud qui régnait alors à Alger sous l'égide de Clark et d'Eisenhower. Ce reproche n'était absolument pas fondé — dès le début Bénouville avait précisé très clairement aux Américains la position des résistants à l'égard du régime d'Alger — mais il fallut attendre la deuxième moitié de 1943 et l'arrivée en Afrique du Nord de Pierre de Bénouville et de Chevance-Bertin pour que se dissipe une certaine méfiance.

Là encore, le rôle exact de Jean Moulin ne laisse pas de susciter certains doutes. Ce qui, en revanche, ne devrait en susciter aucun, car il s'agit à l'évidence d'un faux, c'est le prétendu « manifeste » attribué par Daniel Cordier à Henri Frenay. Ce long texte teinté à plaisir d'antisémitisme, de maréchalisme et d'hostilité à l'Angleterre, destiné à ternir l'image de Frenay — pourquoi ? au profit de qui ? —, est en fait bien maladroitement rédigé. C'est ainsi notamment que l'auteur inconnu de ce manifeste non signé fait allusion à l'entrevue de Montoire entre le maréchal Pétain et Adolf Hitler le 24 octobre 1940, alors que le texte bref par lequel Frenay lançait le premier appel à la résistance date du mois de juillet. Une véritable mission d'enquête qui comprenait notamment le général Chevance-Bertin, Claude Bourdet et l'abbé de Naurois a conclu, après une minutieuse étude, à la falsification. Qu'il ait fallu deux volumes et que quatre autres soient annoncés, à seule fin de régler aux dépens d'Henri Frenay un compte vieux d'un demi-siècle, c'est ce qui, dans cette curieuse affaire, provoque le plus profond étonnement.

Il n'est pas question de résumer ici l'ouvrage de Charles Benfredj ; je me suis contenté d'en relever et commenter quelques points à la lumière de mon expérience passée. Tous les aspects, historiques et juridiques, de ce qu'on peut appeler « l'affaire Cordier », y sont traités. Egalement, et peut-être surtout, y sont formulées des questions que tout esprit honnête, que tout homme de bonne volonté ne peut manquer de poser.

Jacques Soustelle
de l'Académie française

N.d.E. : Jacques Soustelle est mort alors que le présent ouvrage était en cours de fabrication. Il avait publié, en 1973 aux Editions Albin Michel, Lettre ouverte aux victimes de la décolonisation.

mardi 21 mai 2013

Propagande démocratique et rayonnement français (1946)



PROPAGANDE DEMOCRATIQUE ET RAYONNEMENT FRANÇAIS

par Jacques SOUSTELLE

[Renaissances, n° 20, 1er avril 1946, p. 3-7]

La guerre, dont nous sortons à peine, et les années de paix incertaine qui l'ont précédée, ont discrédité presque totalement certains mots. Il n'est guère possible de parler de « collaboration », ni d'associer « national » et « socialiste ». Le mot « propagande » est de ceux qui ont le plus souffert. Hitler et Goebbels l'ont ruiné dans les esprits, le premier par les cyniques théories de « Mein Kampf », le deuxième par l'efficacité qu'il a déployée dans sa tâche. Le succès de « l'arme psychologique » maniée par les chefs du Troisième Reich a rendu suspect le mot de « propagande », et avec lui la chose même. Ainsi s'explique la timidité des démocraties, qui ont préféré employer un terme moins inquiétant, mais sans couleur : « information ». Même lorsque la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont créé des unités de « guerre psychologique » (psychological warfare), ce fut avec quelque mauvaise conscience, et pour des objectifs limités. La paix revenue, on semble hésiter à soutenir un effort de propagande que seul l'état de guerre avait suscité. On démobilise dans ce domaine comme dans celui des armées ; le microphone partage le sort du char d'assaut. Cela prouve à quel point les nations occidentales n'ont pris conscience du problème de la propagande que comme une riposte nécessaire à une attaque ennemie, et combien, de ce fait, la conception nationale-socialiste, par un effet de ce mimétisme qui découle ordinairement des guerres, a contaminé nos propres notions. Ce n'est pas par hasard que le ministère britannique de l'Information n'a été n'a été créé qu'au début de la guerre, comme le haut-commissariat qui fut confié chez nous à Giraudoux, et que l'Office of War Information des Etats-Unis ne vit le jour qu'après Pearl Harbour ; ce n'est pas par hasard non plus que les pays anglo-saxons liquident, ces organismes et que le Gouvernement français semble bien s'apprêter à en faire autant.

La véritable question qui se pose est celle-ci : peut-on concevoir que des nations démocratiques, en temps de paix, possèdent des organismes de propagande ? Je réponds, pour ma part, affirmativement. Je prétends que seul le mirage hitlérien, en déformant à nos yeux, par une sorte de maléfice, les termes mêmes du problème, agit encore sur nous et risque de nous conduire à des décisions dangereuses. Il faut d'abord exorciser le démon totalitaire, lever l'envoûtement de la guerre. Il reste que la propagande — qui ne veut pas dire autre chose, en bonne étymologie, que la diffusion des faits et des idées — demeure une activité de la paix, peut-être même une de ses conditions. Loin de s'y livrer honteusement, il convient de la pratiquer ouvertement. Et je ne crois pas qu'un grand Etat puisse affecter plus utilement une part importante de ses ressources qu'à faire entendre sa voix dans le monde.

« Le génie de notre époque, a dit le Général de Gaulle, est celui de l'interdépendance. » Cela est vrai en plus d'un sens. Les secousses politiques, les crises économiques, se répercutent tout autour du globe. Les idées, les doctrines, se propagent comme des ondes de choc. En dernière analyse, tout vient se refléter dans la conscience des dirigeants et dans celle des masses elles-mêmes. Il y a dix siècles, toute l'Asie pouvait flamber sans que l'Europe s'émût, car elle n'en savait rien ; aujourd'hui Paris ni Londres ne peuvent ignorer ce qui se passe à Pékin. L'âge de la radio le veut ainsi ; et ceux-là même qui seraient tentés de  le regretter n'y peuvent rien changer. Comment, dès lors, une nation se désintéresserait-elle de ces courants universels qui, à travers les continents, vont agir sur la conscience de millions d'hommes, et par là sur ses propres destinées ? Quand un pays, même puissant et riche, dépend sous mille formes de tous les autres, de leur bonne volonté, de leur confiance, ou de leur admiration, comment laisserait-il au hasard le soin de leur composer une image de lui-même ?

C'est ici que surgit le problème le plus difficile de la propagande : cette image ne sera-t-elle point déformée ? Ne faut-il pas craindre que l'Etat, hanté par les conséquences très importantes et très lointaines de la diffusion des faits et des idées, ne veuille l'infléchir à son profit ? C'est le danger évident. On retombe ainsi dans la propagande totalitaire, exploitation raisonnée du mensonge. A notre sens, la propagande démocratique en temps de paix suppose deux conditions.

En premier lieu, elle doit s'accompagner de la libre communication des nouvelles et des idées. On voit que cette seule condition, dans sa simplicité, sert d'antidote à presque tout le poison totalitaire. Qu'un Etat entoure son territoire et celui des territoires qu'il vassalise d'un rideau de fer, qu'il censure systématiquement les informations de sa propre presse et les dépêches des correspondants : à ce moment, il peut tout dire, puisque nulle vérité gênante ne se lèvera pour le démentir. Si, au contraire, son territoire est ouvert à la curiosité, bienveillante ou non, des correspondants étrangers, et si ses nationaux eux-mêmes ont la liberté d'exprimer leurs opinions, la propagande totalitaire devient impossible. Qu'on songe un instant à ce qu'aurait pu faire Goebbels si les représentants d'United Press, d'Havas ou de Reuter avaient été autorisés à visiter librement Dachau ou Oranienburg avant la guerre. La liberté de communication et d'information neutralise automatiquement la propagande mensongère. Réciproquement, la propagande démocratique est nécessairement fondée sur la diffusion de la vérité.

En deuxième lieu, il est désirable que cette propagande, orientée sans doute et soutenue par l'Etat, ne soit pas le fait de l'Etat. Les journalistes, quand il s'agit de l'information quotidienne et des dépêches de nouvelles, les savants, les universitaires, les artistes, lorsqu'il s'agit des activités culturelles, les techniciens de tous ordres, doivent former l'ossature de l'organisme de propagande d'un pays démocratique, en diriger l'activité et disposer de ses moyens sous un contrôle très libéral de l'Etat, qui agira comme arbitre suprême de la collectivité nationale mais non comme maître totalitaire des esprits.

Ces idées rapidement esquissées, appliquons-les au problème français. Dès la fin de la guerre, nous supprimions tout vestige de censure : notre première condition est donc réalisée depuis longtemps. Reste l'organisation de la propagande. C'est là que des hésitations dangereuses se font sentir. Comme nous l'avons dit plus haut, le mirage totalitaire continue à agir, fût-ce par réaction. Cette réaction, jointe à une politique dite « d'économies », conduit à ce qui semble bien être une liquidation de notre système de propagande à l'étranger. On supprime des postes d'attachés de presse, sans prendre garde aux répercussions défavorables de ces suppressions dans les pays intéressés ; on laisse sans crédits les postes qui subsistent encore et dont on sape l'autorité en faisant bien savoir qu'ils n'en ont plus pour longtemps. Ces économies sont assez semblables à celles que l'on ferait en sabordant un navire à vapeur pour ne pas dépenser de charbon. On sacrifie le durable au provisoire, et l'attaché de presse au contrôleur qui coûte plus que lui à l'Etat.

Il est temps que je dise ici ce que je pense des attachés de presse. J'en ai connu beaucoup, j'ai moi-même, pendant quelques mois difficiles, fait ce beau métier de porte-parole de la France. J'affirme que la grande majorité des attachés d'information et de presse que nous possédons à l'étranger nous fait honneur et travaille très utilement pour le pays. J'en connais qui ont fait aimer la France par une population qui nous boudait. J'en sais qui ont pu, avec de très faibles moyens, remporter des succès que leurs collègues de pays plus riches n'ont jamais obtenus. Qu'on se mette en devoir de liquider cet actif indéniable de la France dans le monde, voilà qui afflige tout homme de bon sens. S'il fallait choisir, mieux vaudrait supprimer des attachés militaires, car ce n'est pas chez nous qu'on viendra s'initier à la guerre aérienne et atomique ; mieux vaudrait diminuer le nombre des élégants diplomates, experts en protocole, qui font les plans de tables et suivent les cocktails dans chaque capitale. Un pays comme la France aujourd'hui n'a guère qu'un trésor : son rayonnement dans le monde. Gardons-le jalousement et faisons-le fructifier : y renoncer serait la plus lourde des erreurs.

Mais venons-en à l'organisation elle-même. Il est question, paraît-il, de rattacher purement et simplement les services étrangers d'information au Ministère des Affaires Etrangères, c'est-à-dire de transformer les bureaux de presse en simples annexes des ambassades ou légations. C'est signer l'arrêt de mort de la propagande française. A part d'honorables exceptions, nos diplomates haïssent le seul nom de la propagande, ignorent tout des techniques modernes de l'information, et ont tendance à considérer que tout cela n'est pas digne de messieurs de bonne compagnie. Du reste, si le moment est venu, comme je le crois, de donner à l'organisation de la propagande une existence autonome et distincte de l'Etat, il serait regrettable de la subordonner à un ministère politique.

Il existe aujourd'hui, au Ministère des Affaires Etrangères, une direction générale des relations culturelles. Il existe, au sein de ce qui fut le Ministère de l'Information, une direction des services étrangers. Il existe enfin les services extérieurs de l'Agence France-Presse. Ce que j'ai dit tout à l'heure au sujet des attachés de presse, je pourrais le répéter bien souvent au sujet des attachés culturels. Quant aux représentants de l'A. F. P., nul n'ignore que beaucoup d'entre eux, par leur compétence et leur allant, sont dignes de la grande lignée Havas. Pour mettre fin aux difficultés et aux doutes, larguons hardiment les attaches qui subordonnent à l'Etat, à l'administration étatique, ces différents organes. Créons l'Office National du Rayonnement Français, entité autonome, patronnée et soutenue par l'Etat mais distincte de lui, dirigée par un conseil où les plus hautes personnalités de la pensée, de l'art, de la science, du commerce, de la presse, seront groupées. Cet office travaillera selon des méthodes commerciales quand ce sera possible : il vendra des services d'articles et de dépêches, des livres, des tableaux même. Il diffusera gratuitement, par des expositions en particulier, non seulement les réalisations artistiques, mais tout ce qui fait la vie de la France. Il sera représenté dans le monde entier par des délégués qui entretiendront de bonnes relations avec les ambassades, mais, n'étant pas des fonctionnaires, agiront plus librement sans gêner personne. Souple, parce que non-officiel, il tissera sur le globe le réseau de nos amitiés, en rattachant les unes aux autres les innombrables organisations, non-officielles également, spontanées, qui ont surgi partout : comités d'amis de la France, groupements de « Français Libres » et de sympathisants, sociétés culturelles, Alliance Française, France-Amérique, que sais-je encore ? Et tout cela, sans que jamais surgisse l'ombre de l'Etat totalitaire avec sa propagande qui suscite la méfiance au lieu d'engendrer l'amitié.

Concluons : il faut une propagande française. Une propagande qui exalte dans le monde les sympathies que nous y possédons, et qui en fasse lever de nouvelles. Une propagande digne de la France, c'est-à-dire démocratique, organisée et réalisée par une entité nationale distincte de l'Etat. Hors de cette solution, rien n'existe que conformisme totalitaire ou impuissance. Rien ne saurait être plus nuisible à la France que de se laisser oublier dans un univers plus instable que jamais et où — c'est au moins ce que nous continuons à croire — elle représente des valeurs qui ne peuvent être méconnues sans péril.

Jacques Soustelle.
Ancien ministre de l'Information et des Colonies.

vendredi 17 mai 2013

Les "services spéciaux" en France (1972)



Les "services spéciaux" en France

par Jacques SOUSTELLE

Ancien ministre

[Revue politique et parlementaire, n° 829, février 1972, p. 54-61]

Longtemps ébranlés par l'affaire Ben Barka, une récente affaire de drogue est venue remettre en question le rôle des services secrets en France, leur efficacité et leur nécessité. Ancien ministre et Directeur des services « spéciaux » à Alger en 1943, Jacques Soustelle trace dans cet article un historique des services de renseignements français. Il explique comment la guerre de 1940 en a brisé l'unité et pourquoi l'affaire algérienne a contribué à affaiblir l'autorité d'un S.D.E.C.E. qui, trop jeune encore, n'a pas réussi à s'imposer. Se prononçant pour une « opération chirurgicale », Jacques Soustelle évoque les contraintes et les réformes que doivent subir les services spéciaux.


Acquérir et exploiter des renseignements sur l'ennemi actuel ou éventuel, empêcher celui-ci d'en obtenir : de tout temps cette double nécessité s'est imposée aux Etats. L'histoire de l'antiquité classique abonde en exemples : les conquêtes de César en Gaule n'ont-elles pas été rendues possibles par les intelligences que le chef romain entretenait chez ses adversaires, par la précision des informations qu'il possédait sur leurs intentions, leurs rivalités, leurs conciliabules les plus secrets ?

De Venise aux Aztèques

D'autres conquérants, les Aztèques, envoyaient leurs agents, déguisés en pacifiques marchands, parcourir les provinces que l'empereur mexicain se proposait d'envahir. En même temps, ils poursuivaient et châtiaient avec la dernière rigueur les espions que d'autres tribus s'efforçaient d'envoyer chez eux.

Espionnage ou, pour employer un terme moins cru, « service de renseignement » ; contre-espionnage, ou protection contre l'espionnage d'autrui, sont les deux faces, l'une offensive, l'autre défensive, d'une même activité sans laquelle les armées les plus puissantes, lancées à l'aveugle et exposées aux coups d'un adversaire qui sait tout d'elles tandis qu'elles ne savent rien de lui, sont irrémédiablement condamnées.

Contrairement à ce que l'on dit et écrit souvent, ce n'est pas d'aujourd'hui, ni même de notre siècle, que date l'importance conférée à la recherche du renseignement non-militaire, de nature politique ou économique. Les ambassadeurs de la Sérénissime République de Venise, pour ne citer que cet exemple, tenaient leur Gouvernement très exactement informé aussi bien des intrigues des Cours que des rumeurs qui agitaient les peuples et des vicissitudes du commerce. Il est vrai qu'à notre époque, où l'économique domine tout, le renseignement technologique, financier, industriel, acquiert une importance primordiale. Le renseignement proprement militaire (« ordre de bataille » des armées et des flottes, nature et quantité des armements) se confond souvent avec celui qui a trait à l'installation d'usines, au développement de l'industrie aéro-spatiale, à la technique nucléaire.

La conception « classique » des services spéciaux en France avant 1939 envisageait ces services comme essentiellement militaires. Le célèbre « Deuxième Bureau », que romanciers et cinéastes ont paré d'un halo légendaire, n'était en fait qu'un organe de synthèse. Il recevait les renseignements bruts et les ordonnait à l'usage du Ministre de la Guerre. La recherche du renseignement incombait au Cinquième Bureau, composé d'officiers de haute compétence, disposés à sacrifier leur carrière (l'avancement était en effet beaucoup plus lent dans cet obscur service que dans les garnisons ou dans les territoires d'outre-mer). Grâce à ses « antennes » à l'étranger, le Cinquième Bureau recueillait inlassablement les informations relatives à l'état de préparation militaire d'autres pays ; il s'appliquait également à détecter les agents de puissances étrangères, et à actionner la Sûreté qui seule avait le pouvoir de poursuivre et d'arrêter les espions sur notre territoire.

Un schéma compliqué

Dans la réalité, ce schéma se compliquait considérablement : chaque arme (Armée, Marine, Aviation) avait son propre S.R. La S.M. (Sécurité Militaire) était chargée de la protection du secret dans l'armée, de la défense des camps, arsenaux, usines travaillant pour la défense nationale, contre les entreprises d'agents étrangers. Bien entendu, des rivalités traditionnelles opposaient militaires et civils, Cinquième Bureau et Sûreté, quelquefois les Services de Renseignement des diverses armes. Il arrivait aux branches distinctes et cloisonnées de « griller » réciproquement leurs agents. Les règles du secret nuisent souvent à la coopération, et des opérations clandestines peuvent s'enchevêtrer et se contrarier.

Au total, cependant, il est juste de reconnaître qu'à la veille de la deuxième guerre mondiale les services français — bien que disposant de faibles moyens — s'acquittaient correctement de leur tâche. On est amené à déplorer plutôt que les renseignements qu'ils fournissaient n'aient pas été utilisés comme ils auraient dû l'être par les gouvernements. Tel est souvent le sort des travaux de ces services : les chefs militaires et politiques qui devraient mettre à profit les renseignements, ou bien n'en prennent pas connaissance, ou se contentent de lire superficiellement et en hâte des synthèses édulcorées établies dans les cabinets ministériels, ou même refusent purement et simplement de les prendre au sérieux.

Deux exemples historiques se présentent à la mémoire. Le maître-espion soviétique Sorge eut beau, en sacrifiant sa vie, prévenir Staline que son allié allemand s'apprêtait à attaquer la Russie en 1941, le dictateur de Moscou ferma obstinément les yeux : aussi se laissa-t-il prendre au dépourvu par l'offensive hitlérienne. Quant à Hitler lui-même, et au commandement suprême de la Wehrmacht, ils laissèrent passivement les énormes convois alliés de novembre 1942 aborder les côtes d'Afrique du Nord.

La défaite de 1940 ou le "péché originel"

Bien souvent, le renseignement-clé qui a coûté mille peines, beaucoup d'argent, quelquefois bien des larmes et du sang, est jeté avec négligence dans la corbeille à papiers ou noyé dans des dossiers sous une couche de poussière. C'est là un des aspects les plus ingrats du travail des services spéciaux. La défaite de 1940 fut l'événement décisif qui provoqua une profonde transformation des services de renseignement : son effet se fait encore sentir aujourd'hui. En France même, les services de l'armée d'armistice se modifièrent et se camouflèrent pour durer malgré la domination allemande. Ils étaient commandés alors par des officiers expérimentés et profondément patriotes tels que le Colonel Rivet et le commandant Paillole. Derrière le décor de « Bureaux contre les Menées anti-nationales » (M.A.), et d'une innoffensive société de « Travaux Ruraux » (T.R.), l'ancien S.R. et le contre-espionnage français continuèrent à fonctionner, contrecarrant autant qu'ils le pouvaient les entreprises de l'occupant. En Afrique du Nord, loin de la présence des forces allemandes, les services spéciaux et la « Surveillance du Territoire » (S.T.) du commissaire Achiary infligèrent de sérieux coups aux agents ennemis.

Pendant ce temps, le petit Etat-Major constitué à Londres autour du général de Gaulle entreprenait de se doter d'un service de renseignement. Sous le commandement du lieutenant-colonel Dewavrin (« Passy »), le Bureau Central de Renseignement et d'Action Militaires (B.C.R.A.M.), en étroite liaison avec les services britanniques, s'attela à une tâche démesurée : pénétrer en France occupée ou en territoire « vichyste », y créer des réseaux, entrer en relations avec la résistance intérieure à, mesure qu'elle se créait, l'aider à se structurer, préparer avec elle le combat de libération.

On s'aperçut bientôt que le problème posé au Comité National de Londres par l'occupation du territoire obligeait les services spéciaux à repenser entièrement leurs missions et leurs modes d'action. Il ne s'agissait plus d'aller rechercher du renseignement militaire à l'étranger, mais de reprendre pied en France, sous la griffe de la Gestapo, non seulement pour obtenir des informations utiles aux Forces Françaises Libres et à nos alliés, mais pour y mener une action à la fois politique et militaire. Avec Henri Frénay, Emmanuel d'Astier, J. P. Lévy, Blocq-Mascart, et bien d'autres, les mouvements de résistance apparurent : or leur nature était multiple, puisqu'ils se livraient à la fois à la propagande politique, à l'espionnage contre les Allemands, à la formation de groupes armés. Il fallut créer à Londres un service « non-militaire » (N.M.) et le B.C.R.A.M. devint le B.C.R.A.

Ce tableau ne cessa de se compliquer entre 1940 et 1943, avec la réapparition des partis politiques, notamment du parti communiste, la formation du Conseil National de la Résistance que présidèrent successivement Jean Moulin et Georges Bidault, la montée des maquis stimulée par le service obligatoire du travail, la chute du régime de Vichy en Afrique du Nord, l'occupation de la zone sud et la mise en place du gouvernement provisoire à Alger.

Quand après de longs mois de tergiversations et de rivalités le C.F.L.N. fut constitué en Algérie sous la double présidence des généraux Giraud et de Gaulle, deux services ou ensembles de services coexistaient ou s'opposaient : d'une part ceux qui, de Vichy, s'étaient transférés à Alger et relevaient du commandement du général Giraud, d'autre part le B.C.R.A. basé à Londres. Or, si des officiers tels que Rivet, Paillole, Trautmann à Alger, Passy, Manuel, Pélabon à Londres présentaient des traits communs qui auraient dû les rapprocher d'emblée : haute valeur technique, conscience de leur mission, patriotisme, à l'inverse bien des facteurs concouraient à les séparer.

Un passé trop récent

Il y avait d'abord le poids du passé récent et des passions qu'il avait suscitées. A Vichy, le B.C.R.A. passait pour un repaire de fanatiques — cagoulards ou communistes, au choix — d'ailleurs peu au fait du « métier », en somme des amateurs ; à Londres, tout ce qui avait touché à l'armée de l'armistice traînait une réputation peu flatteuse d'attentisme sinon de collaboration. Les uns reprochaient à Passy et à ses hommes d'être à la remorque et à la solde des Anglais ; les autres relevaient contre les Bureaux M.A. des actions de répression aux dépens de la résistance. Tout cela, certes, était ou plutôt aurait dû être dépassé, mais on se heurtait à une sorte de rémanence psychologique, aisément aggravée par certains écarts de langage et par les maladresses réitérées du général Giraud.

En deuxième lieu, chacun des deux services possédait en France occupée ses réseaux et ses antennes, très étoffés (en 1943) pour ce qui concerne le B.C.R.A., plus maigres pour le S.R./C.E. d'Alger. Etant donné que les directions respectives des deux organismes s'ignoraient sur le terrain, les agents de l'une et de l'autre en arrivaient à se heurter : d'où des incidents qui, provoqués par la méfiance, l'aggravaient encore.

Enfin la conception même de la mission et de l'action des services différait profondément entre Londres et Alger. A la lumière de l'expérience — expérience chèrement payée par les arrestations, déportations, tortures et exécutions — le B.C.R.A. avait été conduit à voir dans toute son ampleur le problème des services spéciaux : politiques autant que militaires, débouchant sur les sabotages et la guérilla. A Alger, on se consacrait surtout à poursuivre une entreprise de caractère « purement militaire ». Comme il était logique, le B.C.R.A. se rattachait directement au chef des F.F.L., considéré comme la tête du « gouvernement » ; à Alger, les services demeuraient sous la dépendance exclusive des armées. Le renseignement économique et l'action politique lui échappaient à peu près complètement.

Quatre mois d'efforts

Pour ce qui me concerne, contrairement à une légende tenace, je n'avais jamais eu à Londres aucune fonction en rapport avec le B.C.R.A. C'est à Alger, en novembre 1943, que le gouvernement provisoire me confia la mission de fusionner coûte que coûte les services pour mettre fin à une dualité absurde et ruineuse. Cette tâche, dans laquelle avait échoué avant moi le général Cochet, me demanda quatre mois d'efforts. Dieu sait pourtant si la conjoncture la rendait terriblement urgente : cet hiver-là fut le plus dur que la France occupée ait subi. Tandis que les maquis mal ravitaillés souffraient du froid et de la faim, la Gestapo fauchait les résistants. Brossolette, Bingen, combien d'autres ont alors disparu à jamais ! Aussi était-ce avec un véritable désespoir quelquefois que je voyais s'éterniser les discussions stériles, les rivalités de personnes, les intrigues que certains entourages menaient de part et d'autre tandis qu'en France on se battait et on mourait.

La Direction générale des Services spéciaux qui me fut confiée regroupa en un seul ensemble Londres et Alger, le B.C.R.A. et le S.R./C.E., non point en juxtaposant des « maisons » autonomes mais en structurant les services en grandes branches sous le commandement d'officiers venus soit des Forces Françaises Libres, soit de l'armée de l'armistice. Ces branches étaient, naturellement : le Service de Renseignement (auquel s'ajouta un S.R. « en opération s» dans les campagnes d'Italie et de France), le Contre-Espionnage, et surtout l'Action en France, que coiffait un Comité interministériel : y siégeaient de Gaulle, Giraud, Billotte, Mendès-France, Le Troquer, d'Astier et moi-même.

Dès lors, en prévision des débarquements de juin et d'août 1944, la D.G.S.S. put mener à bien les plans établis en accord avec nos alliés britanniques et américains : destruction des voies ferrées et des ponts aux emplacements choisis pour gêner l'afflux éventuel de renforts allemands contre les têtes de ponts, mise en place de délégués militaires et de groupes d'officiers français, anglais et américains auprès des maquis, parachutages d'armes et d'argent, organisation de la radio clandestine, le tout sous les coups redoublés de la Gestapo, des S.S. et de la Milice, et en dépit des complots que le parti communiste ourdissait pour s'emparer du pouvoir à la faveur de la débâcle allemande.

Certes, ces missions n'ont pas été accomplies sans erreurs ou déficiences : pourtant, aussi bien le Gouvernement français que ceux de Londres et de Washington ont reconnu officiellement que l'action menée par les services de la Direction générale a contribué, quelquefois de façon décisive, à la défaite de la Wehrmacht. Quoi qu'on puisse dire ou écrire sous l'empire de la passion partisane, cela est un fait acquis. Les services regroupés, malgré les divergences antérieures, ont travaillé efficacement, et ils n'ont lutté que pour atteindre un seul but : la libération du territoire.

On commettrait une erreur si l'on croyait que, dans cette phase terminale, le renseignement militaire ait été sacrifié aux autres aspects du combat. En fait, tous nos agents, tous nos réseaux recueillaient et transmettaient à Londres ou à Alger toutes les informations possibles sur les troupes d'occupation, leurs déplacements, leur armement, leur moral. Je ne citerai qu'un exemple : pendant l'hiver 1943-44, une foule de renseignements émanant du nord de la France nous parvinrent, décrivant des sites que l'armée allemande entourait du secret le plus rigoureux et des engins qui devaient être lancés à partir de ces sites. L'Etat-Major interallié, d'abord sceptique, décida, devant l'abondance des informations qui se recoupaient, d'organiser une violente campagne de bombardements aériens contre ces sites mystérieux. C'est ainsi, nous l'avons su plus tard, que le lancement des V1, qui aurait dû commencer bien avant juin 1944 et aurait alors sérieusement compromis le succès du débarquement, fut remis de mois en mois. Les effets de ces engins furent meurtriers, mais se produisirent trop tard pour gêner les plans d'Eisenhower.

La naissance du S.D.E.C.E.

Voilà donc la France libérée et, l'année suivante, la paix revenue. J'avais, quant à moi, quitté dès le début de 1945 la Direction des services spéciaux. Leur reconversion s'imposait. Toute action sur le territoire national devait leur être interdite et rendue au Ministère de l'Intérieur. C'est d'ailleurs ce qui fut fait. Les services, devenus le S.D.E.C.E., devaient retenir des leçons de la guerre la nécessité de donner une large place au renseignement non-militaire à l'étranger — notamment à l'étude des développements économiques et industriels — et aussi l'importance de leur rattachement direct au chef du gouvernement. C'est qu'en effet les renseignements qu'ils recueillent et les synthèses qu'ils établissent n'intéressent pas seulement, comme jadis, les Ministères de la défense nationale, mais l'ensemble du gouvernement.

On peut reprocher au S.D.E.C.E. sous la IVe République une certaine bureaucratisation et l'erreur considérable qui fut commise de concentrer en un seul immeuble très connu — trop connu — la direction des services. Plus de souplesse et de discrétion, moins d'administration paperassière, auraient été de mise.

Cependant, ce n'est pas pendant cette période que se situe le virage dangereux pris par le S.D.E.C.E., et qui amène aujourd'hui certains esprits à se demander en toute bonne foi s'il ne conviendrait pas de mettre fin à son existence sous sa forme actuelle.

La "gangrène algérienne"

Entre 1961 et 1963, la persistance d'une opposition violente et déterminée à la politique algérienne du Chef de l'Etat conduisit ce dernier à jeter les services spéciaux dans une lutte politique, tant sur le territoire national qu'à l'extérieur. D'étranges équipes « mixtes » se constituèrent, se livrant à des enlèvements et autres actions dites « ponctuelles », équipes où se coudoyaient des officiers, des agents, des policiers, des mercenaires et tout un monde du clair-obscur dont le seul mobile n'était certes pas le patriotisme. Des « truands », pour employer le mot qui convient, se mêlèrent à des fonctionnaires pour faire prévaloir à tout prix la politique que le Chef de l'Etat avait décidé, seul, de mener à son terme.

De là date une gangrène à base de « copinages » et de complicités qu'il paraît difficile de guérir par de simples cataplasmes de bonne volonté. L'affaire Ben Barka eut pour seule conséquence la décision, désastreuse à mon sens, de rattacher les services au Ministère de la défense, ce qui équivaut à tourner le dos à tout l'acquis de la dernière guerre pour revenir aux errements du passé.

Si — faisons un rêve — le S.D.E.C.E. venait à être supprimé tel qu'il est aujourd'hui, il paraît évident cependant qu'aucun Etat de grande ou de moyenne importance ne peut se passer de renseignements ; aucun ne peut laisser les agents étrangers s'emparer sans coup férir de ses secrets militaires ou industriels.

Quelles devraient être alors les grandes lignes selon lesquelles s'organiserait un nouveau service ?

Rattacher les S.R. à la Présidence de la République

Tout d'abord, un service secret doit être secret. Cette nécessité primordiale exclut la mise en place d'une lourde bureaucratie, source de ragots, de papiers qui s'envolent, de multiples fuites. La loi des services spéciaux, c'est le camouflage, militaire hier, aujourd'hui économique, scientifique même.

Deuxièmement, comme il est contraire à toute règle démocratique de laisser un service de cette importance à la discrétion de ses propres dirigeants, il doit être solidement ancré au Chef de l'exécutif, qui lui donne ses directives et reçoit ses informations. Matignon ou Elysée ? J'estime quant à moi, que dans un système présidentiel de fait comme le nôtre, c'est le Président de la République lui-même qui doit « coiffer » les services spéciaux. Un conseil interministériel restreint l'assistera, notamment pour établir les questionnaires auxquels le S.R. devra répondre pour satisfaire aux besoins d'information du Gouvernement.

Tous les renseignements, quelle que soit leur source (militaire, diplomatique, industrielle, journalistique) devront être centralisés à l'échelon présidentiel par un service de synthèse sous la direction soit d'un haut fonctionnaire, soit d'une personnalité politique ayant rang de secrétaire d'Etat. Les questions financières seront suivies par un bureau spécial sous l'autorité du Premier Président de la Cour des Comptes. Toute activité politique à l'intérieur du territoire sera strictement interdite aux services, toute action policière déléguée à la Sûreté nationale.

Faire peau neuve

A l'étranger, il est nécessaire de séparer strictement la recherche du renseignement de toute représentation diplomatique ou consulaire. L'agent soviétique n° 1 aux Etats-Unis, Abel, vivait obscurément dans un atelier de photographie ; on ne le rencontrait jamais sous les lustres des ambassades.

En conclusion, il me paraît indispensable que les services français fassent peau neuve. Ce serait d'ailleurs une bonne occasion de dégonfler les effectifs et de déjouer les multiples noyautages dont ils ont été l'objet depuis quelques années. Leur santé retrouvée est une des conditions de notre sécurité : une opération chirurgicale ne sera pas de trop.

Jacques SOUSTELLE

mardi 14 mai 2013

Rencontre avec les dieux : le Mexique de Jacques Soustelle (1988)



ENTRETIEN

Rencontre avec les dieux

LE MEXIQUE DE JACQUES SOUSTELLE

[L'Express, 19 août 1988]

Uitzilopochtli, Quetzalcoatl, Tlaloc... Qui ne se souvient d'avoir, écolier, écorché en riant ces syllabes trop exotiques pour ne pas se bousculer sur nos palais français ? Les noms rêches des divinités du Mexique ont pu amuser, ils ont toujours fasciné. Car, dans ces mots-là, il y a l'exubérance de la forêt profonde, l'écho de lointaines incantations psalmodiées par mille poitrines tendues dans la même communion, l'odeur du sang répandu abondamment au pied d'écrasantes pyramides... Là-bas, au-delà de l'océan, pendant des siècles, jusqu'à la conquête espagnole, ces dieux-là ont exigé des hommes la croyance, la dévotion, la soumission, mais aussi le sacrifice de l'être humain lui-même, de son corps, de sa vie. Et cela fut fait par millions... Dieux terribles ? dieux barbares ? reflets d'une civilisation qui l'était également ? Les clichés, bien sûr, n'ont pas raison. Jacques Soustelle le sait bien, lui qui a consacré plus de trente années à étudier cette mythologie pour le moins complexe. Ancien ministre, membre de l'Académie française, ethnologue réputé, auteur de nombreux ouvrages — « Les Quatre Soleils » (Terre humaine/Plon), « L'Univers des Aztèques » (Hermann), « Les Mayas » (Flammarion) — il en est le spécialiste incontesté.

L'Express : « Respectez les dieux morts ! » aviez-vous lancé un jour à Paul Claudel, qui, dans l'une de ses pièces, se moquait un peu de Quetzalcoatl, Uitzilopochtli et les autres. Eprouvez-vous toujours ce même attachement passionné pour les divinités mexicaines ?

Jacques Soustelle : Je le crois. On peut, à la rigueur, penser que les dieux mexicains étaient cruels et assoiffés de sang. Mais ce n'étaient pas des clowns ! Pendant plusieurs siècles, ils ont reflété l'essence d'une grande civilisation, ses espoirs, ses inquiétudes, ses apaisements ; ils ont représenté les efforts de millions d'hommes pour s'accorder au monde et donner un sens à leur vie. Même s'il est difficile pour nous, Européens, aujourd'hui, de les comprendre, ils ont toujours droit à notre respect.

— Comment les avez-vous rencontrés ?

— Je me suis intéressé au Mexique très jeune, dans les années 30, en étudiant au musée d'Ethnographie du Trocadéro (qui devint, en 1937, le musée de l'Homme). Il y avait là, entassés dans des vitrines et des caisses poussiéreuses, un nombre incroyable d'objets d'art précolombien — des trésors ! Mon maître, le Pr Paul Rivet, m'a communiqué sa passion pour les sciences humaines et les civilisations anciennes, et m'a vivement incité à me rendre au Mexique. Je suis ainsi passé tout naturellement des galeries du Trocadéro aux forêts mexicaines. J'ai alors séjourné chez les Indiens : chez les Otomis du plateau central, d'abord, vieille civilisation qui compte encore quelque 400 000 personnes, et chez les Lacandons, des Mayas qui vivent aux confins du Mexique et du Guatemala.

Il reste également 1 million et demi de personnes qui parlent aztèque... A leur contact, on s'aperçoit vite que leur pensée demeure très influencée par l'ancienne mythologie.

— De « vrais » Mayas ?

— On ne le sait peut-être pas, mais ils sont encore environ 2 millions au Mexique, actuellement !

— Même après l'évangélisation entreprise par les conquistadores, au XVIe siècle ?

— Elle n'a pas pu effacer des siècles de culture. Les anciennes religions ont en partie survécu. Si on les connaît, c'est même, paradoxalement, grâce à certains missionnaires espagnols, le père Bernardino de Sahagun, notamment, qui a écrit une véritable encyclopédie en aztèque. Tout prêtre catholique qu'il était, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver de l'admiration pour ce qu'il découvrait. Et puis, de leur côté, les Indiens ne voyaient pas d'incompatibilité entre leurs dieux et celui des colons. Ils étaient prêts à adorer la Vierge tout en continuant à faire des sacrifices à Tlaloc, leur dieu de la Pluie. Pour eux, c'était naturel : au long de l'Histoire, la mythologie mexicaine n'a cessé de s'enrichir ainsi, en adoptant des divinités.

— Elle a donc constamment évolué ?

— Oui, et ce qui est frappant, c'est qu'elle a collé étroitement à l'histoire du pays. Les dieux s'inspirent souvent de personnages qui ont réellement existé, les grands mythes reflètent des événements qui se sont réellement déroulés. Pour les anciens Mexicains, par exemple, l'univers est naturellement instable, soumis à une série de cycles, qui connaissent tous une phase de déclin, suivie d'une phase de renaissance. Le monde vu par les Aztèques a ainsi connu quatre soleils successifs, quatre périodes (nommées « Quatre-jaguar », « Quatre-vent », « Quatre-pluie », « Quatre-eau »). Or, on le sait, le Mexique a effectivement vécu une telle alternance de civilisations. Chacune d'elles a apporté son lot de divinités ; ce qui a donné, au fil des siècles, une foule de dieux et de déesses très bigarrée.

— Sait-on quels furent les premiers ?

— Les premiers connus sont ceux de la civilisation olmèque (de 1500 à 400 av. J.-C), que l'on ne rencontre que par les sculptures principalement, un bébé-jaguar, à la fois félin et humain, et une déesse de la Fécondité, la première — on la retrouvera, ensuite, chez les Aztèques et les Mayas. Puis, dès le Ier siècle après Jésus-Christ, s'épanouit la civilisation de Teotihuacan : ce sont des cultivateurs en pays aride, qui vénèrent donc un dieu de la Pluie (plus tard, adopté par les Aztèques sous le nom de Tlaloc, et par les Mayas sous le nom de Chac), une divinité de l'eau (qui deviendra la Chalchiuhtlicue des Aztèques) et surtout le fameux serpent à plumes, le futur Quetzalcoatl, symbole de la fertilité...

Arrive alors, au IXe siècle, un peuple venu du Nord, les Toltèques, qui conquièrent le plateau central mexicain et y fondent la cité de Tula. Ils apportent, eux, des divinités guerrières et astrales : Tezcatlipoca, notamment, le dieu du Ciel et de la Nuit. Au terme d'une période de conflits, leur culture l'emporte sur l'ancienne. Selon la légende, c'est ce dieu guerrier Tezcatlipoca, le colonisateur, qui, après mille ruses, a chassé Quetzalcoatl de Tula.

— Ce dernier a-t-il vraiment existé ?

— Tout cela est un mélange quasi inextricable de légende et d'Histoire. Mais on sait que Quetzalcoatl fut réellement un roi-prêtre, qui, vers 980, continuait de maintenir, à Tula, la tradition précédente. Chassé, il se réfugia plus au nord, dans le Yucatan, où il contribuera à une renaissance maya. Les légendes en ont fait un personnage divin. Selon l'une d'elles, Quetzalcoatl se réfugia au bord de la mer, y construisit un bûcher et s'immola. Alors, son cœur devint l'étoile du matin : la planète Vénus. Cela permettait d'expliquer comment le serpent à plumes était devenu un astre.

— Mythe pratique pour concilier les deux traditions.

— Absolument, et cela va assurer à Quetzalcoatl une place dans le prochain panthéon. Car, vous vous en doutez, Tula s'effondre, à son tour, au XIIe siècle. Nouveau déclin, nouvelle renaissance : ce sont, cette fois, les Aztèques, tribus venues, elles aussi, du Nord, qui s'installent dans le Mexique central. Selon les manuscrits codex, les envahisseurs sont conduits par un chef nommé Xolotl. Personnage mythifié, également : c'est Quetzalcoatl sous une autre forme, dieu à la fois de la Fertilité et de Vénus, descendant aux Enfers pour faire revivre les morts. Les Aztèques fondent leur capitale, Mexico, en 1325. Au contact des anciens Toltèques, les cultures se mêlent. Et les mythologies.

— Nouvel arrivage de dieux, donc ?

— Oui, les Aztèques apportent surtout avec eux le fameux Uitzilopochtli, dieu du Soleil de midi, qui devait être, dans la réalité, un chaman. Pendant la migration, les prêtres portaient sur le dos un ballot, d'où émergeait le bec d'un colibri, oiseau qui passait pour être immortel et symbolisait le guerrier mort au combat et ressuscité. Pour les Aztèques, d'autre part, le monde avait la forme d'une croix, avec le sud à gauche. Uitzilopochtli, qui signifie « colibri du côté gauche », c'était donc le guerrier ressuscité au sud.

— Que deviennent, alors, les dieux précédents ?

— Les Aztèques adoptent tous ceux qui se présentent à eux. A commencer par de très vieilles divinités agraires, comme le couple primordial Ometecutli (dieu du Feu et du Soleil) et Omeciuatl (déesse de la Terre et de l'Eau). Ils intègrent aussi certains dieux des Huaxtèques (une population côtière), telle Tlazolteotl, déesse de l'Erotisme (voir p. 41 : « Tlazolteotl : l'amour avec des pincettes »). Ou encore, plusieurs dieux des Mixtèques, tel le dieu des Orfèvres et des Ecorchés, Xipe Totec. Et puis, le vieux dieu de la Pluie, Tlaloc, personnage essentiel puisque toute l'économie est fondée sur l'agriculture. Quand, récemment, en 1978, on a découvert les ruines du Templo mayor, le grand temple de Mexico, on a trouvé, sur la pyramide, deux sanctuaires de même importance : l'un dédié à Tlaloc, divinité autochtone ; l'autre, à Uitzilopochtli, divinité importée. Le paysan et le guerrier placés sur un pied d'égalité. On pense qu'il y avait, d'ailleurs, deux grands prêtres, un pour chacune de ces divinités.

— Toujours la cohabitation... Il n'y avait donc pas de hiérarchie ni de généalogie, dans cette société divine ?

— Non. Tous les dieux et tous les hommes sont censés être nés du couple primordial, qui règne donc au sommet du panthéon, mais ne gouverne pas ; il fixe simplement la date de naissance de chaque individu. Et c'est tout ! Certains prêtres ont bien essayé de mettre un peu d'ordre, en élaborant une généalogie selon laquelle ce couple aurait donné naissance à quatre divinités (4 étant le chiffre fondamental, celui des directions de l'espace) : Uitzilopochtli, Tezcatlipoca, Xipe Totec et Tlaloc. C'était un commencement de syncrétisme, qui n'a pas abouti... De son côté, Nezahualcoyotl, le roi de Texcoco qui a laissé d'admirables poèmes, a imaginé une divinité suprême et invisible, le « donneur de vie », qu'on ne pouvait donc représenter ni par la sculpture, ni par la peinture, ni par les masques. Il lui avait dédié une grande tour, avec, en son sommet, une vaste chambre aux murs décorés d'étoiles.

— C'était presque du monothéisme ?

— Non, car l'existence d'un dieu suprême n'impliquait pas la disparition des autres. C'est une constante dans la mythologie mexicaine : le panthéon est un incroyable assemblage de pièces rapportées, mais ces diverses divinités ne se font pas ombrage les unes aux autres, car elles exercent chacune dans des domaines bien particuliers. Il y en a pour tous les phénomènes naturels, tous les actes quotidiens, tous les métiers. Pour les sauniers, les prostituées et le mal de tête... Et on ne se mêle pas des affaires du voisin. D'un côté, Tezcatli- poca, « le miroir qui fume » (il était en obsidienne), est censé connaître tout se qui se passe dans le monde — on l'invoquait pour tous les actes politiques importants, les élections du souverain, notamment. De l'autre, Tlaloc s'occupe de la pluie et de la fertilité. Ces deux-là, de toute façon, n'habitaient pas au même endroit. Car, pour les Aztèques, le monde comportait treize cieux et neuf enfers superposés. Le couple primordial régnait dans le treizième ciel ; Tlaloc, lui, régissait le monde terrestre, mais logeait dans un immense jardin d'abondance, le Tlalocan. Le paradis, en quelque sorte.

— Les hommes pouvaient-ils y accéder ?

— Pas tous. Selon les Aztèques, il existait plusieurs lieux de séjour pour les morts. Généralement, on pratiquait la crémation, et on brûlait en même temps un chien, qui était chargé de guider le défunt dans le monde souterrain (le dieu de la Mort est, d'ailleurs, représenté avec une tête de chien). Les défunts ordinaires se déplaçaient dans les enfers pendant quatre ans, et puis on n'en parlait plus : ils étaient censés être arrivés au neuvième enfer, après avoir traversé les neuf fleuves avec leur chien... Les guerriers morts au combat ou sacrifiés, ainsi que les marchands ambulants tués pendant leur voyage et les femmes mortes en couches, avaient, eux, le droit d'accompagner le soleil dans sa course entre l'est et l'ouest. Seuls ceux que Tlaloc avait désignés, en provoquant leur mort par noyade, par la foudre ou par une maladie ayant un rapport avec l'eau, pouvaient accéder au Tlalocan. Celui-ci figure déjà sur une peinture du IIe siècle à Teotihuacan : autour des divinités de la Pluie, de l'Eau et de la Fécondité, on y voit une foule de petits personnages qui s'amusent, chantent et dansent dans l'eau... C'est le « paradis des bienheureux ».

— Tout cela se rapporte à l'histoire et à la mythologie du plateau central mexicain. Plus au sud, il y a eu la civilisation maya. Comment étaient ses dieux ?

— On les connaît moins bien que les dieux aztèques, parce que la civilisation maya classique, qui a commencé vers le IIIe siècle, s'est éteinte au début du Xe. Les gens du Centre, qui ont envahi le Yucatan, pays maya, vers l'an 1000, y ont apporté le culte du serpent à plumes et ont fortement influencé la mythologie autochtone. On sait néanmoins qu'il y avait un dieu solaire très important et une déesse de la Lune — que l'on représentait par une jeune femme avec un lapin. Les Mayas, comme les Aztèques et même les hindous, croyaient, en effet, voir dans le disque lunaire le dessin d'une tête de lapin. D'ailleurs, regardez bien la lune, un soir : vous y verrez effectivement deux grandes oreilles ! Mais, dans l'ensemble, les dieux aztèques et mayas sont identiques, au nom près. Les divinités mayas sont peut-être moins spécialisées que celles des aztèques, ce qui donne un panthéon réduit et plus homogène. Elles sont souvent ambivalentes, à la fois bienfaisantes et malfaisantes.

— Les dieux aztèques, eux, ont plutôt la réputation d'avoir mauvais caractère.

— Ils sont effectivement plus redoutables. Certains d'entre eux, croyait-on, ne cessaient de jouer de vilains tours aux hommes : les Ciuateteo, par exemple, les femmes mortes en couches divinisées, reparaissaient, disait-on, quatre fois par an, la nuit, pour les frapper de paralysie. Et certains sorciers malfaisants avaient le pouvoir d'endormir toute une maisonnée, pour violer les femmes et piller...

— On ne devait pas s'amuser, chez les Aztèques...

— Ils menaient pourtant une vie sociale intense ; ils étaient très joueurs, mais ils avaient une vision du monde profondément pessimiste et dramatique : pour eux, la fin était toujours proche. Ils étaient hantés par l'idée de dégénérescence, de déclin et de catastrophe. C'est cette conception très noire qui a entraîné la prolifération des sacrifices humains. Selon la légende de Teotihuacan, les dieux, nés du couple primordial, se sont en effet réunis, un jour, et ont fait un grand feu pour créer le monde. Deux d'entre eux s'y jetèrent : un petit dieu mineur et pustuleux, qui devint le Soleil ; un autre richement paré, qui devint la Lune. Mais le Soleil refusa de se mouvoir si les autres dieux ne se brûlaient pas à leur tour. C'est ainsi que les dieux se sacrifièrent et que, depuis lors, les Aztèques, qui se considéraient comme le « peuple du Soleil », furent condamnés à les imiter, afin que la mécanique universelle puisse continuer de tourner.

— Le sang des humains, c'était en quelque sorte l'énergie du monde ?

— Tout à fait, et il en fallait en permanence pour lutter contre cette tendance à la dégénérescence, contre l'« entropie », diraient les scientifiques d'aujourd'hui. Les jeunes gens étaient, croit-on, fiers de se sacrifier ainsi, comme les dieux l'avaient fait. Et, quand un garçon naissait, on lui disait : « Tu es là pour fournir de la nourriture à notre père et à notre mère, le Soleil et la Terre. »

— Vision sombre de la condition humaine.

— Oui. D'autant plus que, dans toute la tradition antique de l'Amérique moyenne, l'individu est considéré comme prédestiné. Dès sa naissance, son sort est décidé par les dieux, par l'intermédiaire d'un calendrier, le Tonalamatl (le « Livre des destins »), qui comprenait 13 chiffres et 20 signes : il y avait le crocodile, la maison, le lézard, le serpent ou, par exemple, le chevreuil, qui était signe de bonne fortune. Rien à voir avec l'astrologie, puisque, curieusement, il n'était pas question d'astres. L'interprétation du Tonalamatl était réservée à une catégorie de prêtres, les Tonalpouhque, littéralement les « conteurs de destins », que l'on consultait en toutes circonstances.

— On ne pouvait pas infléchir le cours de son destin ?

— On trichait un peu... Si un enfant naissait à une date marquée du chiffre 9, par exemple, ses parents n'appelaient le prêtre que le lendemain, pour éviter ce chiffre funeste. Il y a quand même, dans l'histoire du Mexique, des chiffres troublants. Cortés débarqua en 1519, année 1 roseau pour les Aztèques, c'est-à-dire l'année de Quetzalcoatl, qui, selon le calendrier, revenait tous les cinquante-deux ans ! A cette date-là, on se demandait avec une réelle angoisse si le soleil allait revenir, et on donnait la grande cérémonie du feu nouveau pour réenclencher le cycle suivant. Cortés fut considéré comme un envoyé des dieux par le souverain Moctezuma, qui lui a solennellement déclaré : « Enfin, te voici ! J'ai gardé ce trône pour toi ; je te le remets. » Les croyances des Aztèques les ont en quelque sorte paralysés mentalement.

— Qu'est-il resté de l'ancienne mythologie ?

— Elle s'est rapetissée, simplifiée, mais il en subsiste, çà et là, des éléments importants. Les Lacandons, par exemple, qui n'ont jamais été évangélisés, pratiquent encore leur religion à l'ancienne manière, comme des paysans qu'ils sont : dans des huttes qui leur servent de temple, ils vénèrent les vieilles divinités, brûlant un peu de copal (de l'encens naturel) dans les encensoirs traditionnels et déposant, dans la bouche de leurs statues, de la viande, une galette de maïs ou un cigare. Un jour, alors que nous progressions dans la forêt, un Lacandon m'a dit brusquement : « Ne faites pas de bruit, nous sommes près des falaises où habite Kanankash ! » C'était le dieu de la Végétation. Ils suivent la tradition maya telle qu'elle existait il y a deux mille ans. Intacte. C'est un cas exceptionnel, certes. Mais les paysans du Yucatan, adressent, eux aussi, toujours des prières aux Chac pour protéger leur récolte de la sécheresse : on donne une petite cérémonie dans son champ de maïs, avec de jeunes garçons qui poussent des coassements pour appeler la pluie. Ailleurs, il s'est plutôt produit une osmose entre la religion antique et le catholicisme.

— De quelle manière ?

— Les Indiens des hauts plateaux ont réuni dans un même personnage la Vierge de Guadalupe et la déesse mère des Otomis et des Aztèques, Teteoinnan, qui était la divinité de la Lune. A certaines occasions, ils apportent à l'église catholique voisine de petits paquets que les Aztèques appelaient « tlaquimilolli » et qui contiennent des objets sacrés censés représenter une divinité. Le curé les bénit, sans en demander davantage.

— On pourrait donc dire que la mythologie mexicaine a adopté les dernières divinités qu'elle a rencontrées : celles du catholicisme !

— Tout à fait. Et elle continue également de s'enrichir. Dans les villages, les ethnologues relèvent maintenant de nouveaux mythes qui parlent de l'empereur Moctezuma comme d'une divinité, un peu l'équivalent du Soleil, et, je l'ai moi-même constaté, on commence maintenant à lui rendre des cultes.

— Tout cela a-t-il encore une influence sur les Mexicains modernes ?

— Une influence incontestable. Au Mexique, la mythologie est très étudiée, actuellement ; il existe plusieurs instituts de recherche qui se consacrent exclusivement aux Aztèques et aux Mayas. Elle imprègne aussi la culture, les modes : les prénoms aztèques, par exemple, sont très prisés — l'un des principaux candidats à l'élection présidentielle du mois dernier se prénomme, d'ailleurs, Cuauhtémoc... Et puis, surtout, elle influence toujours profondément la mentalité de tous les Mexicains, même s'ils n'ont qu'une part restreinte de sang indien. Lisez l'œuvre d'Octavio Paz, par exemple. On y retrouve le fatalisme des Aztèques, l'idée que le monde est régi par une sorte de mécanique. Bien sûr, on ne croit plus aujourd'hui au « Livre des destins », mais il reste un état d'esprit fondamentalement pessimiste et résigné — cependant, au Mexique, les esprits sont aussi volcaniques que le sol : calmes, mais toujours sujets à de violentes éruptions. Quoique le pays soit à présent christianisé, il demeure, d'une certaine manière, profondément aztèque.

lundi 6 mai 2013

Raymond Aron : il incarnait la liberté de l'esprit (1983)



Raymond Aron : il incarnait la liberté de l'esprit

Sur la gauche et le marxisme, il eut raison avant tout le monde : cet hommage à Raymond Aron, par un de ses plus célèbres successeurs à l'Ecole normale supérieure, va à celui qui fut le plus lucide de sa génération.


par Jacques Soustelle
de l'Académie française

[Le Figaro Magazine, 22 octobre 1983]

Dans un monde où sévit l'intolérance, où les Etats et les partis s'arrogent le droit de dominer les consciences, où chacun se voit sommé de brandir une bannière et d'ânonner des slogans, la voix tranquille et claire de Raymond Aron faisait résonner un message d'autant plus nécessaire qu'il est devenu plus rare : celui de la liberté des esprits.

Cette voix vient, subitement, de se taire. Beaucoup d'hommes en France et ailleurs n'auront pas appris cette nouvelle sans ressentir une profonde tristesse.

On pouvait être en désaccord avec Aron sur tout ou à peu près sur tout, sauf sur un point, essentiel celui-là : le refus de tout fanatisme, de tout despotisme totalitaire, le respect de la dignité humaine. Ajoutons à cela le rejet, par cet universitaire de premier rang, grand professeur, voire « mandarin » dans le meilleur sens, de toute soumission à la mode, tyrannie à la fois obsédante et frivole à laquelle se soumet trop souvent notre intelligentsia.

Antifasciste des années trente, Français libre et gaulliste « non inconditionnel » des années quarante, cofondateur avec André Malraux et quelques autres (dont le signataire de ces lignes) de la revue Liberté de l'esprit lancée par le R.P.F., il se situe dès 1955, en publiant l'Opium des intellectuels, à l'avant-garde de la pensée libérale face au marxisme.

Nul ne peut donc lui reprocher d'avoir dévié d'une ligne fondamentale, même si parfois sa réflexion sur des problèmes immédiats : guerre d'Algérie en 1957, psychodrame de 1968, l'entraîne brièvement vers des positions marginales.

Sa condamnation du communisme soviétique est sans faille.

- Aujourd'hui, le fascisme a disparu, déclare-t-il, et je pense que la combinaison de l'empire russe et du communisme est la menace la plus importante pour l'Europe et peut-être pour le monde... C'est un régime dont l'essence même est le mensonge.

De telles paroles montrent que si Raymond Aron a eu toute sa vie le souci de ne pas s'engager à fond dans tel ou tel parti, de maintenir ses distances et de sauvegarder son indépendance, il n'en a pas moins su, en prenant ses risques, briser l'étau du conformisme marxisant qui nous a étouffés après la Seconde Guerre mondiale. Quel contraste avec les pitoyables échappatoires d'un Sartre qui, connaissant l'atroce vérité du Goulag, s'abstenait de condamner le régime inhumain de Moscou « pour ne pas, prétendait-il, désespérer Billancourt » !

Un courageux précurseur

Aujourd'hui que la vague marxiste reflue partout, dans les universités en particulier, et qu'un nouveau libéralisme renaît en commençant, comme il est naturel, par le refus intransigeant opposé au despotisme communiste, Raymond Aron apparaît comme un courageux précurseur, comme celui qui a osé, même avant l'aube, annoncer le lever du jour.

Plus que le détail de telle ou telle de ses analyses, ce que retiendra l'histoire intellectuelle de notre temps, c'est bien cette éminente supériorité d'un esprit réfractaire à tout embrigadement. Il est nécessaire, dans les époques troublées où se déchaînent les passions, que certains hommes — tel Montaigne dans la tempête des guerres de religions — sachent porter sur le monde un regard exempt de sectarisme, fût-ce quelquefois au prix de réserves et de doutes qui conviennent au spectateur plus qu'à l'homme d'action.

Mais ce spectateur demeure tout de même « engagé », et c'est ainsi que Raymond Aron se définissait lui-même.

Aussi lui devons-nous d'avoir incarné, du début à la fin de sa vie active, la résistance d'une intelligence fière de sa liberté.

vendredi 3 mai 2013

Palestine and Evian (1976)



LA PALESTINE ET EVIAN

Dans notre numéro d'hiver, Gidon Gottlieb a proposé un accord palestinien calqué sur les accords d'Evian de 1962 qui ont mis fin à la guerre d'Algérie. Ce qui suit est un échange entre Jacques Soustelle, ancien gouverneur général de l'Algérie, Gottlieb, et Peter Grose, ancien chef du bureau du
New York Times à Jérusalem. — Les rédacteurs en chef.

Jacques Soustelle

[Foreign Policy, n° 23, été 1976, traduit de l'anglais par Aurélien Houssay]

J'ai été étonné par l'hypothèse de Gidon Gottlieb selon laquelle les accords d'Evian pourraient fournir un modèle et un cadre pour une solution au problème de la Palestine.

Non seulement la situation au Moyen-Orient est radicalement différente de celle que nous avions en Algérie, mais les soi-disant accords d'Evian se sont révélés un échec total et lamentable. Personne dans ce pays n'oserait même les mentionner aujourd'hui. Pas un seul paragraphe des articles détaillés signés à Evian n'a jamais été mis en oeuvre par les gouvernements de Ben Bella ou de Boumediene. Un million deux cent mille réfugiés chrétiens et juifs ont dû fuir en 1962 dans des conditions effroyables. Plus de cinq mille hommes et femmes ont tout simplement "disparu". Toutes les dispositions des accords concernant le statut spécial des villes d'Alger et d'Oran, ou garantissant le droit des citoyens français soit à garder leurs propriétés, soit à obtenir une juste indemnisation, ont été écartées. Les Français d'Algérie ont été dépouillés de leurs propriétés jusqu'à la moindre boutique ou appartement sans avoir un sou en compensation.

Par ailleurs, les Algériens arabes ou berbères ne sont pas mieux lotis. Au lieu de plus de liberté, la "décolonisation" leur a apporté la dictature et un Etat policier. Ceux des chefs qui ont dirigé la cause nationaliste en 1962 sont tombés dans l'oubli, sont en prison ou morts. Pour ne citer que quelques noms bien connus, Ferhat Abbas a été évincé de toutes ses fonctions officielles. Ben Bella a été en prison pendant 10 ans et personne ne sait s'il est encore en vie ou non. Krim Belkacem a été assassiné en Europe par les hommes de main du gouvernement algérien.

En dépit du fait que la France a quitté l'Algérie en laissant un immense legs qui a fait d'elle la nation la plus moderne de l'Afrique du Nord (ports, aéroports, chemins de fer, industries, hôpitaux, écoles et universités), le pays sous la dictature de Boumediene est pratiquement dans un état d'effondrement économique, avec un chômage en croissance rapide qui oblige 700 mille Algériens à travailler en France. Boumediene se livre périodiquement à des rodomontades contre Israël ou le Maroc afin de contrôler le mécontentement de son peuple.

Tous les plans de coopération économique entre la France et l'Algérie se sont écroulés. Un certain nombre de Français sont gardés en prison par la police secrète algérienne sous des prétextes futiles, et la presse et la radio contrôlées par l'Etat mènent une campagne anti-française incessante.

Ce bref aperçu devrait suffire à montrer que moins on en dit sur les accords d'Evian en tant que panacée, mieux ça vaut. (...)

mercredi 1 mai 2013

Lettre au Nouvel Observateur (25 janvier 1990)



Une lettre de Jacques Soustelle

[Le Nouvel Observateur, n° 1316, 25-31 janvier 1990]

Ayant été mis en cause dans l'article « la Raison des barbares » de M. Laurent Theis sur les oeuvres « historiques » de M. Vidal-Naquet, je tiens à élever une protestation formelle contre cette tentative de rallumer, vingt-sept ans après la tragédie algérienne, les haines et les rancoeurs que cette guerre a suscitées.

M. Vidal-Naquet se consacre depuis plus d'un quart de siècle à dénigrer et à insulter les Français d'Algérie, victimes d'un atroce déni de justice. [...] Que des hommes et des femmes aient été emprisonnés, torturés, exilés pendant des années parce qu'ils voulaient défendre leur pays, voilà qui lui paraît dénué d'importance. Pour ce qui me concerne, j'ai délibérément brisé ce qu'on appelle communément une carrière politique et subi sept années d'exil pour ne pas renier mes convictions.

Si « barbares » il y a, ce sont ceux que la désastreuse politique menée dès 1959 [...] a portés au pouvoir au sommet de l'infortunée Algérie.

Relancer aujourd'hui des polémiques qui ont fait tant de mal procède d'un acharnement malsain. Je rejette avec dégoût et mépris l'insinuation relative à un « ancien SS allemand », venant de quelqu'un dont la contribution à la Résistance apparaît plutôt mince.

JACQUES SOUSTELLE
ancien gouverneur général de l'Algérie