lundi 27 mai 2013

Préface à L'affaire Jean Moulin : la contre-enquête (1990)



Préface

[L'affaire Jean Moulin : la contre-enquête de Charles Benfredj, Paris, Albin Michel, 1990, p. 9-15]

Cinquante ans ont passé depuis cet hiver de 1940-1941 que je vécus à Londres auprès du général de Gaulle, au sein du petit — oh ! bien petit — groupe de ceux qui se disaient et se voulaient, envers et contre tout, « Français libres ». J'ignorais alors, nous ignorions tous, qu'en même temps en France, dans les ténèbres de l'occupation et la pénombre du régime maréchaliste, une poignée d'hommes résolus et prêts à tous les sacrifices s'engageait sur le chemin périlleux — mortel pour beaucoup d'entre eux — de la résistance.

L'un de ces hommes, un des tout premiers sinon même le premier, s'appelait Henri Frenay. Je l'ai connu à Londres, à Alger, à Paris, sous ses pseudonymes, « Nef », « Charvet », comme chef du mouvement Combat, puis, ministre, écrivain, détaché (je l'ai regretté) de la vie politique, toujours semblable à lui-même avec ses convictions, sa sincérité, le prestige et l'autorité qui émanaient de sa personne. Sa disparition m'a affligé comme elle a blessé beaucoup des survivants de cette époque. Et soudain : le vacarme publicitaire, deux lourds volumes signés d'un nom inconnu, le tintamarre d'une polémique journalistique et médiatique autour de deux figures symboliques : Frenay et Jean Moulin. Que s'est-il passé ? Le livre de Charles Benfredj répond, clairement et de façon détaillée, à la question qu'on ne pouvait éviter de poser. C'est, dit l'auteur lui-même, « une défense », la défense de la mémoire d'Henri Frenay par un ami qui est un avocat de talent. Mais c'est bien davantage : une enquête d'historien, j'oserais dire de détective, précise, aiguë, qui oppose à la calomnie la lumière de la vérité et la solidité des faits.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que je n'ai pas été mêlé directement aux différends, aux querelles, qui ont opposé Frenay et Moulin, pour la simple raison que les missions qui m'ont été confiées par le général de Gaulle entre 1940 et le mois de novembre 1943 ne me mettaient pas en rapport avec la résistance qui s'organisait en France. Certes, je recueillais avec un intérêt passionné les informations que me donnaient des hommes tels que le colonel Passy, Rémy ou Pierre Brossolette, je recevais celles de Georges Bidault (« Bip »), j'apprenais avec émotion la lutte et, hélas, l'échec de mes anciens camarades du Musée de l'Homme, mais c'est seulement à partir des derniers mois de 1943, quand le Gouvernement provisoire s'était établi à Alger, que j'ai eu effectivement sur les épaules le fardeau des services d'action et de renseignement qui « coiffèrent » aussi bien le BCRA de la France libre que les anciens services du contre-espionnage émigrés de Vichy. Aussi puis-je dire que je n'ai pas eu à intervenir, avant l'arrestation de Jean Moulin à Caluire le 21 juin 1943, dans le débat entre « Nef » et « Max », entre le chef de Combat et le « commissaire délégué » du Comité national français. Je n'en suis que plus à l'aise pour faire appel à mes souvenirs et les confronter avec les précisions, les révélations qu'apporte le livre de Charles Benfredj.

Je dis bien : révélations, car il m'a fallu prendre connaissance de ce livre pour apprendre — et comprendre — certains détails dont la signification est maintenant évidente. Je prendrai pour exemple André Labarthe. Voilà un homme que j'ai rencontré à Londres dès mon arrivée, avec qui j'ai eu de nombreux entretiens, qui me séduisait par son brio, son dynamisme. De retour en Angleterre en 1942, je l'ai retrouvé — avec quelle surprise attristée ! — au cœur d'une sorte d'intrigue de cour autour de l'amiral Muselier mais surtout avec le contre-amiral Moullec, communiste... puis, avec stupeur, dans le régime néo-vichyste du général Giraud à Alger en 1943 ! Personne à Londres en 1940 ne savait qu'André Labarthe appartenait à l'équipe qui s'était formée autour de Pierre Cot et dont Jean Moulin fut un élément essentiel. De Gaulle lui-même le savait-il ? Savait-il que Jean Moulin et Pierre Cot (futur prix Staline et chef de file « progressiste ») n'ont jamais cessé de correspondre pendant la guerre et se trouvaient « en communion complète » de pensée ?

Il faut ici essayer — et ce n'est pas facile — de se replacer dans ce qui fut notre état d'esprit à Londres en 1940. Politiquement, il y avait là « de tout un peu » : certains que l'on disait ex-cagoulards, d'autres classés « de gauche ». Mis à part les irréductibles antigaullistes qui éditaient le journal France (Pierre Comert, les deux Gombault, Louis Lévy), les Français de Londres ou bien étaient incorporés à la France libre, ou bien entretenaient des rapports amicaux avec « Carlton Gardens », comme par exemple Oberlé ou Raymond Aron. En fait, le coup de massue de 1940 nous avait tous assommés, la « politique » ne soulevait en nous qu'indifférence ou hostilité. Nous rêvions une France libérée, chaleureuse, fraternelle. Les notions de partis, de rivalités, de clans, nous hérissaient. Il a fallu les débarquements anglo-saxons en Afrique du Nord, les intrigues néo-vichystes d'Alger, le pari américain sur Darlan puis sur Giraud, la mise en scène d'Anfa, pour que s'imposât peu à peu et non sans réticences le projet d'un regroupement, voire d'une résurrection des partis politiques. Le grand virage se situe entre la fin de 1942 et le printemps de 1943. Jean Moulin en a été le principal artisan pour le meilleur et pour le pire.

Encore faut-il observer qu'en février (1943) les instructions données à Jean Moulin par le général de Gaulle spécifiaient avec une insistance très marquée que le Conseil de la Résistance à constituer devait être formé de représentants des « groupements résistants », des « formations politiques résistantes », des « syndicats ouvriers résistants ». De là, par une sorte de glissement, on est passé à un CNR qui se réunit pour la première fois à Paris, le 27 mai, où les partis étaient représentés en tant que tels. Le principal bénéficiaire de cette mutation fut le parti communiste, habilement dédoublé en parti et en Front national, excellant de plus à utiliser des « sous-marins » tels que Degliame-Fouché ou Malleret-Joinville ou des « hommes de droite » étrangement proches du Parti bien que se disant « nationaux » ou même « gaullistes ».

J'ai souvent partagé, à cette époque, les craintes et la révolte de Pierre Brossolette. Je le vois encore entrouvrant ma porte à Carlton Gardens et venant me décrire les réalités de la résistance intérieure. La mission qu'il accomplit en France occupée (pseudonyme : « Brumaire ») avec Passy (« Arquebuse ») fut violemment critiquée par Moulin, notamment parce que les deux envoyés reconnurent à juste titre l'importance, l'activité et l'efficacité de l'OCM (Organisation civile et militaire) : aux yeux de Moulin, l'OCM était « de droite ». Brossolette, issu du parti socialiste, avait surmonté les rigidités du passé : il le montra en amenant à Londres, au grand scandale de quelques sectaires, Charles Vallin, ancien leader Croix-de-Feu.

Il fallut donc créer le CNR et ce Comité, trop lourd et trop dangereux pour qu'on pût le réunir fréquemment, servit de « chapeau » ou d'alibi à des groupes restreints tels que le « Comité d'Action » (Comac) et le « Comité Anti-Déportation » (CAD) que les communistes manipulèrent aisément. Henri Frenay, ayant créé et continuant à diriger le premier des mouvements de résistance, se heurta rapidement à Jean Moulin, et cela pour deux motifs principaux : d'une part, la tendance de Jean Moulin, préfet et haut fonctionnaire, à centraliser entre ses mains renseignements, communications, moyens, argent ; d'autre part, et cet aspect n'est apparu que peu à peu, en raison de la nuance politique de l'entourage de Jean Moulin, nuance « monocolore » puisque tous les hommes de confiance de Moulin (le colonel Manhès, Pierre Meunier, Chambeiron) se sont révélés communistes à la sortie de la clandestinité.

Cela, des gaullistes de la première heure tels que moi l'ignoraient. Un peu plus tard, en 1943, quand Emmanuel d'Astier de la Vigerie chef du mouvement Libération, fut chargé du ministère de l'Intérieur dans le gouvernement provisoire d'Alger, je constatai — puisque les communications entre Alger et la France occupée passaient par mes mains — que le noyautage communiste se développait dans la résistance grâce à des relais tels qu'Yves Farge et Pascal Copeau. Ce dernier, dit « Salard », protestait avec violence contre les parachutages d'officiers français et alliés auprès des maquis. Sa « bête noire » était Henri Frenay. Copeau lui-même a déclaré qu'il avait « beaucoup comploté avec Max (Moulin) pour éliminer les chefs historiques de la résistance », en premier lieu Frenay considéré comme « impossible » — parce que réfractaire à la mainmise communiste.

A la question souvent posée : « Y a-t-il eu un plan communiste de prise du pouvoir à travers la résistance et la libération ? », je réponds : oui. Moulin en fut-il l'agent pleinement conscient ou plus ou moins involontaire, guidé par ses anciennes amitiés et par son entourage ? Le lecteur du présent ouvrage en jugera ; ses précisions, et celles des œuvres de Frenay, sont impressionnantes. Ce plan a existé. Il a été déjoué grâce à trois séries de faits : d'abord, et c'est bien évident, parce que la présence massive des armées alliées sur notre territoire ne pouvait que gêner l'opération ; ensuite, parce que le nom et le prestige du général de Gaulle et l'autorité du général Kœnig se sont imposés aux aventuriers, même si ce ne fut pas sans bavures ; enfin, qu'il me soit permis de le rappeler, parce que les Services d'Action en France basés à Alger et à Londres, malgré la faiblesse de leurs moyens et les interférences politiques, réussirent à court-circuiter les organisations communistes et crypto-communistes comme le Comac, les CDL, le « 2e Bureau FFI », ce qui nous valut, à la Libération, d'être traités de « fascistes », voire de « traîtres ».

C'est qu'il était d'une importance capitale, pour les communistes, de conserver la résistance comme dans un vase clos, à l'abri de toute autre influence. Certes ils acceptaient, non sans de constantes récriminations, les armes et l'argent que Londres et Alger parachutaient (et qu'ils ont souvent détournés au détriment des mouvements non communistes) mais ils se refusèrent toujours à tout contrôle et à toute autorité sur leurs Francs-Tireurs et Partisans (FTP) qui demeurèrent hors de l'Armée secrète.

Il est clair que le problème des moyens, notamment celui des fonds nécessaires aux mouvements et aux maquis, a toujours été d'une importance primordiale : j'ai assez raclé avec Mendès France les caisses d'Algérie et d'Afrique noire. Malgré tous nos efforts, nous ne pouvions faire mieux — ou bien il aurait fallu réduire le budget du CAD (crypto-communiste), ce que d'Astier n'accepta jamais. Dès lors se justifiait amplement le recours à une source extérieure, ce qu'on a appelé « l'affaire suisse ». On doit à Pierre de Bénouville, à cette époque appelé « Lahire », d'avoir brillamment réussi à établir une liaison entre les mouvements de résistance et le centre américain de l'OSS (future CIA) à Berne. Ce fut pour la résistance française un ballon d'oxygène. Ce succès m'a toujours d'autant plus réjoui que nous obtenions par là un soutien effectif de Roosevelt alors que « F.D.R. » n'avait pour de Gaulle et pour nous qu'une vive antipathie !

Quoi qu'il en soit, on ne peut qu'être choqué par l'opposition extrêmement violente de Jean Moulin à la liaison Bénouville-Suisse. L'argumentation du « commissaire délégué » consistait essentiellement à soupçonner les mouvements, et particulièrement Frenay, de « se vendre » aux Américains et par là au général Giraud qui régnait alors à Alger sous l'égide de Clark et d'Eisenhower. Ce reproche n'était absolument pas fondé — dès le début Bénouville avait précisé très clairement aux Américains la position des résistants à l'égard du régime d'Alger — mais il fallut attendre la deuxième moitié de 1943 et l'arrivée en Afrique du Nord de Pierre de Bénouville et de Chevance-Bertin pour que se dissipe une certaine méfiance.

Là encore, le rôle exact de Jean Moulin ne laisse pas de susciter certains doutes. Ce qui, en revanche, ne devrait en susciter aucun, car il s'agit à l'évidence d'un faux, c'est le prétendu « manifeste » attribué par Daniel Cordier à Henri Frenay. Ce long texte teinté à plaisir d'antisémitisme, de maréchalisme et d'hostilité à l'Angleterre, destiné à ternir l'image de Frenay — pourquoi ? au profit de qui ? —, est en fait bien maladroitement rédigé. C'est ainsi notamment que l'auteur inconnu de ce manifeste non signé fait allusion à l'entrevue de Montoire entre le maréchal Pétain et Adolf Hitler le 24 octobre 1940, alors que le texte bref par lequel Frenay lançait le premier appel à la résistance date du mois de juillet. Une véritable mission d'enquête qui comprenait notamment le général Chevance-Bertin, Claude Bourdet et l'abbé de Naurois a conclu, après une minutieuse étude, à la falsification. Qu'il ait fallu deux volumes et que quatre autres soient annoncés, à seule fin de régler aux dépens d'Henri Frenay un compte vieux d'un demi-siècle, c'est ce qui, dans cette curieuse affaire, provoque le plus profond étonnement.

Il n'est pas question de résumer ici l'ouvrage de Charles Benfredj ; je me suis contenté d'en relever et commenter quelques points à la lumière de mon expérience passée. Tous les aspects, historiques et juridiques, de ce qu'on peut appeler « l'affaire Cordier », y sont traités. Egalement, et peut-être surtout, y sont formulées des questions que tout esprit honnête, que tout homme de bonne volonté ne peut manquer de poser.

Jacques Soustelle
de l'Académie française

N.d.E. : Jacques Soustelle est mort alors que le présent ouvrage était en cours de fabrication. Il avait publié, en 1973 aux Editions Albin Michel, Lettre ouverte aux victimes de la décolonisation.