vendredi 17 mai 2013

Les "services spéciaux" en France (1972)



Les "services spéciaux" en France

par Jacques SOUSTELLE

Ancien ministre

[Revue politique et parlementaire, n° 829, février 1972, p. 54-61]

Longtemps ébranlés par l'affaire Ben Barka, une récente affaire de drogue est venue remettre en question le rôle des services secrets en France, leur efficacité et leur nécessité. Ancien ministre et Directeur des services « spéciaux » à Alger en 1943, Jacques Soustelle trace dans cet article un historique des services de renseignements français. Il explique comment la guerre de 1940 en a brisé l'unité et pourquoi l'affaire algérienne a contribué à affaiblir l'autorité d'un S.D.E.C.E. qui, trop jeune encore, n'a pas réussi à s'imposer. Se prononçant pour une « opération chirurgicale », Jacques Soustelle évoque les contraintes et les réformes que doivent subir les services spéciaux.


Acquérir et exploiter des renseignements sur l'ennemi actuel ou éventuel, empêcher celui-ci d'en obtenir : de tout temps cette double nécessité s'est imposée aux Etats. L'histoire de l'antiquité classique abonde en exemples : les conquêtes de César en Gaule n'ont-elles pas été rendues possibles par les intelligences que le chef romain entretenait chez ses adversaires, par la précision des informations qu'il possédait sur leurs intentions, leurs rivalités, leurs conciliabules les plus secrets ?

De Venise aux Aztèques

D'autres conquérants, les Aztèques, envoyaient leurs agents, déguisés en pacifiques marchands, parcourir les provinces que l'empereur mexicain se proposait d'envahir. En même temps, ils poursuivaient et châtiaient avec la dernière rigueur les espions que d'autres tribus s'efforçaient d'envoyer chez eux.

Espionnage ou, pour employer un terme moins cru, « service de renseignement » ; contre-espionnage, ou protection contre l'espionnage d'autrui, sont les deux faces, l'une offensive, l'autre défensive, d'une même activité sans laquelle les armées les plus puissantes, lancées à l'aveugle et exposées aux coups d'un adversaire qui sait tout d'elles tandis qu'elles ne savent rien de lui, sont irrémédiablement condamnées.

Contrairement à ce que l'on dit et écrit souvent, ce n'est pas d'aujourd'hui, ni même de notre siècle, que date l'importance conférée à la recherche du renseignement non-militaire, de nature politique ou économique. Les ambassadeurs de la Sérénissime République de Venise, pour ne citer que cet exemple, tenaient leur Gouvernement très exactement informé aussi bien des intrigues des Cours que des rumeurs qui agitaient les peuples et des vicissitudes du commerce. Il est vrai qu'à notre époque, où l'économique domine tout, le renseignement technologique, financier, industriel, acquiert une importance primordiale. Le renseignement proprement militaire (« ordre de bataille » des armées et des flottes, nature et quantité des armements) se confond souvent avec celui qui a trait à l'installation d'usines, au développement de l'industrie aéro-spatiale, à la technique nucléaire.

La conception « classique » des services spéciaux en France avant 1939 envisageait ces services comme essentiellement militaires. Le célèbre « Deuxième Bureau », que romanciers et cinéastes ont paré d'un halo légendaire, n'était en fait qu'un organe de synthèse. Il recevait les renseignements bruts et les ordonnait à l'usage du Ministre de la Guerre. La recherche du renseignement incombait au Cinquième Bureau, composé d'officiers de haute compétence, disposés à sacrifier leur carrière (l'avancement était en effet beaucoup plus lent dans cet obscur service que dans les garnisons ou dans les territoires d'outre-mer). Grâce à ses « antennes » à l'étranger, le Cinquième Bureau recueillait inlassablement les informations relatives à l'état de préparation militaire d'autres pays ; il s'appliquait également à détecter les agents de puissances étrangères, et à actionner la Sûreté qui seule avait le pouvoir de poursuivre et d'arrêter les espions sur notre territoire.

Un schéma compliqué

Dans la réalité, ce schéma se compliquait considérablement : chaque arme (Armée, Marine, Aviation) avait son propre S.R. La S.M. (Sécurité Militaire) était chargée de la protection du secret dans l'armée, de la défense des camps, arsenaux, usines travaillant pour la défense nationale, contre les entreprises d'agents étrangers. Bien entendu, des rivalités traditionnelles opposaient militaires et civils, Cinquième Bureau et Sûreté, quelquefois les Services de Renseignement des diverses armes. Il arrivait aux branches distinctes et cloisonnées de « griller » réciproquement leurs agents. Les règles du secret nuisent souvent à la coopération, et des opérations clandestines peuvent s'enchevêtrer et se contrarier.

Au total, cependant, il est juste de reconnaître qu'à la veille de la deuxième guerre mondiale les services français — bien que disposant de faibles moyens — s'acquittaient correctement de leur tâche. On est amené à déplorer plutôt que les renseignements qu'ils fournissaient n'aient pas été utilisés comme ils auraient dû l'être par les gouvernements. Tel est souvent le sort des travaux de ces services : les chefs militaires et politiques qui devraient mettre à profit les renseignements, ou bien n'en prennent pas connaissance, ou se contentent de lire superficiellement et en hâte des synthèses édulcorées établies dans les cabinets ministériels, ou même refusent purement et simplement de les prendre au sérieux.

Deux exemples historiques se présentent à la mémoire. Le maître-espion soviétique Sorge eut beau, en sacrifiant sa vie, prévenir Staline que son allié allemand s'apprêtait à attaquer la Russie en 1941, le dictateur de Moscou ferma obstinément les yeux : aussi se laissa-t-il prendre au dépourvu par l'offensive hitlérienne. Quant à Hitler lui-même, et au commandement suprême de la Wehrmacht, ils laissèrent passivement les énormes convois alliés de novembre 1942 aborder les côtes d'Afrique du Nord.

La défaite de 1940 ou le "péché originel"

Bien souvent, le renseignement-clé qui a coûté mille peines, beaucoup d'argent, quelquefois bien des larmes et du sang, est jeté avec négligence dans la corbeille à papiers ou noyé dans des dossiers sous une couche de poussière. C'est là un des aspects les plus ingrats du travail des services spéciaux. La défaite de 1940 fut l'événement décisif qui provoqua une profonde transformation des services de renseignement : son effet se fait encore sentir aujourd'hui. En France même, les services de l'armée d'armistice se modifièrent et se camouflèrent pour durer malgré la domination allemande. Ils étaient commandés alors par des officiers expérimentés et profondément patriotes tels que le Colonel Rivet et le commandant Paillole. Derrière le décor de « Bureaux contre les Menées anti-nationales » (M.A.), et d'une innoffensive société de « Travaux Ruraux » (T.R.), l'ancien S.R. et le contre-espionnage français continuèrent à fonctionner, contrecarrant autant qu'ils le pouvaient les entreprises de l'occupant. En Afrique du Nord, loin de la présence des forces allemandes, les services spéciaux et la « Surveillance du Territoire » (S.T.) du commissaire Achiary infligèrent de sérieux coups aux agents ennemis.

Pendant ce temps, le petit Etat-Major constitué à Londres autour du général de Gaulle entreprenait de se doter d'un service de renseignement. Sous le commandement du lieutenant-colonel Dewavrin (« Passy »), le Bureau Central de Renseignement et d'Action Militaires (B.C.R.A.M.), en étroite liaison avec les services britanniques, s'attela à une tâche démesurée : pénétrer en France occupée ou en territoire « vichyste », y créer des réseaux, entrer en relations avec la résistance intérieure à, mesure qu'elle se créait, l'aider à se structurer, préparer avec elle le combat de libération.

On s'aperçut bientôt que le problème posé au Comité National de Londres par l'occupation du territoire obligeait les services spéciaux à repenser entièrement leurs missions et leurs modes d'action. Il ne s'agissait plus d'aller rechercher du renseignement militaire à l'étranger, mais de reprendre pied en France, sous la griffe de la Gestapo, non seulement pour obtenir des informations utiles aux Forces Françaises Libres et à nos alliés, mais pour y mener une action à la fois politique et militaire. Avec Henri Frénay, Emmanuel d'Astier, J. P. Lévy, Blocq-Mascart, et bien d'autres, les mouvements de résistance apparurent : or leur nature était multiple, puisqu'ils se livraient à la fois à la propagande politique, à l'espionnage contre les Allemands, à la formation de groupes armés. Il fallut créer à Londres un service « non-militaire » (N.M.) et le B.C.R.A.M. devint le B.C.R.A.

Ce tableau ne cessa de se compliquer entre 1940 et 1943, avec la réapparition des partis politiques, notamment du parti communiste, la formation du Conseil National de la Résistance que présidèrent successivement Jean Moulin et Georges Bidault, la montée des maquis stimulée par le service obligatoire du travail, la chute du régime de Vichy en Afrique du Nord, l'occupation de la zone sud et la mise en place du gouvernement provisoire à Alger.

Quand après de longs mois de tergiversations et de rivalités le C.F.L.N. fut constitué en Algérie sous la double présidence des généraux Giraud et de Gaulle, deux services ou ensembles de services coexistaient ou s'opposaient : d'une part ceux qui, de Vichy, s'étaient transférés à Alger et relevaient du commandement du général Giraud, d'autre part le B.C.R.A. basé à Londres. Or, si des officiers tels que Rivet, Paillole, Trautmann à Alger, Passy, Manuel, Pélabon à Londres présentaient des traits communs qui auraient dû les rapprocher d'emblée : haute valeur technique, conscience de leur mission, patriotisme, à l'inverse bien des facteurs concouraient à les séparer.

Un passé trop récent

Il y avait d'abord le poids du passé récent et des passions qu'il avait suscitées. A Vichy, le B.C.R.A. passait pour un repaire de fanatiques — cagoulards ou communistes, au choix — d'ailleurs peu au fait du « métier », en somme des amateurs ; à Londres, tout ce qui avait touché à l'armée de l'armistice traînait une réputation peu flatteuse d'attentisme sinon de collaboration. Les uns reprochaient à Passy et à ses hommes d'être à la remorque et à la solde des Anglais ; les autres relevaient contre les Bureaux M.A. des actions de répression aux dépens de la résistance. Tout cela, certes, était ou plutôt aurait dû être dépassé, mais on se heurtait à une sorte de rémanence psychologique, aisément aggravée par certains écarts de langage et par les maladresses réitérées du général Giraud.

En deuxième lieu, chacun des deux services possédait en France occupée ses réseaux et ses antennes, très étoffés (en 1943) pour ce qui concerne le B.C.R.A., plus maigres pour le S.R./C.E. d'Alger. Etant donné que les directions respectives des deux organismes s'ignoraient sur le terrain, les agents de l'une et de l'autre en arrivaient à se heurter : d'où des incidents qui, provoqués par la méfiance, l'aggravaient encore.

Enfin la conception même de la mission et de l'action des services différait profondément entre Londres et Alger. A la lumière de l'expérience — expérience chèrement payée par les arrestations, déportations, tortures et exécutions — le B.C.R.A. avait été conduit à voir dans toute son ampleur le problème des services spéciaux : politiques autant que militaires, débouchant sur les sabotages et la guérilla. A Alger, on se consacrait surtout à poursuivre une entreprise de caractère « purement militaire ». Comme il était logique, le B.C.R.A. se rattachait directement au chef des F.F.L., considéré comme la tête du « gouvernement » ; à Alger, les services demeuraient sous la dépendance exclusive des armées. Le renseignement économique et l'action politique lui échappaient à peu près complètement.

Quatre mois d'efforts

Pour ce qui me concerne, contrairement à une légende tenace, je n'avais jamais eu à Londres aucune fonction en rapport avec le B.C.R.A. C'est à Alger, en novembre 1943, que le gouvernement provisoire me confia la mission de fusionner coûte que coûte les services pour mettre fin à une dualité absurde et ruineuse. Cette tâche, dans laquelle avait échoué avant moi le général Cochet, me demanda quatre mois d'efforts. Dieu sait pourtant si la conjoncture la rendait terriblement urgente : cet hiver-là fut le plus dur que la France occupée ait subi. Tandis que les maquis mal ravitaillés souffraient du froid et de la faim, la Gestapo fauchait les résistants. Brossolette, Bingen, combien d'autres ont alors disparu à jamais ! Aussi était-ce avec un véritable désespoir quelquefois que je voyais s'éterniser les discussions stériles, les rivalités de personnes, les intrigues que certains entourages menaient de part et d'autre tandis qu'en France on se battait et on mourait.

La Direction générale des Services spéciaux qui me fut confiée regroupa en un seul ensemble Londres et Alger, le B.C.R.A. et le S.R./C.E., non point en juxtaposant des « maisons » autonomes mais en structurant les services en grandes branches sous le commandement d'officiers venus soit des Forces Françaises Libres, soit de l'armée de l'armistice. Ces branches étaient, naturellement : le Service de Renseignement (auquel s'ajouta un S.R. « en opération s» dans les campagnes d'Italie et de France), le Contre-Espionnage, et surtout l'Action en France, que coiffait un Comité interministériel : y siégeaient de Gaulle, Giraud, Billotte, Mendès-France, Le Troquer, d'Astier et moi-même.

Dès lors, en prévision des débarquements de juin et d'août 1944, la D.G.S.S. put mener à bien les plans établis en accord avec nos alliés britanniques et américains : destruction des voies ferrées et des ponts aux emplacements choisis pour gêner l'afflux éventuel de renforts allemands contre les têtes de ponts, mise en place de délégués militaires et de groupes d'officiers français, anglais et américains auprès des maquis, parachutages d'armes et d'argent, organisation de la radio clandestine, le tout sous les coups redoublés de la Gestapo, des S.S. et de la Milice, et en dépit des complots que le parti communiste ourdissait pour s'emparer du pouvoir à la faveur de la débâcle allemande.

Certes, ces missions n'ont pas été accomplies sans erreurs ou déficiences : pourtant, aussi bien le Gouvernement français que ceux de Londres et de Washington ont reconnu officiellement que l'action menée par les services de la Direction générale a contribué, quelquefois de façon décisive, à la défaite de la Wehrmacht. Quoi qu'on puisse dire ou écrire sous l'empire de la passion partisane, cela est un fait acquis. Les services regroupés, malgré les divergences antérieures, ont travaillé efficacement, et ils n'ont lutté que pour atteindre un seul but : la libération du territoire.

On commettrait une erreur si l'on croyait que, dans cette phase terminale, le renseignement militaire ait été sacrifié aux autres aspects du combat. En fait, tous nos agents, tous nos réseaux recueillaient et transmettaient à Londres ou à Alger toutes les informations possibles sur les troupes d'occupation, leurs déplacements, leur armement, leur moral. Je ne citerai qu'un exemple : pendant l'hiver 1943-44, une foule de renseignements émanant du nord de la France nous parvinrent, décrivant des sites que l'armée allemande entourait du secret le plus rigoureux et des engins qui devaient être lancés à partir de ces sites. L'Etat-Major interallié, d'abord sceptique, décida, devant l'abondance des informations qui se recoupaient, d'organiser une violente campagne de bombardements aériens contre ces sites mystérieux. C'est ainsi, nous l'avons su plus tard, que le lancement des V1, qui aurait dû commencer bien avant juin 1944 et aurait alors sérieusement compromis le succès du débarquement, fut remis de mois en mois. Les effets de ces engins furent meurtriers, mais se produisirent trop tard pour gêner les plans d'Eisenhower.

La naissance du S.D.E.C.E.

Voilà donc la France libérée et, l'année suivante, la paix revenue. J'avais, quant à moi, quitté dès le début de 1945 la Direction des services spéciaux. Leur reconversion s'imposait. Toute action sur le territoire national devait leur être interdite et rendue au Ministère de l'Intérieur. C'est d'ailleurs ce qui fut fait. Les services, devenus le S.D.E.C.E., devaient retenir des leçons de la guerre la nécessité de donner une large place au renseignement non-militaire à l'étranger — notamment à l'étude des développements économiques et industriels — et aussi l'importance de leur rattachement direct au chef du gouvernement. C'est qu'en effet les renseignements qu'ils recueillent et les synthèses qu'ils établissent n'intéressent pas seulement, comme jadis, les Ministères de la défense nationale, mais l'ensemble du gouvernement.

On peut reprocher au S.D.E.C.E. sous la IVe République une certaine bureaucratisation et l'erreur considérable qui fut commise de concentrer en un seul immeuble très connu — trop connu — la direction des services. Plus de souplesse et de discrétion, moins d'administration paperassière, auraient été de mise.

Cependant, ce n'est pas pendant cette période que se situe le virage dangereux pris par le S.D.E.C.E., et qui amène aujourd'hui certains esprits à se demander en toute bonne foi s'il ne conviendrait pas de mettre fin à son existence sous sa forme actuelle.

La "gangrène algérienne"

Entre 1961 et 1963, la persistance d'une opposition violente et déterminée à la politique algérienne du Chef de l'Etat conduisit ce dernier à jeter les services spéciaux dans une lutte politique, tant sur le territoire national qu'à l'extérieur. D'étranges équipes « mixtes » se constituèrent, se livrant à des enlèvements et autres actions dites « ponctuelles », équipes où se coudoyaient des officiers, des agents, des policiers, des mercenaires et tout un monde du clair-obscur dont le seul mobile n'était certes pas le patriotisme. Des « truands », pour employer le mot qui convient, se mêlèrent à des fonctionnaires pour faire prévaloir à tout prix la politique que le Chef de l'Etat avait décidé, seul, de mener à son terme.

De là date une gangrène à base de « copinages » et de complicités qu'il paraît difficile de guérir par de simples cataplasmes de bonne volonté. L'affaire Ben Barka eut pour seule conséquence la décision, désastreuse à mon sens, de rattacher les services au Ministère de la défense, ce qui équivaut à tourner le dos à tout l'acquis de la dernière guerre pour revenir aux errements du passé.

Si — faisons un rêve — le S.D.E.C.E. venait à être supprimé tel qu'il est aujourd'hui, il paraît évident cependant qu'aucun Etat de grande ou de moyenne importance ne peut se passer de renseignements ; aucun ne peut laisser les agents étrangers s'emparer sans coup férir de ses secrets militaires ou industriels.

Quelles devraient être alors les grandes lignes selon lesquelles s'organiserait un nouveau service ?

Rattacher les S.R. à la Présidence de la République

Tout d'abord, un service secret doit être secret. Cette nécessité primordiale exclut la mise en place d'une lourde bureaucratie, source de ragots, de papiers qui s'envolent, de multiples fuites. La loi des services spéciaux, c'est le camouflage, militaire hier, aujourd'hui économique, scientifique même.

Deuxièmement, comme il est contraire à toute règle démocratique de laisser un service de cette importance à la discrétion de ses propres dirigeants, il doit être solidement ancré au Chef de l'exécutif, qui lui donne ses directives et reçoit ses informations. Matignon ou Elysée ? J'estime quant à moi, que dans un système présidentiel de fait comme le nôtre, c'est le Président de la République lui-même qui doit « coiffer » les services spéciaux. Un conseil interministériel restreint l'assistera, notamment pour établir les questionnaires auxquels le S.R. devra répondre pour satisfaire aux besoins d'information du Gouvernement.

Tous les renseignements, quelle que soit leur source (militaire, diplomatique, industrielle, journalistique) devront être centralisés à l'échelon présidentiel par un service de synthèse sous la direction soit d'un haut fonctionnaire, soit d'une personnalité politique ayant rang de secrétaire d'Etat. Les questions financières seront suivies par un bureau spécial sous l'autorité du Premier Président de la Cour des Comptes. Toute activité politique à l'intérieur du territoire sera strictement interdite aux services, toute action policière déléguée à la Sûreté nationale.

Faire peau neuve

A l'étranger, il est nécessaire de séparer strictement la recherche du renseignement de toute représentation diplomatique ou consulaire. L'agent soviétique n° 1 aux Etats-Unis, Abel, vivait obscurément dans un atelier de photographie ; on ne le rencontrait jamais sous les lustres des ambassades.

En conclusion, il me paraît indispensable que les services français fassent peau neuve. Ce serait d'ailleurs une bonne occasion de dégonfler les effectifs et de déjouer les multiples noyautages dont ils ont été l'objet depuis quelques années. Leur santé retrouvée est une des conditions de notre sécurité : une opération chirurgicale ne sera pas de trop.

Jacques SOUSTELLE