samedi 1 juin 2013

Déclaration publique (20 mai 1955)



[Déclaration publique de Jacques Soustelle à Alger, 20 mai 1955, texte reproduit dans Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 269-272]

Je reviens de visiter quelques-uns des postes les plus exposés du Sud-Constantinois, sur le pourtour de l'Aurès et des monts des Nementcha. Depuis quelque temps, l'activité des rebelles se manifeste avec une réelle intensité ; des combats s'y livrent presque chaque nuit.

Je n'ignore rien de la situation. Elle est inquiétante dans une notable partie du département de Constantine, où les bandes de hors-la-loi sont actives et poursuivent leur recrutement. Ces bandes se parent quelquefois du titre d'Armée de libération nationale. En matière de libération, elles n'apportent que l'oppression et la terreur. Elles s'intitulent nationales, et, puisant leurs directives à l'étranger, elles égorgent leurs frères de religion. Elles jalonnent partout leur passage d'incendies, de pillages et de crimes. (...)

Voilà maintenant trois mois que je suis arrivé à Alger. Dès le début, je savais que j'aurais à faire face à une triple tâche : d'abord m'attaquer au mal lui-même et le réduire ; en même temps et dans l'immédiat, porter remède d'urgence aux plus graves déficiences de notre situation économique et sociale ; enfin rechercher et combattre les causes profondes, les raisons et même les prétextes des troubles. Cette triple préoccupation ne m'a jamais quitté.

J'ai pu mesurer en toute clarté que les régions agitées étaient celles-là mêmes où vivait une population malheureuse, où l'absence de routes et de pistes, la rareté des écoles, la pauvreté des moyens, opposaient une barrière au progrès et à la civilisation.

Il faut bien le dire : l'Aurès, le Nord-Constantinois, d'autres parties encore du territoire sont sous-administrées et sous-équipées. Qu'une région forte de 100 000 âmes, au surplus rendue impénétrable par un relief tourmenté, ne compte qu'un administrateur et un adjoint, quelques maîtres d'école, voilà qui explique beaucoup d'événements.

De telles régions, et il en est plus d'une, vivaient en réalité dans un monde à part, ce qui devait préluder et conduire à une véritable dissidence, attisée par les ennemis extérieurs de la France et protégée par l'absence de moyens de communication.

Aussi mon premier souci a-t-il été d'ouvrir à la civilisation moderne ces régions déshéritées, d'y faire avancer les routes, d'y installer des écoles, d'y donner à la population des moyens supplémentaires d'existence, d'y restaurer une administration efficace et tutélaire.

Pour cela il fallait des moyens. Je les ai évalués et demandés. Ils m'ont été largement accordés.

Les plans établis et approuvés sont et seront appliqués sans relâche envers et contre les fauteurs de troubles qui sont aussi des fauteurs de misère. Mais nous avions besoin d'hommes, et c'est là que surgit la plus grande difficulté. L'Algérie, il faut bien le reconnaître, n'avait plus et n'a encore qu'une armature administrative insuffisante. Ceux qu'on appelait naguère les administrateurs de communes mixtes s'étaient vus délaissés, condamnés à l'extinction progressive, comme si l'Algérie pouvait se passer d'eux. Il fallait recréer une administration des régions déshéritées, mais où en trouver les artisans ? J'ai dû faire appel, dans l'immédiat, au corps des officiers des Affaires indigènes du Maroc qui, n'oubliant pas ce qu'il devait à l'Algérie, m'a apporté, pour une période provisoire, un concours chaleureux.

L'expérience est tentée sur l'Aurès. J'ai la conviction qu'elle réussira. Mais ce n'est pas en un jour qu'on accomplit une telle tâche. L'œuvre est de longue haleine, surtout si nous nous efforçons de l'étendre à d'autres zones du pays. Quelles que soient les difficultés et les échéances peut-être lointaines d'une telle entreprise, je n'y renoncerai point. Elle s'inscrit parmi nos devoirs les plus stricts. Jamais je ne me laisserai détourner, même par l'urgence d'événements dramatiques, de ce qui est notre raison d'être, notre espoir et notre volonté, c'est-à-dire de tout faire pour donner à ce pays plus de bien-être et plus de justice.

Il reste, et c'est bien évident, que la tâche immédiate et impérieuse est le rétablissement de la paix publique. Sauvegarder la vie des citoyens, protéger leurs biens, permettre à chacun de jouir librement d'une chance égale dans la sécurité de tous, c'est le devoir primordial de l'Etat.

D'aucuns ont cru, ou feint de croire, ou essayé de faire croire, que je négligeais ce devoir parce que j'étais parcimonieux de paroles. Mon seul souci n'était pourtant que de le remplir avec efficacité, en écartant vaines promesses et fallacieux espoirs.

C'est volontairement que j'ai préféré l'action aux discours. Pour rétablir l'ordre, il faut des moyens, des soldats, des agents de l'autorité. Quels étaient les effectifs dont je disposais à mon arrivée, on le sait. Ils n'avaient guère été accrus depuis les premiers événements et, en tout état de cause, ils demeuraient déficitaires dans tous les domaines. Je n'ai pas cessé de demander des renforts. Dédaignant toute réclame, je n'ai pas cru devoir porter sur la place publique les efforts et les démarches que j'ai accomplis à cet effet. Je connaissais trop d'ailleurs la sollicitude du gouvernement et les difficultés qu'il éprouvait. Il y a quelques jours j'ai lancé un nouveau et pressant appel. Les premiers renforts demandés arrivent.

Nous entendons nous acquitter plus que jamais de notre mission pacifique à l'égard des populations de bonne volonté, mais nous entendons aussi traiter avec une rigueur impitoyable ceux qui défient les lois et se dressent contre notre autorité. En accord avec le gouvernement, j'ai donné les ordres nécessaires pour que les rebelles saisis les armes à la main soient poursuivis et punis. Toute responsabilité encourue sous quelque forme que ce soit par quiconque aide ou soutient les hors-la-loi sera sanctionnée immédiatement et sans faiblesse.

Je m'adresse maintenant à toute la population algérienne, qu'elle soit d'origine européenne ou musulmane, et je lui dis : dans cette lutte, notre intérêt à tous est le même. Tous doivent concourir à briser l'agression qui menace la sécurité et le progrès de tous. Perdre confiance, se laisser aller au défaitisme, c'est faire le jeu des rebelles.

(...) les populations seront associées à leur propre sauvegarde. Tout sera mis en œuvre pour que ceux qui ont semé dans la crainte puissent récolter dans la paix.

Nul n'a le droit de douter de la volonté du Gouvernement ou de la mienne de mettre fin à l'insécurité, ni de marchander son concours. L'union de tous pour le bien de tous est aujourd'hui un devoir. Je demande, j'exigerai s'il le faut, j'imposerai si je le dois, que ce devoir soit rempli, car il y va du salut de l'Algérie et de la France.