mardi 21 mai 2013

Propagande démocratique et rayonnement français (1946)



PROPAGANDE DEMOCRATIQUE ET RAYONNEMENT FRANÇAIS

par Jacques SOUSTELLE

[Renaissances, n° 20, 1er avril 1946, p. 3-7]

La guerre, dont nous sortons à peine, et les années de paix incertaine qui l'ont précédée, ont discrédité presque totalement certains mots. Il n'est guère possible de parler de « collaboration », ni d'associer « national » et « socialiste ». Le mot « propagande » est de ceux qui ont le plus souffert. Hitler et Goebbels l'ont ruiné dans les esprits, le premier par les cyniques théories de « Mein Kampf », le deuxième par l'efficacité qu'il a déployée dans sa tâche. Le succès de « l'arme psychologique » maniée par les chefs du Troisième Reich a rendu suspect le mot de « propagande », et avec lui la chose même. Ainsi s'explique la timidité des démocraties, qui ont préféré employer un terme moins inquiétant, mais sans couleur : « information ». Même lorsque la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont créé des unités de « guerre psychologique » (psychological warfare), ce fut avec quelque mauvaise conscience, et pour des objectifs limités. La paix revenue, on semble hésiter à soutenir un effort de propagande que seul l'état de guerre avait suscité. On démobilise dans ce domaine comme dans celui des armées ; le microphone partage le sort du char d'assaut. Cela prouve à quel point les nations occidentales n'ont pris conscience du problème de la propagande que comme une riposte nécessaire à une attaque ennemie, et combien, de ce fait, la conception nationale-socialiste, par un effet de ce mimétisme qui découle ordinairement des guerres, a contaminé nos propres notions. Ce n'est pas par hasard que le ministère britannique de l'Information n'a été n'a été créé qu'au début de la guerre, comme le haut-commissariat qui fut confié chez nous à Giraudoux, et que l'Office of War Information des Etats-Unis ne vit le jour qu'après Pearl Harbour ; ce n'est pas par hasard non plus que les pays anglo-saxons liquident, ces organismes et que le Gouvernement français semble bien s'apprêter à en faire autant.

La véritable question qui se pose est celle-ci : peut-on concevoir que des nations démocratiques, en temps de paix, possèdent des organismes de propagande ? Je réponds, pour ma part, affirmativement. Je prétends que seul le mirage hitlérien, en déformant à nos yeux, par une sorte de maléfice, les termes mêmes du problème, agit encore sur nous et risque de nous conduire à des décisions dangereuses. Il faut d'abord exorciser le démon totalitaire, lever l'envoûtement de la guerre. Il reste que la propagande — qui ne veut pas dire autre chose, en bonne étymologie, que la diffusion des faits et des idées — demeure une activité de la paix, peut-être même une de ses conditions. Loin de s'y livrer honteusement, il convient de la pratiquer ouvertement. Et je ne crois pas qu'un grand Etat puisse affecter plus utilement une part importante de ses ressources qu'à faire entendre sa voix dans le monde.

« Le génie de notre époque, a dit le Général de Gaulle, est celui de l'interdépendance. » Cela est vrai en plus d'un sens. Les secousses politiques, les crises économiques, se répercutent tout autour du globe. Les idées, les doctrines, se propagent comme des ondes de choc. En dernière analyse, tout vient se refléter dans la conscience des dirigeants et dans celle des masses elles-mêmes. Il y a dix siècles, toute l'Asie pouvait flamber sans que l'Europe s'émût, car elle n'en savait rien ; aujourd'hui Paris ni Londres ne peuvent ignorer ce qui se passe à Pékin. L'âge de la radio le veut ainsi ; et ceux-là même qui seraient tentés de  le regretter n'y peuvent rien changer. Comment, dès lors, une nation se désintéresserait-elle de ces courants universels qui, à travers les continents, vont agir sur la conscience de millions d'hommes, et par là sur ses propres destinées ? Quand un pays, même puissant et riche, dépend sous mille formes de tous les autres, de leur bonne volonté, de leur confiance, ou de leur admiration, comment laisserait-il au hasard le soin de leur composer une image de lui-même ?

C'est ici que surgit le problème le plus difficile de la propagande : cette image ne sera-t-elle point déformée ? Ne faut-il pas craindre que l'Etat, hanté par les conséquences très importantes et très lointaines de la diffusion des faits et des idées, ne veuille l'infléchir à son profit ? C'est le danger évident. On retombe ainsi dans la propagande totalitaire, exploitation raisonnée du mensonge. A notre sens, la propagande démocratique en temps de paix suppose deux conditions.

En premier lieu, elle doit s'accompagner de la libre communication des nouvelles et des idées. On voit que cette seule condition, dans sa simplicité, sert d'antidote à presque tout le poison totalitaire. Qu'un Etat entoure son territoire et celui des territoires qu'il vassalise d'un rideau de fer, qu'il censure systématiquement les informations de sa propre presse et les dépêches des correspondants : à ce moment, il peut tout dire, puisque nulle vérité gênante ne se lèvera pour le démentir. Si, au contraire, son territoire est ouvert à la curiosité, bienveillante ou non, des correspondants étrangers, et si ses nationaux eux-mêmes ont la liberté d'exprimer leurs opinions, la propagande totalitaire devient impossible. Qu'on songe un instant à ce qu'aurait pu faire Goebbels si les représentants d'United Press, d'Havas ou de Reuter avaient été autorisés à visiter librement Dachau ou Oranienburg avant la guerre. La liberté de communication et d'information neutralise automatiquement la propagande mensongère. Réciproquement, la propagande démocratique est nécessairement fondée sur la diffusion de la vérité.

En deuxième lieu, il est désirable que cette propagande, orientée sans doute et soutenue par l'Etat, ne soit pas le fait de l'Etat. Les journalistes, quand il s'agit de l'information quotidienne et des dépêches de nouvelles, les savants, les universitaires, les artistes, lorsqu'il s'agit des activités culturelles, les techniciens de tous ordres, doivent former l'ossature de l'organisme de propagande d'un pays démocratique, en diriger l'activité et disposer de ses moyens sous un contrôle très libéral de l'Etat, qui agira comme arbitre suprême de la collectivité nationale mais non comme maître totalitaire des esprits.

Ces idées rapidement esquissées, appliquons-les au problème français. Dès la fin de la guerre, nous supprimions tout vestige de censure : notre première condition est donc réalisée depuis longtemps. Reste l'organisation de la propagande. C'est là que des hésitations dangereuses se font sentir. Comme nous l'avons dit plus haut, le mirage totalitaire continue à agir, fût-ce par réaction. Cette réaction, jointe à une politique dite « d'économies », conduit à ce qui semble bien être une liquidation de notre système de propagande à l'étranger. On supprime des postes d'attachés de presse, sans prendre garde aux répercussions défavorables de ces suppressions dans les pays intéressés ; on laisse sans crédits les postes qui subsistent encore et dont on sape l'autorité en faisant bien savoir qu'ils n'en ont plus pour longtemps. Ces économies sont assez semblables à celles que l'on ferait en sabordant un navire à vapeur pour ne pas dépenser de charbon. On sacrifie le durable au provisoire, et l'attaché de presse au contrôleur qui coûte plus que lui à l'Etat.

Il est temps que je dise ici ce que je pense des attachés de presse. J'en ai connu beaucoup, j'ai moi-même, pendant quelques mois difficiles, fait ce beau métier de porte-parole de la France. J'affirme que la grande majorité des attachés d'information et de presse que nous possédons à l'étranger nous fait honneur et travaille très utilement pour le pays. J'en connais qui ont fait aimer la France par une population qui nous boudait. J'en sais qui ont pu, avec de très faibles moyens, remporter des succès que leurs collègues de pays plus riches n'ont jamais obtenus. Qu'on se mette en devoir de liquider cet actif indéniable de la France dans le monde, voilà qui afflige tout homme de bon sens. S'il fallait choisir, mieux vaudrait supprimer des attachés militaires, car ce n'est pas chez nous qu'on viendra s'initier à la guerre aérienne et atomique ; mieux vaudrait diminuer le nombre des élégants diplomates, experts en protocole, qui font les plans de tables et suivent les cocktails dans chaque capitale. Un pays comme la France aujourd'hui n'a guère qu'un trésor : son rayonnement dans le monde. Gardons-le jalousement et faisons-le fructifier : y renoncer serait la plus lourde des erreurs.

Mais venons-en à l'organisation elle-même. Il est question, paraît-il, de rattacher purement et simplement les services étrangers d'information au Ministère des Affaires Etrangères, c'est-à-dire de transformer les bureaux de presse en simples annexes des ambassades ou légations. C'est signer l'arrêt de mort de la propagande française. A part d'honorables exceptions, nos diplomates haïssent le seul nom de la propagande, ignorent tout des techniques modernes de l'information, et ont tendance à considérer que tout cela n'est pas digne de messieurs de bonne compagnie. Du reste, si le moment est venu, comme je le crois, de donner à l'organisation de la propagande une existence autonome et distincte de l'Etat, il serait regrettable de la subordonner à un ministère politique.

Il existe aujourd'hui, au Ministère des Affaires Etrangères, une direction générale des relations culturelles. Il existe, au sein de ce qui fut le Ministère de l'Information, une direction des services étrangers. Il existe enfin les services extérieurs de l'Agence France-Presse. Ce que j'ai dit tout à l'heure au sujet des attachés de presse, je pourrais le répéter bien souvent au sujet des attachés culturels. Quant aux représentants de l'A. F. P., nul n'ignore que beaucoup d'entre eux, par leur compétence et leur allant, sont dignes de la grande lignée Havas. Pour mettre fin aux difficultés et aux doutes, larguons hardiment les attaches qui subordonnent à l'Etat, à l'administration étatique, ces différents organes. Créons l'Office National du Rayonnement Français, entité autonome, patronnée et soutenue par l'Etat mais distincte de lui, dirigée par un conseil où les plus hautes personnalités de la pensée, de l'art, de la science, du commerce, de la presse, seront groupées. Cet office travaillera selon des méthodes commerciales quand ce sera possible : il vendra des services d'articles et de dépêches, des livres, des tableaux même. Il diffusera gratuitement, par des expositions en particulier, non seulement les réalisations artistiques, mais tout ce qui fait la vie de la France. Il sera représenté dans le monde entier par des délégués qui entretiendront de bonnes relations avec les ambassades, mais, n'étant pas des fonctionnaires, agiront plus librement sans gêner personne. Souple, parce que non-officiel, il tissera sur le globe le réseau de nos amitiés, en rattachant les unes aux autres les innombrables organisations, non-officielles également, spontanées, qui ont surgi partout : comités d'amis de la France, groupements de « Français Libres » et de sympathisants, sociétés culturelles, Alliance Française, France-Amérique, que sais-je encore ? Et tout cela, sans que jamais surgisse l'ombre de l'Etat totalitaire avec sa propagande qui suscite la méfiance au lieu d'engendrer l'amitié.

Concluons : il faut une propagande française. Une propagande qui exalte dans le monde les sympathies que nous y possédons, et qui en fasse lever de nouvelles. Une propagande digne de la France, c'est-à-dire démocratique, organisée et réalisée par une entité nationale distincte de l'Etat. Hors de cette solution, rien n'existe que conformisme totalitaire ou impuissance. Rien ne saurait être plus nuisible à la France que de se laisser oublier dans un univers plus instable que jamais et où — c'est au moins ce que nous continuons à croire — elle représente des valeurs qui ne peuvent être méconnues sans péril.

Jacques Soustelle.
Ancien ministre de l'Information et des Colonies.