lundi 6 mai 2013

Raymond Aron : il incarnait la liberté de l'esprit (1983)



Raymond Aron : il incarnait la liberté de l'esprit

Sur la gauche et le marxisme, il eut raison avant tout le monde : cet hommage à Raymond Aron, par un de ses plus célèbres successeurs à l'Ecole normale supérieure, va à celui qui fut le plus lucide de sa génération.


par Jacques Soustelle
de l'Académie française

[Le Figaro Magazine, 22 octobre 1983]

Dans un monde où sévit l'intolérance, où les Etats et les partis s'arrogent le droit de dominer les consciences, où chacun se voit sommé de brandir une bannière et d'ânonner des slogans, la voix tranquille et claire de Raymond Aron faisait résonner un message d'autant plus nécessaire qu'il est devenu plus rare : celui de la liberté des esprits.

Cette voix vient, subitement, de se taire. Beaucoup d'hommes en France et ailleurs n'auront pas appris cette nouvelle sans ressentir une profonde tristesse.

On pouvait être en désaccord avec Aron sur tout ou à peu près sur tout, sauf sur un point, essentiel celui-là : le refus de tout fanatisme, de tout despotisme totalitaire, le respect de la dignité humaine. Ajoutons à cela le rejet, par cet universitaire de premier rang, grand professeur, voire « mandarin » dans le meilleur sens, de toute soumission à la mode, tyrannie à la fois obsédante et frivole à laquelle se soumet trop souvent notre intelligentsia.

Antifasciste des années trente, Français libre et gaulliste « non inconditionnel » des années quarante, cofondateur avec André Malraux et quelques autres (dont le signataire de ces lignes) de la revue Liberté de l'esprit lancée par le R.P.F., il se situe dès 1955, en publiant l'Opium des intellectuels, à l'avant-garde de la pensée libérale face au marxisme.

Nul ne peut donc lui reprocher d'avoir dévié d'une ligne fondamentale, même si parfois sa réflexion sur des problèmes immédiats : guerre d'Algérie en 1957, psychodrame de 1968, l'entraîne brièvement vers des positions marginales.

Sa condamnation du communisme soviétique est sans faille.

- Aujourd'hui, le fascisme a disparu, déclare-t-il, et je pense que la combinaison de l'empire russe et du communisme est la menace la plus importante pour l'Europe et peut-être pour le monde... C'est un régime dont l'essence même est le mensonge.

De telles paroles montrent que si Raymond Aron a eu toute sa vie le souci de ne pas s'engager à fond dans tel ou tel parti, de maintenir ses distances et de sauvegarder son indépendance, il n'en a pas moins su, en prenant ses risques, briser l'étau du conformisme marxisant qui nous a étouffés après la Seconde Guerre mondiale. Quel contraste avec les pitoyables échappatoires d'un Sartre qui, connaissant l'atroce vérité du Goulag, s'abstenait de condamner le régime inhumain de Moscou « pour ne pas, prétendait-il, désespérer Billancourt » !

Un courageux précurseur

Aujourd'hui que la vague marxiste reflue partout, dans les universités en particulier, et qu'un nouveau libéralisme renaît en commençant, comme il est naturel, par le refus intransigeant opposé au despotisme communiste, Raymond Aron apparaît comme un courageux précurseur, comme celui qui a osé, même avant l'aube, annoncer le lever du jour.

Plus que le détail de telle ou telle de ses analyses, ce que retiendra l'histoire intellectuelle de notre temps, c'est bien cette éminente supériorité d'un esprit réfractaire à tout embrigadement. Il est nécessaire, dans les époques troublées où se déchaînent les passions, que certains hommes — tel Montaigne dans la tempête des guerres de religions — sachent porter sur le monde un regard exempt de sectarisme, fût-ce quelquefois au prix de réserves et de doutes qui conviennent au spectateur plus qu'à l'homme d'action.

Mais ce spectateur demeure tout de même « engagé », et c'est ainsi que Raymond Aron se définissait lui-même.

Aussi lui devons-nous d'avoir incarné, du début à la fin de sa vie active, la résistance d'une intelligence fière de sa liberté.