vendredi 3 mai 2013

Palestine and Evian (1976)



LA PALESTINE ET EVIAN

Dans notre numéro d'hiver, Gidon Gottlieb a proposé un accord palestinien calqué sur les accords d'Evian de 1962 qui ont mis fin à la guerre d'Algérie. Ce qui suit est un échange entre Jacques Soustelle, ancien gouverneur général de l'Algérie, Gottlieb, et Peter Grose, ancien chef du bureau du
New York Times à Jérusalem. — Les rédacteurs en chef.

Jacques Soustelle

[Foreign Policy, n° 23, été 1976, traduit de l'anglais par Aurélien Houssay]

J'ai été étonné par l'hypothèse de Gidon Gottlieb selon laquelle les accords d'Evian pourraient fournir un modèle et un cadre pour une solution au problème de la Palestine.

Non seulement la situation au Moyen-Orient est radicalement différente de celle que nous avions en Algérie, mais les soi-disant accords d'Evian se sont révélés un échec total et lamentable. Personne dans ce pays n'oserait même les mentionner aujourd'hui. Pas un seul paragraphe des articles détaillés signés à Evian n'a jamais été mis en oeuvre par les gouvernements de Ben Bella ou de Boumediene. Un million deux cent mille réfugiés chrétiens et juifs ont dû fuir en 1962 dans des conditions effroyables. Plus de cinq mille hommes et femmes ont tout simplement "disparu". Toutes les dispositions des accords concernant le statut spécial des villes d'Alger et d'Oran, ou garantissant le droit des citoyens français soit à garder leurs propriétés, soit à obtenir une juste indemnisation, ont été écartées. Les Français d'Algérie ont été dépouillés de leurs propriétés jusqu'à la moindre boutique ou appartement sans avoir un sou en compensation.

Par ailleurs, les Algériens arabes ou berbères ne sont pas mieux lotis. Au lieu de plus de liberté, la "décolonisation" leur a apporté la dictature et un Etat policier. Ceux des chefs qui ont dirigé la cause nationaliste en 1962 sont tombés dans l'oubli, sont en prison ou morts. Pour ne citer que quelques noms bien connus, Ferhat Abbas a été évincé de toutes ses fonctions officielles. Ben Bella a été en prison pendant 10 ans et personne ne sait s'il est encore en vie ou non. Krim Belkacem a été assassiné en Europe par les hommes de main du gouvernement algérien.

En dépit du fait que la France a quitté l'Algérie en laissant un immense legs qui a fait d'elle la nation la plus moderne de l'Afrique du Nord (ports, aéroports, chemins de fer, industries, hôpitaux, écoles et universités), le pays sous la dictature de Boumediene est pratiquement dans un état d'effondrement économique, avec un chômage en croissance rapide qui oblige 700 mille Algériens à travailler en France. Boumediene se livre périodiquement à des rodomontades contre Israël ou le Maroc afin de contrôler le mécontentement de son peuple.

Tous les plans de coopération économique entre la France et l'Algérie se sont écroulés. Un certain nombre de Français sont gardés en prison par la police secrète algérienne sous des prétextes futiles, et la presse et la radio contrôlées par l'Etat mènent une campagne anti-française incessante.

Ce bref aperçu devrait suffire à montrer que moins on en dit sur les accords d'Evian en tant que panacée, mieux ça vaut. (...)