mardi 14 mai 2013

Rencontre avec les dieux : le Mexique de Jacques Soustelle (1988)



ENTRETIEN

Rencontre avec les dieux

LE MEXIQUE DE JACQUES SOUSTELLE

[L'Express, 19 août 1988]

Uitzilopochtli, Quetzalcoatl, Tlaloc... Qui ne se souvient d'avoir, écolier, écorché en riant ces syllabes trop exotiques pour ne pas se bousculer sur nos palais français ? Les noms rêches des divinités du Mexique ont pu amuser, ils ont toujours fasciné. Car, dans ces mots-là, il y a l'exubérance de la forêt profonde, l'écho de lointaines incantations psalmodiées par mille poitrines tendues dans la même communion, l'odeur du sang répandu abondamment au pied d'écrasantes pyramides... Là-bas, au-delà de l'océan, pendant des siècles, jusqu'à la conquête espagnole, ces dieux-là ont exigé des hommes la croyance, la dévotion, la soumission, mais aussi le sacrifice de l'être humain lui-même, de son corps, de sa vie. Et cela fut fait par millions... Dieux terribles ? dieux barbares ? reflets d'une civilisation qui l'était également ? Les clichés, bien sûr, n'ont pas raison. Jacques Soustelle le sait bien, lui qui a consacré plus de trente années à étudier cette mythologie pour le moins complexe. Ancien ministre, membre de l'Académie française, ethnologue réputé, auteur de nombreux ouvrages — « Les Quatre Soleils » (Terre humaine/Plon), « L'Univers des Aztèques » (Hermann), « Les Mayas » (Flammarion) — il en est le spécialiste incontesté.

L'Express : « Respectez les dieux morts ! » aviez-vous lancé un jour à Paul Claudel, qui, dans l'une de ses pièces, se moquait un peu de Quetzalcoatl, Uitzilopochtli et les autres. Eprouvez-vous toujours ce même attachement passionné pour les divinités mexicaines ?

Jacques Soustelle : Je le crois. On peut, à la rigueur, penser que les dieux mexicains étaient cruels et assoiffés de sang. Mais ce n'étaient pas des clowns ! Pendant plusieurs siècles, ils ont reflété l'essence d'une grande civilisation, ses espoirs, ses inquiétudes, ses apaisements ; ils ont représenté les efforts de millions d'hommes pour s'accorder au monde et donner un sens à leur vie. Même s'il est difficile pour nous, Européens, aujourd'hui, de les comprendre, ils ont toujours droit à notre respect.

— Comment les avez-vous rencontrés ?

— Je me suis intéressé au Mexique très jeune, dans les années 30, en étudiant au musée d'Ethnographie du Trocadéro (qui devint, en 1937, le musée de l'Homme). Il y avait là, entassés dans des vitrines et des caisses poussiéreuses, un nombre incroyable d'objets d'art précolombien — des trésors ! Mon maître, le Pr Paul Rivet, m'a communiqué sa passion pour les sciences humaines et les civilisations anciennes, et m'a vivement incité à me rendre au Mexique. Je suis ainsi passé tout naturellement des galeries du Trocadéro aux forêts mexicaines. J'ai alors séjourné chez les Indiens : chez les Otomis du plateau central, d'abord, vieille civilisation qui compte encore quelque 400 000 personnes, et chez les Lacandons, des Mayas qui vivent aux confins du Mexique et du Guatemala.

Il reste également 1 million et demi de personnes qui parlent aztèque... A leur contact, on s'aperçoit vite que leur pensée demeure très influencée par l'ancienne mythologie.

— De « vrais » Mayas ?

— On ne le sait peut-être pas, mais ils sont encore environ 2 millions au Mexique, actuellement !

— Même après l'évangélisation entreprise par les conquistadores, au XVIe siècle ?

— Elle n'a pas pu effacer des siècles de culture. Les anciennes religions ont en partie survécu. Si on les connaît, c'est même, paradoxalement, grâce à certains missionnaires espagnols, le père Bernardino de Sahagun, notamment, qui a écrit une véritable encyclopédie en aztèque. Tout prêtre catholique qu'il était, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver de l'admiration pour ce qu'il découvrait. Et puis, de leur côté, les Indiens ne voyaient pas d'incompatibilité entre leurs dieux et celui des colons. Ils étaient prêts à adorer la Vierge tout en continuant à faire des sacrifices à Tlaloc, leur dieu de la Pluie. Pour eux, c'était naturel : au long de l'Histoire, la mythologie mexicaine n'a cessé de s'enrichir ainsi, en adoptant des divinités.

— Elle a donc constamment évolué ?

— Oui, et ce qui est frappant, c'est qu'elle a collé étroitement à l'histoire du pays. Les dieux s'inspirent souvent de personnages qui ont réellement existé, les grands mythes reflètent des événements qui se sont réellement déroulés. Pour les anciens Mexicains, par exemple, l'univers est naturellement instable, soumis à une série de cycles, qui connaissent tous une phase de déclin, suivie d'une phase de renaissance. Le monde vu par les Aztèques a ainsi connu quatre soleils successifs, quatre périodes (nommées « Quatre-jaguar », « Quatre-vent », « Quatre-pluie », « Quatre-eau »). Or, on le sait, le Mexique a effectivement vécu une telle alternance de civilisations. Chacune d'elles a apporté son lot de divinités ; ce qui a donné, au fil des siècles, une foule de dieux et de déesses très bigarrée.

— Sait-on quels furent les premiers ?

— Les premiers connus sont ceux de la civilisation olmèque (de 1500 à 400 av. J.-C), que l'on ne rencontre que par les sculptures principalement, un bébé-jaguar, à la fois félin et humain, et une déesse de la Fécondité, la première — on la retrouvera, ensuite, chez les Aztèques et les Mayas. Puis, dès le Ier siècle après Jésus-Christ, s'épanouit la civilisation de Teotihuacan : ce sont des cultivateurs en pays aride, qui vénèrent donc un dieu de la Pluie (plus tard, adopté par les Aztèques sous le nom de Tlaloc, et par les Mayas sous le nom de Chac), une divinité de l'eau (qui deviendra la Chalchiuhtlicue des Aztèques) et surtout le fameux serpent à plumes, le futur Quetzalcoatl, symbole de la fertilité...

Arrive alors, au IXe siècle, un peuple venu du Nord, les Toltèques, qui conquièrent le plateau central mexicain et y fondent la cité de Tula. Ils apportent, eux, des divinités guerrières et astrales : Tezcatlipoca, notamment, le dieu du Ciel et de la Nuit. Au terme d'une période de conflits, leur culture l'emporte sur l'ancienne. Selon la légende, c'est ce dieu guerrier Tezcatlipoca, le colonisateur, qui, après mille ruses, a chassé Quetzalcoatl de Tula.

— Ce dernier a-t-il vraiment existé ?

— Tout cela est un mélange quasi inextricable de légende et d'Histoire. Mais on sait que Quetzalcoatl fut réellement un roi-prêtre, qui, vers 980, continuait de maintenir, à Tula, la tradition précédente. Chassé, il se réfugia plus au nord, dans le Yucatan, où il contribuera à une renaissance maya. Les légendes en ont fait un personnage divin. Selon l'une d'elles, Quetzalcoatl se réfugia au bord de la mer, y construisit un bûcher et s'immola. Alors, son cœur devint l'étoile du matin : la planète Vénus. Cela permettait d'expliquer comment le serpent à plumes était devenu un astre.

— Mythe pratique pour concilier les deux traditions.

— Absolument, et cela va assurer à Quetzalcoatl une place dans le prochain panthéon. Car, vous vous en doutez, Tula s'effondre, à son tour, au XIIe siècle. Nouveau déclin, nouvelle renaissance : ce sont, cette fois, les Aztèques, tribus venues, elles aussi, du Nord, qui s'installent dans le Mexique central. Selon les manuscrits codex, les envahisseurs sont conduits par un chef nommé Xolotl. Personnage mythifié, également : c'est Quetzalcoatl sous une autre forme, dieu à la fois de la Fertilité et de Vénus, descendant aux Enfers pour faire revivre les morts. Les Aztèques fondent leur capitale, Mexico, en 1325. Au contact des anciens Toltèques, les cultures se mêlent. Et les mythologies.

— Nouvel arrivage de dieux, donc ?

— Oui, les Aztèques apportent surtout avec eux le fameux Uitzilopochtli, dieu du Soleil de midi, qui devait être, dans la réalité, un chaman. Pendant la migration, les prêtres portaient sur le dos un ballot, d'où émergeait le bec d'un colibri, oiseau qui passait pour être immortel et symbolisait le guerrier mort au combat et ressuscité. Pour les Aztèques, d'autre part, le monde avait la forme d'une croix, avec le sud à gauche. Uitzilopochtli, qui signifie « colibri du côté gauche », c'était donc le guerrier ressuscité au sud.

— Que deviennent, alors, les dieux précédents ?

— Les Aztèques adoptent tous ceux qui se présentent à eux. A commencer par de très vieilles divinités agraires, comme le couple primordial Ometecutli (dieu du Feu et du Soleil) et Omeciuatl (déesse de la Terre et de l'Eau). Ils intègrent aussi certains dieux des Huaxtèques (une population côtière), telle Tlazolteotl, déesse de l'Erotisme (voir p. 41 : « Tlazolteotl : l'amour avec des pincettes »). Ou encore, plusieurs dieux des Mixtèques, tel le dieu des Orfèvres et des Ecorchés, Xipe Totec. Et puis, le vieux dieu de la Pluie, Tlaloc, personnage essentiel puisque toute l'économie est fondée sur l'agriculture. Quand, récemment, en 1978, on a découvert les ruines du Templo mayor, le grand temple de Mexico, on a trouvé, sur la pyramide, deux sanctuaires de même importance : l'un dédié à Tlaloc, divinité autochtone ; l'autre, à Uitzilopochtli, divinité importée. Le paysan et le guerrier placés sur un pied d'égalité. On pense qu'il y avait, d'ailleurs, deux grands prêtres, un pour chacune de ces divinités.

— Toujours la cohabitation... Il n'y avait donc pas de hiérarchie ni de généalogie, dans cette société divine ?

— Non. Tous les dieux et tous les hommes sont censés être nés du couple primordial, qui règne donc au sommet du panthéon, mais ne gouverne pas ; il fixe simplement la date de naissance de chaque individu. Et c'est tout ! Certains prêtres ont bien essayé de mettre un peu d'ordre, en élaborant une généalogie selon laquelle ce couple aurait donné naissance à quatre divinités (4 étant le chiffre fondamental, celui des directions de l'espace) : Uitzilopochtli, Tezcatlipoca, Xipe Totec et Tlaloc. C'était un commencement de syncrétisme, qui n'a pas abouti... De son côté, Nezahualcoyotl, le roi de Texcoco qui a laissé d'admirables poèmes, a imaginé une divinité suprême et invisible, le « donneur de vie », qu'on ne pouvait donc représenter ni par la sculpture, ni par la peinture, ni par les masques. Il lui avait dédié une grande tour, avec, en son sommet, une vaste chambre aux murs décorés d'étoiles.

— C'était presque du monothéisme ?

— Non, car l'existence d'un dieu suprême n'impliquait pas la disparition des autres. C'est une constante dans la mythologie mexicaine : le panthéon est un incroyable assemblage de pièces rapportées, mais ces diverses divinités ne se font pas ombrage les unes aux autres, car elles exercent chacune dans des domaines bien particuliers. Il y en a pour tous les phénomènes naturels, tous les actes quotidiens, tous les métiers. Pour les sauniers, les prostituées et le mal de tête... Et on ne se mêle pas des affaires du voisin. D'un côté, Tezcatli- poca, « le miroir qui fume » (il était en obsidienne), est censé connaître tout se qui se passe dans le monde — on l'invoquait pour tous les actes politiques importants, les élections du souverain, notamment. De l'autre, Tlaloc s'occupe de la pluie et de la fertilité. Ces deux-là, de toute façon, n'habitaient pas au même endroit. Car, pour les Aztèques, le monde comportait treize cieux et neuf enfers superposés. Le couple primordial régnait dans le treizième ciel ; Tlaloc, lui, régissait le monde terrestre, mais logeait dans un immense jardin d'abondance, le Tlalocan. Le paradis, en quelque sorte.

— Les hommes pouvaient-ils y accéder ?

— Pas tous. Selon les Aztèques, il existait plusieurs lieux de séjour pour les morts. Généralement, on pratiquait la crémation, et on brûlait en même temps un chien, qui était chargé de guider le défunt dans le monde souterrain (le dieu de la Mort est, d'ailleurs, représenté avec une tête de chien). Les défunts ordinaires se déplaçaient dans les enfers pendant quatre ans, et puis on n'en parlait plus : ils étaient censés être arrivés au neuvième enfer, après avoir traversé les neuf fleuves avec leur chien... Les guerriers morts au combat ou sacrifiés, ainsi que les marchands ambulants tués pendant leur voyage et les femmes mortes en couches, avaient, eux, le droit d'accompagner le soleil dans sa course entre l'est et l'ouest. Seuls ceux que Tlaloc avait désignés, en provoquant leur mort par noyade, par la foudre ou par une maladie ayant un rapport avec l'eau, pouvaient accéder au Tlalocan. Celui-ci figure déjà sur une peinture du IIe siècle à Teotihuacan : autour des divinités de la Pluie, de l'Eau et de la Fécondité, on y voit une foule de petits personnages qui s'amusent, chantent et dansent dans l'eau... C'est le « paradis des bienheureux ».

— Tout cela se rapporte à l'histoire et à la mythologie du plateau central mexicain. Plus au sud, il y a eu la civilisation maya. Comment étaient ses dieux ?

— On les connaît moins bien que les dieux aztèques, parce que la civilisation maya classique, qui a commencé vers le IIIe siècle, s'est éteinte au début du Xe. Les gens du Centre, qui ont envahi le Yucatan, pays maya, vers l'an 1000, y ont apporté le culte du serpent à plumes et ont fortement influencé la mythologie autochtone. On sait néanmoins qu'il y avait un dieu solaire très important et une déesse de la Lune — que l'on représentait par une jeune femme avec un lapin. Les Mayas, comme les Aztèques et même les hindous, croyaient, en effet, voir dans le disque lunaire le dessin d'une tête de lapin. D'ailleurs, regardez bien la lune, un soir : vous y verrez effectivement deux grandes oreilles ! Mais, dans l'ensemble, les dieux aztèques et mayas sont identiques, au nom près. Les divinités mayas sont peut-être moins spécialisées que celles des aztèques, ce qui donne un panthéon réduit et plus homogène. Elles sont souvent ambivalentes, à la fois bienfaisantes et malfaisantes.

— Les dieux aztèques, eux, ont plutôt la réputation d'avoir mauvais caractère.

— Ils sont effectivement plus redoutables. Certains d'entre eux, croyait-on, ne cessaient de jouer de vilains tours aux hommes : les Ciuateteo, par exemple, les femmes mortes en couches divinisées, reparaissaient, disait-on, quatre fois par an, la nuit, pour les frapper de paralysie. Et certains sorciers malfaisants avaient le pouvoir d'endormir toute une maisonnée, pour violer les femmes et piller...

— On ne devait pas s'amuser, chez les Aztèques...

— Ils menaient pourtant une vie sociale intense ; ils étaient très joueurs, mais ils avaient une vision du monde profondément pessimiste et dramatique : pour eux, la fin était toujours proche. Ils étaient hantés par l'idée de dégénérescence, de déclin et de catastrophe. C'est cette conception très noire qui a entraîné la prolifération des sacrifices humains. Selon la légende de Teotihuacan, les dieux, nés du couple primordial, se sont en effet réunis, un jour, et ont fait un grand feu pour créer le monde. Deux d'entre eux s'y jetèrent : un petit dieu mineur et pustuleux, qui devint le Soleil ; un autre richement paré, qui devint la Lune. Mais le Soleil refusa de se mouvoir si les autres dieux ne se brûlaient pas à leur tour. C'est ainsi que les dieux se sacrifièrent et que, depuis lors, les Aztèques, qui se considéraient comme le « peuple du Soleil », furent condamnés à les imiter, afin que la mécanique universelle puisse continuer de tourner.

— Le sang des humains, c'était en quelque sorte l'énergie du monde ?

— Tout à fait, et il en fallait en permanence pour lutter contre cette tendance à la dégénérescence, contre l'« entropie », diraient les scientifiques d'aujourd'hui. Les jeunes gens étaient, croit-on, fiers de se sacrifier ainsi, comme les dieux l'avaient fait. Et, quand un garçon naissait, on lui disait : « Tu es là pour fournir de la nourriture à notre père et à notre mère, le Soleil et la Terre. »

— Vision sombre de la condition humaine.

— Oui. D'autant plus que, dans toute la tradition antique de l'Amérique moyenne, l'individu est considéré comme prédestiné. Dès sa naissance, son sort est décidé par les dieux, par l'intermédiaire d'un calendrier, le Tonalamatl (le « Livre des destins »), qui comprenait 13 chiffres et 20 signes : il y avait le crocodile, la maison, le lézard, le serpent ou, par exemple, le chevreuil, qui était signe de bonne fortune. Rien à voir avec l'astrologie, puisque, curieusement, il n'était pas question d'astres. L'interprétation du Tonalamatl était réservée à une catégorie de prêtres, les Tonalpouhque, littéralement les « conteurs de destins », que l'on consultait en toutes circonstances.

— On ne pouvait pas infléchir le cours de son destin ?

— On trichait un peu... Si un enfant naissait à une date marquée du chiffre 9, par exemple, ses parents n'appelaient le prêtre que le lendemain, pour éviter ce chiffre funeste. Il y a quand même, dans l'histoire du Mexique, des chiffres troublants. Cortés débarqua en 1519, année 1 roseau pour les Aztèques, c'est-à-dire l'année de Quetzalcoatl, qui, selon le calendrier, revenait tous les cinquante-deux ans ! A cette date-là, on se demandait avec une réelle angoisse si le soleil allait revenir, et on donnait la grande cérémonie du feu nouveau pour réenclencher le cycle suivant. Cortés fut considéré comme un envoyé des dieux par le souverain Moctezuma, qui lui a solennellement déclaré : « Enfin, te voici ! J'ai gardé ce trône pour toi ; je te le remets. » Les croyances des Aztèques les ont en quelque sorte paralysés mentalement.

— Qu'est-il resté de l'ancienne mythologie ?

— Elle s'est rapetissée, simplifiée, mais il en subsiste, çà et là, des éléments importants. Les Lacandons, par exemple, qui n'ont jamais été évangélisés, pratiquent encore leur religion à l'ancienne manière, comme des paysans qu'ils sont : dans des huttes qui leur servent de temple, ils vénèrent les vieilles divinités, brûlant un peu de copal (de l'encens naturel) dans les encensoirs traditionnels et déposant, dans la bouche de leurs statues, de la viande, une galette de maïs ou un cigare. Un jour, alors que nous progressions dans la forêt, un Lacandon m'a dit brusquement : « Ne faites pas de bruit, nous sommes près des falaises où habite Kanankash ! » C'était le dieu de la Végétation. Ils suivent la tradition maya telle qu'elle existait il y a deux mille ans. Intacte. C'est un cas exceptionnel, certes. Mais les paysans du Yucatan, adressent, eux aussi, toujours des prières aux Chac pour protéger leur récolte de la sécheresse : on donne une petite cérémonie dans son champ de maïs, avec de jeunes garçons qui poussent des coassements pour appeler la pluie. Ailleurs, il s'est plutôt produit une osmose entre la religion antique et le catholicisme.

— De quelle manière ?

— Les Indiens des hauts plateaux ont réuni dans un même personnage la Vierge de Guadalupe et la déesse mère des Otomis et des Aztèques, Teteoinnan, qui était la divinité de la Lune. A certaines occasions, ils apportent à l'église catholique voisine de petits paquets que les Aztèques appelaient « tlaquimilolli » et qui contiennent des objets sacrés censés représenter une divinité. Le curé les bénit, sans en demander davantage.

— On pourrait donc dire que la mythologie mexicaine a adopté les dernières divinités qu'elle a rencontrées : celles du catholicisme !

— Tout à fait. Et elle continue également de s'enrichir. Dans les villages, les ethnologues relèvent maintenant de nouveaux mythes qui parlent de l'empereur Moctezuma comme d'une divinité, un peu l'équivalent du Soleil, et, je l'ai moi-même constaté, on commence maintenant à lui rendre des cultes.

— Tout cela a-t-il encore une influence sur les Mexicains modernes ?

— Une influence incontestable. Au Mexique, la mythologie est très étudiée, actuellement ; il existe plusieurs instituts de recherche qui se consacrent exclusivement aux Aztèques et aux Mayas. Elle imprègne aussi la culture, les modes : les prénoms aztèques, par exemple, sont très prisés — l'un des principaux candidats à l'élection présidentielle du mois dernier se prénomme, d'ailleurs, Cuauhtémoc... Et puis, surtout, elle influence toujours profondément la mentalité de tous les Mexicains, même s'ils n'ont qu'une part restreinte de sang indien. Lisez l'œuvre d'Octavio Paz, par exemple. On y retrouve le fatalisme des Aztèques, l'idée que le monde est régi par une sorte de mécanique. Bien sûr, on ne croit plus aujourd'hui au « Livre des destins », mais il reste un état d'esprit fondamentalement pessimiste et résigné — cependant, au Mexique, les esprits sont aussi volcaniques que le sol : calmes, mais toujours sujets à de violentes éruptions. Quoique le pays soit à présent christianisé, il demeure, d'une certaine manière, profondément aztèque.