lundi 24 juin 2013

Lettre à Commentaire (1987)



SUR L'AFRIQUE DU SUD

[Lettre à Commentaire, n° 40, hiver 1987-1988]

A la suite de l'article de Jean Marensin, Afrique du Sud : la polarisation perverse (Commentaire, n° 39) nous avons reçu une lettre de Jacques Soustelle que nous sommes heureux de publier accompagnée d'une réponse de notre collaborateur.

PERPLEXITES

Cher Monsieur et ami,

Qu'il me soit permis de vous dire combien l'article signé Jean Marensin sur l'Afrique du Sud, dans le dernier numéro de Commentaire, m'a laissé perplexe et même, je dois le dire, m'a choqué.

Comment l'auteur a-t-il pu écrire : « Il n'est certes pas établi que “ Umkhonto we Sizwe ”... soit, comme la rumeur en court, dirigée par un colonel du K.G.B. » ? Il ne s'agit pas là d'une rumeur, mais d'un fait que l'intéressé lui-même, Joe Slovo, a proclamé sans ambages. Il suffit de lire n'importe quel ouvrage sérieux tel que par exemple le Who's Who in South African politics.

Comment peut-on dire que « l'A.N.C. a fait un usage tout à fait modéré de la violence », ou qu'il est « sans doute vrai » que Mandela et Tambo « sont des hommes raisonnables », alors que l'A.N.C. ne cesse de revendiquer son droit à la violence et qu'elle pratique l'affreux supplice du « necklace » ?

Face à une description de l'A.N.C. qui tend à la représenter comme une organisation honorable (« le seul parti d'opposition sud-africain à avoir à ce jour été autorisé à ouvrir un bureau à Paris ! »), le Parti national et le gouvernement Botha sont stigmatisés comme « vieux jeu », n'ayant pour doctrine qu'un « thème éculé », exprimant « le provincialisme et la peur du petit Blanc », dirigés par des « caciques » incapables de tenir un « discours neuf ». Les dernières réformes, affirme curieusement l'auteur, datent de 1984, ce qui lui permet de passer sous silence le démantèlement de « l'apartheid » depuis trois ans. Pas un mot, naturellement, sur l'abrogation des textes discriminatoires ; pas un mot, ce qui est un comble, sur le fait que les Noirs vont être appelés prochainement à voter, pour la première fois depuis quarante ans, pour élire leurs délégués au Conseil national. Ignorance ou mauvaise foi ? La conclusion : « l'esprit du “ laager ”... ne contribue qu'à retarder et provoquer la catastrophe », est significative. De toute évidence, M. Marensin croit que le problème sud-africain se ramène à une « situation de décolonisation », d'où le tableau qu'il dépeint des Blancs d'Afrique du Sud : « délire de la pureté, christianisme devenu fou », et des Etats noirs tels que le Bophuthatswana qualifiés de « caricatures ».

Enfin, pour ne rien épargner, l'auteur de l'article impute aux dirigeants sud-africains d'anciennes sympathies pour le nazisme. Il aurait pu tout de même consacrer une ligne au souvenir des milliers de Sud-Africains qui se sont fait tuer à nos côtés pendant la deuxième guerre mondiale.

Des articles de ce genre, j'en ai lu déjà plus d'un dans la presse gauchisante « anti-apartheid ». J'avoue que je ne m'attendais pas à en trouver un dans votre revue.

Jacques SOUSTELLE
de l'Académie française. (...)

mardi 11 juin 2013

Politique dans l'impasse et politique de rechange (1960)



Politique dans l'impasse et politique de rechange.

[Article de Jacques Soustelle dans Voici Pourquoi, 12 septembre 1960]

Mécontenter tout le monde prouve quelquefois qu'on a raison, mais ce n'est pas toujours le cas. La récente conférence de presse du Chef de l'Etat sur l'Algérie n'a satisfait personne, non parce que son auteur y a défini une politique susceptible de conduire à un résultat concret, mais parce qu'il s'est visiblement enfoncé dans l'impasse où il s'est engagé, de plus en plus, depuis un an, au fur et à mesure qu'il s'éloignait des positions prises en mai-juin 1958.

Le F. L. N. ne se soucie absolument pas de la prospérité de l'Algérie, ni du retour à la paix, ni du bonheur des Algériens ; il ne veut même pas l'indépendance pour elle-même : il veut une seule chose, le pouvoir, tout le pouvoir pour lui seul. Aussi ni lui ni ses compagnons de route en métropole, ne peuvent-ils se contenter de quelque nébuleuse Algérie algérienne dont le G. P. R. A. ne serait pas d'emblée l'unique et tout-puissant dictateur.

Quant aux Français d'Algérie, européens et musulmans, qui s'en tiennent aux promesses de 1958 et veulent demeurer « Français à part entière » comme la plus haute autorité de l'Etat le leur a déclaré alors, comment pourraient-ils accepter une série de faits accomplis qui, tous, visent à détacher l'Algérie de la métropole, à l'en éloigner, à lui conférer peu à peu les caractères d'un Etat distinct ?

Seule une « troisième force » algérienne pourrait apporter son soutien à cette politique. Mais il faudrait pour cela qu'il en existât une. Or, il n'en existe point, même pas ces « libéraux » d'Algérie, qui, avec l'appui moral et matériel du gouvernement, osaient, dans le dernier numéro de leur journal, saluer du titre de « héros de la révolution » les assassins subhumains de Melouza et du Chenoua. Ces soi-disant libéraux sont trop évidemment des partisans ou des sympathisants à peine camouflés du F. L. N., et, par conséquent, ne constituent même pas l'amorce d'une « troisième force ».

D'ailleurs, comment une telle force pourrait-elle exister, puisqu'il n'y a pas de troisième solution ?

Suivant un processus de constante aggravation, la politique actuelle est passée de l'autodétermination à trois branches du 16 septembre 1959 à ce qui est maintenant une prédétermination ; du libre choix à la formule imposée ; du respect au moins théorique de la volonté des Français d'Algérie de demeurer Français à l'évidente décision de méconnaître cette volonté. On se refusait naguère à « figer dans les mots » la libre évolution de l'Algérie, et l'on condamnait dédaigneusement les « slogans », c'est-à-dire ce mot d'intégration par lequel s'exprimait, nul ne peut le nier, le choix de très nombreux Algériens. Aujourd'hui, on « fige » le devenir algérien dans le slogan de l' « Algérie algérienne » et on ferme toutes les issues, sauf celle qui conduit à cette Algérie algérienne pour qui personne ne s'est battu ni ne se battra, et dont personne ne veut.

Ce glissement dans les idées, déjà regrettable en lui-même, s'est accompagné d'un infléchissement funeste dans les actions. Depuis le début de l'année, les pouvoirs publics n'ont cessé de manifester une dureté chaque jour accrue contre les patriotes, algériens ou métropolitains, qui veulent maintenir l'Algérie française. Une épuration impitoyable les a frappés, au sein même du gouvernement, dans l'armée, dans l'administration. Il est difficile de mesurer le mal qui a été fait à la défense de l'Algérie par ces mesures discriminatoires qui ont semé le découragement et le désespoir chez les meilleurs. En même temps, la censure, les arrestations, les expulsions arbitraires ont annihilé toute liberté d'expression pour les nationaux, tandis qu'au contraire les compagnons de route des fellagha bénéficiaient de complaisances scandaleuses.

Dans l'ensemble, l'opinion a été « démobilisée ». Les campagnes défaitistes ont pu se déployer sans entraves, de même que certaines complicités extérieures, celle de Tunis notamment, n'ont suscité aucune réaction. Aussi, alors que la situation objective en Algérie demeurait stationnaire ou même s'améliorait, la situation morale et politique s'est-elle profondément dégradée aux deux bords de la Méditerranée. Il y a évidemment un paradoxe à continuer de combattre un adversaire dont on ne manque pas de célébrer en toute occasion le courage, voire l'écho qu'il rencontre dans les esprits, tandis qu'on pourchasse les adversaires de cet adversaire. On peut difficilement poursuivre une guerre quand on accable de sarcasmes et quelquefois de châtiments ceux qui veulent la gagner.

A la base de tout cela, on trouve, à mon sens, la méconnaissance fondamentale des réalités algériennes. Loin d'être une « stupide utopie », selon l'expression qu'un hebdomadaire progressiste attribuait à un confident bien placé, l'intégration de l'Algérie avec la métropole était et demeure la solution logique, découlant directement de l'évolution algérienne depuis cent trente ans.

Le F. L. N. n'est pas un parti politique avec qui l'on puisse composer grâce à des concessions réciproques, mais une faction totalitaire à laquelle il faut tout céder ou ne rien céder.

Les Musulmans d'Algérie, dans leur immense majorité, ne sont pas des opprimés assoiffés d'indépendance, mais des hommes légitimement désireux de trouver pour eux et pour leurs enfants plus de dignité et plus de bien-être, dans l'égalité et la paix au sein de la France.

Les Européens d'Algérie ne sont pas des « colons » attardés au temps des lampes à huile, mais des Français qui ont le droit de l'être et de le rester et dont nul ne peut disposer sans leur consentement.

Ces réalités et quelques autres ayant été systématiquement tenues pour nulles, ceux qui les connaissaient et voulaient qu'on en tint compte ayant été écartés, on s'est engagé dans une politique qui, tournant le dos désormais à l'autodétermination elle-même, s'efforce d'étendre l'Algérie sur le lit de Procuste d'une conception préfabriquée et chimérique.

Aussi, après avoir lancé cette malheureuse province dans la voie de la sécession, en est-on réduit à compter sur le « bon sens » pour recoudre plus tard ce qu'on a décidé de trancher. Et il est vrai que le bon sens commanderait à l'Algérie, en tout état de cause, de demeurer liée à la France. Mais il serait encore plus conforme au bon sens de ne pas séparer l'Algérie et la France pour essayer, ensuite, de les rattacher tant bien que mal par des liens hypothétiques.

D'ailleurs, le bon sens est-il le maître dans cette sorte d'affaire. On ne le voit guère à l'œuvre au Moyen-Orient ni au Congo. Dans un monde où l'assassinat politique, le massacre, et d'une façon générale la guerre subversive, sévissent en permanence, il ne me parait guère réaliste de compter sur un bon sens décidément beaucoup moins bien partagé que ne le croyait Descartes.

Que la politique algérienne menée depuis un an se trouve aujourd'hui dans une impasse, c'est ce que chacun commence à percevoir. Ce résultat n'est assurément imputable ni à l'obstruction parlementaire, ni à l'opposition politique, ni à une divergence gouvernementale interne, puisque le Parlement est inoffensif, l'opposition impuissante et le gouvernement monolithique. Si cette politique n'a pas abouti, c'est qu'elle ne peut pas aboutir, parce qu'elle méconnaît la nature des choses et des hommes.

La question ne peut manquer, dès lors, d'être posée : existe-t-il une politique de rechange ? Et la réponse ne peut manquer d'être affirmative. Car cette politique, qui eût dû être mise en œuvre après le 13 mai, n'a même pas été essayée.

L'évolution des événements, après l'échec de Melun et l'appel à l'O. N. U., fait qu'on ne pourra sortir de l'impasse que de deux manières : ou bien, dans une sorte de fuite en avant, accentuer et aggraver la ligne de conduite suivie jusqu'à présent en concédant au F. L. N. l'essentiel de ce qu'il réclame ; ou bien changer de politique, et donner sa chance à celle que l'Algérie et la métropole, il y a deux ans, s'attendaient à voir appliquer par le nouveau régime.

mardi 4 juin 2013

Préface à Israël devant l'Afrique et l'Asie (1958)



PREFACE

[Israël devant l'Afrique et l'Asie de Paul Giniewski, Paris, Durlacher, 1958, p. 7-12]

Dans l'état d'instabilité où vit notre monde déchiré, on peut se demander si l'étincelle susceptible d'allumer la conflagration mondiale ne jaillira pas au Moyen-Orient, comme elle a jailli dans les Balkans en 1914 et en Europe centrale en 1939. C'est que cette zone où s'articulent trois continents et d'où l'Occident tire une grande partie de ses ressources vitales en pétrole, constitue aujourd'hui, par sa situation géographique et politique à la limite des deux grands blocs soviétique et américain, une sorte d'aire de fracture comme en connaît la géologie. Tout ce qui s'y passe se répercute au loin, et l'attaque d'un kibboutz par des fedayine égyptiens ou jordaniens détermine comme une onde de choc ressentie à Moscou, à Washington, à Paris, à Londres.

L'Etat d'Israël, expression politique du peuple juif reprenant possession de son territoire ancestral, est enclavé au cœur de cette zone décisive du monde ; aussi tout ce qui le concerne nous concerne-t-il au premier chef, nous, Occidentaux, avides de paix et de liberté. Le livre de M. Giniewski tient plus de promesses que n'en contient son titre, car il ne se borne pas à étudier les rapports d'Israël avec certains pays d'Afrique et d'Asie.

On doit être reconnaissant à l'auteur d'avoir consacré bien des pages substantielles à l'histoire des années si chargées d'événements qui ont conduit de la géniale utopie de Théodore Herzl à la résurrection de l'Etat israélien. Le lecteur français apprendra beaucoup en lisant ces chapitres où est exposée de façon si claire l'ascension irrésistible du sionisme de 1895 à 1948. Rarement dans l'histoire on a vu une idée s'incarner avec autant de force en un demi-siècle.

Le traité d'amitié arabo-juif conclu en 1919 entre l'émir Fayçal et le Dr. Haim Weizmann (futur premier président de la Republique israélienne), traité sur lequel M. Giniewski apporte d'importants éclaircissements, fera rêver ceux qui recherchent dans l'histoire non seulement ce qui a eu lieu, mais ce qui aurait pu se passer. Il y avait là en germe la possibilité d'un règlement pacifique au Moyen-Orient, qui eût épargné à tous les intéressés et au monde en général bien des alarmes et bien du sang. De même, le récit des négociations secrètes entre le roi Abdallah de Transjordanie et les Israéliens, montre que même en 1947 et 1948 il subsistait des espérances de coexistence pacifique. Hélas ! Une sorte de diabolique destin semble avoir voulu que Fayçal fût désavoué, Abdallah assassiné, et qu'il ne restât d'autre issue que la guerre. M. Giniewski montre, sans passion mais avec toute la clarté nécessaire, le rôle malheureusement essentiel joué par une certaine politique britannique dans l'avortement de cet espoir.

Il analyse le revirement de l'Angleterre qui, ayant ouvert la Palestine aux Juifs par la déclaration Balfour, crut habile de flatter les pires passions anti-sémites des Arabes en violant sa promesse, en limitant l'immigration et l'installation des Israélites, en adoptant une attitude systématiquement anti-sioniste, homologue d'une attitude non moins systématiquement anti-française que nous connaissons trop bien. De Lawrence à Glubb Pacha, une longue succession de chefs britanniques s'est acharnée à éliminer du Levant l'influence française et à en bannir les Juifs, croyant par là « apaiser » les Arabes. Rien n'est plus poignant à cet égard que le spectacle de ces « alliés oubliés » que furent les Juifs de Palestine qui combattirent souvent avec héroïsme aux côtés des Alliés entre 1940 et 1944 et à qui le général Kœnig, de la France Libre, rendit un juste hommage comme le rappelle opportunément l'auteur. On assiste ainsi à ce paradoxe qu'alors que la contribution des pays arabes à la victoire des Alliés fut nulle ou négative, et celle des Juifs particulièrement active, la puissance mandataire en Palestine réserva toutes ses faveurs aux premiers contre les seconds, allant jusqu'à violer systématiquement les accords et les déclarations qui étaient à la base de son Mandat.

« Les mêmes soldats anglais, écrit M. Giniewski, qui avaient libéré les Juifs des camps d'Allemagne, les matraquaient six mois plus tard quand ils se présentaient devant Haïfa » : on ne saurait mieux résumer l'absurdité tragique d'une politique qui semble être reprise, mutatis mutandis, par les Etats-Unis en ce qui concerne la France et l'Afrique du Nord ; politique qui obéit à cet étrange précepte : combattre des amis sûrs et qui ont fait leurs preuves dans l'espoir de gagner des amis tièdes et incertains.

C'est dans cette atmosphère trouble que s'engagea en 1948 la partie décisive. Elle n'a pu être gagnée par Israël que grâce au dynamisme irrésistible de ses enfants, aux sacrifices des résistants qui avaient combattu, dès la fin de la guerre mondiale, contre l'administration britannique, à l'unité réalisée devant la menace de destruction totale. M. Giniewski rappelle brièvement ces événements, rend compte des conventions d'armistice et montre, en citant leur texte même, qu'elles n'ont cessé d'être cyniquement violées par les voisins d'Israël sous l'œil complaisant de l'Organisation dite des Nations Unies.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, l'auteur décrit le cercle de haine et de violence qui entoure le jeune Etat depuis dix ans. Comme tous les problèmes de notre époque, celui des relations entre Israël et ses voisins s'insère dans la lutte entre les deux blocs. Une « surenchère d'adulations » se livre entre l'U.R.S.S. et l'Amérique auprès de la clientèle arabe et au détriment d'Israël. Tout est faussé par le fait que le Moyen-Orient se trouve sur la ligne de rencontre des deux champs de forces. D'où les tentatives périodiquement reprises de « ramener Israël aux frontières de 1947 », c'est-à-dire de démembrer hypocritement un Etat auquel on a déjà imposé des frontières difficilement compatibles avec son existence économique et son indépendance ; d'où l'invraisemblable complaisance avec laquelle l'O.N.U. accueille les appels à la guerre et à l'anéantissement lancés du Caire ou de Damas ; d'où la tolérance qui permet aux Etats arabes de boycotter Israël pour essayer — sans succès d'ailleurs — de briser son essor économique.

Ainsi l'Etat d'Israël en son dixième anniversaire se trouve dans la situation d'une place assiégée. Et l'idée surgit naturellement chez l'assiégé de « faire une sortie », de déconcerter ceux qui le pressent en allant chercher derrière eux des alliés, « d'enjamber l'assiégeant » par une habile manœuvre. Puisque Israël ne peut parvenir à se faire accepter par ses voisins, il se fera accepter par les voisins de ses voisins, et, de cette façon, tournera ses ennemis par leurs arrières. C'est ce qui explique l'action diplomatique, souvent couronnée de succès, entreprise par le gouvernement israélien auprès de la Birmanie, du Ghana, de l'Ethiopie ; en nouant avec ces pays des relations cordiales, en leur apportant une aide technique, en créant avec eux des ententes économiques. Israël aboutit à diminuer indirectement la pression dont il est l'objet et à affaiblir aux Nations Unies le bloc afro-asiatique dressé contre lui.

On peut cependant redouter que les auteurs de cette politique, et M. Giniewski lui-même, ne se fassent des illusions sur la valeur des succès indéniables remportés dans ce domaine. Autant on se réjouit des bonnes relations israélo-birmanes ou ghano-israéliennes, autant on souhaite qu'elles se poursuivent et se renforcent, autant on est amené à craindre qu'elles ne supportent pas sans dommage l'assaut des forces anti-européennes déchaînées par le pan-arabisme, et qui sont aussi, qu'on le veuille ou non, des forces anti-israéliennes. M. Giniewski croit discerner que ces « pays neufs » n'ont pas de « préjugé antisémite de base ». Je souhaite ardemment qu'il ait raison, mais comment ne pas constater que déjà aux Nations Unies ces nouveaux Etats emboîtent le pas aux ennemis d'Israël, et qu'à la conférence d'Accra ce sont les bellicistes furibonds du Caire qui ont donné le ton ?

Fragile sur le plan politique, le recours aux pays d'Asie ou d'Afrique ne l'est pas moins dans le domaine économique. Ils offrent, certes, des débouchés intéressants à l'activité d'un pays moderne comme Israël ; mais l'expérience (et nous Français en avons à cet égard) montre que, contrairement aux slogans anti-colonialistes, les pays sous-développés coûtent cher, exigent beaucoup, paient mal. Israël, qui a si grand besoin d'investissements sur son propre sol, peut difficilement se consacrer à en faire ailleurs pour s'ouvrir des marchés précaires.

Naturellement, tout vaut mieux que l'isolement ; la « sortie » vers l'Extrême-Orient ou l'Afrique Noire vaut mieux que l'encerclement en Asie Mineure. Mais qu'on ne se fasse pas d'illusion à Jérusalem : aux yeux des racistes nouvelle formule qui pullulent, hélas, dans le monde, l'Israélien est un blanc, et de ce fait haïssable. Quant à l'antisémitisme, rien de plus contagieux. Le « nassérisme », par sa propagande, n'est-il pas un puissant facteur de dissémination du virus ? Or cette propagande retentit de l'Asie du Sud-Est au Golfe de Guinée.

M. Giniewski évoque d'ailleurs une autre « sortie » : vers l'Europe. C'est là qu'Israël peut et doit trouver ses plus solides points d'ancrage, et particulièrement en France, son amie des bons et des mauvais jours. Il est chimérique, comme le souligne justement l'auteur, de traiter Israël comme un pays « asiatique », quand toute sa culture, son rythme de vie, son cadre démocratique, son développement scientifique, le caractérisent comme une oasis de civilisation occidentale entre le Jourdain et la Méditerranée. L'amitié franco-israélienne, vérifiée de façon si éclatante en 1956, fondée sur les données intangibles de l'histoire et de la géo-politique, doit fournir à Israël le lien qui lui est nécessaire avec l'Europe, tout en ouvrant à la France la porte — qu'on avait cru pouvoir lui fermer — d'un Orient d'où elle ne saurait être longtemps absente.

Le grand érudit israélien Joseph Klausner a rappelé que déjà sous l'empire romain les relations entre les Hébreux et les Gaulois étaient amicales, et qu'il en fut de même avec les Francs. Les affinités culturelles et idéologiques des deux peuples sont aussi évidentes que la communauté de leurs intérêts vitaux face à l'assaut des fanatismes qui les menacent également l'un et l'autre. La France et Israël sont des alliés naturels, dont l'alliance est inscrite dans la nature des hommes et des choses.

L'ouvrage de M. Giniewski jette une lumière précise et précieuse sur un des problèmes les plus graves de notre temps. Riche de faits et de pensée, il donnera matière, j'en suis sûr, à de fécondes réflexions sur le destin de l'Orient qui, aujourd'hui comme il y a des millénaires, pèse d'un poids décisif dans la balance de l'histoire.

Jacques SOUSTELLE,
Député, ancien ministre.

dimanche 2 juin 2013

Lettre à L'Unité (18 mai 1984)



La lettre de Jacques Soustelle

[L'Unité (hebdomadaire du PS), n° 559, 18 mai 1984]

Mis en cause personnellement dans l'article intitulé « Paraguay : le paradis de l'ordre noir » sous la signature de Monsieur Ferrari-Lopez, publiée par votre hebdomadaire en date du 4 mai, je vous demande, conformément à la loi, d'insérer dans votre prochain numéro la mise au point suivante.

1. Je proteste avec indignation contre l'accusation reprise contre moi par l'auteur de cet article, à savoir celle d'avoir organisé des attentats contre le général de Gaulle. Cette vieille calomnie cent fois réfutée et d'ailleurs condamnée en justice ne fait pas honneur à Monsieur Ferrari-Lopez.

2. Je m'élève non moins vigoureusement contre la technique de l'amalgame à laquelle votre collaborateur a recours : à l'en croire, quiconque se rend au Paraguay est nécessairement un escroc, un trafiquant de drogue, un délinquant en cavale, un ex-nazi, etc. Si l'on y a quelque activité dans le domaine économique, c'est pour « blanchir » des capitaux d'origine malhonnête. Etant donné que le régime politique du Paraguay ne plaît pas à Monsieur Ferrari-Lopez, tout Français qui établit ou renforce des positions économiques françaises dans ce pays est nécessairement suspect. Je trouve scandaleux ce sabotage d'une activité parfaitement claire, légale, et utile à notre pays. Qu'il s'agisse de la grande cimenterie en construction par un Consortium français, ou du projet d'équipement de la ville d'Asuncion en véhicules français, j'ai en effet consacré mes efforts à implanter au Paraguay d'importantes entreprises françaises et à y importer un matériel considérable. Les ministres français intéressés, le président Mitterrand lui-même, sont au courant de mon action — que je mène d'ailleurs aussi en Argentine, au Pérou, au Mexique. Devrais-je renoncer à cette action pour complaire au sectarisme de Monsieur Ferrari-Lopez ?

Je considère les allégations qu'il formule à mon égard dans son article comme gravement diffamatoires et de nature à porter atteinte à mon honneur.

3. Mon propos n'est pas de faire l'apologie du gouvernement paraguayen et de son chef ; je dois cependant relever quelques-unes des erreurs, omissions et bévues qui émaillent la description caricaturale que Monsieur Ferrari-Lopez fait du Paraguay et qui peuvent égarer des lecteurs non informés.

Pourquoi, par exemple, avoir voulu cacher à ces lecteurs que l'Accord National, c'est-à-dire le cartel des partis de gauche, a le statut d'une opposition légale, qu'il comporte notamment un parti socialiste affilié à l'Internationale, qu'il détient à la Chambre des Députés et au Sénat une fraction substantielle des sièges, qu'il publie ses déclarations dans la presse et organise des manifestations publiques ? On ne peut que regretter que toutes les dictatures, notamment celles des pays dits « socialistes » de l'Est, ne fassent pas à leurs opposants la part aussi belle. Il est vrai qu'il n'y a pas de goulag au Paraguay.

Pourquoi ressortir à tout propos l'increvable Dr Mengele qui serait encore, selon l'auteur de l'article, « en activité à Asuncion » ? On devrait savoir que Mengele, entré au Paraguay et naturalisé avant l'arrivée au pouvoir du général Stroessner, a été déchu de la nationalité paraguayenne et expulsé du pays il y a longtemps. Sa présence dans une petite ville comme Asuncion est hautement improbable, à supposer qu'il soit encore en vie. Je peux assurer à Monsieur Ferrari-Lopez que l'on peut rencontrer au Paraguay beaucoup d'étrangers — notamment les Mennonites, excellents agriculteurs et pacifistes dispensés du service militaire — sans se heurter à chaque pas à des criminels de guerre. Mais ces billevesées ont évidemment pour but de noircir l'image d'un petit pays paisible dont la situation économique et sociale peut être comparée favorablement à celle de bien d'autres nations du continent latino-américain.

Enfin il est tout simplement ridicule de qualifier de « parti-croupion » l'Association Nationale Républicaine ou « Parti Colorado » qui est implantée dans tout le pays par ses sections locales et encadre la vie politique d'une façon qui rappelle nettement le PRI du Mexique. Que l'action de ses militants et sa doctrine plaisent ou non, parler de « parti-croupion » est contraire à la réalité la plus évidente.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération distinguée.

Jacques Soustelle de l'Académie Française.

samedi 1 juin 2013

Déclaration publique (20 mai 1955)



[Déclaration publique de Jacques Soustelle à Alger, 20 mai 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 269-272]

Je reviens de visiter quelques-uns des postes les plus exposés du Sud-Constantinois, sur le pourtour de l'Aurès et des monts des Nementcha. Depuis quelque temps, l'activité des rebelles se manifeste avec une réelle intensité ; des combats s'y livrent presque chaque nuit.

Je n'ignore rien de la situation. Elle est inquiétante dans une notable partie du département de Constantine, où les bandes de hors-la-loi sont actives et poursuivent leur recrutement. Ces bandes se parent quelquefois du titre d'Armée de libération nationale. En matière de libération, elles n'apportent que l'oppression et la terreur. Elles s'intitulent nationales, et, puisant leurs directives à l'étranger, elles égorgent leurs frères de religion. Elles jalonnent partout leur passage d'incendies, de pillages et de crimes. (...)

Voilà maintenant trois mois que je suis arrivé à Alger. Dès le début, je savais que j'aurais à faire face à une triple tâche : d'abord m'attaquer au mal lui-même et le réduire ; en même temps et dans l'immédiat, porter remède d'urgence aux plus graves déficiences de notre situation économique et sociale ; enfin rechercher et combattre les causes profondes, les raisons et même les prétextes des troubles. Cette triple préoccupation ne m'a jamais quitté.

J'ai pu mesurer en toute clarté que les régions agitées étaient celles-là mêmes où vivait une population malheureuse, où l'absence de routes et de pistes, la rareté des écoles, la pauvreté des moyens, opposaient une barrière au progrès et à la civilisation.

Il faut bien le dire : l'Aurès, le Nord-Constantinois, d'autres parties encore du territoire sont sous-administrées et sous-équipées. Qu'une région forte de 100 000 âmes, au surplus rendue impénétrable par un relief tourmenté, ne compte qu'un administrateur et un adjoint, quelques maîtres d'école, voilà qui explique beaucoup d'événements.

De telles régions, et il en est plus d'une, vivaient en réalité dans un monde à part, ce qui devait préluder et conduire à une véritable dissidence, attisée par les ennemis extérieurs de la France et protégée par l'absence de moyens de communication.

Aussi mon premier souci a-t-il été d'ouvrir à la civilisation moderne ces régions déshéritées, d'y faire avancer les routes, d'y installer des écoles, d'y donner à la population des moyens supplémentaires d'existence, d'y restaurer une administration efficace et tutélaire.

Pour cela il fallait des moyens. Je les ai évalués et demandés. Ils m'ont été largement accordés.

Les plans établis et approuvés sont et seront appliqués sans relâche envers et contre les fauteurs de troubles qui sont aussi des fauteurs de misère. Mais nous avions besoin d'hommes, et c'est là que surgit la plus grande difficulté. L'Algérie, il faut bien le reconnaître, n'avait plus et n'a encore qu'une armature administrative insuffisante. Ceux qu'on appelait naguère les administrateurs de communes mixtes s'étaient vus délaissés, condamnés à l'extinction progressive, comme si l'Algérie pouvait se passer d'eux. Il fallait recréer une administration des régions déshéritées, mais où en trouver les artisans ? J'ai dû faire appel, dans l'immédiat, au corps des officiers des Affaires indigènes du Maroc qui, n'oubliant pas ce qu'il devait à l'Algérie, m'a apporté, pour une période provisoire, un concours chaleureux.

L'expérience est tentée sur l'Aurès. J'ai la conviction qu'elle réussira. Mais ce n'est pas en un jour qu'on accomplit une telle tâche. L'œuvre est de longue haleine, surtout si nous nous efforçons de l'étendre à d'autres zones du pays. Quelles que soient les difficultés et les échéances peut-être lointaines d'une telle entreprise, je n'y renoncerai point. Elle s'inscrit parmi nos devoirs les plus stricts. Jamais je ne me laisserai détourner, même par l'urgence d'événements dramatiques, de ce qui est notre raison d'être, notre espoir et notre volonté, c'est-à-dire de tout faire pour donner à ce pays plus de bien-être et plus de justice.

Il reste, et c'est bien évident, que la tâche immédiate et impérieuse est le rétablissement de la paix publique. Sauvegarder la vie des citoyens, protéger leurs biens, permettre à chacun de jouir librement d'une chance égale dans la sécurité de tous, c'est le devoir primordial de l'Etat.

D'aucuns ont cru, ou feint de croire, ou essayé de faire croire, que je négligeais ce devoir parce que j'étais parcimonieux de paroles. Mon seul souci n'était pourtant que de le remplir avec efficacité, en écartant vaines promesses et fallacieux espoirs.

C'est volontairement que j'ai préféré l'action aux discours. Pour rétablir l'ordre, il faut des moyens, des soldats, des agents de l'autorité. Quels étaient les effectifs dont je disposais à mon arrivée, on le sait. Ils n'avaient guère été accrus depuis les premiers événements et, en tout état de cause, ils demeuraient déficitaires dans tous les domaines. Je n'ai pas cessé de demander des renforts. Dédaignant toute réclame, je n'ai pas cru devoir porter sur la place publique les efforts et les démarches que j'ai accomplis à cet effet. Je connaissais trop d'ailleurs la sollicitude du gouvernement et les difficultés qu'il éprouvait. Il y a quelques jours j'ai lancé un nouveau et pressant appel. Les premiers renforts demandés arrivent.

Nous entendons nous acquitter plus que jamais de notre mission pacifique à l'égard des populations de bonne volonté, mais nous entendons aussi traiter avec une rigueur impitoyable ceux qui défient les lois et se dressent contre notre autorité. En accord avec le gouvernement, j'ai donné les ordres nécessaires pour que les rebelles saisis les armes à la main soient poursuivis et punis. Toute responsabilité encourue sous quelque forme que ce soit par quiconque aide ou soutient les hors-la-loi sera sanctionnée immédiatement et sans faiblesse.

Je m'adresse maintenant à toute la population algérienne, qu'elle soit d'origine européenne ou musulmane, et je lui dis : dans cette lutte, notre intérêt à tous est le même. Tous doivent concourir à briser l'agression qui menace la sécurité et le progrès de tous. Perdre confiance, se laisser aller au défaitisme, c'est faire le jeu des rebelles.

(...) les populations seront associées à leur propre sauvegarde. Tout sera mis en œuvre pour que ceux qui ont semé dans la crainte puissent récolter dans la paix.

Nul n'a le droit de douter de la volonté du Gouvernement ou de la mienne de mettre fin à l'insécurité, ni de marchander son concours. L'union de tous pour le bien de tous est aujourd'hui un devoir. Je demande, j'exigerai s'il le faut, j'imposerai si je le dois, que ce devoir soit rempli, car il y va du salut de l'Algérie et de la France.